‹ Dans le ciel et sur la terre, tableaux et harmoniesChapitre 16 sur 19 · Î CONQUÊTES DE L*ASTRONOMIE SIDÉRALE · texte numérisé non relu

Î CONQUÊTES DE L*ASTRONOMIE SIDÉRALE

ensuite dans le voyage du Sirien et du Saturnien, sur la terre, le premier n*ayant de l'eau que jusqu'à la cheville, en mettant le pied dans TAtlantique, et le second ne se mouillant guère davantage en marchant dans la Méditerranée, Tun et l'autre, prenant nos navires de guerre pour des animalcules infiniment petits, et finalement, à Taide d'un puissant microscope, découvrant les habitants de notre planète, dont les uns se font perpétuellement la guerre, sans savoir pourquoi, dont les autres s'imaginent que l'univers entier a été créé et mis au monde exprès pour eux.

Comme le héros de Voltaire, nous venons de vivre dans le Système de Sirius. Il ne s'agit plus ici d'un roman, mais de la réalité. Mieux que Micromégas encore, nous devons savoir que la Terre n est qu'une minuscule fourmilière, et que les innombrables et gigantesques soleils de l'espace sont des centres de systèmes différents du nôtre, des foyers d'attraction, de lumière et de vie, diversifiés à l'infini.

Nous sommes sur la Terre, globe floltant, roulant, tourbillonnanl, jouet de plus de dix mouvements iocessants et variés ; mais nous sommes si petits sur ce globe et si éloignés du reste du monde que tout nous paraît immobile et immuable. Cependant la nuit ré* pand ses voiles, les étoiles s*allument au fond des deux, l'étoile du soir resplendit à l'Occident, la Lune verse dans l'atmosphère comme une mystérieuse rosée de lumière. Parlons, élançons- nous avec la vitesse de la lumière : 75000 lieues, ou 300 ÔOO kilomètres par seconde. Dès la deuxième seconde nous passerons en vue du monde lunaire qui ouvre de-

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vaut nous ses cratères béants et déroule ses vallées alpestres et sauvages. Mais ne nous arrêtons pas. Le Soleil reparaît et nous permet de jeter un dernier regard à la Terre illuminée, petit globe penché qui tombe en se rapetissant dans la nuit infinie. Vénus approche, terre nouvelle, égale à la nôtre, peuplée d'ôtres en mouvement rapide et passionné. Ne nous arrêtons pas. Nous passons assez près du Soleil pour reconnaître ses explosions gigantesques et formidables, mais nous continuons notre essor. Voici Mars, avec ses méditerranées aux mille découpures, ses golfes, ses rivages, ses grands fleuves, ses nations, ses villes bizarres, ses populations actives et affairées. Le temps nous presse : pas de halte. Go* losse énorme, Jupiter approche. Mille terres ne le vaudraient pas. Quelle rapidité dans ses jours I Quels tumultes à sa surface ! Quelles tempêtes, quels volcans, quels ouragans sous son atmosphère immense ! Quefls animaux étranges dans ses eaux ! L'humanité n'y parait pas encore. Volons, volons toujours. Ce

monde, aussi rapide que Jupiter, couronné d'une étrange auréole, d'un immense système d'anneaux tourbillonnants, c'est la planète fantastique de Saturne, autour de laquelle courent huit mondes aux phases variées ; fantastiques aussi nous apparaissent les êtres qui rhabitent. Suivons notre céleste, essor. Uranus, Neptune sont les derniers mondes connus que nous rencontrions sur notre passage : le dernier est déjà à plus d'un milliard de lieues de la Terre, depuis longtemps disparue. Mais volons, volons toujours. Pâle, échevelée, lente, glisse devant nous la comète égarée dans la nuit de son aphélie ; mais nous distinguons toujours le soleil comme une étoile immense brillant au milieu de la population du ciel.

Avec la vitesse constante de 75 000 lieues par seconde, quatre heures avaient suffi pour nous transporter à la distance de Neptune ; mais il y a déjà plusieurs jours que nous volons à travers les aphélies cométaires, et pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, nous continuons à traverser les solitudes dont la

famille solaire est environnée, nV rencontrant que les comètes qui voyagent d*iin système à l'autre, les étoiles filantes, les météorites, débris des mondes en ruine, rayés du livre de la vie. Volons, volons encore, pendant trois ans et six mois, avant d'atteindre le soleil le plus proche, fournaise grandissante, double soleil, gravitant en cadence et versant autour de lui dans l'espace une lumière et une chaleur plus intenses que celles dé notre propre soleil. Mais ne nous arrêtons pas, continuons pendant dix ans, vingt ans, cent ans, mille ans ce même voyage, avec la même vitesse de 75 000 lieues par chaque seconde ! Oui, pendant mille années, sans re* pos, ni trêve, traversons, examinons au passage ces nouveaux soleils de toutes grandeurs, foyers féconds et puissants, astres dont la lumière flamboie et palpite, ces innombrables familles de /'/an^/^s, variées, multipliées, terres lointaines peuplées d'êtres inconnaissables, de toutes formes et de toute nature, ces satellites aux phases multicolores et tous ces paysages

