‹ Dans la lumière antique (volume 4)Chapitre 1 sur 3 · Dans la lumière antique · texte numérisé non relu

Dans la lumière antique

Une cliaumine rustique, au haut d'un vallon resserré qui s'élargit en descendant vers la mer dans une dépression entre deux falaises peu élevées. Knlre le porche formé de montants grossièrement équarris et l'une des extrémités de la façade, s'allonge un banc de bois, fixé contre la muraille, et abrité sous un auvent de chaume. Deux hommes y sont assis, un vieillard et un adolescent.

Un jardinet, abondant en fleurs éclatantes, et arrosé par un ruisselet vif et lumineux, s'étend devant la maisonnette ; il est borné, sur un de ses côtés, par une haie de buis épais et taillés à hauteur des épaules d'un homme. Au-dessous, le sol dévale vers la grève, en monticules de sable semés de joncs marins et de chardons bleuâtres ; une ligne tortueuse de verdure plus touffue et plus fraîche y marque le passage du ruisseau. Au pied de la dune s'avance le môle d'un petit havre invisible.

L'échancrure du terrain est remplie par un large segment

de mer ; et celle-ci, l'horizon élant plus haut que les falaises, apparaît au-dessus d'elles, des deux côtés, en une barre mince et luisante. Un ciel de riche azur la domine, au milieu duquel un grand nuage tourmenté lutte avec le soleil, et laisse passer, à travers de mobiles trouées, des faisceaux de ravons, les uns d'or, les autres d'argent, qui, éclairant variablement les flots, leur donnent aussi un aspect inquiet.

Le Vieillard.

Ne cherche pas l'Amour, s il ne te poursuit pas ;

Laisse se détourner et s'éloigner ses pas

Du banc où, sous Y auvent de ta vieille chawnine,

Tu regardes la mer houleuse qu'illumine,

En brisant un nuage, un soleil orageux.

Car c'est un dieu cruel; les plus doux de ses jeux

Ne vont pas sans qu'il reste au bout de son doigt rose

Un peu du sang des cœurs sur lesquels il se pose.

Redoute le mon frfs; et puisque ces grands buis,

Où la brise entretient de légers et clairs bruits,

Te cachent à ses yeux, et couvrent ton haleine.

Qu'il ignore en passant ta présence prochaine.

Et suive son chemin vers les vastes cités.

Dans ce calme hameau que tes jours abrités

LE DIALOdUI. DU VIKILLARD

Ignorent les désirs, les cris et les souffrances ; Sa /lèche d'or est plus terrible que les lances Dont le manche de frêne et la pointe de fer, Perçant les boucliers, s enfoncent dans la chair, Et renversent les corps sur leur mare sanglante. La blessure qu'il fait est plus profonde et lente ; Dans ceux qu'il a frappés l'angoisse de mourir Se prolonge ; leur peine, ôfils, est de sentir Ou' il ne pourront plus vivre ; ils ont, sur leurs fronts blêmes, L'horreur de se savoir le sépulchre d'eux-mêmes ; Le soleil et l'azur dont ils sont entourés ■Ne peuvent plus toucher leurs yeux désespérés Que pour accroître en eux la stupeur fwiéraire. A son embûche essaye, 6 fils, de te soustraire, Et que les passions soient la mer que tu vois De ce petit vallon paisible, et dont la voix Redoutable se mêle aux soupirs de ton saule. Elle est douce parfois, et caresse le môle Où les pêcheurs chantant sont forcés de hdler Leur barque dont la voile a peine à se gonfler, Et sa douceur semble être un des bonheurs du monde. Mais bientôt tu l'as vue, atroce et furibonde, De tempête remplir l'horizon et le ciel, Et, tontine n'attendant qu'un formidable appel,

Envoyer jusqu'ici son écume et ses baves, Et border à tes pieds le rivage d'épaves ; Et quelques jours après on retrouvait les corps Des marins qui chantaient en sortant de leurs ports. Et n'as-tu pas alors mieux aimé ton village, Blotti dans la falaise au-dessus du naufrage, Où la proche forêt donne aux morts leur bûcher, Ton jardin vert au bout duquel vibre un rucher, Ton arpent de verger qui de fruits s'illumine, Ton filet d'eau chantante, et ta sûre chaumine Oui laisse entrer l'été par son volet ouvert, Et dont le volet clos écarte l'âpre hiver ? Crois-moi, plus que la Mer l'Amour est redoutable, Contemple les de loin, sur ta butte de sable.

L'Adolescent.

O maître, tu dis vrai, j'ai vu les ouragans Poursuivre et dévorer les navires fuyants ; D'un cœur respectueux, j'accueille ta sagesse Récollée aux sillons de la vie, et je laisse Tes conseils déposer en moi leur grain mûri. Pourtant — car je ne sais te voiler mon esprit

8 i>\v-' LA LUMIÈRE ANTIQUE.

J'ai VU des matelots rentrer de leurs voyages : Leurs corps étaient brûlés et secs, mais leurs visages Etaient plus beaux, plus sûrs, plus achevés que ceux Des hommes de la rive ; et surtout, dans leurs yeux, Vivait une lueur plus profonde et plus grave, Triste, il est vrai, mais si résignée et si brave Que j'ai souvent pensé que seuls les ouragans, Les traitant en égaux, les avaient faits plus grands, Et qu'ils avaient trouvé dans leurs dangers un rêve Qii'on ne discerne pas de notre pauvre grève. Et peut-être en est-il de même de V Amour !

Le Vieillard.

Tu n'as connu que ceux qui fêtaient leur retour!

