‹ Dans la lumière antique (volume 4)Chapitre 3 sur 3 · DE L'ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

DE L'ÉTRANGÈRE

ET

à Louis Ovion.

Vers le milieu d'une colline longue et rapide, un chemin rugueux qui la gravit se bifurque en deux sentiers dont l'un s'en va abruptement vers le sommet, et dont l'autre, montant plus faiblement, semble contourner l'épaule de la hauteur et gagner une maison lointaine dont on n'aperçoit que la toiture. La colline nue, pierreuse, sauvage, estâprement frappée par le soleil qui la bigarre des ombres noires et entrechoquées des rocs.

Dans cette désolation, l'angle entre les deux sentiers o(fre un refuge de verdure et d'ombre fraîche. Gela est dû à une source qui, jaillissant d'un rocher, mouillé, moussu et voilé de lierre, emplit d'abord un large bassin de pierre, et, en débordant, forme un ruisseau. Un gazon que l'eau entretient vivace couvre le sol ; quelques oliviers croissent par groupes de deux ou trois ; un laurier ombrage en partie la fontaine. Le soleil, déjà un peu oblique, touche l'herbe, les troncs des oliviers, le feuillage luisant du laurier et les écoulements

limpides de la fontaine, d'une lumière forte et délicate qui donne tout leur relief à tous les détails, tout leur éclat à toutes les teintes, et cependant les réunit et les harmonise en elle.

Un jeune homme se tient debout auprès de la source. Il a posé sur le large rebord du bassin une gourde à bouche pourpre et vineuse, une écuelle en bois sobrement sculptée, et un panier qui contient des fruits murs. En face de lui est une jeune femme qui a laissé retomber en arrière, entre ses épaules, un chapeau de paille de voyageuse.

LE LIVRE DES DIALOGUES. g5

L'Étrangère.

Sccourable étranger, grâce te soit rendue. Qui lorsque je passais, lasse d'un long chemin Et le front inquiet de ma route perdue, As rafraîchi ma soif d'eau ynélangéc au vin,

As apaisé ma faim des fruits de ta corbeille, La figue savoureuse et le raisin juteux, Et, de ta grave voix qui sagement conseille M'as dit quel long détour mène à travers ces lieux

De ton bienfait mon cœur gardera la mémoire ; S'il est des Dieux amis de l'aide et du secours, Dont le regard chérit celui qui donne à boire Au passant altéré, qu'ils protègent tes jours !

Jf!

Que ta vie ait son flot, pur, paisible et prospère, Dans un constant bonheur plus ample que tes vœux, Et qu'à travers des ans nombreux encor, ta mère Soit heureuse, 6 jeune homme, en te voyant heureux !

S'il est quelque pouvoir aux prières ferventes, Tu sauras gré, plus tard, au jour où tu donnas A celle qui marchait dans ces roches ardentes, Cet instant de repos dont s'éloignent mes pas !

Le Jeune Homme.

N'ôte pas ton regard de mes yeux, étrangère, Avant qu'ils aient appris pour toujours ta beauté, Avant qu'ils aient saisi ta grâce passagère, Pour la garder en eux quand tu m'auras quitté.

Laisse à mon cœur le temps de goûter sa blessure, Etrangère, permets qu'il en soit pénétré, Pour qu'il la porte en lui douce, profonde et sûre, Et sache le bonheur dont il est séparé.

Je t'ai vue un instant sur le bord de la route, Auprès de la fontaine où fleurit un laurier, Debout dans le gazon que le soleil velouté, De ton coude appuyée au tronc d'un olivier.

Mais ton charme infini n'est pas comme une amphore Qtii se vide durant l'espace d'un repas. Il est comme la source abondante et sonore Oui se verse sans cesse et ne s'épuise pas.

Je sens en moi couler son flot superbe et tendre, Ainsi que la claire eau des monts vient inonder Des prés qu'on voit fleurir en la voyant s'épandre ; Et les instants pourraient aux instants succéder.

Et les longs jours pressés d'une nombreuse vie En renaissant cortège y venir s'abreuver, Sans que mon cœur ardent ait sa soif assouvie , Sans que mon rêve heureux se lasse de rêver.

Laisse-moi donc, pendant que je suis auprès d'elle, Emplir mon être entier de ta claire beauté, Puisque l'instant à qui mon cœur sera fidèle Doit suffire a ma vie, et qu'il va m' être été.

98 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUh.