célestes inattendus ; observons ces nations sidérales, saluons leurs travaux, leurs œuvres, leur histoire, devinons leurs mœurs, leurs passions, leurs idées ; mais ne nous arrêtons pas : voici mille autres années qui se présentent pour continuer notre voyage en ligne droite, acceptons-les, occupons-les, traversons tous ces amas de soleils, ces univers lointains, ces nébuleuses qui flamboient, cetlo voie lactée qui se déchire en lambeaux, ces genèses formidables qui se succèdent à travers Timmensité toujours béante ; ne soyons pas surpris si des soleils qui s'approchent ou des étoiles lointaines pleuvent devant nous, larmes de feu tombant dans l'abime éternel ; assistons à l'effondrement des globes, à la ruine des terres caduques, à la naissance des nouveaux mondes ; suivons la chute des systèmes vers les constellations qui les appellent ; mais ne nous arrêtons pas. Encore mille ans, encore dix mille ans, encore cent mille ans de cet essor, sans ralentissement, sans vertige, ton* jours en ligne droite, toujours avec la même

vitesse de 75 000 lieues par seconde ; concevons que nous voguions ainsi pendant un milion d'années, un million de siècles... Sommesnous aux confins de l'univers visible ? Voici des immensités noires qu'il faut franchir...

Mais là-bas, de nouvelles étoiles s'allument au fond des cieux, élançons-nous vers elles ; atteignons-les. Nouveau million d'années, nouvelles révélations, nouvelles splendeurs étoilées, nouveaux univers, nouveaux mondes, nouvelles terres, nouvelles humanités!... Eh quoi 1 jamais de fin ? jamais d'horizon fermé? jamais de voûte ? jamais de ciel qui nous arrête ? Toujours Tespace ! toujours le vida ! Où donc sommes-nous ? Quel chemin avons-nous parcouru? Nous sommes arrivés... où... au vestibule de finfiniL., En réalité, nous navons pas avancé d*un seul pas! Nous sommes toujours au même point ! Le centre est partout, la circonférence nulle part... Oui, voilà ouvert devant nous I'infini, dont l'étude n'est pas commencée. Nous n'avons rien vu de lu création divine, rien ou presque rien, vivrions-

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nous rélernité pour conlinuer ce voyage toujours en ligne droite, vers n'importe quelle direction... Nous reculons d'épouvante, nous tombons anéantis, incapables de poursuivre une carrière inutile... Eh ! nous pouvons tomber, tomber en ligne droite dans l'abîme béant tomber toujours, pendant « l'éternité entière » ; jamais, jamais nous n^atteindrons le fond, pas plus que nous n'avons atteint aucune limite à l'horizon toujours ouvert. Ni ciel, ni enfer ; ni Orient, ni Occident ; ni haut, ni bas ; ni gauche, ni droite. En quelque direction que nous considérions l'univers, il est infini dans tous les sens. Dans cet infini, les associations de soleils et de mondes qui constituent notre univers visible, ne forment qu'une île du grand archipel, et, dans l'éternité de la durée, la vie de notre humanité si flère, avec toute son histoire religieuse et politique, la vie de notre planèle tout entière n'est que... le songe d'un instant.

LA BÉTlSE HUMAINE

La bêtise humaiae, envisagée sous quelques-uns de ses aspects choisis, peut-elle être considérée comme un sujet d'observation scientifique? Nous n'hésitons pas à nous prononcer pour Taffirmalive, quoique jusqu'à présent on ne Tait fait entrer dans aucun cadre de classification. Elle forme d'ailleurs un ensemble trop vaste et trop complexe pour pouvoir appartenir à un genre spécial , à une catégorie déterminée, et c'est sans doute à cause de sa grandeur et de son universalité qu'elle est restée en dehors des études positives proprement dites. Aujourd'hui même, dans ce chapitre, nous n'avons pas la prétention de traiter cet immense sujet dans

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toute son étendue, mais nous voulons seulement examiner Tune de ses faces les plus intéressantes, les plus sérieuses et les plus dignes d'attention : le militarisme des quatorze cent millions d'êtres humains dont est en ce momeot peuplée la petite planète extravagante qui erre depuis le commencement du monde entre Mars et Vénus.

L'humanité est en guerre perpétuelle contre elle-même, sans qu'elle ait jamais pris le temps de réfléchir et de se demander pourquoi. Elle s'ouvre les veines pour le seul plaisir de voir couler son beau sang, toujours jeune et toujours renouvelé.

Combien la guerre dévore-t-elle d'hommes par siècle? Les rapports o£Bciels permettent de calculer assez facilement le nombre des soldats tués ou morts pendant les guerres modernes, et les traités d'histoire les mieux accrédités conservent des documents sufiB-

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sants pour notre édiRcation. Ainsi, par exemple, nous savons aujourd'hui que Tinexplicable guerre franco-allemande de 1870-1871 a fait 250 000 victimes des deux parts; que l'inutile guerre d'Orient de 1854-1855 en a fait 785 000; que, pendant la rapide guerre d'Italie de 1859, f)3 000 hommes sont tombés sur les champs de bataille ou morts dans les hôpitaux ; que le jeu d'échecs de la Prusse à l'Autriche en 1866 a mis hors de la vie 46 000 individus; que la rivalité du nord et du sud des Étals-Unis a causé en 1863-1864 la mort de 950000 hommes; nous savons aussi que les guerres du premier empire ont versé le sang de cinq millions d'Européens, et que, depuis 1815, la France a encore pris vingt fois les armes. En additionnant les chiffres des victimes de la guerre depuis un siècle, dans les divers États de l'Europe, on trouve un total de 19 840 900 pour les pays de notre civilisation seulement, Europe et États-Unis.