Mais l'épouvante au creux des houles entrouvertes,

Le morne désespoir sur des rives désertes,

Les yeux presque vidés de fixer l'horizon,

L'attente et la détresse où s'use la raison,

La bête renaissant autour d'un débris d homme,

L'agonie où l'affreux supplice se consomme,

Pour qu'un jour un vaisseau, découvrant des îlots,

Trouve des ossements blanchis au bord des flots,

Voilà ce qu'aux marins cette Me?' abhorrée Réserve ; et parmi ceux dont tu vis la rentrée, Plus d'un dort sur un lit de sable ou de corail, Tandis que vers le pôle erre le gouvernail Auquel il s'appuyait, lorsqu'au départ son geste Rassurait ou la mère ou l'épouse qui reste A l'attendre, en pleurant, au havre paternel ! Et l'Amour plus encor que la Mer est cruel.

L'Adolescent.

O maître tu dis vrai ! Je sais que la parole Dans laquelle ton haut et calme esprit s'isole Au-dessus des souhaits du monde et son effort, Du sommet d'un coteau juge l'homme et son sort ! Tes pieds ont parcouru tous les chemins; ton âme Sait ce qu'il restera de cendre après la flamme; Et ton doigt magistral trace le cercle étroit Où le rêve humain naît, se tourmente et décroît! Et pourtant, je voudrais te montrer ma pensée, Et de quel doute elle est quelquefois traversée, Encor que mon esprit, assis aux pieds du tien, Recueille tes propos où je trouve un soutien.

ÎO LE DIALOGUK DU VIEILLARD

Le Vieillard.

Parle-moi franchement. Je sais que la montée Fers les sages sommets est longtemps tourmentée : On erre autour du mont parmi les éboulis; Le sentier se recouvre et se coupe en leurs plis ; La fuite de leurs rocs sous nos pieds nous déprime. Mais le sol est plus ferme en montant vers la cime ; Si quelque compagnon, parti plus tôt que nous, Nous montre le chemin de son bâton de houx, Et guide de la voix notre marche entravée Aux broussailles du bas qui cachent l'arrivée, Nous reprenons courage, et bientôt nous voyons Les penchants plus aisés, veloutés de rayons, Sur lesquels nous attend l'ami qui nous précède. Sa seule vue alors nous dirige et nous aide ; Enfin, nous contemplons, assis à ses côtés, L'indestructible paix des deux illimités. Mais il avait aussi traversé les passages Qu'entasse au pied des monts le débris des orages ; Et peut-être étaient-ils plus périlleux pour lui, Puisqu'il partait sans guide, et montait sa?is appui. Tu peux donc, ô mon fils, au début de ta route, Me dire, à libre cœur, à libres mots, ton doute.

L'Adolescent.

Puisque ton indulgence attend mon entretien,

Je te découvrirai ce que mon cœur contient,

Maître aux fermes conseils, que j'aime et je révère!

Tu connais la maison qu'habite l'étrangère

Oui vint dans ce hameau, quand les flots indécis,

Sous des deux tour à tour ouverts ou rétrécis,

Tantôt rudes et gris, tantôt vermeils et lisses,

Suivaient les changements d'Avril et ses caprices.

Elle est hors du village, et blottie à l'écart ;

Fers le chemin, des ifs la cachent au regard ;

Et lu la vois le mieux du côté de la grève.

Un jardin, plein de fleurs, qui vers elle s'élève

De l'anse où le ruisseau se perd dans les osiers,

La laisse apercevoir couverte de rosiers

Qui grimpent sur son toit. Mille milliers de roses,

Oui s'enlr'ouvent sans cesse et meurent large écloses.

Laissent choir, tout autour, leurs pétales pourprés,

Et jonchent d'un tapis royal les trois degrés

Où parfois l'étrangère, entre les fleurs assise,

Rêve jusqu'au moment où le couchant attise

La flamme des rosiers de son reflet de feu.

Lk Vieillard.

Tu passes donc souvent, 6 mon /ils, par ce lieu ?

L'Adolescent.

J'y passe, quand, des champs, je reviens par la plage.

On dit qu'elle est venue en ce lointain village

Chercher l'apaisement d'un cœur sombre et blessé,

Et l'incertain oubli d'un amour délaissé

Ou rompu, par la mort ou par l'ingratitude.

Il est vrai quelle a l'air, dans sa triste attitude,

De marcher dans le sang découlé de son sein,

Et Ion croit admirer le tragique dessin

D'un grand maître éloquent à peindre la souffrance.

Le Vieillard.

C'est donc, ô mon cher fils, une fréquente chance Oui te fait revenir par le bord de la mer}

L'Adolescent.

Plutôt que de rentrer par le chemin couvert

LE LIVRE DES DIALOGUES. l3

Oue les chars de moisson ont fait blanc de poussière,

J'aime le sable humide et son ample lumière,

Où mes pas et mon front sont touchés de fraîcheur.

Le Vieillard.

Poursuis!

L'Adolescent.

Je la voyais, de loin, dans la rougeur De ces riches rosiers, telle qu'une figure Dont le sens deviné réside en sa posture, Ou tout un sentiment, caressant ou cruel, S'exprime et s'agrandit en maintien éternel. Mais il perd l'éloquence, unique, âpre et vivace, Où notre âme s'unit à lui sur notre face ; Et l'étrangère était, pour mon regard rêveur, Une noble statue au geste de douleur, Qui semblait résumer la vie et non la vivre.

Le Vieillard.

Je t'écoute attentif, 6 /ils, tu peux poursuivre !

