TROISIEMB PARTIE. PS. CXVII
* Explication du psaume
Genre litteraire de ce poeme
La facture litteraire de ce chant de procession est extrSmement curieuse a 6tudier.
Remarquons d'abord qu'il est encadre par une antienne que Ton entonne au depart et que Ton reprendra a 1'arrivee pour clore la cere-
monie :
Rendez graces & Dieu parce qu'il est bon :
Oui, sa misericorde est eternelle.
II est facile, aussi, durant le premier tiers du psaume environ, de decouvrir le precede de composition de ce poeme qui pourrait fort bien etre, comme tant des cantiques de 1'Orient, une improvisation due a la collaboration d'un poete et d'un groupe plus ou moins nombreux. L'artiste jette a son public un membre de phrase bien rythme, que 1'assistance complete sur un rythme donne : et Ton a ainsi un vers bien scande, dont la composition n'a demande a chacun des collaborateurs qu'un bien minime effort. Le poete a le temps, pendant que la foule acheve sa pensee, de preparer le membre de phrase suivant. Jugez-en plutdt.
Dans ce que j'ai appele le prelude, la partlaiss6e a la foule est bien simple. Elle reprend sans se lasser la formule traditionnelle : Oui, sa misericorde est eternelle (i), avec autant de facilit6 que le peuple fidele, dans nos processions, grene ses Ora pro nobis . Et lorsque, un peu plus has, le refrain change et devient : Au nom de Dieu, oui, je les Scrase , il s'y adapte aussi aisement que nous ne le faisons, au cours des litanies des saints, pour faire succeder aux : Ora pro nobis , les Libera nos, Domine ou les Te rogamus, audi nos .
N'allons pas croire que dans ce dialogue la part du poete soit beaucoup plus compliquSe.
(0 I Par., xvi, 34, 4i ; II Par., v, i3;vn, 3, 6; xx, ai; Esd., ni, u; Judith, xin, at ; Ps, xcix, v. 5 ; Ps. cv, v. i ; Ps. cvi ; I Marc, iv, a4.
l8o DANS LA BEAUTS RAYONNANTE DBS PSAUMES
Tant qu'on lui a repondu : a Oui, sa misericorde est e'ternelle , c'est qu'il se contentait d'un simple precede" d'enume'ration :
Qu'Israel disc done :
Que la famille d'Aaron disc done :
Que tous ceux qui craignent Dieu disent done :
Et la ou le peuple lui repondra : Au nom de Dieu, oui, je les ecrase , on assiste presque 1' elaboration de sa pense"e par precisions successives.
Toutes les nations m'ont entoure :
Elles m'ont entoure, elles m'ont m6me invest! :
Elles m'ont entoure comme des abeilles.
Parfois, la collaboration du poete et de la foule s'exerce sur une autre base. La foule complete le meinbre de phrase qui lui est jete par le poete en utilisant les ressources du parallelisme (i).
Voici d'abord un exemple de parallelisme synthetique :
LE POETE : J'ai Dieu pour moi : je ne redoute pas
LE CHOEUR : Ce que pourraient me faire les hommes.
LE POETE : J'ai Dieu pour moi, comme auxiliaire,
LE CHOEUR : Je verrai la ruine de ceux qui me hai'ssent.
Voici, d'autre part, un modele de parallelisme synonymiqae :
LE POETE : Mieux vaut se refugier en Dieu que se fier aux hommes ; LE CHOEUR : Mieux vaut se refugier en Dieu que se fier aux princes.
Vers la fin du psaume, la forme dialogued devient plus vive, plus naturelle : ce ne sont plus seulement des gens qui alternent pour marquer fortement le rythme d'un vers, ou scander la marche d'une procession. Ce sont plutot des acteurs qui entrent en scene, des personnages qui viennent jouer leurrole. Et nous retrouvons ici le genre du Psaume xxm, avec le dialogue entre les fideles qui montent au sanctuaire et ceux qui veillent aux portes.