Depuis l'origine de rhisloire» il en a été de même dans tous les siècles, à commencer par

la guerre de Troie. Certaines batailles remarquables, où Ton se prenait corps à corps, au couteau et à la massue, ont eu Thonneur mémorable de laisser jusqu'à deux cent mille hommes d'un coup sur le terrain ; exemples : la défaite des Clmbres et des Teutons, par Marius, et les derniers exploits d'Attila. Les croisades méritent en particulier une mention très honorable, tant pour leur douceur que pour leur utilité. Sans nous perdre dans les détails, contentons-nous de constater quil y a en moyenne 18 à 20 millions d'hommes tués par siècle, en Europe, par la très intelligente institution de la guerre. Cette rangée d'hommes (de trente ans en moyenne) formerait* chacun se tenant par la main , un ruban de 4 500 lieues de longueur, traversant toute l'Europe et toute l'Asie : l'épidémie guerrière européenne Talteint de proche en proche comme une commotion électrique et la couche tout entière, tuée net, sur le sol ; chaque siècle, une pareille rangée sort du sol pour tomber de la même façon, et ainsi de suite.

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Les nations de Textrôme Orient (empire chinois et voisins) forment une seconde condensation humaine, qui verse à peu près la même quantité de sang. On se souvient de ses héros glorieux Gengis Khan et Tamerlan , qui marquaient les stades de leurs routes par des pyramides de télés coupées. Ce que nous connaissons des peuples dits barbares nous montre également chez eux des combats perpétuels, mais qui n'assomment guère que quatre à cinq millions d'animaux raisonnables dans le même espace de temps.

Au total, c*est, au minimum, quarante millions d'hommes dans la fleur de T&ge que l'humanité se détruit par siècle dans ses incessantes guerres politiques, religieuses ou internationales.

La statistique générale prouve en môme temps que, depuis la guerre de Troie, c'est-

à-dire depuis les commencements mêmes de notre histoire, il y a trois mille aos, il ne s'est pas encore écoulé une seule année entière sans qu'une guerre quelconque, allumée ici ou là, n'assassinât son contingent convenable d'individus. Que dis-je? depuis la guerre de Troie! Si l'on en croit les traditions chrétiennes, les anges ne se battaient-ils pas déjà dans le Ciel? et n'est-ce pas sur la défaite des anges rebelles que Texislence du diable, la tentation d'Eve, la faute d'Adam, le péché originel et la venue du Rédempteur, c'est-àdire le fondement même du christianisme, sont solidement établis?

Dt-puis le temps de la guerre de Troie , de David (qui avait une armée permanente), de Sémiramis, de Sésostris, de Xerxès, de Gyrus, de Cambyse, on constate chronologiquement que nos 40 millions s'appliquent à ces trente siècles, de telle sorte que le total des hommes détruits par les guerres depuis les origines de notre histoire asiatico-européenne peut être légitimement évalué à 1 200 millons!

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Ce chiffre représente presque la population totale actuelle de la Terre entière.

Ainsi, depuis trois mille ans environ, depuis les guerres pharaoniques de l'Egypte, les invasions mongoles et chinoises, les conquêtes d'Alexandre, etc., etc., on a égorgé honorablement et officiellement, très souvent en chantant des cantiques aux dieux des armées (car chacun a le sien) ou en faisant de la musique instrumentale sur le mode majeur, on a égorgé, dis-je, autant d'êtres humains qu'il y en a actuellement sur le globe !

Qu'est-ce que c'est que ce nombre-là?

Il fait jour, le Soleil répand sa lumière et sa chaleur sur le monde. Les campagnes sont verdoyantes, les villes animées, les villages environnés de travailleurs. Des millions d'hommes vivent, agissent, produisent. La science développe ses splendeurs à la contemplation de l'esprit; l'histoire, le roman

apportent sous le regard du lecteur le tableau des groupes divers qui peuplent le monde, Tinduslrie transforme la face de la nature, les montagnes s*abaissent, les vallées s'élèvent , les mers reculent, Téquateur et le pôle se donnent la main, la vapeur supprime le temps, dompte les mers, sillonne les peuples ; rélectricité fait palpiter d'une vie commune TËurope et TAmérique; Tépoux conduit la fiancée à la bénédiction de Taïeule, Tenfant joue dans un rayon de soleil; la vie déploie à la surface du globe son rayonnement joyeux et divin...

Mais voici le soleil couché, la nuit noire, le silence lugubre. Descendant des sombres hauteurs, la Mort, la Mort funèbre, arrive, tenantdans ses mains une faux d'acier. Gomme un oiseau de nuit dont le vol fait frémir, elle passe , étend la main vers les quatre points cardinaux, traverse l'espace ténébreux

et disparait dans la profondeur : ce geste vient d'arréler l'humanité dans son cours; ce passage du nécrophore vient d'endormir tous les humains du dernier sommeil; demain ma* lin, nul de nous ne se réveillera. Le Soleil éclairera une Terre de morts. En aucun pays du monde il ne reste un seul humain vivant pouvant le contempler. Paris, Londres, New- York , Saint-Pétersbourg , Vienne , Berlin , Rome sont arrêtés soudain comme autant de machines où le feu a manqué tout à coup. Les rues sont désertes, les demeures sont emplies de morts; villes et villages sont autant de cimetières...