LK DIALCKiUK DU VJKILLARD

L'Adolkscent.

L'autre jour, quand fêtais couché dans les osiers,

Je la vis s'éloigner des somptueux brasiers

Où son chagrin allier séjourne dans des flammes.

Elle vint jusqu'au bord de la mer où les lames,

Bien que le ciel très pur rayonnât de soleil,

Prises d'un courroux clair, lumineux et vermeil,

Bondissaient, rugissaient, blanchissaient jusqu'au large,

Autant qu'en ces jours noirs où l'horizon se charge

Et fléchit sous un poids sinistre d'ouragan.

Des bateaux s'enfuyaient, inclinés et voguant

Tantôt au creux des flots et tantôt à leur faîte.

Elle était immobile et droite sur la crête

D'une butte de sable où croissaient des chardons ;

Et je pensais à ces illustres abandons

D'amantes d'autrefois, au bord des mers laissées,

Pour un dernier regard, un dernier cri, dressées.

Elle resta longtemps à contempler la mer,

De ses yeux bleus ; peut-être un souvenir amer

Lui montrait-il aussi, dans ces houles, l'image

Qui passait tout à l'heure en ta parole sage,

Car la sagesse n'est, maître, qu'une douleur

Oui vit dans le cerveau quand elle est morte au cœur.

Le Vieillard.

// se peut.

L'Adolescent.

Je voyais de près son beau visage Oui paraissait aussi porter un clair orage, Apre, ardent et pareil à celui de la mer. Ses cheveux, rejetés de son front découvert, Comme un embrun doré volaient dans la lumière, Ou battaient sur ses yeux émus de la colère Qui roulait dans les flots verts et tumultueux ; Et l'ouragan du ciel était moins spacieux Chic celui qui passait sur cette face humaine. Elle se tenait droite et vacillant à peine Par V effort de son corps pour résister au vent. Mais bientôt je ne sais quel reflet émouvant De douleur apparut à travers sa tempête, Apaisant, trait par trait, son admirable tête, Dont les cheveux battus restaient seuls inquiets ! Et sa beauté passa dans de profonds secrets ; L'eau claire de ses yeux devint intérieure, Et fut la source pure et touchante qui pleure,

l6 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE,

Sous les ombres d'un bois, son chagrin résigne ; Il sembla toul à coup que je fusse éloigné ! Puis, de cette invisible et profonde détresse, Remonta je ne sais quel rayon de tendresse, Un éclat caressant qui restait douloureux. Mais ramenait son cœur des fonds mystérieux Dans lesquels n 'avait pu la suivre ma pensée ; Et son dme en ses yeux revint, comme lassée De sa descente obscure, illuminer des pleurs. Puis tendresse et chagrin, confondant leurs lueurs, Moururent l'un dans l'autre, et devinrent du Rêve, Haut comme le nuage aux flancs duquel s'achève Un beau jour apaisé qui connut l'ouragan. Sa face enfin sereine, et triste cependant, Devint à cet instant plus admirable encore ; De minute en minute, elle semblait éclore, Plus belle quelle même, en supréyne beauté. Quelque chose d'ardent, de pensif, d'exalté, Quelque chose d'immense, en même temps intime, Donnait une infinie étendue et sublime A son recueillement sous son regard lointain. Il semblait qu'on eût pu verser tout le Destin Entre ses yeux perdus et son secret sourire ; Tout ce qui peut souffrir, tout ce qui peut séduire

Etait sur ce visage émouvant comme un chant ; Kl son rêve emplissait la beauté du couchant.

Car les portes des vents irrités s'étaient closes, Et la mer n'ondulait qu'à peine en lents plis roses Sur lesquels des oiseaux neigeux s'étaient posés ; Le soleil s'approchait des flots tranquillisés, Dans l'azur où naissaient des teintes de glycine, l'A la terre accueillait la vaste paix marine. L'étrangère restait immobile; longtemps Je pus saisir encor ses beaux regards, flottants Par delà les splendeurs dont l'occident ruisselle, Et son sourire doux qui semblait loin en elle. Quand le soleil ne fut, sous l'espace moins bleu, Ou'u/i demi-disque d'or, coupé d'un trait de feu, El qu'au pied des chardons cessa leur ombre aiguë, Elle fut radieuse, un instant suspendue Dans la gloire, au-dessus du tertre éteint et froid. Rappelant ses regards de leur distant émoi, Et le front incliné, d'une démarche lente, Elle s'en retourna par le jardin en pente, Dans ce dernier rayon qui ne la quittait pas, Mais mourait sur le sol quand s'éloignaioit ses pas. Si bien qu'elle emportait la lumière avec elle.

Je V aperçus gravit le seuil où s'amoncelle Lamas de ses rosiers, dont chaque fleur brûlait En brasier merveilleux, qui bientôt s'écroulait Dans un suprême éclat plus ardent et plus tendre. Comme si, pour s'éteindre, il eût voulu l'attendre.

Je m'en revins alors par la grève ; le soir Descendait ; sur la mer cessaient de se mouvoir Des lueurs qui mouraient en devenant livides; Et la nuit pénétrait aussi dans mes yeux vides Du spectacle effacé, jusqu'à remplir mon cœur. Mais les flots conservaient leur traînante douleur,

Le Vieillard.

Je t'ai laissé, mon fils, achever ta peinture, Mais la cause m'échappe ou me demeure obscure Oui t'a mené si loin dans un si long récit. Je ne vois pas encor paraître ce souci Dont tu me demandais tantôt d'être le juge, Et, sur d'autres chemins, ta parole transfuge S'égare, en oubliant l'endroit où dès longtemps, Puisque ton amitié m'en a prié, j'attends.

