QUELQUES CONSIDÉRATIONS MILITAIRES
Les principes fondamentaux sur lesquels repose la méthode préconisée par le général Galliéni dans les opérations coloniales sont, on l'a vu :
L'emploi prépondérant de Vaction concentrique;
La sanction de tout pas en avant par Voccupation définitive et V organisation du pays.
L'application et la justification pratique de ces principes ont été présentées dans les chapitres relatifs aux opérations militaires : il n'y a pas à y revenir. On se bornera à rappeler ici les quelques points de doctrine qui ont été indiqués au cours de l'exposé des opérations.
Nécessité de l'unité de direction sans la moindre atténuation, le commandement politique et le commandement militaire devant toujours être réunis dans la même main dans toute région à pénétrer pour la première fois.
Pour le commandement militaire lui-même, écarter toute cause de conflit et par conséquent de retard et de déperdition de forces, en plaçant directement sous les ordres du commandant territorial, à tous les échelons, toutes les armes et services, artillerie, service constructeur, ravitaillement, service de santé.
Identité, en territoire militaire, de l'unité de commandement, la compagnie^ et de l'unité d'administration politique, le secteur, la première pliant ses effectifs, variables par conséquent, âux nécessités de la seconde.
Possibilité d'un nouveau progrès dans ce sens, en étudiant !a création soit de compagnies mixtes, soit d'un certain nombre
de corps mixtes, deslinés aux territoires militaires, composés de compagnies européennes et de compagnies indigènes dans une proportion à déterminer, les premières formant à la fois le noyau solide pour la période d'opérations et le réservoir de spécialités pour la période d'occupation et d'organisation; cette création ayant pour objet essentiel d'itentifier l'organisation territoriale et l'organisation régimentaire qui s'enchevêtrent actuellement au grand détriment de l'unité d'action et de l'intérêt des officiers dépendant de deux autorités différentes.
Comme conséquence de ce qui précède, attribuer toujours la direction de toute opération au chef territorial, à celui-là seul qui est destiné à organiser le pays qu'il aura conquis. Les raisons impératives de cette conception ont été développées ailleurs en détail (i). On a montré que le fait pour un chef de savoir que c'était à lui qu'incomberaient l'organisation et la miseen valeur du pays après sa conquête modifiait radicalement les procédés de conquête et était la meilleure manière d'en exclure toute idée de destruction, de violence, de précipitation, ''«mme conséquence, éviter autant que possible les « mission^' spéciales » d'officiers d'état-major ou détachés mis momentanément à la tête d'une opération coloniale à court terme. D'pbord il y a rarement d'opération coloniale à court terme, la préparation sur place, l'exécution, l'organisation ultérieure du pays formant un bloc inséparable; et, en outre, se préoccupant peu d'un pays qu'il ne connaît pas, qu'il ne verra plus et dont il n'aura pas la responsabilité, l'officier en mission est généralement dominé par la pensée de faire « vite et brillant ». Or, rien n'est plus contraire à la réalité coloniale oii les bonnes besognes sont lentes et obscures. Les officiers d'état-major, à moins qu'ils ne prennent en même temps que la direction des opérations et pour tout le temps nécessaire le commandement territorial, n'ont qu'un mode d'emploi qui leur convienne en opérations, celui d'état-major.
Il reste à appeler l'attention sur quelques points spéciaux.
(1) Bôïe colonial de Varmée. (Armand Colin, 1900.)
iàrtillerie marchant avec les colonnes.
Le général Galliéni a toujours préconisé l'emploi de l'artillerie en raison de son effet moral et matériel qui, en accélérant les solutions, nous évite des pertes. Beaucoup de commandants de colonnes, au contraire, sans contester l'effet de l'artillerie, la regardent comme un impédimentum qui alourdit, retarde et par suite nuit aux succès des opérations. Il est certain qu'une seule pièce de montagne transportée à bras, avec les 80 porteurs qu'elle exige pour son matériel, ses munitions et pour la relève indispensable au personnel pendant la marche (1), représente à première vue un élément lourd et encombrant qui effraie. Aussi toute une école préconise-t-elle avec instance l'emploi à peu près exclusif des mulets de bât. Mais si l'emploi des mulets peut à la rigueur se concevoir soit dans les pays plats, soit dans ceux où existent des voies d'accès frayées, ils sont absolument inutilisables dans les pays tels que le Haut-Tonkin ou tels que ceux où il fallait opérer dans le Sud de Madagascar. Il faut la plupart du temps y marcher en forêt à la boussole, s'y frayer son chemin et y franchir des obstacles continuels. Il faut donc ou user de porteurs ou se passer d'artillerie. Or, nous croyons que l'emploi de l'artillerie contre les positions défensives occupées par des rebelles et contre des repaires fortifiés est indispensable si l'on veut éviter des pertes sérieuses et arriver rapidement à un résultat décisif. Il s'agit donc de la rendre la plus mobile, la plus maniable possible. On me permettra d'indiquer ici le procédé qui a été employé dans le Sud de Madagascar et qui semble applicable à d'autres cas.
