CHAPITRE IV
Les revanches de Cupido.— La ruse de l’évêque. — Une ég!o»ue tragique. — Cola de Rienzi. — Vitiosa buffonia.
Laure et lui s’étaient revus; l’ancienne flamme brûlait plus vive, et, celte fois, des deux côtés.
Laure avait à la fin tressailli.
Cet homme autour duquel il se menait un si grand bruit de renommée, la dame de Noves le retrouvait comme transfiguré, - les rois et les empereurs se disputaient sa présence. Clément VI l’appelait à toute heure, le consultait, - ce Pétrarque était son amant, son vassal; ce laurier qu’il promenait fièrement parmi es foules et qui seyait si bien àses nobles traits, il ne 1 avait tant recherché que pour le déposer aux pieds d une femme, la seule dont sa pensée fût occupée, elle, Laure de ÎSoves, enviee de toutes et de tous! Gloire dans le présent, immortalité dans l’avenir, quelle grande dame, a ce prix, n’aimerait un gnome ? Et
LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE
Pétrarque était beau non pas seulement par la grâce et l’harmonie de sa personne, mais par le rayonnement qui s’en dégageait. On dit : «Heureux comme le succès; » c’est beau commente succès qu’il faudrait dire. Cette beauté-là, Pétrarque ne l’avait pas toujours eue ; mais aussi, dès qu’elle lui vint, Laure l’aima. Rigueur, insensibilité, pruderie, vains remparts contre ce démon d’orgueil qui souffle du dedans et démolit nos propres forteresses ! La mysticité s’attendrit, l'idéal toucha la terre, en un mot, ces amours qui n’avaient jusqu’alors été qu’un accord prolongé à’ut majeur commencèrent à moduler sur des tons moins paradisiaques.
Serait-ce vrai que le moment psychologique ait jamais existé? Chi lo sa?
Je ne voudrais jurer ni pour ni contre; mais, s’il y eut en effet un moment psychologique, c’est là, vers cette période de 1341 à 1347, que je le placerais.
Hormis au château de Sade, où Pétrarque ne se montrait pas, elle et lui se rencontraient partout. Ce voile attirait ce laurier. La dame était-elle en visite chez une amie, aussitôt, comme par hasard, le poète arrivait, ne quittant la place qu’au départ de Laure. Ces joyeux banquets, où l’on s’asseyait l’un près de l’autre, ces fêtes nocturnes en plein air, si fréquentes sous le beau ciel de Provence, per arnica silentïa lunæ, ces cours d’amour avec leurs libertés imprescriptibles, tout, jusqu'aux cérémonies de l'Eglise, conspirait à leur ménager des rendez-vous !
A Vaucluse, on avait désormais bien d’autres soins que l’étude, les muses y vivaient fort délaissées. L'ingrat, oubliant tout dans son bonheur, les appelle << ce, filles ». Quand la divine dame ne pouvait descendre au vallon, il montait sur la hauteur, voir s'il ne la trouverait pas chez l'évêque de Cavaillon, son ami Philippe de Cabassole, un bien saint homme pour la pratique des vertus faciles. Un jour que Pétrarque el Laure se promenaient secrètement dans ses jardins, ils le rencontrèrent au détour d’une allée et s’agenouillèrent, lui demandant sa bénédiction. Le pieux prélat cueillit deux belles roses au prochain buisson, bénit avec ces roses l'heureux couple, donna l’une à Laure, l'autre à Pétrarque, et s’éloigna, continuant à rimer un sonnet qu'il lut au mari le lendemain.
Ici se place une églogue que je trouve dans les Lettres latines de cette date et qui vaut la peine d’être racontée, d'abord parce que Pétrarque y prit une part honorable, ensuite parce qu’elle nous peint agréablement les mœurs du bon vieux temps.
A deux lieues de Vaucluse est un très charmant village nommé le Thor, relevant d une seigneurie de la maison de Sabran, qui remonte à Laure par les femmes.