Reviens donc à ce point de doute et de scrupule Que ce trop grand détour évite ou dissimule.

L'Adolescent.

Maître, il est vrai, j'ai pu me laisser arrêter Sur la route par où je pensais l'apporter L'émoi de mon esprit et son incertitude. Ne crois pas, cependant, que j'écarte ou j'élude Le jugement austère où je viens les offrir ; Accorde moi pardon d'avoir trop pris loisir En venant au lieu dit rejoindre ta sagesse, Et que mon doute enfin devant elle apparaisse.

Tandis que l'étrangère auprès des flots rêvait, Je t'ai dit quel regard magnanime elle avait . Ceux qu'ont les plus beaux yeux des filles du village, Près de lui, semblent faits pour le commun usage, Ternes, bornés et lourds; leur calme pureté N'est qu'un miroir rustique où rien n'est reflété. Si dans l'un d'eux par/ois une lumière passe. Qu'elle est pale et débile au bord du large espace Qu'emplissait la ferveur de cet autre regard ! Oiiclle audace il avait dans son vaste départ !

Quelles suavités au fond de son mystère !

Quelle ampleur d'âme il faut a ce front solitaire !

S'il est vrai que l'amour, même par ses tourments,

Mette un tel horizon dans les yeux des amants,

Et leur façonne un cœur pareil à sa tempête,

Ceux qui n'ont pas aimé n'ont qu'une âme imparfaite !

Ils suivent le sentier des souhaits journaliers,

Loin des désirs profonds, loin des bonheurs ailiers,

Des jeux de l'espérance avec le désespoir,

Et des sérénités où, plus tard, le vouloir

Contemple une étendue égale à sa souffrance,

Et sur plus de douleurs répand plus d'indulgence.

j'ai peut-être franchi — maître, pardonne moi —

Le seuil où mon respect s'arrête devant toi.

Mais je n 'ai pu garder mon esprit téméraire

De croire que ton cœur puissant, qui considère

Les plaines de la vie avec tant de clarté,

Sur de vastes chagrins prolonge sa bonté.

Le Vieillard.

Fils ! nous ne sommes pas maîtres de nos pensées ! Et qui de nous ne trouve aux saisons retracées

Des peines dont le cœur emporte la leçon ? Quel bélier n'a laissé de sa laine au buisson ? Quel berger n'a blessé sa main a des épines ? Quel bûcheron n 'a pris son pied dans des racines ? Quelle bouche n'a pas mâché de pain amer ? Quel bouclier n'a pas été mordu du fer ■ ? Et ton propos ne veut — de quoi qu 'il me souvienne Ni regret de ta part, ni pardon de la mienne. Poursuis donc!

L'Adolescent.

Je n 'ai pu m 'empêcher de penser Que cet amour qu'il faut ou fuir ou maîtriser. Quelque cruel qu'il soit, est pourtant un haut maître. Puisqu'il sait transformer ainsi ceux qu'il pénètre, Puisqu'cn les entraînant jusqu'où vont ses douleurs. Il les conduit verser leurs soupirs et leurs pleurs Aussi loin que la vie humaine peut s 'étendre. Aux caps au pied desquels on ne peut plus entendre Que le déferlement infini de la Mort.

Mais il enseigne aussi l'espérance et l'effort;

Et parfois, m 'a-t-on dit, il verse des extases,

De rares et divins délices, dans des vases

Si purs qu'il semblent faits du cristal bleu du ciel,

Et notre lèvre y boit un instant immortel!

C'est ainsi qu'y jetant sa joie et sa tristesse,

Il donne a la terrestre argile sa richesse,

Où, comme des métaux par sa flamme fondus,

Les tourments endurés et les bonheurs perdus

Forment, de bronze et d'or, des cloches frémissantes,

Dans lesquelles des voix graves ou gémissantes

Proclament que l'Amour est l'artisan des cœurs.

Le Vieillard.

Inprudcnt! c'est un bruit de remords, de fweurs ! N'entends-tu pas d'accents funèbres et tragiques ?

L'Adolescent.

Non ! J'en entends d'heureux ! j'en entends d'héroïques !

Et même ceux qui sont affligés et navrés

Ont le rythme et le noble émoi de chants sacrés !

Le Vieillard.

Vas en cor ! Cependant je crois que je devine Vers quel doute trop clair ton propos s achemine ; Je crois voir, à travers ce que toi-même vis. Le trouble que tu viens soumettre à mon avis ; Et je m'étais trompé tantôt, quand mes reproches, Trouvaient long le détour par lequel tu t'approches; Car c'est sur ce sentier que tu l'as ramassé. Achève ton aveu puisqu'il est commencé.

L'Adolescent.