Au bout de quelques jours, le vent qui souffle sur ce sépulcre universel n'emporte plus dans l'espace que l'odeur nauséabonde des millions de corps décomposés; depuis les édifices solitaires jusqu'aux muets rivages des longs fleuves, depuis les grandes cités empestées jusqu'aux prairies incommensurables, le Silence géant, assis sur les ruines du globe, s'endort au milieu du vaste et inson-

dable champ des morls, au milieu de cette armée gisante de 1 200 millions de cadavres. Ce vaste cimetière de rhumanité entière, c est, vue sous un même regard, la quantité réelle de victimes que la Guerre a couchées dans Tobscurcissement de la mort depuis les origioes historiques des peuples jusqu'en Tan de gr&ce où nous sommes.

I/extravagaoce humaine de cette planète est ainsi faite qu'au lieu de mener une yie tranquille, laborieuse, intellectuelle et heureuse, elle se suicide perpétuellement en s*ouvrant les quatre veines et en jetant son meilleur sang dans ses convulsions frénétiques. Voyez-la à l'œuvre, cette humanité :

elle choisit ses enrants les plus forts, les allaite, les nourrit, les entoure de soins jusqu'à la plénitude de leur Age viril, puis les aligoe méthodiquement. Gomme il n*y a que 38 o?5 jours par siècle et quil lui &ut poi-

guarder 40 millions d'individus, elle ne lâche pas un seul instant son couteau, en égorge sans fatigue 1 100 par jour, presque 1 par minute, 46 par heure! Et il n'y a pas de temps à perdre, car, si par hasard on se repose un seul jour, c'est 2 200 condamnés qui atlen* dent leur tour pour le lendemain.

Voilà à quoi les hommes s'occupent. Apprécions dignement ce haut degré d'intelligence par quelques comparaisons.

Le glaive de Mars tire sans trêve le sang des veines de rhumanité. Dix-huit millions de mètres cubes ont déjà été répandus.

La Seine, à Paris, débite, en été, au large bras du Pont-Neuf, environ cent mètres cubes d'eau* par seconde; c'est une force de 3 500 chevaux. Par heure, il passe donc sous ces arches une quantité de 36 000 mètres cubes d'eau . Par jour, c'est une quantité de 8 640 000.

iSh bien! plaçons-nous sur le parapet du

Pont-Neuf, et observons ce cours rapide, lourd et profond. Si, au lieu d'eau, c'était du sang humain, le sang versé dans toutes les guerres formerait un pareil lleuve, un pareil cours! Et pour le voir s'écouler tout entier, s'il élait réuni dans le bassin de ces quais, il faudrait rester appuyé sur ce parapet, audessus de ces flots rouges et bouillonnants , pendant plus de quarante-huit heures! pendant cinquante heures...

Ces flots de sang feraient tourner des moulins gigantesques et mettraient en mouvement des turbines capables d'en lancer des jets immenses jusqu'aux plus lointaines conduites d'eau, et d'en arroser la capitale entière. Les bateaux à vapeur remonteraient ou descendraient ce fleuve comme ils le font aujourd'hui; les barques se balanceraient sur les ondes empourprés, dont l'odeur pénétrante envahirait les édifices royaux comme le nauséabond brouillard des fosses infernales du Dante. Cette quantité de sang pèse 18 milliards UOO millions de kilogrammes. C'est un jet in-

tarissable qui lance sans repos , depuis le commencement du monde historique, 680 litres de sang par heure sur les trônes de la Terre pour en entretenir la pourpre respectée.

Si les 1 200 millions de squelettes produits par ces jeux tragiques se relevaient et grimpaient les uns sur les autres, cette échelle de squelettes s'élèverait jusqu'à la Lune, puis elle pourrait s'enrouler autour de cet astre et, continuant de s'élever, monterait dans Tinfini jusqu'à une dislance quadruple encore : jusqu'à 500 700 lieues de hauteur.

Les cadavres jetés dans la Manche au Pasde-Calais pourraient former le fameux pont projeté depuis si longtemps entre la France et l'Angleterre, et sépjirer par un barrage l'Océan de la mer du Nord.

En ne prenant que les tètes des hommes tués dans toutes les guerres et en les plaçant les unes à côté des autres, on en ferait un collier embrassant six fois le tour du monde.

Qu'ajouterons-nous encore à ces tableaux incomparablement moins hideux que la réa-

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lité? Une remarque seulemeat : c'est que les divers gouvernements de l'Europe seule tuent, chaque mois, pour leur bon plaisir, plus d'hommes quon ne voit, à Tœil nu, d'étoiles au ciel par la plus belle nuit!

Quelles sont les raisons qui font déclarer les guerres ? Ces raisons se valent par leur insignifiance. Depuis la première des guerres historiques, la guerre de Troie, faite pour réclamer une femme infidèle, jusqu'aux dernières, celle de 1870, faite sous le prétexte d'empêcher les Hohenzollern d'aller s'asseoir sur le trône d'Espagne, ou celles des Anglais dans les Indes et en Egypte, ou celles de la Serbie et de l'éternelle question d'Orient, on n'a jamais eu aucune bonne raison pour ameuter ainsi des troupeaux d'hommes, les rendre enragés et les faire s'entre-dévorer comme des loups. A un demi-siècle seulement de distance, le résultat de toutes ces hystéries ne se traduit que par un changement de coloris sur les cartes géographiques.

