‹ Dames de la RenaissanceChapitre 43 sur 52 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'alliance vénitienne. — Le cardinal Ferdinand. — Hostilité des cours italiennes. — La ligue du mépris. — Les camouflets et la riposte.

C'était mal connaître la personne que de supposer qu elle s’arrêterait à mi-chemin de sa fortune. François ne songeait, en effet, à ce moment, qu’à mettre de l'ordre dans les faits accomplis, à leur donner couleur honnête. Avoir épousé une fille échappée de chez ses parents et devenue sa maîtresse après avoir été la concubine d'un aventurier de basse extraction, c'était là de quoi réfléchir, sinon de quoi se repentir. S’adressant donc à l’opinion et cherchant à relever devant le monde une situation assez compromise, il écrivit au Sénat de Venise pour obtenir que sa femme fût adoptée et saluée « fille de la sérénissime République ». ,

Vous savons ce que signifiait alors ce titre invente

B1ANCA CAPELLO

les républicains des lagunes pour constituer aux gll es d e leurs patriciens le droit d'entrer de plainpied comme princesses de sang royal dans les maisons souveraines : Siamo Veneziani, poi crisliani. » disaient les hommes, et les femmes. (« Nous sommes Vénitiennes, puis reines et grandes-duchesses. » A Rome, à Milan, à Ferrare, une fille de la République avait le pas sur les princesses italiennes. François chargea son résident Abbioso de pressentir la Seigneurie, et, les négociations ayant abouti, le vénérai Mario Sforza vint à la tête d’une ambassade annoncer en grande pompe à Venise le mariage du o-rand-duc avec Bianca Casello et réclamer en sa faveur l'illustre titre.

Celle qui jadis, si on l’eût arrêtée au moment de son évasion avec Buonaventuri, aurait subi les derniers châtiments, voyait aujourd'hui les honneurs se hâter au-devant d’elle ; A enise tout entière 1 acclamait, certaine que ce titre fameux dont on la décorait doterait sa file d’une couronne qu’on exploiterait en son nom. Ainsi procèdent les événements, presque toujours par engrenage. François, le deuil delatchiduchesse étant fini, n avait d abord pensé qu a une déclaration de mariage jusqu alors tenu secret, et déjà la direction du mouvement lui échappait : il réussissait trop. Ce qu'il avait demandé comme une simple excuse à glisser dans sa lettre de faii c pai ^ aux souverains, Venise s’empressait de l accorder comme un gage. Que dire aussi de ce père et de ce. parents si radicalement convertis désormais . ce pere qui l’avait tant maudite et qui maintenant il ummai son palais en attendant de se joindre à 1 am as - a qu’à son tour la seigneurie enverrait a mène.

O Brabantio, suprême exemple de la dignité paternelle outragée, faudra-t-il donc croire que, le cas échéant, toi-même aurais aussi passé la robe de fête par-dessus tes colères ! Mieux vaut alors que ta Desdémona soit morte et que tu n’aies eu à pardonner qu’à sou ombre !

Le lo juin lo"9, l’audience eut lieu chez le doge, à qui le général Sforza remit solennellement deux lettres, l’une du grand-duc, l’autre de Bianca Capello. Commençons par celle du grand-duc :

« Pénétré des sentiments que Votre Sage République n'a cessé de nous témoigner tant à moi qu à mes ancêtres, je me suis fait un devoir de ne point perdre une occasion de lui en exprimer ma reconnaissance et l’avenir prouvera mieux encore combien je m’intéresse à sa grandeur. Un an déjà s’est écoulé depuis qu’il a plu au Tout-Puissant de m’enlever la grande-duchesse mon épouse et l’avenir de ma postérité ne repose que sur un fils unique. J ai donc résolu, pour obvier aux circonstances, de recourir à de secondes noces. Libre, comme je 1 étais, de choisir parmi des maisons royales et princières. j’ai préféré m’allier avec Votre Sérénissime République, afin que notre amitié en soit consolidée davantage, et j espère que Votre Altesse l’aura pour agréable. Je 1 informe ainsi, par les présentes, qu’avec l’aide de Dieu, j ai pris pour femme la signora Bianca Capello. La noblesse de son caractère, l’ancienneté de sa race, =es vertus, l’ont rendue digne de Votre adoption, et mon vœu le plus cher est de pouvoir honorer en cette ver-

tueuse dame l’auguste fille de Votre Sérénissime Réublique. Par là, je deviendrai moi-même votre fils, et mon obéissance comme mon dévouement vous seront acquis en toute occurrence. De quoi cette lettre n'étant point seule à Vous instruire, le seigneur Sforza, «■énéral de mon infanterie et mon ambassadeur, Vous expliquera le détail de mes intentions. »

A ce message se trouvait joint celui de Bianca, dont voici les termes :

« Votre Altesse sait maintenant qu’il a plu à Dieu de faire de moi la femme du grand-duc, et ce bonheur qui dépasse de beaucoup ma condition me réjouit surtout parce que le prince que le ciel me donne pour mari aime la République comme s'il en était l’enfant et se propose de lui consacrer toutes ses forces et jusqu’à sa vie. Me rendre utile à ma patrie a toujours été le but de mon ambition : je veux aujourd'hui la servir dans la mesure de mes facultés. Mon mariage avec le grand-duc, loin de me dégager des liens qui m’attachent à la République, n’aura fait, au contraire, que les resserrer. Elle verra quelle fille elle se sera choisie en moi. Je lui promets de reconnaître ses bontés et dans la personne de Votre Altesse et dans chaque membre de l’État ; trop heureuse de me dévouer corps et âme à sa grandeur et de suivre en tout point l’exemple de mes ancêtres, auquel mon père et mon frère n’ont jamais failli- » ^ ,

Le 18 juin, par décret du Sénat porté à 1 unanimité, Bianca Capello fut déclarée « vraie et particulièrement fille de la République, en considération des éclatantes et singulières qualités qui la rendent June e la plus haute fortune ». Et le Sénat ajoutait, an-

Page 1