AINSI-SOIT-IL
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Mardi, 5 janvier.—Môême temps couvert an matin que hier ; même roulis, la mer n’est ni grosse, ni calme ; un peu * mouvementée et houleuse. Le torticolli continue à me tirer sur les nerfs : pas très fort, c’est aisément supportable, Deo gratias !
Au déjeunér, nous avons à la table une nouvelle venue, une sœur de la charité qui a pris le vaisseau à Gibraltar, et qui a le pied marin cemme pas un. Rien ne l’empêche, à heures fixes, de prendre sa promenade sur le pont ; elle va léoère comme une allouette. Elle voyage seule. comme une américaine, ou Philomèn:, c’est tout un. Elle demeure à New-York, à la 81e rue où sa communauté à son pied à terre. Leur maison-mère est à Troies en Champagne, patrie de Marguerite Bourgeois. Kiles vont sous le vocable de Sœurs de Bon- Secours, s'occupent du soin des malades, et ont un costume qui ressemble assez à celui des Sœurs de $, C., excepté que leur cornette à moins d’envergure. Quatrième connaissance à bord.
Vers dix heures; nous passâmes vis-à-vis de l’une des Açores laquelle ? je ne m’en suis pas inquiété. Elle n'aurait pas mérité son nom de “Fortunée”, si elle ne nous eut souri gracieusement ; aussi une échappée de soleil vint dorer les baies, les forêts, les montagnes et les habitations de ces rives heureuses, ignorant les ennuis et le tiraillement des politiques humaines. Puis le voile des nuages s’étendit sur la face de Phébus, et le vent continua de nous bercer, au plaisir des uns, à l'ennui des autres.
Il me semble que c’est aujourd’hui qu'ont lieu les funérailles de Mgr Fabre ; peut-être sont-elles remises à la fin de la semaine: qui peut, à cette distance, dans l’ignorance de
È . toutes choses, peser les raisons, calculer l'opportunité ? Dans tous les cas, supposant que c’est aujourd’hui, j'ai assisté d’esprit à la triste. cérémonie: je voyais l'immense cathédrale toute tendue de noir, j'entendais les chants funèbres résonner sous les voûtes puissants et lugubres, je contemplais la réunion des évêques venus des quatre coins du pays, le concours de prêtres nombreux, la foule immense des fidèles. J’assistais À la descente dans le caveau. Adieu, Evêque bon, supérieur vénéré, père aimé. Votre souvenir vivra longtemps dans la mémoire de ceux qui vous ont connu, chez moi toujours. Je récitai de nouveau l'office des morts, lentement, en savourant chacune des paroles de deuil ou de consolation. Je
récitai le De profundis, je le méditai, je le traduisis. DE PBOFUNDIS
J'ai crié vers vous du profond de l’abîme, O Seigneur ; écoutez, mon Dieu, ma voix infime.
Seigneur, prêtez l'oreille aux cris de ma Crus
Entendez les accents de ma pieuse clameur.
Si de tous nos péchés vous scrutez la malice,
Qui pourra vous donner une excuse propice P
Mais je compte, mon Dieu, sur votre charité : Votre loi, Seigneur, est une loi de bonté.
Mon âme a foi, Seigneur, dedans votre parole ; Son espérance en Vous, voilà qui la console.
En leur Dieu, leur Seigneur, du matin jusqu’au soir, . Les enfants d'Israël placeront leur espoir.
Car, auprès de Dieu, grande est la miséricorde ;
D'un pardon généreux son divin cœur déborde.
Lui-même, de son sang, il paiera d'Israël
Tous ces nombreux péchés qui lui fermaient le ciel.
Dans votre bonté, donnez-leur, |
O mon Dieu, la paix éternelle.
Que votre lumière, Seigneur, Luise sur eux perpétuelle.
