‹ Dans la fouleChapitre 4 sur 14 · LE PROPHÈTE · texte numérisé non relu

LE PROPHÈTE

(Jaurès) Celui-ci est le vomitor de la parole. Gomme l'eau au vomitor de pierre de la fontaine bruxelloise, la parole, qui ne lui coûte aucun effort,

semble arrachée de lui par une convulsion. Il parle avec sa tête, ses épaules, son coffre, ses poings, son dos d'ancien coltineur. Il sort de lui un son terrible, qui effarouche le sommeil. Sa voix roule comme un char cahoté, et rencontre tout sur son chemin : le cliché, la bourde, le racontar, même l'heureuse période, équilibrée, sonore, solide, qu'il bouscule pour courir plus loin et trouver mieux ou pire.

Il boit en hâte, et parle. Il s'essuie le front, et parle. Il défie un contradicteur qui n'a rien dit. Il s'écrie : « Moi I » et dans sa bouche cela s'orthographie <( Mouah ! » comme un aboiement. Il dit, inutilement : (( Ah 1 » pour prendre du champ et s'élancer de plus loin dans une phrase. Il affirme, après soixante-quinze minutes de retentissement : « Je suis à bout de forces !... » mais l'heure n'est pas encore d'enregistrer cette promesse vague... Là-dessus, il parle. Il lève une fac€ de Titan foudroyé, où l'on peut

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voir qu'il a la barbe dure et le nez mou. Il parle ; que dis-je ? il s'élève au ton de la plus prophé^ tique lamentation, et ensevelit nos ruines sous sa voix, grande et tumultueuse comme la mer : « Entendez-moi, entendez-moi tous I J'ai gravi la montagne pour que vous m'entejndiez I Je dirai la vérité, dût-il m'en coûter la vie I Je lacère mon vêtement, je m'arrache les poils du visage, je larmoie, je vocifère, j'offre mon front aux balles et ma poitrine au couteau, pour venir ici attester, ô hommes, que... le baromètre baisse et que le printemps s'annonce mouillé I »

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24 Avril Î9i4.

Je n'avais jamais vu cela. Je ne puis rapprocher ce spectacle d'aucun souvenir, d'aucune image déjà connue et enregistrée. La fourmilière ?... Non ; ni les vagues sans nombre... Je n'ai rien vu d'aussi inquiétant, qui occupe aussi totalement l'esprit que l'apparition, sur la plaine, là-bas, très loin, des premiers régiments, en marche sur nous. Il n'y a rien qui puisse inspirer une crainte aussi saine, aussi avouable, que la progression de ces parallélogrammes cons-

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cients, au mouvement insensible et sûr, sombres^ ras au loin comme l'herbe, grandissants, soulignés d'une plinthe rouge — l'infanterie — barrée d'une frise d'argent fourbi — les cuirassiers...

J'ai de mauvais yeux, point de lorgnette — aussi le spectacle est-il plus beau encore pour moi. Je ne vois pas les hommes, ni les perfections de détail, ni les chevaux en ligne inflexible — je vois V Armée... Ces atomes égrenés à son flanc, ce sont ses chefs, qu'on nomme autour de moi P Qu'importe ? Ce qui atteint les fibres les plus désintéressées, les plus nobles, c'est la mystérieuse beauté du mouvement humain, par masses prodiguées ; c'est l'attrait du nombre, la géométrie rigide, puis tout à coup fondante, d'une multitude obéissante qui écrit, lisible sur la plaine plate, l'arabesque offensive ou défensive — la pensée d'un tout petit chef, caché quelque part.

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Cela m'est bien égal que (( Saint-Gyr » balance, en marchant, une main gauche que <( Polytechnique » tient immobile et raide ; et je ne distingue le pas dansant des zouaves que parce qu'il met aux pieds du 4* régiment deux ailes de poussière blanche... Les rangs des lignards, je les voudrais inépuisables, pour me complaire longtemps à l'impeccable chorégraphie qu'imprime, à leurs longs sillons d'hommes, le joli pas, relevé, léger, le joli pas du fantassin français.