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On suppose parfois que c'est là, fatalement un mal naturel et nécessaire, « comme les épidémies •, dit-on aussi , pour empêcher la race humaine de se trop multiplier (!!!).

Or, la Terre pourrait nourrir facilement dix fois plus de monde qu'elle n'en a, et les destructions de la guerre n'agissent que dans une proportion relativement faible sur la totalité de la population humaine qui se perpétue, comme chacun sait, au taux régulier d'une naissance par seconde. Au contraire, il n'y a pas assez de mains sur la Terre, et chaque famille serait beaucoup plus riche si rhumanité avait le double de bras à son service. En fait, l'état de paix armée permanente, le militarisme européen est la cause principale de la stérilisation actuelle des campagnes et de la ruine des pays.

Il y a soixante-dix habitants par kilomètre carré en France, et chacun y a sa place au Soleil, chacun peut y gagner sa vie. Or, dans certaines régions aussi privilégiées que la Fraiio.", telles que l'Amérique du Nord, à pa-

reil climat et à pareil sol, il n'y a que quatre habitants par kilomètre carré ! aussi la Terre reste-t-elle de plus en plus sans culture.

Non seulement la guerre n'est pas un fléau nécessaire, mais il est plus nuisible que tous les autres, parce qu'il les amène tous , et que la maladie, la ruine et la famine suivent partout la guerre sur son passage.

Mais, pour nous édifier complètement sur le degré de la folie humaine, nul tableau n^esl plus instructif encore que celui des budgets nationaux et de la manière dont les nations dépensent leurs ressources.

Pour se tuer convenablement, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, car chaque homme tué revient à 35 000 francs environ. Les impôts multipliés et toujours grandissants de toutes les nations n'arrivent pas à entasser les sommes suffisantes pour payer les boucheries

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de troupeaux humains. L'Europe dépense plus de six milliards par année pour répandre le sang de ses enfants. Nous payons, en Finance seulement, deux millions par jour pour cela.

La guerre d'Amérique n'a pas coûté moins de vingt-huit milliards. Depuis la guerre do Crimée seulement , jusqu'à celle do 1870-71 , les nations civilisées de l'Europe et de l'Amérique ont dépensé, pour s'entre- détruire, cinquante milliards de budget ordinaire, plus cinquantecinq milliards de budget extraordinaire. Total : cent cinq milliards. Le total des cent dernières années a coûté aux budgets des nations la somme officielle de sept cents milliards^ sans compter les deuils, les ruines et tout le reste. Pour une partie seulement de celte somme fabuleuse, on aurait pu élever et instruire gratuitement tous les enfants; on aurait pu construire toutes les lignes de chemins de fer; on aurait pu donner toutes ses applications à la réalisation de la navigation aérienne ; ou aurait pu supprimer les douanes, les octrois et les entraves à la liberté des transactions

dihi LV BETISE HUMAINE

commerciales; on aurait pu guérir toutes les misères qui ne sont pas dues à la paresse ou aux infirmités; on aurait pu, peut-être déjà, correspondre avec les habitants des autres mondes I... On aurait pu.,. Mais que disonsnous? On pourrait être heureux, et on ne le veut pas.

Le fils de famille qui se conduirait comme le font les gouvernements des nations les plus civilisées de l'Europe serait mis en interdit , condamné au bague ou à Téchafaud , suivant les juges, mais assurément ne serait considéré par personne comme jouissant du plein exer^ cice de sa raison. Est-ce le crime ou la folie qui domine? Les deux s'unissent pour se partager le monde.

Les ressources gagnées à grand'peine par les travailleurs ne suffisent plus depuis longtemps. Il faut emprunter, emprunter encore et escompter Tavenir. La dette publique de

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TEurope et de rAmérique s'élève aujourd'hui à quatre-vingt-dix' huit milliards! Elle continue de s'exagérer, et continuera jusqu'à ce que tous les peuples fassent faillite. La dette publique des diverses nations de riiumanité entière s'élève actuellement à cent trente milliards ^ ({hb l'humanité se doit à elle-même!... Aucun problème de l'astronomie n'est de cette force-là , et aucun Observatoire n'est comparable à une Chambre de députés.

Et ces dettes , ces sacrifices , ces impôts de tout genre, cet accroissement constant de la gêne publique : pour qui? pour quoi? — Pour enlever les bras à Tagriculiure , pour stériliser la Terre, pour préparer la famine universelle et pour s'entre-détruire inexorablement.

Mieux encore! Notre intelligente humanité n'a eu jusqu'à présent de la reconnaissance que pour ses spoliateurs, des honneurs que pour ses bourreaux, des lauriers que pour ses assassins, des statues que pour ceux qui l'écrasent sous les talons de leurs bottes.

Que conclure de cet examen? Pouvons nous

sérieusement espérer qu'un jour Thumanité reconnaîtra sa sottise, que les peuples atteindront l'âge de raison et que la guerre infâme cessera enfin de souiller cette planète , mieux" éclairée sur les véritables conditions de son bonheur? Non pas! Les hommes sont ainsi faits : ils ont besoiu de maîtres , ils ont besoiu de bourreaux, ils ont besoin de malheurs. On verra, pendant de longues années encore, quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent éprouver la nécessité de s'entrepoignarder; et le centième, qui les traitera de fous, sera longtemps lui-même considéré comme un utopiste. Supprimer toutes les armées et les casernes du monde? Y songez- vous? C'est impossible.