Quand tu m'as dénoncé l'Amour et son épreuve. Et, dans des jours si froids que rien ne les émeuve, Renfermé, loin des coups et des combats du sort, L'horizon de l'espoir et l'aire de l'effort, J'ai voulu consentir à cet arrêt austère. Mais mon cœur se débat en moi pour s'y soustraire, Ton discours vénéré ne l'a point convaincu Qu'il doit cesser de vivre avant d'avoir vécu. C'est mourir sans avoir accompli tout son être Que d'arriver au jour ténébreux sans connaître

Ce que l'Amour eût pu nous révéler de nous. El l'homme trop prudent, de soi-même jaloux, Est comme un manuscrit dont nul ne sait le terme, A demi déroulé quand la Mort le referme. Ceux-là vivent vraiment qui choisirent d'aimer. Plutôt que de s'éteindre osant se consumer-, Leur regard, éclatant de larmes et de flamme, Pénètre en nous si loin qu'il agrandit notre âme. Mieux vaut, pour un rameau, brûler que de pourrir. Et pas une des fleurs dont il eût pu fleurir N'a l'éclat de la fleur de feu qui le dévore l Dans le calme insensible où tu veux les enclore, Où nul vent ne respire et nul rayon ne luit, Recouverts d'une mousse et d'un lichen d'ennui, Les cœurs, désagrégés en déchéance sourde, Pris de la pestilence intérieure et lourde Oui suinte aux troncs verdis, les creuse et les moisit. Périraient ! Plus heureux le chêneau qui choisit De croître et de lutter au haut d'une colline : Il tord ses bras dans l'air, crispe au sol sa racine, Et battu par l'orage, et brûlé par le sel, S'emplit dans tous les verits d'un gémissant appel; Mais il n'est point privé de caresses vermeilles, Il a son nid d'oiseaux, et sa ruche d'abeilles,

// offre un pan d'ombrage au voyageur errant, EU plus lard, il fournil un bois solide et franc.

Car il m apparaît vrai, maître, que ceux-là même

Qui connurent le plus les angoisses que sème

Le geste de l'Amour redoutable, sont ceux

Qiji nourrissent le monde, où tout est oublieux.

De sagesse refaite à chaque chute d'hommes,

Quand viennent les hivers des feuilles que nous sommes .

Par eux, dans ce départ d'êtres toujours glissant,

La sagesse transmise et qui s'use en passant

De ceux qui l'ont trouvée à ceux qui la reçoivent.

Est sans cesse reprise et créée ; ils la boivent

Au flot que l'actuel chagrin fait sourdre en eux ;

El c'est aussi la source où burent les aïeux!

Leur voix rend leur accent aux préceptes antiques,

Leurs pleurs lavent la rouille aux vieux airains stoïques ;

Les autres ont appris la sagesse ; ils la font,

Quand sur leurs souvenirs ils inclinent leur front,

Et que leur passé monte à leur regard tranquille.

Eux-mêmes sont la gerbe et tiennent la faucille,

Moissonneurs tout ensemble et moisson du tourment,

Le pain de la sagesse est fait de leur froment.

Le Vieillard.

Et si le dernier mot de toute ta sagesse

N'est, imprudent enfant, qu'un soupir de détresse,

L'aveu que l 'arc-en-ciel d'orgueil et de plaisir,

Que tu voulus poursuivre et que tu crus saisir,

N'est qu'un rayon fugace où se joue une pluie,

Moins beau que le rayon dont l'or prochain essuie

Les gouttes de rosée à l'herbe de ton seuil ;

Si tu ne gardes rien que l'incurable deuil

D'avoir perdu ta vie à poursuivre des rêves

Moins doux que le parfum de l'humble champ de fèves

Où l'abeille s'enivre au bout de ton jardin;

Si tu n'as dans ton cœur que dégoût et dédain

Pour cet essaim féroce et hideux de chimères,

Qui laissent leur sanie et leurs baves amer es

Aux doigts ensanglantés de l'oiseleur hagard ;

Et si tes yeux ternis ramènent leur regard,

Comme vers un refuge, à cet arpent de terre

Que ton départ laissa stérile et solitaire ;

Que te servira-t-il d'avoir toi-même appris

Ce que c'est que l'Amour et quel en est le prix ?

Les risques des anciens nous épargnent les nôtres !

Accepte la sagesse acquise par les autres !

et dp: l adolescent.

L'Adolescent.

J'aurai connu l'espoir si je n'ai le bonheur .

Le Vieillard.

L'espoir n'est qu'un gradin aux pieds de la douleur :

L'Adolescent.

De mes propres chagrins si ma sagesse est faite, Elle est mon propre bien et ma propre conquête, Elle est mon acte enfin; l'autre n'est qu'une foi Qu'une main étrangère a déposée en moi. Celle que, par nos maux, nous avons méritée. Comme elle parle mieux qu'une voix écoutée Même avec déférence, 6 ynon maître, et respect ! Ce sont nos propres pleurs qui donnent son aspect, Son vaste aspect tremblant et douloureux au monde ; De quelques larmes qu'une autre face s'inonde, Ce n'est qu'un fol amer sur des traits angoisseux, Et nous voyons ces pleurs, sans voir à travers eux.

Je panserai ma plaie avec mon propre baume ! Et si je dois, un jour, rapportant sous ce chaume Des genoux las, des bras vaincus, un cœur navré, Un front toujours scellé du mal remémoré, Si je dois, sous ces buis et ces roses vermeilles, Trouver dans le travail borné de mes abeilles L'exemple de la vie et sa juste leçon, O maître, j'aurai fait moi-même ma moisson; Saurai, laborieux comme ces ouvrières, Cueilli ce -miel durable aux plantes éphémères, Et fait de doux pollen mes rayons pour l'hiver! Je posséderai mieux ce que j'aurai souffert.

Et ne se peut-il pas que l'Amour nous amène

Fers la sagesse aussi, sagesse plus sereine,

Qui garde la douceur que nous cherchions en lui,

Et dont son souvenir, resté cher, est l'appui ?

Que dis- je ? une sagesse où sa flamme est encore,

Que sa même ferveur illumine et colore,

Comme tu vois souvent un lustre velouté,

Par de nobles couchants sur nos gerbes jeté.

Oui ! l'Amour, dont l'orgueil du sang est le prélude.

