‹ Dames de la RenaissanceChapitre 45 sur 52 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le laboratoire de Monna Bianca. — Les choses d’Italie en ce temps-là. — Yittorio Capello. — Les différends arec Venise. — Tracas au dehors et au dedans.

L’honneur de cette réconciliation revenait à Bianca ; rien de plus simple qu'elle en triomphât el que son crédit s'en accrût dans la famille. Le cardinal 1 avait vue à l'œuvre, elle et lui représentaient deux forces, et. comme ces deux forces avaient besoin 1 une de 1 autre, elles s’allièrent tacitement sur le terrain del ambition.

Ferdinand se fiait à Bianca pour le maintien des bons rapports avec son frère, et Bianca se flattait que la popularité du cardinal l'aiderait àvaincrela hainedont les Florentins la poursuivaient, haine tenace, invétérée et, d’ailleurs, assez justifiée par des griefs accumulés.

Que leur était cette personne, sinon le mauvais génie du grand-duc, la furie acharnée après sa première femme? dette union rétablie dans la famille souveraine

leur plaisait moins venant de Bianca. Us la tenaient en suspicion dans tous ses actes, l’accusaient de corrompre et de perdre le grand-duc, qu'elle poussait tantôt à la plus sordide avarice, tantôt aux dilapidations, selon qu'il s’agissait d'elle ou de la grande-duchesse] Jeanne, sa victime; on l’incriminait même de sorcellerie.

Longtemps après la mort de Bianca Capello, onmontrait encore dans la villa de Pratellino, une chambre dite lo stillaroso di Bianca. Là, s’il fallait en croire la légende, Canidie pratiquait ses incantations : petits enfants jetés à l’eau bouillante, cœurs de crapauds, yeux de vipères assaisonnés à l’italienne. Il n’est fameuse destinée qu’à ces époques du moyen âge et de la Renaissance n'accompagnent de pareils bruits, surtout quand le drame se joue à Florence, dans le palais ou la villa d’un Médicis. « Point de fumée sans feu, » dit le proverbe. Il est à croire que ces fourneaux célèbres ne servaient qu’à préparer des philtres et que c’est cette fumée-là que les faiseurs de fables auront interprétée à la mode du temps. La liberté ne fut jamais, en Italie, que l’écrasement du plus faible par le plus fort, un parti vainqueur, l’autre battu ; le vainqueur au dedans des murailles, l’autre dehors. C’est purement et simplement la tyrannie que cette liberté, mais la poésie éclaire tout cela d’un rayon de gloire; on oublie le côté mesquin des querelles, l’étroitesse des champs de bataille : Sienne, Arrezzo, Rimini, petits noms et grands souvenirs ! Roméo et Juliette, Francesco et Paolo ; elle-même, cette Bianca Capello ! Ce que c’est pourtant que l’idéal quand il se mêle de nos affaires : une anecdote, « un fait divers », en voilà pour des siècles ! Grâce à l’ineffaçable poésie de tel

épisode gravé dans nos mémoires, tout cela nous intéresse, et toujours nous y revenons; éternelles vicissitudes, passages subits de la tyrannie à la République, prises d'armes, rixes, guet-apens choses barbares et vulgaires dont ailleurs nous serions écœurés et qui, par l’indéniable privilège du paysage, du décor, du milieu, nous enchantent !

Quiconque, en ces temps agités, négligeait un seul des moyens de préservation ayant cours pouvait se regarder comme perdu. Au bataillon des ennemis secrets sans cesse vous guettant, on opposait une bande d'amis non moins secrets. Bianca n'était point femme à dédaigner un pareil instrument de règne. Elle en usait, au contraire, avec luxe : ses espions infestaient la ville ; mais ce que le peuple et la noblesse de Florence lui reprochaient plus encore, c’était sa famille, et notamment un jeune drôle qu’elle avait pour frère. Yenu à la suite de 1 ambassade du couronnement, ce Yittorio Gapello prit racine au palais. Intrigant, beau diseur, friand de l’épée, un Buonaventuri gentilhomme, il s’était aussitôt insinué dans l’intimité du grand-duc, qui le traitait en parent et lui laissait manier les affaires. Alors ce qui devait arriver arriva ; l’aigrefin obéit aux honnêtes instincts de sa nature, il vendit les emplois, leva des taxes, aidé dans ces menus trafics par un franciscain d’Udine, le révérend père Jérémie, espion ordinaire du grand-duc et collaboratenr empressé du beaufrère en ses brigandages.

Bianca, diversement informée de ses façons d agir ne demandait qu’à l’éloigner. Il se fit chasser pour la plus ignoble des tricheries. Le grand-duc ayant consenti en sa faveur un prêt de trois mille écus, il faussa

le billet de caisse et substitua le chiffre de 30.000 écus à celui de 3.000. Ce joli type de patricien escroc n'est point rare à rencontrer dans les mémoires du xviu e siècle; mais nous ne sommes qu’au xvi e , et Vittorio Capello devançait l’heure de ce noble Vénitien qui gagne avec des cartes pipées les sequins de Casanova. Don Ottavio Abbioso, diplomate très apprécié du grand-duc pendant les récentes négociations, avait éventé la friponnerie du cher beau-frère; ce fut lui qui le remplaça comme secrétaire d’Etat. Les choses n’en allèrent guère mieux; le peuple, après comme avant, continua de souffrir et de rendre Bianca responsable de tous ses maux. De leur côté, les Vénitiens aussi se plaignaient d’elle; ce n’était point sans quelque arrière-pensée qu ils avaient, contre leurs règlements, autorisé un sujet de la République à prendre du service en Toscane ; ils comptaient sui Vittorio Capello pour être tenus au courant, jour par jour, de ce qui se passait à la cour de Florence, et leur mauvaise humeur se laissa voir, lorsqu à la façon dont leur créature était congédiée, ils s’aperçurent que l’alliance conclue avec eux ne dépassait point la portée ordinaire.