La plus grande difficulté vient de la mauvaise qualité des porteurs recrutés au dernier moment, sans préparation préalable, avec un matériel de transport le plus souvent improvisé. D'autre part, il serait abusif et beaucoup trop onéreux de maintenir ces porteurs en permanence dans l'effectif pour le seul motif de les entraîner et de les préparer à une éventualité qui ne se produira qu'accidentellement.
(1) La pièce, pai- exemple, est portée par 4 hommes, mais il lui en faut 12, formant trois équipes alternant, pour que la marche soit possible sans arrêt.
II y avait donc à chercher un moyen terme qui permît de concilier la préparation permanente des porteurs avec les intérêts budgétaires.
Dès la création du commandement du Sud, en octobre 1900, dans la prévision que la section d'artillerie de Fianarantsoa pourrait avoir à marcher au printemps, il fut décidé avec le lieutenant Bidon, commandant cette section, que les 120 porteurs nécessaires à la section en opération recevraient une instruction préparatoire.
Avec l'autorisation du général en chef, 30 auxiliaires furent affectés en permanence à la section. Au moyen d'un roulement, les 120 hommes se trouvaient ainsi, au bout de quatre mois, avoir reçu un mois complet d'instruction. Ils furent d'ailleurs choisis avec le plus grand soin dans la région même parmi les plus vigoureux des hommes du contingent annuel. Ils recevaient, pendant la durée de leur convocation, une solde et un vêtement distinctif. Ils perdaient ainsi leur qualité de simples coolies pour prendre un caractère militaire qui fût pour eux un réel stimulant en les rehaussant à leurs yeux et à ceux des indigènes; ils recevaient d'ailleurs la dénomination de conducteurs auxiliaires.
Un matériel spécial de transport fut étudié et établi, réunissant toutes les conditions de légèreté, de solidité et de rapidité suggérées par la pratique journalière. Sans entrer dans les détails, ce matériel comprenait pour chaque pièce :
1° Un filanzana d'affût;
2° Un filanzana de pièce; — tous les deux à deux brancards et quatre porteurs ;
3' Un porte-roues à deux porteurs;
4° Un porte-rallonge de flèche à deux porteurs, construit pour recevoir également les nécessaires aux armements et de bouche à feu.
Les caisses à munitions (modèle réduit) étaient fixées par deux à un porte-caisse à deux porteurs établi de façon que les caisses pussent être ouvertes sans être débrêlées.
Les supports de caisse étaient taillés de façon à pouvoir remplacer soit ceux d'affût, soit ceux de pièce dont les ruptures pouvaient être ainsi rapidement réparées. Le petit nombre d'outils nécessaires (une bêche, une pioche, une pelle, trois haches,
Madagascar. 17
douze coupe-coupe, les cordages) étaient brêlés en surcharge sur les porte-caisses.
Tout ce matériel fut construit avec un bois spécial à la fois léger et solide et séché au préalable (hazondrano).
11 y aurait intérêt à prévoir comme complément de matériel un couple de radeaux-sacs du modèle en usage dans la cavalerie (1), pouvant être portés par deux hommes pour le passage des rivières. Les pirogues sont, en effet, généralement in-
Tpa versée de l'IantaFa en radeau -sac le 7 juin 1901.
suffisantes, surtout comme stabilité, pour le poids de la pièce et de l'affût; il faut les assembler par deux, trois et même par quatre, et pour cela il faut les trouver et même encore n'est-on pas garanti contre les accidents. Il s'en est produit au premier passage de l'Iantara oii une pièce est tombée à l'eau, tandis que, dans la seconde partie des opérations, deux radeaux-sacs accouplés ont offert toute la stabilité désirable (2).
(1) Radeau-sac en toile cachou du commandant Habert.