Géraud de Sabran, iils de Rostain et de Raibaude de Simiane, homme fort dissolu, régnait sur ce petit pays, non pas simplement en despote, mais en sultan, habitué à regarder comme un butin légitime toute fillette née sur ses terres. Or il arriva qu'un
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jeune vilain s'éprit d'une jolie vilaine et qu’après avoir obtenu d'elle tout ce qu'une jolie vilaine peut donner, se présenta par devant son seigneur en offrant réparation et mariage. Idque nescio an et in Thoro, certe apud Thorum accidit, écrit spirituellement Pétrarque avec son goût des concetti et jouant sur le double sens du mot Thorus , qui veut dire lit en même temps qu'il sert à désigner le village. La fille étant fort belle, le noble sire tout aussitôt la convoita: peine perdue! Géraud de Sabran jura de se venger, c'était justice. Un manant être ainsi venu cueillir la fleur éclose au jardin du maître,
Rien que la mort n’était capable
D’expier ce forfait!...
Ce pauvre diable, déclaré coupable de viol, fut à l'instant jeté dans un cachot. Vainement la jeune fille intervint au procès, confessa tout, vainement le jeune homme renouvela ses offres de mariage. Tous les deux ôtaient libres, du même âge et pourvus de bien, l’affaire semblait des plus simples, mais le podestat luxurieux fit sourde oreille aux meilleurs arguments; bref, le jeune homme allait être pendu lorsque, indignés d’un tel scandale, les braves gens du voisinage recoururent à Pétrarque, le suppliant d'user de son crédit près du saint Père pour sauver de la corde cet infortuné. La cause des amants malheureux était celle du poète, il se mit à l’œuvre de grand cœur et lança de Vaucluse un message sur Avignon.
« Aujourd’hui, écrit-il à Lélius, j ai a te proposer une bonne action, et tu vas me venir en aide. » Puis, après l'avoir mis au courant :
« Nous aussi, lui dit-il, nous avons ressenti les souffrances d’amour ; n’est-il pas juste que nous compatissions aux peines de ceux que ce mal tourmente? Exempt de ces faiblesses propres au commun des mortels, notre magnanime souverain n’en est pas moins sensible aux misères de l'humanité; parle, prie, implore; obtiens que Je maître se prononce en faveur de la victime et qu’il soit enjoint à ce jaloux tyran de la rendre à la vie et à la liberté. Le messager que je charge de cette épître est un ami du prisonnier, il te racontera les choses par le détail. Courage donc, et. quel que soit l’événement, que nous puissions au moins nous dire que nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour sauver ce malheureux amant. Vaucluse, 26 avril. »
Trois jours après, le cardinal Colonne n’avait encore rien répondu. L’heure pressait, l’exécution était annoncée pour le lendemain. Pétrarque écrit de
nouveau, envoie courrier sur courrier. A ce
moment, l’histoire s’interrompt, et ni cette lettre ni les suivantes ne nous renseignent sur le dénouement. Le jouvenceau fut-il pendu? Il faut le croire; la justice des châteaux avait alors de ces façons d’agir toutes sommaires, et cette scène du Mariage de Figaro où Beaumarchais nous montre les assises de la coui d Aguas-Frescas n est que la contre-épreuve au comique des tragiques bergeries de tous ces Céladons mitrés et couronnés du moyen â^e.
Nous avons vu Pétrarque s’éprendre de bel enthousiasme à propos d’un républicanisme chimérique.
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Ces rêves d'ancienne Rome chauffaient ailleurs que dans le cerveau du poète. C’était l'esprit de l'antiquité s'armant en guerre et préparant les temps nouveaux. Parmi les fanatiques de cette idée, il n'y en avait pas de plus furieux que Rienzi, le chef de l'ambassade récemment débarquée. Clément VI avait peu goûté son prône, et d'abord tint à l'écart le personnage; mais bientôt, sur les conseils de Pétrarque, il changea d'avis. L'anarchie grandissait dans Rome, il fallait absolument que le pape eût là quelqu'un pour rétablir un simulacre d'autorité; Rienzi avait sa popularité, son éloquence. En temps de crise, un gouvernement prend ce qu’il peut. Le pape, très pressé, d'ailleurs, par les lettres de Jean Colonna, remit donc ses pleins pouvoirs à Rienzi, qu’il nomma notaire de la chambre romaine et chargea de refréner l'aristocratie en soulevant au besoin la multitude. Ce jeu n’était que trop de nature à passionner un tel homme; Rienzi déchaîna le peuple contre les grands, enflamma les imaginations jusqu'à la folie en évoquant le tableau du passé, en leur parlant des plébéiens et de leur toute-puissance sous les empereurs. D'un coup de main, la position fut enlevée; le tribun devint dictateur, et l'instrument d'ordre public un instrument d'atroce tyrannie.