Prions. Daignez absoudre, o mon Dieu, la chère âme De cet évêque aimé, votre bon serviteur,
Afin qu'ayant payé le tribut que réclame
La mort, il puisse vivre en vous toujours, Seigneur À Quant aux fautes qui sont le fait inévitable
De la fragilité, daignez, Dieu secourable,
Les pardonner, ainsi finissant son exil.
Par Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi-soit-il.
Mercredi, 6 janvier.—Or ça, cela roule un peu trop fort. Toute la nuit, mes valises se sont promenées d’un bord à l’autre de ma cabine ; et vingt fois je me suis réveillé en sursaut, sur le point d’être jeté hors de ma cassette, (Ce matin, le vaisseau ressemble à un tombeau, silence, solitude : bon
temps pour la prière, la méditation,
Fête des Rois, pas de messe: pour me dédommager, assis
dans le réfectoire, mes livres autour de moi, je passe la grande avant-midi à réciter breviaire, à dire les sept psaumes de la pénitence pour le repos de l’âme de celui que pleure tout un diocèce, à lire dans l’Ecriture Sainte, dans l’Imitation de Jésus- Christ, dans Jésus Contemplé, ete. Je me sens l’âme, inondée de paix, de confiance et de lumière, au milieu de cette atmosphère sombre des peines de la vie et des éléments troublés.
L'Epiphanie, c’est la fête de la Vocation des Gentils. “Or, il y avait quelques gentils, de ceux qui étaient venus adorer à la fête. Ceux-ci s’approchèrent de Philippe qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils le priaient, disant: Seigneur, nous voulons voir Jésus. (S. Jean XIII, 20-22)” Ils l'ont vu, ils l'ont connu, ils l’ont compris. Les juifs l’ignorèrent. Craignons leur endurcissement, leur infidélité. N’imitons ni leur indifférence ni leur malice, sinon le flambeau de la foi sera transporté de nous à d’autres plus fidèles.
« Jésus dit : Le royaume de Dieu ne vient pas avec des
marques extérieures et l'on ne dira pas : il est ici, il est là!
Car voici que le royaume de Dieu est au-dedans de vous.
(S. Luc XVII, 21-22)” Mon âme est le royaume de Jésus, il faut qu’il y commande, qu’il y règne, qu'il s’y repose. Dans ce royaume heureux, se dissipe toute crainte, et toute tristesse est consolée, C’est la paix et le repos, c'est la force et la félicité, c’est la béatitude de la vie, c'est celle de l’Eternité. Au dehors les alarmes, au dedans l’avant-goût des joies du Ciel.
Je suis fier de mon Roi, à son service je suis certain de faire
des choses utiles. Si mon cœur bat à l’unisson avec le sien, quelle bonheur! si, comme lui, je porte une pourpre d'op-
probres, quelle gloire ! Jésus, soyez ma vie et mon tout.
Du reste, cest ce que nous dit le livre de l’Imitation : « Heureux celui qui comprend ce que c’est que d'aimer J ésus. Il faut que notre amour pour lui nous détache de tout autre amour, parce que Jésus veut être aimé seul par dessus toutes choses. L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt ; l'amour de Jésus est stable et fidèle. Celui qui s'attache à la créature tombera comme elle et avec elle ; celui qui s'attache à Jésus sera pour jamais affermi. Aïmez et conservez pour ami celui qui ne vous quittera point alors que tous vous abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous laissera point périr.”
Le breviaire du jour, en un style inspiré, vient coufirmer toutes ces vérités : “ Levez-vous, Jérusalem, parceque votre lumière arrive, et que la gloire du Seigneur s’est levée sur vous. Celui qui est né avant tous les siècles, le Seigneur, notre Sauveur, a apparu au monde aujourd’hui. Tous viennent de Saba, apportant l'or et l’encens, et chantant les louanges du Seigneur. Le Seigneur règne, la terre tressaille, les iles se réjouissent. La lumière s’est levée pour les justes, et la joie pour les cœurs droits. KFleuves et mers, bénissez le Seigneur ; bénissez-le, fontaines, âmes pures, Chrétiens, Amen. Alleluia.”
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