Ne peut-il s'achever en sûre gratitude

Envers celle qui fit noire destin plus doux. Comme envers le destin qui la mit près de nous ? Beaux soirs que l'union de deux âmes protège ! Sur des traits craquelés de rides, sous la neige, J'ai vu, /naître, j'ai ru, dans les yeux des vieillards. Un passé de tendresse animer leurs regards ; J'ai souhaité parfois baiser ces mains flétries, Oui se tiennent durant les lentes causeries Ou repasse le flot des bonheurs d'autrefois. Auquel se rajeunit l'accent usé des voix !

Le Vieillard.

Pour un de ces tableaux si rares que la Fable A fait asseoir des Dieux bienveillants à la table De deux époux vieillis qui, par l'un l'autre heureux. Sont restés, à travers le brouillard de leurs yeux, Tels qu'ils se sont connus à leur jeune rencontre. Cherche ce que la vie, autour de toi, te montre De désaccord, d'ennui, de mutuel soupçon, De drame adultérin, de dégoût, d'abandon. De haine où chaque jour ajoute une amertume ! Sur les amours vieillis vois flotter leur écume !

Et par quel sort propice, à toi seul réserve, Crois-tu du lot commun devoir être sauvé ? Tu penses retrouver, plus tard, sous ta chaumine, La sagesse du soir ; mais pour qui s'achemine Dans les sables mouvants et mortels de l'amour. Sache que trop souvent il n'est plus de retour ; Dans leur fluide étreinte il s enfonce et s enlise, Et si même il connaît et veut fuir leur traîtrise, Son corps, lorsqu'il en croit un membre libéré, Est, sous son propre effort, par un autre attiré A l'écroidcment mou du gouffre opiniâtre ; Il se débat en vain, et passe à se débattre, Cherchant des yeux une aide, invoquant un secours, De longs jours, tourmentés du regret d'autres jours. Ceux qu'il aurait vécus sur la colline verte ! Tant qu'il cesse la lutte et consente à sa peinte !

On aperçoit, lentement hâlé le long du petit môle, un bateau sur lequel les marins affairés font les manœuvres du départ. Ils chantent, tout en travaillant. On les entend distinctement. Le premier et le dernier vers de chaque strophe sont dits en chœur ; le rette de la strophe, par une voix seule.

ET DE L'ADOLESCENT. 3l

La Chanson des Matelots.

Nous sortons du port, nous prenons la mer ! Au mât redressé nous hissons les voiles, Nous tournons la proue à r espace ouvert, On n'y voit le jour que le grand flot vert, On n'y voit la nuit que l'or des étoiles !

Nous sortons du port, nous prenons la mer ! Nous avons assez du repos des rives, Le sel âpre et pur manque à notre chair. Nos yeux ont besoin du ciel vaste et clair, Cueillez, ô terriens, vos paniers d'olives!

Nous sortons du port, nous prenons la mer ! Nous aimons en /ils son grand sein qui roule. Qui roule apaisé sous la paix de l'air, Qui roule en heurtant l'orage et l'éclair; Notre cœur grandit quand grandit la houle !

Nous sortons du port, nous prenons la mer ! Fous nous attendez, périls et fatigues ; Nous serons demain les mêmes qu'hier.

Nous savons souffrir pour avoir souffert ; Cueillez, à terriens, vos paniers de figues !

Nous sortons du port, nous prenons la mer ! La flamme du mât de vent frais est ivre, De son foc tendu le navire est fier ; Et si, loin de tous, le marin se perd, Il meurt du destin qu'il a voulu vivre !

L'Adolescent.

Entends, maître, entends-les ! Ce sont les matelots

Joyeux de retrouver l'aventure des flots !

Ils chantent leur départ! Ecoute ce qu'ils disent!

L'ouragan qui déchire et les écueils qui brisent

Les voiles et les flancs du vaisseau ballotté,

Ne saliraient les tenir sur ce bord abrité,

Dans la vie exiguë et terne qu'ils dédaignent !

La torpeur de nos sorts est le danger qu'ils craignent!

Leurs regards, que l'ampleur des horizons accroît,

Se sentent mutilés dans notre espace étroit,

Et captifs et pareils au goéland sauvage

Qui vit, l'aile coupée, au bord d'un marécage !

Quelle allégresse excite, exalte et bat leurs chants !

Comme ils semblent heureux, robustes et vaillants !

Le Vieillard.

L'ivresse des départs est justement la preuve De la folie humaine, a qui toute heure neuve Semble belle, tandis quelle rompt ou détend L'effort qu'il faut au cœur pour demeurer constant ! Devant l'incertitude effeuillante du rêve. L'homme indécis s'éprend de tout ce qui l'enlève 1 1 l'austère réel qui veut la volonté. Mais chaque changement auquel il s'est jeté A bientôt épuisé son ivresse futile ; Tu restes sur ton cap, ô sagesse immobile ! Avant huit jours passés, ces marins trouveront L'ennui, l'étroit ennui dans leur vaste horizon, El si les goémons ne leur font un suaire. Tu les verras joyeux de retrouver la terre, Et tu les entendras chanter l'entrée au port, D'un chant où l'allégresse aura le même essor.

Au dessus des grands buis, et parce que le terrain derrière eux est en pente montante, on voit passer l'étrangère ; son buste, de profil, apparaît jusqu'au dessous de la gorge. Elle est très belle. Elle a dans ses cheveux une guirlande

LE DIALOGUE l>n VIEILLARD

de lierre et de pensées ; à son corsage une

touffe de roses ardentes. Elle chante sans savoir qu'on la regarde et qu'on l'écoute.