Bleu sévère, rouge gai, noir piqué d'argent, j'ai là, sous les yeux, un bien grand morceau de notre armée... Avec l'émotion monte un souhait barbare, un souhait de possession vers cette mouvante richesse ; on voudrait détenir, au moins, le maître mot, le commandement qu'on n'entend pas et qui devant nous joue de cette armée, éprouve son infinie souplesse, sa vitesse racée, la brasse, la divise, dispose ses fragments en mosaïque précise, épanouit un rectangle en

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éventail, et projette magiquement, sous la forme d'une ligne déliée, hardie, la substance de deux carrés massifs de cavalerie...

Le vent croissant emporte la poussière, masque ici les bataillons, découvre là des cuirasses, là les tiges couchées d'une moisson de baïonnettes ; le beau tonnerre, la foudre brève et rose des canons, le crépitement des mitrailleuses, les bouffées haletantes des musiques, les perçantes trompettes, tout cela allume dans l'âme les plus anciennes, peut-être, des joies humaines, joie de servir et joie de combattre... Ils n'oublieront pas plus que moi, les spectateurs des tribunes, l'héroïque fredon, contenu, perceptible pourtant, qui accompagne les cuivres, murmuré par mille bouches à demi fermées :

Mourir pour la patrie...

L'instant d'après, un foudroyant nuage roule devant nous < — fumée, poussière, vapeur des

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croupes ruisselantes — emportant la charge dernière, la Charge, divine par le nuage, humaine par l'éclair deviné d'une cuirasse, l'élan d'un bras et d'un sabre crevant le voile, le col re courbé, les sabots jaillissants d'un cheval fou d'ardeur...

19 Janvier 1913,

... Sincèrement, je les admire. Leur nombre impressionne ; leur beauté, fréquente, plaît ; le bruit qu'elles font inspire la considération. Je les admire... mais je voudrais bien savoir ce qu'elles font ici. Que de femmes, que de femmes I Mon voisin, tout à l'heure, aux Réservoirs, nommait chaque nouvelle venue ; le monde de la finance, de la politique, des lettres, le monde tout court, fournissaient à cette énumération des noms célèbres ; le théâtre et même le music-hall

avaient délégué à Versailles ce qu'ils ont de mieux comme vedettes...

Et comme il me disait à mi-voix et dévotement :

— C'est Mme X... Voici Mlle Y... et voici... ohl voici jusqu'à Mme de Z... ! » je lui demandai :

— Je le vois bien, mais pourquoi ?

— Comment, pourquoi ? Mais... je trouve cela très joli de la part des femmes, cet intérêt, presque cette passion pour les choses du pays !

Les choses du pays... Je sais bien que de tout temps les femmes ont montré de la curiosité, un goût tripoteur et ingénieux pour l'intrigue et la politique. Cela ne suffit pas à expliquer — j'allais dire excuser — leur présence ici, aujourd'hui. Elles sont vraiment beaucoup — elles sont trop. Au restaurant, elles ont été tout à l'heure le spectacle — et le charme — d'une heure de bousculade. Il y a eu, en travers des tables nappées de blanc, sur les mains chargées de bagues, les

aigrettes en fusées et les cheveux d'or neuf, sur les profondes fourrures, l'oblique et rose soleil de janvier, qui rend bavards les femmes et les oiseaux encagés...

Il y a eu, au seuil de la grande salle, de gracieuses attitudes faussement hésitantes, de nobles apparitions, qui soulevaient les murmures, et dont la modestie, feinte, priait : « Non, non, pas d'ovation ! » Il y a eu des arrivées calculées, éclatantes, de lents passages arrogants, qui distrayaient l'énervement masculin et faisaient un instant oublier la chère maussade du déjeuner... C'était charmant, déjà un peu abondant en jupes, un peu riche en voix aiguës.

A présent, les hommes stagnent, ainsi qu'une huile lourde, au creux de la vaste salle du Congrès. Les femmes, comme le léger alcool d'un mélange ont monté vers les tribunes. A celles qui n'ont pas eu la chance d*arriver assez tôt

restent les couloirs, et faute de mieux elles s'arrangent pour y régner.