Il y aurait peut-être un moyen terme. Un mécanicien de mes amis a bien voulu calculer (juel serait le prix de fabrique de militaires en bois, grandeur naturelle, bien conditionnés.

r.ommo, après tout, les victoires ne sont aujourd'hui qu'une affaire de nombre, d'argent et de stratégie, il a trouvé que, pour six milliards par an, on pourrait facilement reproduire toutes les armées (soldats en sapin, sous-officiers en chêne, officiers en bois de rose , capitaines en acajou, colonels en cèdre et généraux en ivoire) et les faire manœuvrer à la vapeur, y compris rarlillerie. Les chefs d'État des deux nations en guerre et leur état-major dirigeraient la stratégie à leurs risques et périls. La victoire appartiendrait toujours, comme cidevant, à celui qui, par son habileté, aurait réussi à mettre son adversaire en échec et à démolir le plus grand nombre de combattants.

Ce « perfectionnement » des armées aurait cet avantage de laisser les agriculteurs à leurs champs, les ouvriers à leurs fabriques, les étudiants à leurs études, pour le plus grand bien de la richesse publique et du bonheur général.

Avis aux ministres de la guerre de Tavenir, pour le jour où les hommes, arrivant enfin à

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Tàge de raison, refuseraient de se battre.

Mais, ministres et généraux peuvent, de longs siècles encore, dormir sur leurs lauriers. Les enfants de notre excellente planète n'arriveront pas de sitôt à V&ge de raison... Et puis, que feraient-ils? Il faut bien s'occuper à quelque chose.

Au surplus, quand on appartient à une humanité dans laquelle chaque nation s'honore de posséder à sa tète un « ministère de la Guerre », sans même s'apercevoir de l'infamie d'un pareil titre, il serait peut-être un peu naïf d'essayer d'y parler raison.

nos frères du système de Sirius ou de Capella! Si vous nous distinguez de si loia, combien vous devez rire de la « politique ?

nationale et inlernatioaale des indigènes de la Terre !

Waterloo, juin 1885.

Je me souviens qu'un jour, vers la fln d'une chaude journée d'été, je m'étais endormi à la lisière d'un bois, sur le versant d'une colline^ solitaire. Je fus étrangement surpris , en m'éveillant après un instant de somnolence, de ne plus reconnaître le paysage, ni les arbres voisins, ni la rivière qui coulait au pied du co'eau, ni la prairie ondulée qui allait se perdre au loin dans l'horizon. Le soleil se couchait, plus petit que nous n'avons coutume de le voir. L'air frémissait de bruits harmonieux inconnus à la Terre, et des insectes grands comme des oiseaux voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts de gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé par Téton-

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nement comme par un ressort, et d'un bond si énergique que je me trouvai subitement debout, me sentant d'une légèreté singulière. A peine avais-je fait quelques pas , que plus de la moitié du poids de mon corps me parut s'être évaporée pendant mon sommeil; cette sensalioQ intime me frappa plus profondément encore que la métamorphose de la nature déployée sous mes regards.

C'est à peine si j'en croyais mes yeux et mes sens. D'ailleurs, je n'avais plus absolument les mêmes yeu:x , je n'entendais plus de la même manière et je m'aperçus même dès ces premiers instants que mon organisation était douée de plusieurs sens nouveaux , tout différents de ceux de notre harpe terrestre , — notamment d'un sens magnétique , par lequel on peut se mettre en communication d'un être à l'autre sans qu'il soit nécessaire de traduire les pensées par des paroles audigiblcs : ce sens rappelle celui de l'aiguille aimantée qui , du fond d'une cave de l'Observatoire de Paris, frissonne et tressaille quan'd

une aurore boréale s allume en Suède, et quand une explosion électrique éclate dans le Soleil.

L'astre du jour venait de s'éteindre dans un lac lointain, et les lueurs roses du crépuscule planaient au fond des cieux comme un dernier rêve de la lumière. Deux Lunes s'allumèrent à diverses hauteurs, la première en forme de croissant, au-dessus du lac dans le sein duquel le Soleil avait disparu ; la seconde , en forme de premier quartier, beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté de l'Orient. Elles étaient très petites et ne rappelaient que de bien loin Timmense flambeau des nuits terrestres. C'est comme à regret qu'elles donnaient leur vive mais faible lumière. Je les regardais tour à tour avec stupéfaction. Le plus étrange peut-être encore, dans toute Tétrangeté de ce spectacle, c*est que la Lune occidentale, qui était environ trois fois plus grosse que sa compagne de l'Est, tout en étant encore cinq fois moins large que notre Lune terrestre, marchait dans le ciel d'un

mouvement très facile à suivre de rœil,et semblait courir avec vitesse de la droite vers la gauche pour aller rejoindre à l'Orient sa céleste sœur.

On remarquait encore, dans les dernières lueurs du couchant qui s'éteignait, une troisième Lune, ou , pour mieux dire, une brillante étoile. Plus petite que le moindre des deux satellites, elle n'offrait pas de disque sensible ; mais sa lumière était éclatante. Elle planait dans le ciel du soir comme Vénus dans nctre ciel lorsqu'aux jours de son plus splendide éclat « l'étoile du berger » règne en souveraine sur les indolentes soirées du printemps aux tendres rêves.

