Autour de Graziella, p
variées. Il lui organisa un salon et sut y attirer les hommes les plus remarquables. Sa situation était irrégulière, mais la personne irréprochable 1 ». Son grand admirateur, Dargaud, fut un de ces « hommes remarquables » qui fréquenta son salon, et il lui a fait aussi de longues visites à Boutancourt ? et en Suisse. Son portrait d'Aglaé Didier est certainement celui d’un ami intéressé, comme a constaté M. des Cognets, car Dargaud a tiré beaucoup de profit de leurs relations. Parmi les autres habitués de ce salon de la rue d’Isly, il y eut aussi Pelletan, Jules Simon, Mallefille, et les Quinet. Edgar Quinet, lui aussi, l’a décrit avec sympathie dans Merlin l’Enchanteur ?.
Après la mort de Madame Didier, le 27 mai 1863, son ami Littré écrivit sur elle une lettre nécrologique qui parut dans le Journal des Débats du 15 juillet de la même année : « La mort de Madame Didier ferme un des derniers salons 4 de ce siècle, un des asiles ouverts à la pensée indépendante et aux expansives causeries. On peut dire que l'existence entière de Madame Didier a été consacrée au culte désintéressé de l'esprit. Trop supérieure à la grande fortune qu'elle possédait pour qu’elle aït jamais demandé à cette fortune les jouissances inférieures dont se contente le vulgaire, dédaigneuse pour elle-même du luxe qui l’entourait et qu’elle ne s'était permis que comme une sorte de décorum et d'hommage aux personnes qui se pressaient autour d’elle….. Madame Didier réunissait toutes les conditions de position, d'esprit, de caractère, qui font d’un salon un centre et une influence autant qu'un agrément ».
Aglaé Didier devait être douée de certaines grandes qualités pour mériter la sympathie et l’estime de tous ces amis. Elle comptait Lamartine parmi ses intimes. Béranger fut son admirateur. Cependant cette femme maladive, nerveuse et fort difficile, n'avait pas beaucoup changé après la séparation. Dans ses lettres à Edgar
1. Cité par M. Jean des Cognets dans Autour du vieux roi Lamartine. 2. La propriété de Madame Didier dans les Ardennes.
3. Merlin l’Erchanteur. Paris 1860, pp. 82-89. En décrivant le personnage d’Isaline, il nous donne un portrait d’Aglaé Didier.
4. M. des Cognets nous donne dans Awtowy du vieux roi Lamartine des impressions intéressantes sur ce qu'était ce salon, où « la politique et la religion fournissaient les thèmes habituels. Il ne paraît pas qu’on s’amusait follement... Elle détestait les propos légers. On était avant tout anti-catholique et antipapiste ». La maîtresse de maison, qui se coiffait à l’antique, en rigides bandeaux, s’allongeait à demi sur un canapé, et «au plus fort des luttes de paroles ou des improvisations, note Dargaud, elle ne manquait jamais de recourir à son lorgnon, afin de ne rien perdre des mobili- - tés du visage. »
Quinet et à Mme Quinet, elle s'excuse souvent de ses nerfs irritables et de ses impatiences. Sa vie avec Rey ne fut pas toujours calme !, et, avant sa mort, elle se brouilla avec ses parents, tous déshérités en faveur de son amant.
Ce fut certainement une femme sans beaucoup d’esprit et d’un fâcheux caractère. Didier, lui aussi, avait le caractère difficile, mais il le savait mieux que personne. Il fit tout son possible pour procurer le bonheur à cette femme, auprès de laquelle la vie lui devint un enfer. En tous cas, comment lui pardonner cette haine vénimeuse qui allait la pousser à poursuivre avec acharnement Charles Didier après leur séparation en cherchant à ruiner sa réputation et à l’abaisser aux yeux du monde ? Lamennais qui, de son côté, poursuivait son ancien ami avec toute la violence de son caractère, n’excusait pas cette femme, même en admettant les torts de Didier vis-à-vis d’elle. « Concevez-vous cette rage de faire, en dehors de tout intérêt, le mal pour le mal ? » écrivit-il, le 16 septembre 1851, au baron de Vitrolles.
Pour moi il y a plus de vérité dans le portrait d’Aglaé Didier que je trouve dans le Journal du DT Piffoël, de George Sand, que dans ceux qu'ont tracés avec tant de sympathie Dargaud et Quinet. Voici ce que notait l’illustre auteur de Lélia sur la femme de Charles Didier, le 7 janvier 1840 2.
« Vraiment, j'ai bien plus peur de cette maigre et pointue mijaurée que *.. a prise pour femme... que des plus terribles satiriques. C’est qu’elle est bornée, envieuse, malveillante ; c’est que son esprit est aussi petit que son nez et son Cœur aussi étriqué que son... C’est qu’elle ne comprend rien et ne peut rien comprendre. Tout lui paraît crime, animosité, danger, tout porte atteinte à sa personnalité. Alors, pour se défendre et se venger, elle essaye de diffamer, mais comme elle voit tout faux et comprend tout de travers, sa médisance se transforme en calomnie, à son insu peut-être. De telles femmes (ii y en a beaucoup), il faut se préserver comme de la peste et ne jamais leur permettre de jeter un coup d’œil dans votre intérieur. »
1. Didier écrit dans son journal le 6 décembre 1849 : « Soirée chez Madame Reybaud. J'apprends par elle une scène d’intérieur de Tartuffe et sa dupe ». (C’est ainsi qu’il nomma toujours Rey et Aglaé).
2. Journal de Piffoël, Revue de Paris, rt mai 1926, P. 53 et 54.
3. L'auteur du journal en a découpé les noms et quelques mots vifs.
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