La Chanson de l'Etrangère.

L'Amour ma blessée et m'a fait souffrir, J'ai versé des pleurs, j'ai voulu mourir,

L'Amour m'a blessée ; J'ai voulu mourir, j'ai versé des pleurs, J'ai mis sur mon front les plus sombres fleurs,

L'Amour m'a blessée!

Sa main est divine, et je souffre encor De son arc puissant, de ses flèches d'or,

Sa main est divine ; De ses flèches d'or, de son arc puissant, Il frappa mon sein, rouge de mon sang,

Sa main est divine !

J'aime ma blessure, et chéris tes coups, Redoutable Amour, tes tourments sont doux, J'aime ma blessure;

Tes tourments sont doux, redoutable Amour, Flamme de la nuit, lumière du jour.

J'aime ma blessure!

L'Adolescent.

C'est l'étrangère, o maître ! Ecoute! Elle aussi chante

L'aventure d'amour et ses fiertés d'amante !

Elle salue aussi, de la même ferveur.

Cette mer dont les flots ont éprouvé son cœur,

En des drames d'espoir, d'ivresse et de courage,

Dont sa beauté puissante et profonde est l'ouvrage !

Elle en a rapporté ses merveilleux regards,

Apres, farouches, doux, ardents, hautains, hagards,

Parfois étincelants, parfois tendres et vagues,

Où l'innombrable émoi des reflets et des vagues

A laissé son éclat, son charme et son effroi !

Certains amours sont-ils les égaux d'un exploit

Pour qu 'on en sorte avec une face plus belle ?

Maître, regarde-la ! Peut-être ignore-t-elle

Le charme que ses traits ont pris à sa douleur ;

Je suis sûr qu'elle sait ce que lui doit son cœur !

L'étrangère, gravissant un pli de terrain plus élevé que rencontre son sentier, s1 y arrête un instant, de telle façon qu'elle apparaît de face et presque jusqu'aux pieds. Ses épaules dépassent la barre de mer qui brille au dessus de la ligne des falaises. Elle chante le front h lut. — L'adolescent se lève du banc et s'approche de la haie pour la voir et l'entendre de plus près.

Chanson de l'Etrangère.

Mon dme est plus grande et mon cœur plus fort, Je garde l'orgueil d'un plus noble sort,

Mon dme est plus grande ; D'un plus noble sort je garde l'orgueil, El si ma fierté se nourrit de deuil,

Mon dme est plus grande !

Baissant le front, la femme redescend le monticule et continue son chemin, toujours ignorante d'aucune présence humaine.

Elle semble graduellement s'enfoncer derrière les buis ; on aperçoit encore, pendant un instant, son visage qui finit par être caché. — L'adolescent, au lieu de revenir vers le vieillard, fait quelques pas dans la direction de la mer.

Le Vieillard.

Où veax-tu donc aller ?

L'Adolescent.

Je m 'en vais sur la grève Voir les marins partir et cingler vers leur rêve. Voir leur visage ardent et détourné du bord S'animer, quand leurs bras s'unissent dans l'effort Pour lancer le bateau sur la première houle. Cependant que le cable où pend l'ancre s'enroule ! Je veux voir leur navire, incliné sur le flanc, Bondir, voir le mat noir et le sillage blanc S'éloigner, s'amoindrir, descendre et disparaître ! Ah ! combien je comprends leur joie ! ils vont connaître

La mesure du monde et la leur ; ils verront, Tranquilles à la fois et surpris, sur leur front, Sur leur front orgueilleux, aux terres inconnues, Brûler d'autres soleils et pleurer d'autres nues ! Ils prendront leur savoir à des peuples divers, Ils donneront leur nom aux îlots découverts !

En les suivant de vœux vers leur vaste odyssée, O maître, je pourrai goûter, dans ma pensée, Le charme tout entier d'héroïques départs, Si, dans le bruit des flots et de la brise épars, Arrive jusqu'à moi le chant de cette femme, Qui chérit, elle aussi, ce qui grandit son âme Aux yners de passion, d'angoisse et de danger Où tu voudrais garder les cœurs de voyager.

Le Vieillard.

Imprudent! O mon fils! Reste ici ! C'est un piège ! Ton vouloir fottera comme un morceau de liège, Quand il est soulevé par l'écume du fot ! Ne reconnais-tu pas l'universel complot Ourdi par la Nature autour des jeunes êtres ? Pour les tous attirer parmi ses filets traîtres,

et de l'adolescent. 3o,

Pou?' vaincre et posséder les âmes et les chairs. Du soupir d'une femme au murmure des mers, Elle a tous les appâts et toutes les embûches !

Voici bientôt F instant, à fils, on vers tes ruches Font rentrer tes essaims de leur quête du jour ; Tes brebis devayit qui ton chien joyeux accourt, Tes chèvres au pas lent, lourdes de leurs mamelles, Font revenir toucher, de leurs têtes fidèles, La main du maître assis sur le banc familier ; Et ion grand bœuf roussâtre, oublieux du bouvier. En mugissant devant la porte de l'étable. Te cherchera d'un œil pacifique ; ta table, Pour le repas du soir, a le lait et les fruits, Le broc d'étain attend, prêt à puiser aux muids Le limpide clairet rafraîchi par la cave ; Et Y odeur du jasmin de ton porche est suave ! C'est un présent des Dieux ! restes-en satisfait, O fils ; ne leur sois point ingrat de ce bienfait ! Plutôt que de courir t' exposer aux orages, A ceux qui t'ont permis, sous ces quelques ombrages. L'abondance et la paix de ces quelques arpents. Offre l'huile, le lait, l'or du miel, et répands La joie et le souhait et la reconnaissance De la part qu 'a tes ans assigna leur clémence.

