‹ Dans la brousse; sensations du SoudanChapitre 3 sur 11 · PAUL BONNETAIN · texte numérisé non relu

PAUL BONNETAIN

* Paris, août 189't.

LE CONFRÈRE

A Gustave Geffroy.

LE CONFRÈRE

Vers le soir, un griot est venu devant ma tenle...

Un griot jeune ou n'ayant pas assez vécu, maigre encore, la bouche tendre, l'œil un peu resté naïf. . .

Il portait un boubou trop vieux, mais propre ; et sa minuscule guitare, la caisse en forme de sébile, montrait des cordes neuves.

En chantonnant, il m'a salué ; puis, silencieux et digne, il s'est accroupi.

LK CONFRÈRE

Mais j'ai suivi la direction de ses regards, et j'ai compris qu'il avait faim, car il contemplait la cuisine que mes noirs préparaient en plein air.

Alors je lui ai fait servir une calebasse de couscous et une demi-jalle de vin de palme.

Et pendant qu'il mangeait et buvait, je nettoyais mon revolver, — mon revolver qui n'a lue ni ne tuera personne.

Quand le griol a eu fini de manger et de boire, il s'est essuyé poliment la bouche, s'est levé et m'a remercié, les doigts déjà sur les cordes de son instrument.

Il préluda, cherchant un accord à lui — bien à lui, — ou a moi.

Et l'on aurait dit un ronflement de grosse mouche...

LE CONFRÈRE

Puis il fixa mon revolver, et tout de suite il trouva la musique de sa chanson.

La mouche s'était faite guêpe, essaim de guêpes. Elle claironnait, en colère, sur les cordes batailleuses...

Et la chanson disait : « Tu es un grand capitaine, et les plus braves ont peur de loi, car ta balle ne manque jamais son but. »

Il fut si long, Téloge de mes vertus guerrières, que, gêné, je réintégrai mon revolver dans les fontes de ma selle, — mon revolver qui n'a tué ni ne tuera personne.

Après quoi, je détrompai le griot : « Je ne suis pas soldat, » lui dis-je, et je lui montrai sous ma tente, à terre, le tas de livres qu'il faut emporter en voyage, — afin de n'ajouter

LE CONFRÈRE

que des mensonges neufs aux mensonges de ses devanciers.

Aussitôt, sa chanson se remodula, pareille et diflereiilc. a Tu es la Science, chantait-elle, le rayon d'Allah ! . . . Ton doigt seul sèche les plaies et cicatrise les blessures... »

Et ce fut 1res long encore...

Sur la guitare, la grosse mouche ronflait doucement, berçant un sommeil de malade.

Que je ne fusse cependant ni médecin, ni soldat, cela n'était point pour embarrasser le (jriol; car, de démentis en démentis, il chanta successivement ma gloire comme lettré, comme orateur, comme marabout., comme commerçant...

Si bien que pour le réduire au silence, je lui

LE CONFRÈRE

fis de nouveau servir du couscous et du vîn de palme.

La mouche et la voix se turent enfin.

Et tandis qu'il re-mangeait et re-buvait, j'appelai mon interprèle pour lui demander le rôle et la fonction du griot.

Mon interprète me répéta :

<( C'est le héraut et c'est le poète. . . Il chante, et ne travaille pas comme les autres hommes.

Il dit la beauté des femmes, la sagesse des anciens, la valeur des guerriers, la prévoyance des trafiquants, l'habileté de ceux qui mènent les palabres...

« Également, il chante les morts... Tantôt il t'a rappelé que ta mère fut belle parmi les blan-

IO LE CONFRÈRE

chcs et que ton grand-père étonnait les meilleurs cavaliers...

(( Et les femmes, les anciens, les guerriers, et ceux qui trafiquent, et ceux qui parlent dans les palabres, et toi-même, ô toubab, et nous tous, pauvres et riches, nous le payons pour qu'il nous chante, et, si nous ne sommes rien, pour qu'il chante la grandeur de nos ancêtres dont nous ne savons même plus les noms.

<( On le déteste, on le méprise, on l'envie; mais notre orgueil a besoin de ses chants, — et notre cœur, parfois. Il arrive qu'il nous domine; et, toujours, je pense qu'il se moque de nous. Mais s'il lit dans les âmes, il chante, — et il faut bien que quelqu'un chante aussi, parmi les noirs ! ;>

L'interprèlc, ayant parlé, s'en alla faire salam. Or, avant qu'il se fût incliné, fervent.