Les rapports du grand-duché, plus que bienveillants avec l’Espagne, prêtaient également à réfléchir. Don Pietro de Médicis servait dans l'armée espagnole en qualité de général, et, tous les jours, on recrutait des soldais en Toscane. Pour troubler cette bonne harmonie, qui décidément portait ombrage à la po î

tique de Saint-Marc, on imagina d’exploiter la jalousie du roi Philippe et de compromettre ainsi le grandduc. On affecta de redoubler avec lui de prévenances, on fit montre et tapage, si bien que la soupçonneuse majesté commença de regarder d’un mauvais œil cette union intime de son allié avec un pays ami de la France et volontiers hostile à l’Espagne. Venise excellait à ce jeu hypocrite : elle y gagna que le grand-duc fut vertement admonesté à cause de ses amitiés à double face. 11 est vrai qu’il se défendit et de manière à convaincre son juge ; mais sa défense accrut encore l'irritation de Venise, où, d’ailleurs, Vittorio Capello ne négligeait aucun moyen de nuire. Ce triste personnage avait, à son retour, trouvé les esprits montés à souhait pour ses mensonges, et chacun le crut sur parole quand il vint représenter son expulsion sous couleur de bannissement politique et, dénoncer comme une insulte faite à la République l’exécution sommaire d’un escroc pris la main dans le sac. Que ne peut la raison d’État invoquée à point! Y songeait-on ? Un patricien de Venise traité de la sorte, pis encore, Venise tout entière insolemment jetée hors des conseils du gouvernement grand-ducal !

Bianca, pour sa part, n’ignorait rien des manœuvres dirigées près la cour d’Espagne contre son mari ; c’est dire qu’à Florence ainsi qu’à Venise, on avait cessé de s’entendre. Une querelle était imminente, elle éclata au cours de l’année 1582, à l’occasion des préliminaires d’un mariage entre le fils du duc de Parme et la nièce du doge Nicolas da Ponte. Le duc réclamait pour lui le titre d’altesse sérénissime, et pour sa nièce les honneurs précédemment décernés à Bianca Capello. Instruite des négociations, alors quelles

BIAXCA CAPELLO

étaient encore secrètes , l’altière dame se déclara blessée dans ses droits et fit remettre au Sénat, par le résident de Florence, une note affirmant son opposition. Que la fiancée d'un petit prince, autrement dit d’un simple gentilhomme, obtînt le titre de fille de la République, réservé aux seules têtes couronnées, voilà ce qu’elle n’admettrait jamais, se refusant à croire que le Sénat voulût amoindrir dans son mari la dignité de fils de la République et que les amicales protestations d’autrefois ne fussent qu’un piège tendu par l’intérêt et l’ambition, comme sembleraient, d’ailleurs, l’indiquer les bruits calomnieux répandus en Espagne sur le grand-duc par les agents vénitiens.

A la lecture de ce beau document, le Sénat sourit d’abord, puis il répondit qu’en affaires de famille, c’était à la mère de prononcer, et qu’ici, la République de Venise étant la mère, elle entendait user de son pouvoir discrétionnaire vis-à-vis de ses enfants. Toujours est-il que le mariage n’eut pas lieu ; mais à peine cet échec du duc de Ferrare avait-il aplani la situation, qu’un nouvel incident ramenait le désaccord. Les galères de l’ordre de Saint-Étienne ayant capturé un navire vénitien, plaintes en furent portées à Florence, qui, résolue, arrogante, cette fois, ne concéda rien et renvoya les plénipotentiaires vénitiens après force récriminations sans leur permettre de discuter ses droits sur le navire saisi. Tracas au dehors, que des tracas domestiques allaient suivre.

Le cardinal, tout en vivant de bonne intelligence avec Bianca, ne la perdait pas de vue un seul instant. A diverses reprises, le bruit avait couru que la grande-duchesse était grosse, et, si don Ferdinand n ’en avait eu cure, c’est que son neveu, don Philippe,

était de ce monde; mais, lorsque, en 1582, mourut le jeune prince, l'heure sonna de la circonspection et des mesures pour empêcher la Aénitienne de gouverner à son gré l’accroissement de la famille grandducale. Il importait aux besoins du moment que son frère don Pier’ de Médicis revînt d Espagne et se mariât. Le cardinal lui dépêcha lettre sur lettre ; mais, soit indifférence de caractère, soit ennui de retrouver ses frères, qu’il préférait chérir de loin, le général de Philippe II ne se laissa point convaincre. Rebuté dans ses instances, le cardinal eut 1 idée de jeter aux orties la pourpre et de se marier au profit de la dynastie, idée sérieuse d’autant plus qu il s apercevait que l’influence de Bianca contrariait le retour de don Pier’.

D'elle, tout était à craindre, et son anxiété redoubla quand, en 1583, le grand-duc, au mépris des remontrances de son conseil, légitima don Antonio. Comme si tant de richesses et de biens de proscrits dont il l’avait comblé ne suffisaient pas, François venait encore d’obtenir pour lui du roi d’Espagne le titre de duc de Campestrano et la charge de son légat en Italie. Il avait des gardes, une cour, plusieurs déjà le saluaient d’héritier présomptif, et toute cette nouvelle intrigue était l’œuvre de la grande-duchesse. Bianca s’apercevait des secrètes révoltes du cardinal ; mais, trop habile pour trahir le moindre soupçon, elle ne s’évertuait que davantage à le charmer; docile, empressée, caressante, personne d’ordre et de famille, s’employant aux détails intérieurs et forçant la reconnaissance juste au moment que les colères menaçaient d’éclater.

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