Déjà les plus brillantes étoiles s'allumaient dans les cieux; on reconnaissait Ârcturus aux rayons d'or, Véga , si blanche et si pure, les sept astres du septentrion , et plusieurs constellations zodiacales. L'étoile du soir, le nouveau Yesper, rayonnait alors dans ,1a constellation des Poissons. Après avoir étudié pendant quelques instants sa situation dans

le ciel, m'ètre orienté moi-même d'après lesconstellations, avoir examiné les deux satellites et réfléchi à la légèreté de mon propre poids, je ne tardai pas à être convaincu que je me trouvais sur la planète Mars et que cette charmante étoile du soir était.... la Terre.

Mes yeux s'arrêtèrent sur elle, imprégnésde ce mélancolique sentiment d'amour qui* serre les fibres de noire cœur lorsque notre pensée s'envole vers un être chéri dont une cruelle distance nous sépare; je contemplai longuement cette patrie où tant de sentiments* divers se mélangent et se heurtent dans les fluctuations de là vie. Et je pensais :

« Combien n'est-il pas regrettable que les innombrables êtres humains qui habitent en ce petit séjour ne sachent pas où ils sont! - Elle est charmante, cette minuscule' Terre, ainsi éclairée par le Soleil, avec sa Lune plus^

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microscopique encore, qui semble un point à côté d'elle. Portée dans Tin visible par les lois divines de l'attraction, atome flottant dans rimmense harmonie des cieux, elle occupe sa place et plane là-haut comme une île an* gélique. Mais ses habitants l'ignorent. Singulière humanité! Elle a trouvé la Terre trop vaste, s*est partagée en troupeaux et passe son temps dans les guerres. Il y a, dans cette île céleste, autant de soldats que d'habitants! ils se sont tous armés les uns contre les autres, quand il eût été si simple de vivre tran* quillement, et trouvent glorieux de changer de temps en temps les noms des pays et la couleur des drapeaux. C'est là l'occupation favorite des nations et l'éducation primor* diale des citoyens. Hors de là, ils emploient leur existence à adorer la matière. Ils n'ap* précient pas la valeur intellectuelle , restent indifférents aux plus merveilleux problèmes de la création et vivent sans but. Quel dommage ! Un habitant de Paris qui n'aurait ja* mais entendu prononcer le nom de cette cité

ni celui de la France ne serait pas plus étranger qu'eux dans leur propre patrie. Ah ! s'ils pouvaient voir la Terre d'ici , avec quel plaisir ils y reviendraient et combien seraient transformées toutes leurs idées générales et particulières. Alors ils connaîtraient au moins le pays qu'ils habitent; ce serait un commencement; ils étudieraient progressivement les réalités sublimes qui les environnent au lieu de végéter sous un brouillard sans horizon, et bientôt, ils vivraient de la véritable vie, de la vie intellectuelle. »

« Quel honneur il lui fait ! On croirait vraiment qu'il a laissé des amis dans ce bagne-là! »

Je n'avais point parlé. Mais j'entendis fort distinctement cette phrase qui semblait répondre à ma conversation intérieure. Deux habitants de Mars mo regardaient, et ils m'a-

valent compris, en vertu de ce sixième sens de perception magnétique dont il a été question plus haut. Je fus quelque peu surpris, et, Tavouerai-je , sensiblement blessé de Tapostrophe : « Après tout, pensai-je, j aime la Terre, c'est mon pays, et j'ai du patriotisme! » Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les deux ensemble.

— « Oui, reprît Tun d'eux avec une bonté inattendue, vous avez du patriotisme. On voit bien que vous arrivez de la Terre. »

Et le plus âgé ajouta :

— « Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne seront jamais ni plus intelligents ni moins aveugles qu'aujourd'hui. Il y a déjà quatrevingt mille ans qu'ils sont là. Et, vous l'avouez vous-même, ils ne sont pas encore capables de penser... Vous êtes vraiment admirable de regarder la Terre avec des yeux aussi attendris. C'est trop de naïveté. »

N'avez- vous pas, cher lecteur, rencontré parfois, sur votre passage, de ces hommes tout pénétrés d'un imperturbable orgueil et qui se

croient sincèrement et inébranlublement audessus de tout le reste du monde? Lorsque ces fiers personnages se trouvent en face d'une supériorité, elle leur est instantanément antipathique: ils ne la supportent pas. Eh bien! après le dilhyrambe qui précède (et dont vous n'avez eu tout à l'heure qu'une pâle traduction), je mô sentais fort supérieur à Thumanité terrestre, puisque je la prenais en pitié et invoquais pour elle de meilleurs jours.

Mais quand ces deux habitants de Mars semblèrent me prendre en pitié moi-même, et que je crus reconnaître en eux une froide supériorité sur moi, je fus un instant Tua de ces ineptes orgueilleux; mon sang ne fit qu'un tour, et, tout en me contenant par un restant de politesse française, j'ouvris la bouche pour leur dire :

— « Après tout, Messieurs , les habitants de la Terre ne sont pas aussi stupides que vous paraissez le croire et valent peut être mieux que vous. »

Malheureusement, ils ne me laissèrent même

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pas commencer ma phrase, attendu qu'ils l'avaient devinée pendant qu elle se formai! par la vibration des moelles de mon cerveaa.