A la cour d’Avignon, cette audace ne déplut pas. Clément VI applaudit à ces premiers succès, comptant bien en finir ainsi avec ce gouvernement de sac et de corde, que, dans l’absence du pape et de l’empereur, leshauts barons infligeaient àla ville éternelle. Pétrarque jubilait, sans penser que ses meilleurs amis, les Colonne, figuraient à la tête de cette aristocratie décimée par le proconsul plébéien; mais ces
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légèretés de cœur ne sont pas même à relever chez Pétrarque. Il jongle avec des idées générales; quant au sentiment, il l'ignore et reste impersonnel au milieu des sublimités dont se payent son lyrisme et sa rhétorique. Il n a jamais à la bouche que son Italie ( Italia mia!); il conjure, en strophes magnifiques, les maîtres du pays de ne pas s’entre-dévorer comme ils font, ouvrant par leurs discordes le chemin des Alpes « à la rage du barbare germain ». Et c'est ensuite ce grand prêcheur de liberté qui s’engage au service des Visconti, chante madonna Laura et court partout les demoiselles. Les Colonne l’ont comblé de bienfaits, il leur en garde affection et reconnaissance; mais ni cette affection ni cette reconnaissance ne l’empêcheront de célébrer sur tous les tons la victoire d’un Rienzi :
« Il n’existe pas, j’en conviens, sur toute la surface de la terre, une famille princière que je chérisse davantage ; mais la république m’est encore plus chère, et Rome aussi, et l'Italie. »
Des rimes et des mots !
Quels vers que ses vers italiens, et quelle prose que la sienne! Je parle de sa prose latine seulement; car la langue qu’il écrit en italien est détestable. Lui, dans ses sonnets le maître exquis des élégances et de la correction, reste dans sa correspondance fort audessous, je ne dirai pas de Dante et de Boccace, mais des écrivains les plus ordinaires; c’est absolument un autre homme. Une forme lyrique adorable, — en ce qu’elle est, — euphonie, charme, intérêt musical, peu d’originalité dans les pensées, de vérité dans l’expression du sentiment, voilà pour le poète. Il se peut que Pétrarque ait ressenti ce qu'il dit; mais son
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émotion ne vient pas de 1 âme, son patriotisme est objet d'art, comme son amour et comme sa vertu. Il n'a rien de l'inspiré, du voyant: tout est arrangé pour l'effet, nous dirions aujourd’hui pour la pose: ses passions et les mélodies qu'il en tire occupent l’Europe, tout le monde prête l’oreille; papes, empereurs, rois et podestats, c'est à qui l'aura pour correspondant. En même temps, il se met en communion a\ec h ? idées du moment, parle aux Romains de leur ancienne république, à l’Italie de sa grandeur future. 11 sème aux quatre vents la flatterie, de manière que chacun ait son compte, le pape et l’empereur comme leurs plus furieux ennemis.
Étonnons-nous après cela que Pétrarque tienne la place où nous le voyons! aujourd’hui, sa popularité dépasse en Italie même celle de Dante. Boccace, Arioste et Tasse ne sont dans l’opinion que ses vassaux. Peut-être qu il v aurait à saisir là certain trait particulier entre le caractère de la nation italienne et ce poète, objet d’un culte en quelque sorte symbolique. Regardez-y de près, que de rapports communs : ce goût exclusif de la forme, de la cadence, cette culture spéciale du sonnet. mau\ aise plante qui, pour quelques fleurs rares, devait donner plus tard des moissons d'ivraie, — et finalement, à propos d’antiquité classique, à propos de tout, ce troubadourisme qui faisait dire à Cavour : « Nous n’avons que trop chanté, » combien de points de ressemblance! Pétrarque avait si bien conscience de cet assentiment public et du présent et du futur que. dans sa « Lettre à la postérité ». il nous raconte cette immense faveur dont il a joui, et qui, ajoute-t-il a3ec
orgueil, lui a valu tant d envieux!
