QUATRIEME P ARTIE. PS. LXVIII
De nombreux textes du Nouveau Testament le citent comme s'appliquant a Notre-Seigneur dans le detail de plusieurs de ses passages ; et, de fait, Ton ne connait personne d'autre a qui ces traits pourraient convenir. Ici encore nous pensons done que c'est le Messie qui est en scene.
Les souffrances du Messie
i) Violence de I'^preuve.
Elle nous est decrite par une s6rie d'images expressives.
Image de I'inondation, qui submerge tout, dont les eaux, s'infiltrant partout, ravagent et detruisent tout ce,qu'elles envahissent (i). Ainsi en est-il de la douleur du Messie. Elle s'est insinu6e de toute part dans son ame et la jette dans le plus grand desarroi.
linage de I'enlisement dans le marais de Palestine, sans qu'on puisse trouver aucun appui ferme. Ainsi le Messie, saisi par sa douleur, ne peut y echapper.
Image du naufrag&, englouti par la mer, dont les vagues furieuses passent au-dessus de sa tete : ainsi la douleur violente dferle-t-elle sur le Messie.
La realite : c'est la detresse et I'epuisement.
2) Ses ennemis I'attaquent a tort.
Apres avoir declare que c'est sans motif qu'il se voit poursuivi par une nuee d'ennemis, le Messie cite ce proverbe populaire : a Ge que je n'ai pas pris, c'est moi qui dois le rendre! L'application a Nolre-Seigneur en est toute simple; il s'est fait le repondant pour nos fautes (2). Mais comment peut-il dire a Dieu :
Tu connais, 6 Dieu, ma deraison,
Et mes fautes ne te sont pas cachets ?
Puisqu'il vient de dire qu'on le poursuit sans motif, et qu'il paie ce qu'un autre doit, on ne peut songer a de vrais crimes, ni a une reelle folie. On expliquerait volontiers : Tu connais, 6 Dieu, ma pretendue
(i) Songez aux terribles inondations du Sud-Ouest de la France en mars 1980, qui montrent jusqu'ou peuvent s'e*tendre ces ravages des eaux. (a) Is., uir, 5. .
274 DANS LA BEAUTTB RAYONNANTE DBS PSAUMES
deraison, mes pretendues fautes, celles qu'ils m'attribuent pour s'autoriser a me combattre (i) !
A moins qu'on ne songe, comme dans le texte d'lsaie (a), aux fautes commises par nous et que le Messie a faites siennes en acceptant d'en supporter, pour nous racheter, le rigoureux chatiment. L'expression du psaume ne serait pas plus forte que celle de saint Paul : Je"sus-Ghrist qui n'a pas commis le pejch6, Dieu Fa fait p6ch6 pour nous (3). n
Et le Messie de prier Dieu afin que tous ceux qui comptent sur Dieu et sur le Messie pour etre sauves, ne soientpas d6c.us dans leur attente, frustres dans leur espoir!
Voila done comment le Messie souffre pour autrui. Mais cette cause qu'il defend est aussi la cause de Dieu. De>or6 de zele pour le temple de Dieu (4), pour le culte de Dieu exerce avec les sentiments qui conviennent, il est rejete et m6connu des Juifs, qu'il appelle ses freres (les fils de sa mere).
3) On iourne en ddrision ses actions les meilleures.
Mene-t-il une vie eprouvee (si je pleure) et austere (si je jeune), aussit6t on se moque de lui (5). Et ses exhortations a la penitence sont tourn6es en d6rision par les oisifs et curieux assembles aux portes de la cit6 (6).
4) Dieu, viens a man aide !
Nous retrouvons les images du bourbier, de la mer, du torrent deborde". II s'y ajoute ce trait :
(i) Notre-Seigneur a vraiment ete traite de fou : Marc, in, 22 ; Jo., x, 20. (a) Is., LIII, 5.
(3) II Cor., v, 21. En quel sens Jesus est-il devenu peche pour nous? En ce qu'il a accept^ de faire partie d'une famille pecheresse, de devenir le chef d'une famille p^cheresse : il a consent! a porter seul la dette du p6che, a supporter au nom de tous le poids des reparations qu'exige la justice divine de cette famille tout entiere. Plusieurs auteurs, il est vrai, preferent admettre que notre psaume ne serait pas messianique au sens littoral dans tous ses details : ce verset en particulier ne devrait aucunement s'appliquer au Messie.