(2) Ce radeau-sac peut rendre en bien d'autres circonstances de grands
Pendant leur période d'instruction, les hommes étaient exercés non seulement au portage, mais encore aux fonctions de servant, sauf celles de pointeur. Une équipe spéciale destinée au débroussaillement recevaift l'instruction du tir au mousqueton. Exercés en terrain difficile et varié aux environs de Fianarantsoa, les hommes ainsi instruits reçurent un entraînement exceptionnel. Aussi lorsque, au bout de six mois, 80 d'entre eux ayant tous reçu six semaines d'instruction furent mobilisés pour les opérations au nord de la Mananara, les résultats obtenus dépassèrent-ils toute attente.
L'artillerie marcha en forêt dans les sentiers, frayés à mesure, exactement à la même vitesse que l'infanterie, sans un à-coup, sans un retard; le chargement du matériel s'obtint en moins d'une minute et la mise en batterie entre 40 et 50 secondes.
Tir.
Il serait essentiel de développer encore davantage l'instruction et la pratique du tir dans nos troupes coloniales.
Nos soldats européens tirent médiocrement et nos soldats indigènes tirent mal. Nous perdons de ce fait une grande partie du bénéfice de la supériorité de notre armement. Accoutumés à ne pas compter avec les munitions, nos hommes en font un véritable gaspillage : l'emploi des feux de salve a fait perdre peu à peu la pratique du tir individuel. Nos tirailleurs indigènes surtout tirent avec une précipitation, une nervosité et une insouciance de viser qui ôtent toute efficacité à leur feu. Ce défaut est d'autant plus sensible que nos adversaires procèdent d'une façon contraire; dans l'impossibilité le plus souvent de se
services aux colonies. D'un poids léger, un porteur en porte facilement trois ou quatre. Plus stable que la pirogue, il supporte autant et même plus de personnel et de matériel qu'elle. La faculté de le transporter en reconnaissance dispense de réunir à l'avance des pirogues aux points de passage, permet par là de tenir une marche secrète et facilite la surprise. Accouplés, ils peuvent porter des poids considérables. Si la rivière n'est pas trop large, un va-et-vient s'organise vite et donne une extrême rapidité au passage. Si elle est trop large, il se manœuvre avec de petites rames transportées avec lui. Il serait très utile d'en munir chaque poste dans les pays coupés de cours d'eau. Il en a été fait un usage fréquent et efficace au coxirs de cette campagne.
ravitailler en munitions, forcés de ménager leur poudre, d'utiliser comme projectiles les morceaux de fer les plus disparates, ils ménagent leur feu avec un soin extrême, mais presque tous leurs coups portent. Il en est de même, qu'il s'agisse de pirates Chinois ou d'insoumis Sakalaves et Antandroy. Un de nos prisonniers Sakalaves, examinant un jour l'armement perfectionné de nos .troupes, comparait avec orgueil l'inefficacité de nos feux roulants avec l'efficacité de leur coup unique et espacé. Aussi, quand une circonstance a fait tomber entre les mains de nos adversaires quelques-unes de nos armes à tir rapide et un approvisionnement de nos munitions, deviennentils beaucoup plus redoutables. La possession de quelques Lebels par une bande suffit à accroître notablement sa confiance et sa force. Du reste, le soin minutieux que nos adversaires prennent de leurs armes dénote l'importance qu'ils y attachent; aucune troupe européenne ne présente à une inspection des armes mieux astiquées et mieux entretenues que celles que nous trouvons entre les mains de ces sauvages d'ailleurs si insoucieux de toute propreté et de tout confort. On doit en tirer une conséquence : puisque nos soldats indigènes sont le plus souvent de même race que leurs adversaires, quelques-uns même sont d'anciens rebelles, rien ne devrait être plus facile que de développer chez eux le soin des armes et la qualité du tir. Il suffirait de s'y attacher. Les leçons de la guerre sud-africaine prouvent ce que peut produire le feu avec les armes actuelles. Il serait essentiel d'assurer à nos troupes coloniales, pour lesquelles l'état de guerre est constant, la supériorité du; tir. Il y aurait donc à lui donner la première place dans les instructions, de préférence au maniement d'armes et aux exercices de garnison qui leur sont à peu près inutiles. On ne saurait trop en pénétrer les officiers et les sous-officiers coloniaux.
Teaiic.