Pour qu'il me reste un peu de ton âme inconnue Qui doit être sans prix dans un corps si parfait, Pour qu'au lieu de te voir ainsi qu'une statue, Je puisse, par ton cher et généreux bienfait,

Entrevoir la pensée où ta grâce s'inspire, Prolonge dans mes yeux enrichis ton regard, Donne le souvenir de ton divin sourire 40g,: Au long culte qui nait de ce fuyant hasard.

Je te fais de mon cœur surpris un sanctuaire,

Laisse le feu sacré s'allumer sur l'autel,

Rien n'en obscurcira la flamme solitaire

Que l'heure où tout se trouble en notre corps mortel.

fil

Et si tu veux aussi que mon cœur se souvienne De toi comme embellie encor par la Bonté, Tu laisseras ma main toucher un peu la tienne, Et garder le trésor d'un instant de fierté.

Et maintenant adieu l Tu vas suivre ta route, Je vais voir ton doux corps décroître et s'amoindrir Jusqu'à ce que là bas tu disparaisses toute y Au sommet du coteau que ton pas va gravir.

L'Etrangère.

Étranger, parles-tu des paroles sincères ? Tes mots ne sont-ils pas comme un essaim rôdeur Qui voltige alentour de changeantes chimères, Pour rapporter du miel à la ruche du cœur ?

L'âme des jeunes gens d'elle-même s'enivre, Ils pensent à donner quand ils veulent avoir, L'élan de leur désir au changement les livre, Et, tout en l'ignorant, ils savent décevoir.

Le Jeune Homme.

Etrangère au front clair, je te parle sans fraude ; Sincère est mon discours ; mon dessein aussi pur Que la limpidité de tes yeux d'émeraude, Quand d'un ciel matinal ils reflètent l'azur.

Le langage est sans force et traître a la pensée, Et la voix elle-même impropre a révéler Les plus forts sentiments dont l'âme est traversée, Si tu ne me crois pas en m entendant parler ;

100 LE bi ILOGUE DE L ETRANGERE

Je ne veux pas jurer par le Ciel ni le flair t Dont le nom redoutable intimide les Dieux. Si mes mots impuissants ont besoin d'une preuve, Tu n'as qu'à regarder les larmes de mes yeux.

L'Etrangère.

jg Je veux penser aussi que ta bouche est loyale,

Et que tu crois au rêve où s engage ton cœur ; Mais l'âme est un charbon dont la brise inégale Laisse tomber, ravive ou disperse l'ardeur.

Tu ne peux pas prévoir les souffles de la vie ; Le vent, à chaque instant, vient d'un autre horizon, Et la flamme vacille, inconstante, ou dévie. Selon les grands coiwants qui penchent la raison.

Ne te promets donc pas de sentiment qui suive Les détours de la vie ou ses heurts jusqu 'au bout ; L'homme a perdu plusieurs âmes quand il arrive A la porte tombale où perche le hibou.

Cependant il est beau d'être jeune et de croire Qu'on donne un cœur entier à son unique amour, C'est la lampe d'albâtre où plus tard la mémoire Cherche une lueur chère à la chute du jour ;

Et lorsque les vieillards, pour qui chaque heure est brève, Dans le miroir brisé du temps qu'ils ont vécu, Regardent, ils y voient flotter encor ce rêve, Qu'ils n'ont pas su garder mais sont fiers d'avoir eu.

Le Jeune Homme.

Femme, qui donc es-tu ? Tu parles comme un sage Oui, vers le terme obscur du voyage arrivé, A ses disciples dit, en mourant, le message Du désenchantement d'un destin achevé.

Tu m'as fait frissonner ! Tu ferais douter même Du culte et du désir par toi-même inspirés ; Quel plaisir ressens-tu de détruire en qui t'aime Un rêve sans espoir et des regrets sacrés?

MU

Je sais que notre vie est un peu de jumée Qui traîne dans les airs et se dissipe au vent, Qu'elle est à tout instant éparse et déformée, Et que rien n 'est solide en nos êtres mouvants ;

Mais du moins c'est beaucoup pour cette ombre flottante, De vouloir s'arrêter dans un durable amour, D'aspirer, pour chérir une autre ombre fuyante, A l'immortalité des deux qu 'elle parcourt !

Il ne saurait tenir, en cette course brève, De durée au-delà de quelques tourbillons ; Nous y pouvons placer l'éternité d'un rêve, Et rester dans ce rêve autant que nous durons.

Et c'est pourquoi mon cœur, bien qu'il ne doive vivre Que le temps d'un rayon sous un ciel orageux, Depuis que ta beauté m'est apparue, est ivre D'un amour immortel, digne du cœur des Dieux,

Pourquoi, devant ton corps que seulement le crime De Ceux qui l'ont formé digne de leurs séjours Peut laisser retomber au ténébreux abîme D'oïl ne sortiront plus de semblables contours,

Je puis, de tout l'essor où mon être s'élance, Etrangère, t' offrir, si tu me le permets, Enveloppés du temps étroit de l'existence, Le rêve et le serment de t 'aimer à jamais.