Le motif de ce chant et de cette procession d" action de graces C'est le peuple d'Israel qui vient remercier Dieu de sa delivrance.
(i) Sur le parall&isme, voir supra p. 6-7.
TROISIEME PAHTIE. PS. CXVH l8l
Dans une circonstance qu'on ne peut prSciser avec certitude, il avait vu se former contre lui une redoutable coalition. Le poete la de"crit sous 1'image d'un essaim d'abeilles bourdonnantes, tellement dans leur furie les nations s'acharnaient surle pauvre peuple d'Israel qui ne pouvait s'en degager; ou il la depeint encore sous 1'aspect d'un feu de broussailles qui crepite et se repand avec une rapidite vertigineuse, avant qu'on puisse 1'enrayer. G'etaient des foules qui s'elangaient sur le peuple d'Israel pour le bousculer et le jeter a terre. Israel voyait dans cette epreuve un chatiment de ses fautes; malgre tout il avait confiance en son Dieu qui saurait, au besoin par des prodiges, le degager de cette etreinte. II s'ecriait, plein de foi :
Non je ne mourrai pas, je resterai en vie, Afin de publier les exploits de Dieu.
Le voici maintenant sauve, et il vient en rendre graces a son Dieu.
Dans les paroles e'changees entre le prince, le peuple et les prltres, on retrouve plusieurs des idees, voire des formules, du Psaume xxm : invitation aux portes de s'ouvrir; saintete requise de celui qui veut s'approcher du sanctuaire de Dieu.
Relevons particulierement, sur les levres du prince qui mene le cortege, cette reflexion qu'il nous faudra approfondir :
La pierre qu'avaient rejetee ceux qui Mtissaient, La voila devenue pierre d'angle.
Nous sommes ici, sans doute, en presence d'une locution proverbiale, Men adapte'e a la circonstance : les nations coalisees avaient essay6 de rejeter le peuple d'Israel, de 1'aneantir; mais Dieu venait de t6moigner qu'Israel etait pour lui un element essentiel dans 1'organisation providentielle de la vie des peuples. Israel, par sa foi au vrai Dieu, joue le r61e d'une pierre d'angle a 1'^gard de I'humanit6, car c'est Israel qui est destine^ a lui donner force et cohesion, comme la pierre robuste qui fait la jonction de deux murs disposes en angle.
Ici, comme bien souvent, le peuple d'Israel n'e"tait, dans 1'intention de Dieu, que 1'image de Notre-Seigneur Jesus-Christ. C'est lui qui est cette pierre, que les Juifs ont essay 6 en vain de rejeter hors de l'6difice religieux, et qui est desormais la pierre angulaire qui donne a la vraie religion toute sa force et toute son unite. Car Je"sus groupe,
avec le petit noyau de Juifs qui lui a et6 fidele, les croyants venus de la gentilit^, les convertis des peuples jadis pai'ens. Mais, suivant un autre oracle d'lsai'e (i), il est pour les Juifs rebelles une pierre d'achoppement, une pierre sur laquelle ils viennent s'ecraser (2).
Lorsque Notre-Seigneur p6netra dans Jerusalem, le dimanche des Rameaux, le peuple le salua de 1'acclamation par laquelle, dans noire psaume, les pretres accueillent le prince : Beni soit celui qui vient au nom de Dieu ! (3) formule que chaque matin le pretre recite a la fin du Sanctus .
L'figlise a adopte, pour nous convier aux joies pascales, cette exhortation des monies pretres :
Tel est le jour que Dieu nous a menage :
Passons-le dans la joie et 1'allegresse.
Et de quel jour s'agirait-il, s'ecrie saint Athanase, sinon de celui de la Resurrection du Seigneur? Quel est done ce jour, sinon celui qui procure le salut a tous les peuples, et ou cette pierre, d'abord rejetee, est devenue pierre d'angle?
(1) Is., vin, ili.
(2) Voir Matth., MI, fa ; Act., IT, n; Rom., ix, 33; Eph., 11, 20; I Pet, H,
(3) Matth., xxr, 9.