Après une expérience, par bonheur fort courte, d'un vêtement de toile bleue, on est revenu avec raison pour nos troupes coloniales à la toile kaki : celle-ci assure beaucoup mieux l'invisibilité. C'est, en effet, l'une des conditions dont la nécessité
est la plus admise aujourd'hui. A ce point de vue, il est indispensable que les officiers se distinguent le moins possible de leurs hommes : il est constant que nos adversaires visent surtout aux officiers et ménagent nos troupes indigènes; la proportion des pertes est éloquente à cet égard. Il faut absolument en tenir compte. Le casque colonial surtout est un point de mire trop favorable; l'usage, trop souvent abandonné, de le recouvrir d'une coiffe kaki devrait être d'une application absolue. Autant que possible rien ne devrait distinguer l'ofiTicier de la troupe. Nos vaillants officiers mettent souvent leur point d'honneur à faire tout le contraire. C'est un faux point d'honneur contre lequel il importe de réagir par des prescriptions formelles. Leur vie est plus précieuse dans les opérations coloniales que partout ailleurs; une troupe indigène privée de son chef est désemparée et risque les pires catastrophes; la mort, la blessure même, d'un chef, officier ou gradé, prend aux yeux des indigènes une importance capitale : ne distinguant pas nos hiérarchies, ils l'exploitent et elle a souvent, si subalterne que soit le grade, une véritable portée politique. Dans cette dernière campagne, le cercle de Fort-Dauphin en a fourni une preuve nouvelle ajoutée à toutes celles que donnent les expéditions coloniales. Ces pertes, en outre du devoir que nous avons de ménager la vie précieuse de nos compatriotes, doivent donc, dans l'intérêt même du succès de nos opérations et du prestige de notre force, être évitées à tout prix, et l'ardeur, l'insouciance du péril qui caractérisent nos cadres nous font un devoir plus strict encore de leur imposer rigoureusement toutes les mesures qui atténuent pour eux le danger.
Iimfallatinn des tronpes.
Madagascar, comme le Tonkin, a fait ressortir combien, en dehors de toutes les autres considérations, la bonne installation des troupes européennes avait d'importance au point de vue politique. Les indigènes, toujours portés à croire que notre occupation n'est que temporaire, ne la regardent comme définitive que lorsqu'ils nous voient bien installés, dans des conditions en rapport avec la supériorité qu'ils nous reconnaissent. Au Tonkin, les vastes et confortables bâtiments construits par
le colonel Galliéni pour le logement de nos troupes sur la frontière du 2" territoire ont contribué peut-être tout autant que nos opérations de guerre et notre diplomatie à persuader aux Chinois du Quang-Si que nous étions résolus à ne plus abandonner la partie. A Madagascar, le bruit de notre évacuation prochaine circule encore périodiquement parmi les indigènes. Il n'y a pas, pour le dissiper, d'argument plus convaincant que de solides installations.
L'intérêt du bien-être moral et matériel des soldats européens, le souci de leur hygiène, concordent donc ici avec l'intérêt politique. Seulement il est essentiel d'avoir à l'avance un plan d'ensemble et une conception générale de notre occupation définitive, afin de ne pas disperser inutilement les crédits et de ne pas s'exposer à construire à grands frais des bâtiments qui risquent de ne pas être toujours utilisés; mais, cette réserve essentielle étant faite, il importe de ne rien négUger pour donner à nos troupes tout le confort possible sur les points où des garnisons doivent être maintenues.
A cet égard, grâce aux crédits accordés par le Gouverneur général et à l'initiative des commandants de cercles et des commandants d'unités, on est déjà largement entré dans cette voie dans les trois places principales du Sud : Tuléar, Fort-Dauphin, Fianarantsoa.
L'essentiel, en ce qui concerne ces constructions, est de tenir compte du principe qui revient toujours sous la plume dès qu'il s'agit de caractériser les choses coloniales : la variabilité. Rien n'est à éviter ici avec plus de soin que le modèletype: il est d'autant plus essentiel de le rappeler, que ce modèle-type tient plus de place dans la préparation technique de nos corps constructeurs. Ici tout impose la variété : l'extrême différence des climats (à Fianarantsoa il gèle, tandis que Tuléar a la température tropicale), la diversité des matériaux et l'impossibilité, faute de moyens de transport, de se procurer ceux qui manquent, l'obligation, par conséquent, de tirer parti seulement des ressources du pays, ici la brique, ailleurs la pierre, là le bois; le béton, le fer et la tôle n'étant généralement utilisables que sur les côtes en relations maritimes avec l'Europe ou sur les points oii des voies de communication achevées permettent de les amener.
Le mode de construction, la disposition des locaux, leur orientation diffèrent donc d'après ces divers facteurs.