L'Étrangère.

Ne parle pas des Dieux, nul ne peut les connaître ; ; j

Oui sait si leur regard vers la terre est tourné ? Je dois mourir puisqu 'il m 'est arrivé de naître, Le cercle de la vie ainsi fut ordonné.

Ce qui m'est accordé de beauté transitoire

N'est qu'un nœud de rencontre heureux, où des hasards

S'unissent en l'aspect d'un dessin illusoire

Oit' ils brisent aussitôt, fuyant de toutes parts.

As- tu ru quelquefois, au marbre d'une table Qu'un mouvement de pas proches fait tressaillir, Des dessins gracieux naître d'un peu de sable. S'ordonner un instant et puis s'évanouir ?

La beauté que tu vois en moi leur est pareille, Le même mouvement la forme et la détruit, Le rythme dont ton œil abusé s'émerveille N'est qu'un rapide accord qu'aucun autre ne suit.

Tu rêves d'un amour que nul âge n'efface, Celle à qui tu suspens ce rêve va périr ; Comment veux-tu graver sur une onde qui passe Un souhait que le bronze aurait peine à tenir ?

Ne considère en moi qu'une courbe légère , Sur le point de se rompre et de se disperser, Qu'un peu de la commune et mauvaise poussière, Dans les mobiles jeux de l'Être, vient tracer.

Elle a déjà servi pour d'autres apparences, Et, mêlée au néant d'autres dispersions, Dans l'enchevêtrement de neuves existences, Formera des laideurs ou des séductions.

Garde donc ton esprit et ion cœur de se prendre Au simulacre vain qui passe devant toi, Qui s'efface en passant, et ne peut pas s'étendre Au delà d'un instant de plaisir et d'émoi.

Le Jeune Homme.

Femme, qui donc es-tu ? Tes mots sont redoutables. Comme ceux d'un poète ou ceux d'un conquérant. Qui, par tous proclamés sacrés, impérissables. Vêtus d'une grandeur dont un peuple s éprend,

Se croyant presque Dieux, au faite de ce songe Où s'évatiouissait ce qu'ils avaient d'humain, Sentent en eux la mort, et que tout le mensonge De l'immortalité fuit aux doigts de leur main.

Alors leur bouche a mère est pleine de la cendre Du beau fruit décevant auquel ils ont mordu ; Etourdis de l'affreux vertige de descendre Et de tomber sans fin dans leur cœur éperdu.

Ils cachent cependant le secret de leur chute, Parce qu'ils ont un cœur brave et pétri d'orgueil Oiti les fit grands de rêve ou puissants dans la lutte Et tachent de celer sous du dédain leur deuil ;

mi

Leur discours, évitant l'aveu de leur délire, Couvre le monde entier d'un çrand voile attristé ; Ils disent leur chagrin, mais feignent de le lire Dans un grand livre écrit d'ombre et de vanité ;

Et le peuple ignorant s'étonne que leur gloire, Urne d'or d'où devraient sortir des flots vermeils, Ne verse qu'une eau sombre où l'avenir vient boire Une sagesse amere et de troublants conseils.

•ii Ainsi semblerait-il que toi-même, acclamée

Egale par ta grâce aux compagnes des Dieux,

Te sentant dans la vie étroite renfermée

Où ne peut pas s'ouvrir tout ton rêve orgueilleux,

Et songeant qu'aussi beau mais moins dur que l'ivoire Ton front doit être un jour par l'dge maltraité, Comme ces grands humains ont parlé de leur gloire. Tu parles en propos cruels de ta beauté.

L'Etrangère.

Contre l'arrêt commun stupidement rebelle,

Pour ce corps — quel qu'il soit — a périr destiné,

Je ri ai point souhaité de durée immortelle. Ni tenu pour malheur qu'il ne fût jamais ne !

Le Jeune Homme.

Ijiisse mes mots, ô femme, aller jusqu'à leur terme : Ces hommes sont trompés par leur cœur assombri ; Quand sur leurs fronts éteints la tombe se referme, Quand leur inquiétude a trouvé son abri,

Leur œuvre ou leurs exploits ri ont pas cessé de vivre. Mais durait, provignés dans l'obscur avenir ; Leur exemple plus haut, que leur trépas délivre Des faiblesses d'un pur qui pouvaient l'obscurcir,

S'épure, s'élargit et manifeste au monde Qu'un effet immortel sort d'un effort humain. Et qu'un instant heureux se propage et féconde D'autres instants, au fond du temps le plus lointain.