X inspire pas qui veut 1 envie, et, quand cette bonne fortune nous arrive d’avoir des envieux, je conçois qu’on s’en vante; mais ce sentiment quil se flatte d’exciter, lui-même ne réprouva-t-il donc contre personne? Une chose certaine, c’est qu’il n’aime point Dante; vous croiriez presque qu’il l’ignore. Cet épis, tôlier universel, causant de tout avec tout le monde, ne trouve pas une occasion pour chanter gloire à la Divine Comédie. Dans sa volumineuse correspondance, jamais ce grand nom de Dante ne lui vient à 1a. pensée, et, quand il le cite dans ses vers, c’est pour l’accoler à des noms tels que ceux d’un Fra Guittone d’Arezzo ou d’un Cino de Pistoïa.
Guitton saluti e messer Cino il Dante !
Cependant, à Rome, XicolaGabrini diRienzi, apôtre de la liberté, tribun du peuple et libérateur de la république, avait depuis longtemps perdu la tête. Qui ne connaît l’éternel programme de tous ces aventuriers de l'histoire qu’un coup de fortune pousse au faîte?
Le vertige les saisit aussitôt, et leur affaire est réglée en trois attaques :
Orgie de bien-être, orgie de pouvoir, orgie de sang!
Il prit à 1 instant les airs d’un monarque, afficha dans ses \êtements, dans la tenue de sa maison, une magnificence extraordinaire ; les mets les plus recherchés, les meilleurs vins, couvraient sa table; sa femme, jeune et belle, ne se montrait plus en public
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qu’au milieu d'un brillant appareil; il lui fallait pour l’accompagner des dames du plus haut rang, de nobles damoiselles pour agiter à ses côtés les éventails à plumes. Ses parents, oubliant leur condition première, se mirent tous à singer son faste. Son oncle, un barbier, ne sortait plus qu’à cheval et entouré d’une escorte de seigneurs.
La seconde crise est celle des honneurs; tous ces fameux privilèges d’une aristocratie qu’ils ont reçu mission d’exterminer, ils ne les abolissent que pour les rétablir à leur profit. Le notaire d'hier veut être armé chevalier; qu’il le soit, et que la vasque de porphyre de l’empereur Constantin conservée à Saint-Jean-de- Latran serve à ses ablutions pendant la cérémonie! Ce tribun veut avoir le triomphe à la façon des anciens Romains; pourquoi non? Pétrarque l’a bien eu. Bizarre amalgame pourtant, le Capitole et Saint- Jeande-Latran, ce paganisme et ce moyen âge, viliosa buffonia! comme dit en son latin le biographe.
Après avoir, à l’usage des anciens tribuns, mené son triomphe par la ville, il revint dans la même pompe à Saint-Jean-de-Latran pour y recevoir les sept couronnes représentant les sept grâces du Saint-Esprit. De pareilles extravagances donnent l’éveil aux moins timides et découragent les plus résolus : on se regarde consterné, le dévouement lâche pied et la réaction gagne du terrain, le tyran qui se sent menacé cherche à se défendre par la terreur; c’est l'avantdernière scène de la tragédie, l’ère de tuerie, de massacres, qui précède le dénouement.
On en était à l'orgie de sang, quand Pétrarque j ugea bon de se rendre à Rome et d’intervenir de sa personne; d'ailleurs, ce rôle de révolutionnaire con-
sultaut ne lui paraissait plus tenable. Il se voyait compromis des deux côtés. Rienzi, comme tous les tribuns antiques et modernes voulait bien être conseillé dans le sens de ses projets ambitieux; mais, une fois lancé à fond de train, les harangues modératrices ne l’atteignaient plus. Pour le pape, on conçoit quel devait être son mécontentement d’avoir ainsi prêté l'oreille à la politique d'un poète et. grâce à lui, pris en patience une série d’actes scandaleux préludant à la rébellion ouverte. Clément VI laissait éclater à tout propos sa mauvaise humeur contre le rhéteur malavisé dont l'enthousiasme l’avait aveuglé sur les menées démagogiques d’un fou furieux. La disgrâce devenait imminente, un voyage à Home était indiqué.