CHAPITRE VIII
SN Je Parc ational
411 y a une vingtaine d'années,
la partie des montagnes Ro-
(=) ) cheuses où se trouvent les
sources de la rivière Yellowstone était absolument inexplorée; les Indiens eux-mêmes ne s’aventuraient Jamais dans ces régions, qui leur inspiraient une crainte superstitieuse et qu'ils considéraient comme le domaine exclusif
des esprits de l’eau et du feu. Quel-
ques trappeurs franco-canadiens avaient
bien approché de ce pays mystérieux et inaccessible ; mais, en revenant, 1ls
en avaient fait des descriptions si fan-
tastiques que tout le monde s'était moqué d'eux ; on avait fini par faire à la Yellowstone une réputation analogue à celle dont jouit chez nous la Garonne, et l’on disait couramment qu'il était impossible de boire de l’eau de la Yellow-
stone sans devenir menteur.
Mais, en 1870, le général Washburn, |
chargé de lever le plan du territoire de Montana, explora la vallée, au sujet de laquelle couraient des bruits si étrances, et il dut reconnaître qu’il n’y avait rien d'exagéré dans les récits des voyageurs canadiens. Les récits du général
LEE fe TT SAR TR PERRET RSC RETRO ES intéressèrent vivement le public américain, et le D' Hayden, à la tête d’une nouvelle expédition, fut chargé de vérifier et de compléter les explorations de M. Washburn. Il confirma de point en point le dire de son prédécesseur.
M. Hayden présenta un rapport officiel au gouvernement fédéral, et conclut en proposant au Congrès de déclarer propriété nationale le territoire où se trouvaient les principales curiosités naturelles de la vallée de la Yellowstone.
On empêcherait ainsi les spéculateurs de s’en emparer pour extorquer de l'argent aux touristes, comme cela se fait si souvent à Niagara et ailleurs.
Cette proposition fut bien accueillie par le Congrès, et en 1872 une loi déclara propriété de l’Union, sous le nom
de Parc nationäl, un territoire de 102 kilomètres de long sur 88 de large. Une compagnie fut chargée d'y construire des hôtels, d’y tracer des routes, d'y établir des lieux de campement, sous la surveillance d’un commissaire du gouvernement. L'accès du pare restait ouvert au public, mais avec interdiction d'y chasser, d'y bâtir, de détruire les forêts, de rien faire en un mot qui
pût en diminuer la beauté ou en altérer
l’aspect.
C'est ce territoire que M. Hatch, au nom de la Compagnie qui l’aménageait, nous avait invités à venir visiter.
Le chemin de fer s'arrête à l’entrée
même de ce parc, et l’hôtel où nous devions élablir notre quartier général était à trois lieues environ dans l’inté-
rieur. La route, ou plutôt le sentier qui y conduit, suit en la remontant la vallée de Yellowstone, vallée étroite et profonde qui forme ce que les Américains appellent un canyon, c’est-à-dire une
gorge encaissée. L'aspect en est pitto- | resque, mais en la suivant, les uns à pied, les autres en voiture (car il y a dans ce pays des véhicules qui peuvent passer partout), nous étions plus impressionnés par la chaleur écrasante et par la poussière que par la beauté du paysage.
En effet, les montagnes Rocheuses, surtout sur le versant Est, ont un climat tout à fait continental, c’est.
à-dire extrême: pendant l'hiver, le thermomètre descend à 30 ou 35 de-
srés centigrades au-dessous de zéro ;
pendant l’été il monte à 40 degrés, ou même au-dessus; et pourtant, quand le temps est clair, il gèle toutes Îles nuits. Or, le beau temps, c’est la règle; il pleut très rarement (dans le Colorado
il y a des régions où il ne pleut jamais);
l'air est admirablement sec et pur. C'est |
un des pays les plus sains du monde, on y envoie même les poitrinaires de la vallée du Mississipi ; seulement il faut quelques Jours pour s’y habituer, et
dans les vallées, on est souvent inondé
de poussière. La végétation, dans ces conditions, ne peut pas atteindre les proportions gigantesques qu'on remarque dans les pays chauds et humides.