De même ta beauté peut durer prolongée, Transmise et renaissante en de nobles enfants, Persister sur la toile, ou garder, protégée Par le marbre \ tes traits à jamais triomphants ;

108 I l Dl ULOG1 E DE I '.'' I RANGER E

Mais elle peut surtout donner a d'autres «mes Le désir d'exalter leur destin jusqu'à toi, Et peut faire jaillir pour elle, en hautes flammes L amour, le dévouement, l'héroïsme et l'exploit.

L'Étrangère.

Pourquoi continuer le leurre de la vie, Et dans ses tourbillons douloureux entraîner Une autre multitude à l'angoisse asservie ? Comment l'homme peut-il, insensé, s'acharner

A tirer hors de lui de nouvelles victimes, Pour nourrir plus longtemps la Mort qui l'engloutit. Et fournir au Destin la substance de crimes Dont il pourrait sauver le monde anéanti ?

Chacun devrait laisser, sans le passer à d'autres, Retomber à la nuit le peu d'être qu'il tient ; Les dernières douleurs seraient enfui les nôtres ; La cruauté des Dieux n'a que nous pour soutien.

Je vois avec horreur dans la beauté le piège Où le corps, un instant furieux, est jeté, Séduit par un obscur et funeste manège ; J'ai condamné mes flancs à la stérilité.

En moi f écraserai ces pernicieux charmes, Par ma faute aucun cri de douleur ne naîtra. En mes yeux tarira l'écoulement des larmes, Aucun chagrin humai?i de moi ne descendra ;

Je clos en moi la suite inique de l'angoisse,

Je dissipe d'un coup l'héritage du mal,

Et pour qu'aucun tourment de mes tourments ne croisse,

Je passe en moi la myrrhe et le néant lustral.

Le Jeune Homme.

Femme qui donc es-tu? Ton propos m'épouvante, Ton dmc m' apparaît comme un vallon glacé, Brillant d'une blancheur cruelle et décevante, Où le dernier reflet de vie est effacé.

Ma pensée, indécise et tremblante, y pénètre,

Elle admire, elle craint ce pays enchanté,

Si beau, si clair, si pur, mais où rien ne veut naître,

Haineux étrangement de la fécondité.

Sur quel mont recouvert de neiges éternelles. Que la lune vêtait d'argent clair et d'acier, Fus-tu conçue au fond d'entrailles maternelles Plus froides que l'azur virginal d'un glacier ?

Par quelle nuit limpide où la Route Lactée Scintillait durement dans un ciel hivernal, Sur quels marbres gelés fus-tu donc enfantée, Sur quel lit de frimas \ de givre et de cristal ?

Pour que ion être entier farouchement élude Ou le plus haut bonheur ou le plus haut devoir. Et s'enferme, obstiné, dans l'âpre solitude D'une chair sans désir et d'un cœur sans espoir.

L'Étrangère.

Que sais-tu si je suis ce que je te semble être ? Et que connaît de moi ton jugement hâtif?

Dans tes propres erreurs ton esprit s'enchevêtre, Trébuchant pour sortir de lui-même, et chétif

Prétend à mesurer plus loin qu'il ne s'avance, Avec son insavoir toise la vérité, Prend son aveuglement pour de la claivoyance. Et condamne un dessein qu'il n'a pas médité.

Comme d'autres, j'ai pu ressentir les effluves De ce souffle troublant et maudit qui, plus fort Que les vapeurs du vin fermentant dans les cuves, Nous enivre d'amour au profit de la mort.

Et j'ai pu tressaillir, comme mainte autre femme, Du désir des baisers, des fièvres, des combats Sur qui la volupté descend comme un dictame, Et des lents abandons où l'on se parle bas.

Surtout j'ai pressenti les obscures délices D'un enfant qui tâtonne et boit à notre sein, Et le profond bonheur des muets sacrifices Dont la vigne nourrit la grappe de raisin.

112 LE DIALOGUK DK L ETRANGERE

Mais j'ai su démêler la malice et la fourbe De l'oiseleur qui tend ses éternels appâts, Et j'ai mené mon corps hors de l'aveugle tourbe Qui se sème elle-même aux sillons du Trépas.

Ce n'est pas dans des monts neigeux que je suis née. Mais c'est sur un sommet serein et glacial Que je mourrai, sachant porter ma destinée Loin des tièdes limons vers le froid sidéral.

Mes mains, vides d'amour, seront du moins intactes Des larmes et du sang qui sortent de l'amour ; Notre infécondité est le seul de nos actes Dont le bienfait survive à nos êtres d'un jour.