Dans tous les cas, ce qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que ces installations ont toujours un caractère de sanatorium, on peut même dire de sanatorium moral autant que matériel. Les soldats les plus solides sont généralement détachés dans la brousse et ce sont de préférence ceux qui ont à s'acclimater ou à se refaire physiquement et moralemer>t qui sont dans les places de garnison. Rien ne doit être négligé pour leur bien-être et si c'est là une voie dans laquelle on entre aujourd'hui si largement en France, à plus forte raison doit-on le faire aux colonies, oiî l'homme, éloigné des siens, éprouvé par le climat, n'ayant pas le stimulant de l'instruction intensive, a tant de motifs de dépression.
Qu'on m'excuse d'entrer à cet égard dans quelques détails. J'estime que sur ce point il ne suffit pas d'assurer, comme on le fait le plus souvent^ le bon logement des hommes, mais qu'une installation coloniale devrait toujours comporter trois éléments constitutifs d'importance à peu près égale dans des locaux contigus : le logement, la distraction, V ablution.
A cet égard, ayant eu l'occasion de visiter à peu près toutes les casernes anglaises des escales d'Extrême-Orient et à mon dernier voyage celles d'Aden, j'ai pu y constater à quel point ces conditions y étaient toujours réalisées.
Le logement doit comporter, avant tout, de l'espace, hauteur et surface : il ne s'agit plus de mesurer à chaque homme l'intervalle réglementaire des lits tel qu'il est compté en France, mais de lui donner assez de place pour avoir un coin à lui où il se détende sans heurter le voisin.
L'ablution, dans des pays où elle est une nécessité de chaque instant, comporte un local contigu aux chambres, librement ouvert, sans prescriptions d'heures ni limite de temps, où chacun puisse aller barboter à son moment et à son aise. Il en est ainsi dans toutes les casernes des Anglais, et c'est certainement pour leurs troupes un facteur prépondérant de propreté et de santé.
La distraction comporte la salle de réunion, où sont les livres et les jeux, ainsi que les jardins si faciles à établir dans la plupart des pays coloniaux et qui, entourant les maisons, leur
ôtent l'aspect désolé de nos casernes. A Singapore, à Aden, chaque compagnie a sa bibliothèque ouverte à toute heure avec ses sièges de repos, ses gravures aux murs: je ne parle pas des jeux extérieurs, si favorables à l'hygiène qu'ils soient, parce qu'il y a là une question d'éducation nationale sur laquelle il faut reconnaître qu'il est bien diflTicile d'influer.
Si l'on objecte la dépense résultant de tels aménagements, on peut répondre d'abord qu'on en fait bien d'autres, plus discutables, mais surtout que l'essentiel est d'imposer le principe d'une manière impérative — les combinaisons se trouveront plus économiques qu'on ne pense. — Si déjà l'on cessait de s'obstiner à regarder les vérandahs qui entourent presque tous nos bâtiments coloniaux comme de simples corridors, et si on leur donnait la largeur des vérandahs anglaises, on en ferait des locaux d'agrément utilisables comme réfectoires, comme salles de jeux — et ce serait déjà une des meilleures combinaisons.
Le principe admis une fois pour toutes, dans le moindre poste provisoire il ne serait ni très difficile, ni beaucoup plus cher de construire trois paillotes contiguës au lieu d'une, l'une pour le dortoir, l'autre pour la réunion et la troisième, où pourrait être souvent amenée l'eau de la source voisine et être pratiqué un réservoir, pour l'ablution.
Quant à la distraction, il suffirait, j'en ai eu la preuve, d'assurer l'installation et de s'adresser en France à l'initiative privée, si généreuse à cet égard, pour avoir des livres et surtout des abonnements (1).
Service sanilaire.
Bien que nulle part plus qu'à Madagascar l'autorité n'ait le souci de ce service, il y est encore assuré au point de vue des troupes d'une manière insuffisante et défectueuse pour un
(1) Qu'il me soit permis ici d'exprimer la gratitude de nos soldats à l'Union des Femmes de France, à la Société de secours aux blessés, à madame Taine, qui ont déjà si généreusement doté les places et les ambulances du Sud, et à la librairie Armand Colin, qui a bien voulu servir des abonnements de choix et donner les premiers éléments d'une bibliothèque à la garnison de Fianarantsoa.
motif qui ne dépend pas de l'autorité locale, l'insuffisance numérique des médecins. Il arrive constamment qu'une troupe en opération marche sans médecin — il est superflu de développer la gravité de cette situation; — les postes ne peuvent être visités qu'à de très rares intervalles. — Il n'y a pas de question plus sérieuse, on y revient plus loin dans un article spécial (l).