En remontant la vallée, nous aper-
cevions, à une certaine distance devant
nous, une terrasse couverte de quel-
que chose de blanc, qui avait absolument l’air de neige. Nous ne pouvions en croire nos yeux, car de la neige avec cette température, c’eût été par trop étonnant, et pourtant ce ne pouvait guère être autre chose. Enfin nous arrivons à la terrasse et nous trouvons une poussière blanche, faite de débris de rochers. Nous étions en effet aux sources du Mammouth (Wammoth Hot Springs), l’un des endroits les plus curieux du parc.
Mais avant de nous y engager, arrêtons-nous un instant. Nous sommes fatigués, et pour le moment, il y a quelque chose qui nous intéresse beaucoup plus que les sources: c’est l’hôtel, bâti sur la terrasse, car un bon déjeuner nous yattend.
Nous entrons, et bientôt nous nous réconfortons dans une vaste salle ornée de cornes d’élan, de bison, de mouflon, de têtes d’ours et de /zon de montagne.
L'hôtel où nous sommes installés est un vaste bâtiment en bois, commencé au mois de mai de la même année, et encore inachevé. Un assez grand nombre de touristes y coudoient des montagnards, des guides, des chasseurs, des backwoodsmen toujours armés qui | s'installent, avec le sans-gêne le plus parfait, sur les chaises de la terrasse et des salles de réunion. Il y a des billards, mais pour le moment il est défendu de
s'en servir, parce que ces honnêtes
montagnards aiment à entremêler les parties de quelques coups de couteau ou de revolver, ce qui pourrait effrayer
PAS PALT TES ECS
les dames. Il n’est pas question de mobilier, de tapis par terre ni de rideaux aux fenêtres; c’est tout au plus si on peut trouver des lits pour tout le monde. Par exemple, tout ce qui concerne la nourriture est fort bien organisé : on peut choisir entre les mets européens et les plats indigènes : gibier du pays, gâteaux de maïs au sirop d'érable, baies sauvages; le lait surtout
ne manque pas; il est excellent et plu-
sieurs d’entre nous en font leur boisson habituelle. L |
Mais nous voici refaits, et nous commençons à regarder le paysage.
Devant l'hôtel s’étend une terrasse plate, couverte d'une poussière blan-
châtre, friable, fatigante pour les pieds
et pour les yeux; ce sont des débris de
pétrifications provenant des sources chaudes. Il ne fait pas bon se promener sur cette terrasse à la nuit, car il s’y trouve des cavernes béantes où l’on tombe facilement: notre compagnon, M. Cole, le second de M. Hatch, l’apprit à ses dépens et se donna une entorse.
À quelques centaines de pas de l'hôtel,
on aperçoit deux rochers de forme
bizarre, deux cônes de silice, vestiges d'anciens geysers éteints depuis longtemps. Le plus grand, haut de quinze :
mètres environ, représente assez bien un bonnet phrygien, comme vous le voyez par la gravure. On l’appelle Z:berty Cap. L'autre est communément désigné sous le nom de Pouce du Diable; le fait est qu'il a bien la forme d’un pouce, l’ongle même s’y dessine par-
faitement; seulement, ceux qui lui ont donné ce nom se représentaient un diable singulièrement grand.
Disons tout de suite que l’enfer joue un grand rôle dans la nomenclature des montagnes Rocheuses; ainsi, Juste derrière l’hôtel, il y a une montagne dont un versant porte le nom de g/15sade du Diable (Devil's slide). Avouons que la forme de ces rochers suggère assez bien l’idée d’une glissade gigantesque, mais leur couleur rouge semble indiquer que si quelqu'un s’y est aventuré, il s’est quelque peu écorché en descendant.
Au delà des deux cônes, on aperçoit, à demi cachées par des arbres fort peu verdoyants, une succession de terrasses
étagées les unes au-dessus des autres.