Apprends donc que l'effort que ton vouloir, peut-être, Applique au clapotis de l'acte et du savoir, Moi, je l'ai fait descendre aux abîmes de l'être, Jusqu'à l'instinct qui git plus bas que le vouloir ;

La lueur de raison qui flotte sur ta vie, Je l'ai portée aux fonds où la vie a son lit, Sous les profondes eaux où la bête assouvie Crée un siècle de mal hors d'un moment d'oubli ;

Si les sources de vie en moi-même sont closes, C'est que, pour la créer, j'ai voulu la juger! Et m ayant entendue et connaissant ces choses, Ne me condamne plus, imprudent étranger.

Le jeune Homme.

O Femme, je commence à mieux voir en ton âme ! ..il

Mais je me sens plus triste, en t' aimant mieux encor . J'admire quel penser éteint en toi la flamme Par laquelle la vie entre en nous, et en sort !

Mais comprends-tu le plan mystérieux du monde ? As-tu bien pénétré l'obscur dessein des Dieux ? Depuis le noir chaos d'où la terre inféconde, Par des suites sans fin d'essais prodigieux,

A lentement tiré sa forme et sa parure, Et, de son formidable équilibre aux cristaux, De sa marche certaine à la réserve sûre De sagesse amassée aux moindres végétaux.

Lentement dégagé je ne sais quoi d'énorme Qui, sous un voile épais, ressemble à de la loi, Si bien quelle s'emplit vaguement d'une norme Oui dans ses flancs confus s'accumule et s'accroît,

Ne te parait-il pas qu'un sourd effort se fasse, Qu'il tende et s'élargisse à de lointaines fins, En lent et sourd progrès montant vers la surface, Pour arriver un jour jusqu'au cœur des humains ?

La grâce de ton corps et sa forme divine, L'orgueil de ton esprit plus fier que ce qu'il voit Ne sont-ils pas la preuve où perce et se devine Un haut rythme, déjà vainqueur du désarroi ?

Et tu n'as pas le droit de laisser disparaître Ce point d'obscur progrès en toi-même accompli; Ce fragment de victoire il te faut le transmettre, O femme élue, en qui du mieux a tressailli !

Et la même bonté par quoi tu te re fuses

A laisser de toi naître un surgeon de chagrin,

T'ordonne d'épancher les conquêtes confuses

Que renferment tes flancs et ton clair front serein.

En arrêtant le mal dans ton être stérile, Crois-tu donc le détruire ou le déposséder ? C'est le laisser seul maître, et c'est lutte futile, Pour combattre un fléau, que de s'en évader.

L'Étrangère.

Tais-toi ! ne parle pas ni d'espoir, ni d'attente De quel aveuglement tes yeux sont-ils couverts, S'ils ne voient pas grandir et croître l'épouvante Dans cet ordre que sent le farouche univers ?

Oui ! l'ignorant chaos est sans faute et sans force ; Le crime est apparu dans des temps plus parfaits ; L'horreur du monde augmente en allant vers l'écorce ; Sur les sommets de l'Etre éclatent les forfaits !

Ce ténébreux essai de règle et d'ordonnance

D'un monde bestial fait un monde pervers, Donne au mal une affreuse et sourde conscience, Et groupe les fléaux en d'odieux concerts.

LE DIALOGUE DE L II u INGÈRE

Si d'un choc de hasards la douleur ri est pas née, Si ce que nous voyons ressemble à de la loi, D'un vouloir monstrueux elle est donc émanée, Et mon mépris alors s'ajoute à mon effroi !

Lr: jeune Homme.

O femme, si le crime attend, pour apparaître, Que l'homme ait couronné tant d'informes essais, Cet être, par qui seul il a pu se commettre, Est celui dans lequel se brise son succès.

Car si le crime est né sur les sommets du monde,

Sur les sommets du crime a paru le remords ;

Et ce chaos grossier, cette matière immonde

Où le mal grandissait quand croissaient leurs efforts,

Comme ils ont pu créer ta grâce altière et sobre, De leur inconscience et leur férocité Ont pourtant engendré je ne sais quel opprobre Qui se tourne contre eux, ont pourtant suscité

L'horreur de ce qu'ils sont, et des êtres capables, Dans d'étranges élans de leurs fautes tirés, En étant malfaisants de se juger coupables, Et d'exécrer le mal dont ils sont pénétrés.

0 femme, que ton cœur garde une gratitude

Aux sauvages aïeux qui, chargés d'attentats,

Ont les premiers connu la noble inquiétude

Qu'ils sentaient dans leur joie, et ne comprenaient pas.