- — « Permettez-moi de vous dire tout de suite, fit le plus jeune, que votre planète est absolument manquée, par suite d*une cii constance qui date d*une dizaine de millions d'an* nées. C'était au temps de la période primaire de la genèse terrestre. Il y avait déjà des plantes, et même des plantes admirables, et dans le rond des mers comme sur les rivages apparaissaient les premiers animaux, les mollusques sans tête, sourds, muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la respiration suffit aux arbres pour leur nourriture complète et que vos chênes les plus robustes, vos cèdres les plus gigantesques n'ont jamais rien mangé; ce qui ne les a pas empêchés de grandir. Ils se nourrissent par la respiration seule. Le malheur, la fatalité a voulu qu'un premier mollusque eût le corps traversé par unegoutte d'eau plus épaisse que le milieu ambiant.

Peut-être la trouva-t-il bonne. Ce fut l'origine

du premier tube digestif, qui devait exercer une action si fuueste sur Tanioialité entière , et, plus tard, sur rhumanité elle-même. Le premier assassin fut le mollusque qui maagea.

a Ici, on ne mange pas, on n'a jamais mangé, on ne mangera jamais. La création s'est développée graduellement, pacifiquement, noblement, comme elle avait commencé. Les organismes se nourrissent, autrement dit renouvellent leurs molécules , par une simple respiration, comme le font vos arbres terrestres, doat chaque feuille est un petit estomac. Dans votre chère patrie , vous ne pouvez vivre un seul jour qu'à la condition de tuer.

Chez vous, la loi de vie, c'est la loi de mort. Ici, il n'est jamais venu à personne Tidée de tuer même un oiseau.

« Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers. Vous avez les bras pleins de sang. Vos estomacs sont gorgés de victuailles. Comment voulez -vous qu'avec des organismes aussi grossiers que ceux-là vous puissiez avoir des

idées saines, pures, élevées, — je dirai même (pardonnez ma franchise), des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter de pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et ne vous bercez plus d'illusions aveugles trop idéales pour un tel monde. »

— «Gomment! m'écriai-je en l'interrompant, vous nous refusez la possibilité d'avoir des idées propres? Vous prenez les humains pour des animaux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Virgile, le Dante, Colomb, Bacon, Galilée, Pascal, Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven, n'ont-ils jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez nos corps grossiers et repoussants : si vous aviez vu passer devant vous Hélène, Phryné, Aspasie, Sapho, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Agnès Sorel, Diane de Poitiers, Marguerite de Valois, Borghèse, Talion, Récamier, Georges et leurs admirables rivales, vous penseriez peut-être d'une façon différente. Ah ! cher Martien, à mon tour, permettez-moi de regretter que vous ne connaissiez la Terre que de loin. »

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— « C'est ce qui vous Irompe.. j'ai habité cinquante ans ce monde-là. Gela m'a suffi, et je vous assure que je n'y retournerai plus.

Tout y est manqué, même... ce qui vous paraît le plus charmant. Vous imaginez- vous que sur toutes les Terres du Ciel des fleurs donnent naissance aux fruits de la même façon?

Ne serait-co pas un peu cruel? Pour moi, j'aime les primevères et les boutons de rose. »

— « Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il y a eu de grands esprits sur la Terre, et, vraiment, d'admirables créatures. Ne peut-on se bercer de l'espérance que la beauté physique et morale ira en se perfectionnant de plus en plus, comme elle l'a fait jusqu'ici , et que les intelligences s'éclaireront progressivement? On ne passe pas tout son temps à manger. Les hommes finiront bien, malgré leurs travaux matériels, par consacrer chaque jour quelques heures au développement de leur inteUigence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus de fabriquer de petits dieux h leur image, et peut-être aussi supprime-

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ront-ils leurs puériles frontières pour laisser régner l'harmonie et la fraternité. »

— « Non, mon ami, car, s'ils le voulaient, ils le feraient dès aujourd'hui. Or, ils s'en gar* deat bien. L'homme terrestre est un petit animal qui, d'une part, n'éprouve pas le besoin de penser, n'ayant même pas l'indépendance de l'âme, et qui, d'autre part, aime se battre et établit carrément le droit sur la force. Tel est son bon plaisir et telle est sa nature. Vous ne ferez jamais porter de pèches à un buisson d'épines.

(( Songez donc que les plus délicieuses beautés terrestres auxquelles vous faisiez allusion tout à l'heure, ne sont que des monstres grossiers à côté de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de l'air de nos printemps, des parfums de nos fleurs, et sont si voluptueuses, dans le seul frémissement de leurs ailes, dans l'idéal baiser d'une bouche qui ne mangea jamais, que si la Béatrix du Dante avait été d'une telle nature, jamais l'immortel Florentin n'eût pu écrire deux chants de sa

divine comédie : il eut commencé par le Paradis et n'en fût jamais descendu. Songez que nos adolescents ont autant de science innée que Pythagore, Archimède, Euclide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin après toutes leurs laborieuses études : nos douze sens nous mettent en communication directe avec l'univers; nous sentons d'ici, à cent millions de lieues, l'attraction de Jupiter qui passe; nous voyons à Tœil nu les anneaux de Saturne; nous devinons l'arrivée d'une comète , et notre corps est imprégné de l'électricité solaire qui met en vibration toute la nature. Il n'y a jamais eu ici ni fondateurs d'empires , ni divisions internationales, ni guerres; mais, dès ses premiers jours, l'humanité, naturellement pacifique et afTraDchie de tout besoin matériel, a vécu indépendante de corps et d'esprit, dans une constante activité intellectuelle, s'élevant sans arrêt dans la connaissance de la vérité. Mais venez plutôt jusqu'ici. »

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