Les Dieux sont irrités, quand on fait fi des dons

Qu'ils ont distribués aux heureux; ces affronts

Ne sont pas impunis ; une heure vengeresse

Frappe, à coup sûr et prompt, V imprudent qui transgresse

Le cercle où leur sentence avait mis ses destins !

L'Adolescent.

N'est-il pas d'autres Dieux que les Dieux des jardins ? Je ne suis point ingrat de la faveur divine ! Les mortels ne sont pas des pins que leur racine Attache obstinément aux rocs où ils sont nés l Neptune ne veut pas qu'ils restent enchaînés, Et Vénus ne veut pas qu'ils restent insensibles ! Ce sont des Dieux non moins exigeants et terribles Que les Divinités qui donnent le repos. L'un exige que l'homme obéisse à ses flots, L'autre exige qu'il cède à l'attrait de ses flammes ! Tous deux ont châtié les membres et les âmes De ceux qui prétendaient ignorer leur pouvoir ; Sur leurs adorateurs tous deux ont laissé choir

D'autres félicités et des bonheurs plus rares

Que ceux qui sont aux mains de nos modestes Lares !

Je yeux, je veux aller, au bord de cette mer

Qiie Neptune soumet à son trident de fer,

Et d'où Vénus tira l'or de sa chevelure,

Offrir à leurs desseins mon âme encore obscure !

Ils me révéleront, par un signe certain,

Si l'un d'eux ou tous deux ont marqué mon destin

Pour les périls et pour les splendeurs de leur culte,

S'ils appellent mon cœur à leur noble tumulte,

Si je serai de ceux qui sont par eux élus

Pour garder ici-bas les regards résolus,

Les sourires profonds, pleins de tristesse sage,

Et les fronts couronnés par des traces d'orage.

Et si vous m 'ordonnez, à Dieux, de vous servir,

Me voici devant vous, prêt à vous obéir !

Il s'éloigne vers la mer comme entraîné, et, traversant son petit jardin, disparaît presque aussitôt parmi les buttes de sable. Le vieillard qui l'a suivi du regard reste, un long instant, les yeux fixés sur l'endroit où il a cessé de le voir.

Lk Vieillard.

Ah ! conseils toujours vains ! Faut-il que la sagesse,

Parmi tant de chagrins cueillie et de détresse,

Reste inutile aux bras lassés du moissonneur ?

Les mortels doivent-ils glaner chacun la leur,

Récolter de leurs doigts les épis sur la terre,

Puis conserver pour eux leur gerbe solitaire ?

Le fils a-t-il raison ? Ne pouvons-nous passer

Ce qu'il nous fut si dur et si long d'amasser,

Nos douloureux savoirs, aux hommes qui nous suivent,

Aux jeunes dont les cœurs sur nos tourments arrivent ?

Et ne tenons nous rien, dans le creux de nos mains.

Que des propos sans prix et d'infructueux gains

Dont nous avons perdu le besoin pour nous-mêmes ?

Qui connaîtra les sûrs et secrets stratagèmes Du destin, pour créer et pour e?itretenir L'antique aveuglement qui, vers lui, fait courir, A rangs renouvelés, la multitude humaine ? Va donc, ô pauvre enfant, où sa ruse t'entraîne ! Ces grands buis par lesquels ton banc est ombragé Contre le Dieu cruel ne f ont pas protégé ; Il a su, derrière eux, découvrir ta jeunesse ; Et l'a prise au travers de leur barrière épaisse.

Rien ne peut arrêter ton pas fiévreux qui court

Vers le péril de mer et le péril d'amour,

Va donc, puisqu'il le faut, va chercher pour toi-même

Ce que des traits pâlis, des yeux creux, un front blême,

Un sourire qui n'est que d'automne et de soir,

Ce sourire où jadis jasait le jeune espoir,

Bercelet par la mort de l'enfant laissé vide,

Va chercher ce qu'un cœur frôlé du suicide,

Dans des larmes toujours et parfois dans du sang,

Pour notre pauvre esprit longtemps convalescent,

Elaborent enfin de sagesse attristée !

Alors, vers ta chaumine en sa dune abritée,

Tu reviendras songer — si jamais tu reviens —

Songer aux maux soufferts ; et tes longs entretiens,

Près des buis plus épais mais toujours inutiles,

A quelque adolescent aux désirs indociles,

Peut être rediront gravement mon conseil.

Et lu reconnaîtras, par quelque soir pareil,

Sur ta lèvre mes mots, ces mots qui viennent d'être,

O cher /ils, impuissants contre ton nouveau maître !

Dieux, soyez lui cléments, loi qui troubles les flots, Et toi dont la main rose apporte des sanglots !

Puisqu'il vous est soumis, ménagez lui la pebie ; Consentez que sa part en soit faible, et prochaine L'heure où vous jugerez, Dieux! qu'il y soit soustrait . A l'aurore, demain, je vous sacrifierai A Neptune un bouc noir, à Venus deux palombes, Pour qu'il revienne au moins vieillir auprès des tombes Des tranquilles aïeux qui moissonnaient leur champ, Et qui, des cheveux noirs jusques au front penchant, Épris de leur rustique épouse aux flancs robustes, Jugeaient que leurs destins étaient heureux et justes, Et, satisfaits d'un sort à leur vœux mesuré, Se couchaient dans le sol qu'ils avaient labouré.

LE

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