Ils sont sortis du monde en découvrant le crime, Entre eux et l'univers se fit un désaccord, Et l'éclair du remords frappe sur une cime Plus haute que les monts laissés purs par la mort.

Car l'absence du mal n 'est pas une victoire. Sa défaite commence à son premier regret, Et les astres du ciel contiennent moins de gloire Qu'un pleur de repentir versé sur un forfait.

Cent crimes accomplis n'expliquent pas le rêve Qu'ils devraient n'être pas, et même le seul mot Par quoi tu les flétris, les domine et l'élève Au-dessus de leur force et de leur pourpre flot.

Il8 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Que quelque chose en nous les condamne et les juge, Que le verbe ait paru qui les nomme le Mal, Que, hors de leur orgueil, l'homme cherche un refuge Dans les vagues lueurs de son gouffre mental

N'est-ce pas un mystère insondé, qui pénètre Cet univers mauvais, aveugle ou criminel, D'un meilleur, d'un secret, d'un bienfaisant 'Peut-être. *W Ainsi que l'océan se pénètre de ciel ?

Et la porte n 'est pas fermée a l'espérance Que cette étrange fleur d'idéal puisse, un jour, Puisqu'elle a pu germer, s'épanouir immense, Faisant du monde ancien le fumier de l'Amour.

C'est pourquoi, douce femme, en qui brûle la haine, La noble et haute horreur qui parfait ta beauté, Des tourments dont le flux immémorial traîne Tout ce qui dans le jour et dans l'être est jeté,

Reprends un peu courage, apaise l'amertume Où ton cœur trop pressé s'obstine à s'enfermer; Si dans la nuit du temps un peu d'espoir s'allume C'est assez pour vouloir, pour te laisser aimer.

Combats le dur chaos mieux qu'en lui laissant place, Plonge et prolonge en lui ton instant idéal, Fais germer une fleur en la fine crevasse Que tu mets dans le mur cyclopécn du Mal.

Et si tu veux doubler ton effort par un autre, Laisse tomber ta main dans la mienne, et dis-moi Qu'un maillon du progrès humain sera le nôtre, Et viens faire ma vie utile sous mon toit.

Tu la rendras heureuse aussi, chère étrangère, Si tu veux apporter dans mon humble maison Ton sourire nombreux, et ta démarche fière, Et ta voix dont toujours je garderai le son.

C'est quelque chose encor de créer de la joie, Fût-ce pour ime vie, ou m&tne un seul moment, Et si tu dois passer sitôt, du moins emploie Le vin qui fut versé dans ton être charmant,

Pour donner un instant de splendeur ei d'ivresse A celui qui rêva de te garder toujours ; Lie Une un peu l'amphore, ô femme, et fais largesse De tes félicités à ?ws brèves amours.

D] ILOQUE DE I. ETRANGERE

Ou plutôt, étrangère, empêche que toi-même Tu ne prêtes la main à l'exécrable loi, Ne fais pas, de ion gré, souffrir celui qui t'aime Et vivra malheureux s il ne vit près de toi.

L'Étrangère.

J'ai trop longtemps goûté le miel de la parole, Je sais de quelle coupe il recouvre les bords, La coupe mensongère et dont le vin affole, Dont l'ivresse est démence, et la lie est remords.

Garde-la dans ta main, je ne veux pas y boire ; C'est trop d'avoir souffert que tu pusses l'offrir, Trop d'avoir écouté ton rêve dérisoire, Trop d'avoir pu sembler, peut-être, y consentir.

De l'infâme Vénus je reconnais le piège, Moins grossier, je le veux, pour me venir par toi ; Mais Minerve aux yeux froids me garde et me protège, Et met sa lance d'or entre tout homme et moi.

Pour ces lointains progrès dont ton dme incertaine N'ose pas affirmer qu'ils existent vraiment, Je ne me joindrai pas au cortège qui traîne Un désir de bonheur qui s'achève en tourment.

Je ne vous suivrai pas sur la route inclémente, Vous qui portez plus loin les tentes du Trépas ! Consentez à remplir de fièvre et d'épouvante L'espace fugitif où trébuchent vos pas,

O cœurs sans résistance, 6 navettes dociles, Dont l'Amour et la Mort tissent, d'un jeu trompeur, L'étoffe où le Destin, à la voix des Sybilles, Brode inlassablement l'éternelle Douleur !

Le maître dont les mots ont martelé mon âme, Contre votre démence a su me l'affermir. Et forgé son métal au point qu'aucune flamme Ne pourra désormais la faire tressaillir.