(4) Voir Jo., ii, 18-17, ou ces mots du psaume sont dits de Notre-Seigneur a propos de la premiere expulsion des vendeurs du temple.
(5) Cf. Matth., xi, 16-19.
(6) Voir p. 107 ce que nous avon* dit de ces portes des villes.
QUATRltME PARTIE. PS. LXVIII 276
Que le goufiFre ne m'absorbe pas,
Que le puits ne ferme pas sa bouche sur moi I
II s'agit sans doute du gouffre des Enfers, du puits par lequel on y descend. On recouvrait les puits d'une large dalle. Le Messie semble demander de ne pas sejourner dans les Enfers.
On appliquera aisement a Notre-Seigneur ce qui est dit de 1'abandon du Messie :
J'attends de la compassion ; il n'y en a pas 1 Des consolateurs, et je n'en trouve pas !
Le vinaigre et 1'herbe amere dont se plaint ensuite le Messie, rappellent 1'eponge trempee de vinaigre (i) et le vin mele de myrrhe (2) que Ton offrit a Notre-Seigneur.
Le sort des ennemis du Messie
Voici que nous retrouvons une fois de plus des imprecations contre les ennemis. Nous n' avons pas a reprendre toutes les considerations que nous avons deja faites a ce sujet (3). Bisons seulement que nous avons ici, sous forme d'imprecations, exprimees avec toute la vivacite, et peut-etre aussi avec le langage hyperbolique et concret de la poesie semitique, une description prophetique des malheurs que s'attirent les pers^cuteurs du Messie, et le souhait de voir triompher les droits de Dieu sur ces mechants. Que ceux qui s'etonneraient de trouver un langage aussi virulent sur les levres du Messie veuillent bien se rappeler les anathemes de Jesus contre les villes infideles (4), ou ses invectives contre les pharisiens (5).
Que la table placee devant eux leur soit une cause de chute !
Ge verset est assez obscur. En le prenant dans un sens materiel, on pourrait supposer qu'ii s'agit d'une natte placee sur le sol, ou sont prepares les mets, et dans laquelle s'embarrassent les pieds de qui ne
(i) Matth., xxvn, /J8; Marc, xv, 36; Jo., xix, a8-3o. (a) Matth., xxvir, 34; Marc, xv, s3.
(3) Pages 55-67.'
(4) Matth., xi, 20-24.
(5) Matth., xxui.
276 DANS LA BEAUT^ ftAYONNANTE DBS PSAUMES
Fa pas remarquee. Ou peut-etre s'agit-il de ce qu'ils mangent (la part des victimes que Ton consommait apres 1'offrande des sacrifices pacifiques?) et qui leur nuira au lieu de leur profiter. Quoi qu'il en soil, nous avons une formule imagee pour traduire cette id6e : Qu'il leur arrive malheur! ou : Gertes, il leur arrivera malheur, et ils 1'auront bien merited
Que leurs yeux s'obscurcissent et qu'ils ne voient plus t Rends leurs reins chancelants a jamais.
S'ils ne voient plus clair, et si leur demarche est hesitante, incertaine, ils ne sauront plus ou alter et ne pourront plus guere marcher. Saint Paul (i) voit dans ces versets une prediction de la reprobation du peuple juif qui a rejete le Messie.
Repands sur eux ta colere ! C'est ce qui est arrive aux Juifs, constate encore saint Paul, apres avoir resume les principaux chefs d'accusation contre eux (a).
Que leur demeure soit d^serte 1
Qu'il n'y ait plus d'habitants dans leurs tentes 1
Gette fois, c'est une prediction de la mine de Jerusalem et de la dispersion des Juifs (3).
Quel est done leur crime? Tandis que, pour des raisons tres sages connues de lui, Dieu soumettait le Messie a l'6preuve, eux, sans motif aucun, se sont acharnes contre lui : Celui que tu as frapp6, ils 1'ont frappe.
Les derniers versets de ces imprecations sont les plus rigoureux :
Laisse-les commettre crime sur crime,
Qu'ils ne participent pas la justification que tu conferes I Qu'ils soient effaces du livre de vie,
Qu'ils ne soient pas inscrits parmi les justes !
Ges versets s'interpretent comme une menace, comme une prediction de ce qui arrivera certainement; et meme la formule optative peut
(1) Rom., xr, 9-10.
(2) I Thess., ii, iA-i6.
(3) Matth., xiin, 87-88. ,