Les spectatrices des tribunes enregistrent, depuis l'heure de midi, et avec le sourire, les impressions de la sardine mise vivante dans la caque, ou de la poule qui voyage en chemin de fer bouclée dans la manne d'osier. Vers trois heures et demie, je m'insinue sur une banquette, à côté — il faudrait dire : au travers I — d'une dame qui supporte la moitié d'une autre dame, ce pendant qu'une troisième, à genoux sur la banquette, chevauche à demi la seconde, ainsi que font les petits enfants à califourchon sur les épaules de leur mère. On respire ici une haleine de four sec, mais elles sont accoutumées aux salles de théâtre, aux conférences, aux soirées mondaines, et demeurent vives comme poissons dans la rivière, tandis qu'un athlète aux poumons solides, ici, pâmerait non moins qu'une rose.

Encore une fois, je me demande : « Qu'est-ce

qu'elles font là ? » Elles parlent, c'est rrai. Elles regardent, d'un air de courtoisie amusée, le morne défilé d'hommes noirs qui déposent leur bulletin de vote. Puis elles attendent, sans langueur, le résultat du premier tour de scrutin. Il n'y en a pas une qui cède la place. La faim ni la soif, ni aucune obligation du pauvre corps humain, ne feront qu'elles bougent. Elles s'animent, pronostiquent, crayonnent des chiffres ; une rusée, au premier rang, déchiffre du bout de la lorgnette les pointages, en bas, des députés, et les lit à voix haute...

Elles ne font rien, et elles n'ont pas l'air oisif. Un long dressage semble leur avoir appris à remplacer l'action par la vivacité, et la pensée par la conversation. Un nom connu leur tient lieu d'une anecdote ; elles se passionnent un instant, pour un visage célèbre, comme devant le rideau qui cache un spectacle... Elles disent « Poin-ca-ré »

assez lentement, en trois syllabes espacées, et jettent <( Pams » comme une balle...

La fin du dépouillement des votes — premier tour — les précipite dans une allégresse extrême — et voilà que de nouveau je me demande pourquoi. Il n'est pas possible, il n'est malheureusement pas probable que toutes ces têtes empanachées soient celles d'autant de patriotes brûlantes, ni même de politicailleuses exaspérées, qui jurent <( Poincaré ou la mort » et « Pams ou l'exil »... Ce sont des femmes — dirai-je ordinaires ? — que je retrouverai dans des loges de répétition générale, à une fête; de charité, au vernissage. Mais ici, si elles me semblent plus averties, plus convaincues et plus frémissantes qu'ailleurs, je ne suis pas loin de croire que c'est parce qu'elles s'ennuient davantage. L'ennui leur donne T'illusion d'une fonction grave, qui les hausse presque au niveau de cet homme funè-

bre, là-bas, à la tribune, en train de secouer une cloche...

...Dans les couloirs des tribunes, on piaille beaucoup. On se dédommage, largement, de tant d'heures d'attente. Importantes, autoritaires, les femmes réclament, à défaut de l'accès des tribunes bondées, des sièges, et celles qui se promènent tiennent la largeur du passage, en se donnant le plaisir d'entraver la course des huissiers, les allée» et venues affolées des journalistes... L'accent étranger domine dans certains groupes — on chuchote autour de ceux-ci les plus grands noms de France... Voix de canard des Américaines, roucoulement rauque des Slaves, tout cela se mêle au nasillement perçant du noble faubourg ; c'est là que s'échangent des opinions confidentielles, sur un diapason à incommoder un sourd, et je ne note guère plus de discrétion dans le geste... L'une d'elles ne néglige pas de

se désigner clairement à l'attention de la galerie : « Vous ne trouvez pas que c*est amusant de me rencontrer ? La comtesse de X... au Congrès, ça ne manque pas d'imprévu, n'est-ce pas ? » Non, ce n'est pas l'imprévu qui manque, ici, à tant et tant de femmes. C'est... autre chose, de très prévu et de difficile à exprimer, un charme qu'elles dédaignent, et pourtant très féminin, qui serait fait d'incompétence, d'embarras, de silence...

LES VOILA! LES VOILA î

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