LE CONFRÈRE II

dans la direction supposée de la Mecque, je le rappelai :

<( Ce griot est mon hôte et ami. Donne-lui sa part de mouton, sa place au feu cette nuit et ces deux gourdes d'argent... Prie le seulement de ne plus chanter, car je chante moi-même. . . »

L'interprète crul devoir rire, ne comprenant pas qu'on put être griot et noircir du papier.

Et le griot ne comprit pas davantage. Et, délicat, il ne voulut pas recevoir l'argent qu'il n'avait point assez gagné.

« Ou qu'au moins, dit-il, le toubab veuille bien accepter ce souvenir ! »

Alors, pour en finir, j'ai pris sa minuscule guitare ; et la caisse en sébile me servant d'encrier, j'ai fait du manche un porte-plume.

AUX ENCHÈRES

A Georges d'Esparbès.

AUX ENCHÈRES

Près de huit heures du matin. Dans la grande rue de Kayes...

Sur la chaussée large, l'ombre des rares bâtisses recule, mangée continuellement. La voie ferrée n'a plus qu'un rail, noir et rouge ; l'autre est une étroite coulée de métal en fusion, une flamboyante ornière de soleil. . .

Et déjà la chaleur pèse. Du ciel trop bleu, il tombe une haleine de four, qui monte aussi du fleuve proche, et, surtout, s'en vient de Textré-

\ulillc** v<Mus de Mauc. de* petits fourriers ou wrpvul» d'tnluutcrie de marine tout pâlots, en ^iva^tv* u\*les cachou...

(^uch^uo^ uns franchissent la rue> s'approvWul; d'autre* viennent de la place voisine.

di\* dohiK IHus nombreux* des officiers de lous iw|w arment au petit ^alop et. en mettant pied ly teviv de\aut le putUlott* jettent la bride au pulvlVeuier nvùr vjuî» pieds nus* trottait derrière wi\. M do» uv^tv* au*** s'empressent» doœesln|tu**t ouvriers ordonnances*, spahis» vieux tiruiUenr* IVu ^ peu* Kuiteais et indigènes,, ftindo* \ K \ non £rwdc«* se tua^cul devant la IWiu^^u \i\ IVn uv v \oil plus le* rail» sous leur jUsMluwneut* \ K \ Ion u entend plus» dans le hMtd^htt de* os*u\ créations* les gloussements dt* \\\ \\i\\\\\\\\\\* loeotuoUu\

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26 AUX ENCHÈRES

Sept francs... Six francs... On baissera encore, pour les seuls nègres. Le portrait de la jolie fille circule parmi les groupes d'officiers ; on flaire le paquet de lettres, qui garde un parfum de chypre ou de corylopsis.

(( Ce sacré de Vernoye ! . . .

— Te rappelles-tu le soir où Léonie?. . . »

Des histoires, des souvenirs s'échangent. On met au courant les Algériens et les camarades des ports du Nord, qui n'ont pas connu, à Rochefort ou à Toulon, « la petite » à de Vernoye. Et des yeux luisent sur les faces anémiées.

Quelques-uns gardent longtemps le portrait qui rend à leur détresse, à leur exil, la blanche perdue, — la Femme.

La vente est finie. On se sépare. Les sousofïiciers réintègrent leurs bureaux ou leurs gour-

LE MONSTRE

A J.-H. Rosny.

LE MONSTRE

... 11 vient de s'éveiller, là-bas, — très loin. La dernière éloile, comme si elle avait peur, s'est enfuie ; l'hyène a tu son râle ; et, tout de suite, c'est le jour, — sShs qu'on ait vu s'en aller l'ombre.

Invisible encore derrière les rochers roses, il approche. Un souffle le précède, qui balaie dans le ciel la tendresse de l'aube, mauve et soufre. Et celte haleine est déjà chaude; et la couleur

LE MONSTRE 35

... Il vient de s'endormir, là-bas, — très loin.

Une seconde, le ciel, au-dessus de la brousse réveillée, roule, tel un fleuve jaune, ici des flots de cuivre pâle et de pourpre fumeuse, là des douceurs bleutées de lait mourant dans un lac lilas. Une étoile, comme rassurée, a surgi; l'hyène reprend son râle ; et, tout de suite, c'est la nuit, sans qu'on l'ait vu s'en aller, — le Monstre : — le Soleil !

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