Quand, debout entre deux colonnes du portique, Il parlait de l\ Imour, doux et désolaleur, Son discours sinueux et sa raison stoïque En peignaient les attraits et dévoilaient l'erreur.

J'ai gardé ses propos ; contre tout artifice Mon dme est prévenue ; autour Je mes dédains Ceux qui croient avoir pris la Raison pour complice Ne traînent, à mes yeux, que des sophismes vains.

Le jeune Homme.

Ah ! maudit le rhéteur égoïste et perfide \ A qui ton noble cœur doit d'être empoisonné ! Il détestait F Amour en son dme sordide, Parce qu'il V ignorait ou lavait profané !

Ou c était un vieillard qui, finissant la vie, Jetait un œil haineux sur qui la commençait, Et, le cœur ino?idé par les fiels de l'envie, Trouvait un goût amer à tout ce qu'il laissait.

En voyant ta jeunesse éclore en la lumière, Alors qu'en ses yeux creux s'accumulait la nuit, De ses doigts décharnés prenant de la poussière Au sépulcre prochain ouvert déjà pour lui,

Il jeta sur ton front cette funèbre cendre Qui devait t'enfermer dans un voile de mort. Et contre les désirs des vivants te défendre, Dont il serait jaloux aux lieux d'où nul ne sort.

L'Étrangère.

C'était un philosophe à la pure sagesse ; Je ne sais si son cœur avait saigné jadis, Sa vie était austère, et sa seule faiblesse De manger de beaux fruits par le soleil tiédis.

Sur sa lèvre souvent voltigeait le sourire, Mais quand il dénonçait l'obscure cruauté Oui recrute la vie afin de la détruire, Son front était d'airain et son verbe irrité.

La vérité tombait de sa bouche sereine, Sa main, quand il parlait, avait l'air de semer ; Bienfaisant le semeur de qui tombe une graine Qui prévoit la faucille et ne veut pas germer l

Le jeune Homme.

Misérable structeur de mots et de systèmes ! Présomptueux qui croit l'univers en ses mains, Quand il voit s'allonger, dans V antre des problèmes, L'ombre que font la vie et les actes humains !

• Femme, l'ignores-tu, la parole innombrable

Dans le moindre des faits se dissout et se perd! Pas plus que les légers plissements sur le sable N'expriment l'infini mouvement de la mer,

Les lignes, les replis, les gonflements des vagues, Les frissons de l'écume et les chocs des remous, Nous ne pouvons tenir dans nos pauvres mots vagues L'infini flux d'instincts qui se remue en nous.

Que veux-tu mesurer par un peu de langage La profondeur du monde et notre profondeur, Et que vaut le discours étroit et court d'un sage Contre l'immensité d'un battement du cœur ?

Crois-moi, laisse tomber dans un coin de ton dmc, Comme un jeu d'osselets dans un coin de maison, Quand un vaste souhait te veut et te réclame, Laisse tomber ce sec et vain jeu de raison !

D'ailleurs, V Amour qui plie et fléchit les pensées Nous soulève et nous porte à des états nouveaux, Où les choses, mouvant leurs bornes déplacées, Changent le monde obscur qu'embrassent nos cerveaux;

Le sens d'actes profonds se montre et se révèle, Comme un reflet d'esprit paraît en leur dessein, , / travers l'être entier la raison se morcelle, Des lueurs de devoir s'agitent dans l'instinct-,

Et le corps et le cœur, en alliance intime, Se pénétrant l'un l'autre, et tous deux élargis, Drpassent de partout ce que la langue exprime, Ce que l'esprit conçoit en ses moments hardis ;

El les fruits de l'Amour, amplifiant la vie. Agrandissent encor ce qui se montre en nous, Et la Raison captive, au langage asservie, Regarde ce mystère avec des yeux jaloux.

Alors ce que tu prends pour prudence et sagesse Semble l'ivresse affreuse et vide des néants ; Tu le verras plus tard à l'amère détresse Qui saisira ton cœur par la voix des enfants.

Tu gémiras alors ! Tes mains inoccupées, Veuves à tout jamais de leur sacré fardeau, Soutiendront tristement, de tes larmes trcynpées, Ton front qu'emplira seul le regret d'un berceau.

Plus ta nature est forte et riche et généreuse,

Plus grand sera l'exil où tu vivras en toi,

Et tu détesteras la science odieuse

Qui fit de tes flancs purs la lande où rien ne croit.

Quand la vieillesse impie aura posé ses rides Sur ton visage fier, digne d'être immortel, Des rides sans douceur, stérilement arides De n 'avoir point porté le souci maternel,

Tu te demanderas pourquoi d'autres visages,

Que tu connus moins beaux et moins doux que le tien,

Lentement achevés par de nobles usages,

Ont pris un plus royal aspect et plus serein ;

Pourquoi tes yeux trop froids et tes lèvres trop dures N'ont pas, comme les leurs, de paisibles rayons ; Pourquoi ta face a l'air de porter des blessures, Lorsque d'autres ont l'air de porter des sillons ;

Et tu convoiteras, le long des nuits amères,

Ces retours de jeunesse et presque de candeur

Que les regards d'enfants rendent aux yeux des mères,

Et qui doivent aussi leur aller jusqu'au cœur.

Tu reverras alors la rencontre oubliée Où l'étranger jadis, au détour du chemin, T'avait vanté l'Amour, et t'avait suppliée De lui donner ta vie en lui tendant ta main ;

Et sa voix, qu'aujourd'hui ton âpre orgueil élude, Parlera d'un accord qui. longtemps jeune et beau, Mène, par la tendresse et par la gratitude, Les deux époux unis jusqu'au même tombeau ;

Car si l'un d'eux s'en va. l'autre possède encore Ce qui reste de lui dans l'dmc et dans les chairs D'enfants, dont la beauté maintient, consacre, honore Ce qu'il était avant de descendre aux Enfers.

Tu t'écouteras, triste et la tête baissée, La voix qui t'apportait un fragment d'avenir ; Tu te retourneras vers l'heure dépassée Vers qui le pas humain ne peut plus revenir ;

Tu tiendras, dans le creux de tes deux mains, la cendre, Le petit tas éteint de ce peu de raison Qui t'empêche aujourd'hui, cruelle, de m' entendre y De voir mon bras tendu qui montre ma maison.

Et tu sauras aussi que l'orgueilleuse flamme Oui tua ta tendresse en séchant ton espoir, Du même feu mortel brûla, dans une autre dme, Le bonheur, la fierté, peut-être le devoir.

Pourquoi te tais-tu donc ? N'as-tu rien à répondre ? El pourquoi vers le sol tiens-tu ton front penché ? J'attends les hauts propos qui doivent me confondre, Du dédain sur lequel ton cœur s'est retranché I

Ah ! je te suppliais de mettre, tout à l'heure, Dans mes yeux, la douceur que ton regard contient! Regarde-moi ! je veux à mon tour que demeure, Dans tes yeux, la détresse et la douleur du mien !

Relève donc ton front ! Quoi ! tu connais les larmes ! Très aimée, adorée ! ah ! laisse-les couler ! Quelles lavent ton cœur des pernicieux charmes Qu'en elles je crois voir se dissoudre et trembler !

L'Etrangère.

Ne touche pas ma main ! Laisse-la solitaire ! Je ne veux pas aimer ! Je ne veux pas aimer ! Non! je n'aimerai pas ! Je t'ordonne de taire Ce murmure d'amour où tu crois m'en fermer !

Laisse-moi, laisse-moi suivre mon chemin seule ! Retourne sous ton toit où je n'entrerai pas ! Je ne veux pas aimer ! j'ai vu des pleurs d'aïeule. Et des mères en vain appeler des ingrats I

Je ne veux pas aimer! Je ne veux pas qu'on m'aime ! Mon sein restera vide entre mes bras ouverts! Non je n'aimerai pas! Et que la main qui sème Les épis de la mort se sèche dans les airs !

DANS LA LUMIKKh ANTIQUE.

Recule-toi ! Merci d'avoir montré sa route A celle que ne doit retenir aucun lieu ! Le chagrin que ton cœur trop ingénu redoute, Le temps, d'autres amours le guériront ! Adieu !

Elle s'éloigne par le sentier abrupt qui franchit la colline. Le jeune homme la suit tristement des yeux. Lorsqu'elle est à quelque distance, il voit passer, entre elle et lui, un jeune paysan qui revient du travail avec sa femme. Celle-ci porte dans ses bras un enfantelet dont la tête endormie pose sur l'épaule maternelle ; et l'homme tient par la main un enfant un peu plus âgé dont les petits pas se multiplient pour accompagner les siens. Ils se parlent en se souriant.

En apercevant cette image de ceux qui acceptent et transmettent la vie, et ne la discutent pas , le jeune homme sent éclater son chagrin et laisse tomber sa tête dans ses mains. L'étrangère, parvenue au sommet de la colline, se retourne comme pour le voir encore et semble hésiter un instant. Mais lui , le front courbé, ne l'aperçoit pas. Elle se ressaisit par un geste brusque, et s'élançant sur l'autre versant, elle disparaît.

BIBUOTHFCA

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