Conclusions.
On ne saurait pratiquer la vie militaire coloniale sans être frappé des différences profondes qui la distinguent de la vie militaire métropolitaine.
Certes, les principes fondamentaux restent les mêmes : unité de direction, subordination des moyens au but, ainsi que les qualités essentielles du chef : la décision, la volonté, le goût des responsabilités, mais presque toujours les procédés diffèrent du tout au tout et, pour un officier qui passe d'une carrière à l'autre, c'est toute une éducation à refaire.
Au point de vue tactique, combien peu de rapports entre nos guerres d'Europe et ces opérations qui ne comportent presque jamais que la marche un par un en file indienne de colonnes entières, où les facteurs avant-garde, flanquement, disparaissent presque entièrement, oiî la portée des armes n'a que rarement lieu de produire ses effets, en raison de la limitation des champs de tir, oii les obstacles à vaincre sont beaucoup moins la résistance de l'adversaire que le climat, la difficulté du pays, l'épuisement de la troupe.
Au point de vue de la (onnation de Vofficier subalterne, combien peu de rapports entre celle de l'officier d'Europe d'une part, toujours encadré, commandé, si limité dans une tâche restreinte et nettement définie et, d'autre part, l'initiative, la responsabilité, la variété des connaissances nécessaires à l'officier colonial qui doit être simultanément chef de guerre, constructeur, topographe, médecin, chef politique et administratif, assurer lui-même la subsistance de ses troupes et parfois de ses populations.
(1) Page 352.
Au point de vue des services constructeurs, artillerie ou génie, combien peu de rapports entre la technique métropolitaine et la technique coloniale dans laquelle intervient l'extrême diversité des climats et des besoins qu'ils impliquent, non seulement d'une colonie à l'autre, mais encore dans la même colonie, et 011 il faut tenir compte de la violence des éléments, de la diversité des matériaux, de la pénurie des ressources, de l'incertitude de la main-d'œuvre, de l'insuffisance d'ouvriers professionnels, de la modicité habituelle des crédits, de l'impossibilité de spécialiser les services auxquels incombent tant de travaux qui ne sont pas en France de leur ressort, de l'obligation de faire constamment face à l'imprévu et de s'ingénier journellemenit à la recherche de combinaisons nouvelles.
Au point de vue état-major, combien peu de rapports entre un service qui, d'une part, a comme facteurs les chemins de fer, le télégraphe, les moyens d'action les plus modernes, la connaissance approfondie et minutieusement étudiée de théâtres d'opération dont la topographie est complète et certaine, les magasins d'approvisionnements constitués à l'avance, le plus souvent les ressources du pays et, d'autre part, un service auquel manquent tous ces éléments, qui ne peut, faute de moyens de communication rapides, assurer la combinaison des mouvements qu'au moyen d'ordres donnés longtemps à l'avance, dont les éléments d'action sont des colonnes d'effectif infiniment moindres, il est vrai, qu'en Europe, mais alourdies par d'énormes convois et aussi par le mode de marche qui leur est imposé, pour qui la question de ravitaillement est la préoccupation la plus lourde et la plus constante, à qui manquent généralement les cartes et les renseignements.
Tous ceux qui ont commandé des opérations coloniales seront d'accord pour reconnaître qu'un officier de troupe venant directement de l'armée métropolitaine par permutation, un officier d'état-major débutant aux colonies, ont toujours besoin d'une préparation, plus ou moins longue selon les tempéraments, avant de se dégager des habitudes de la métropole, de la rigidité de son service, de la précision de ses formules et pour s'adapter à la souplesse, à la variabilité, à l'imprévu, à la contingence des nécessités coloniales.
Dans ces conditions, aujourd'hui que l'armée coloniale a pris
une si grande extension, et que la politique générale du monde laisse envisager les expéditions coloniales comme une des éventualités de l'avenir, peut-on se demander s'il ne serait pas opportun de faire à ces questions une place plus large dans l'enseignement militaire.
Ne pourrait-on concevoir à Saint-Cyr, du moins pendant les six derniers mois, une section coloniale analogue à la section dp cavalerie, oii les officiers destinés à débuter aux colonies recevraient les connaissances indispensables en ce qui concerne les constructions, l'établissement des routes, le service de sécurité en marche et en station, l'alimentation, etc.; un cours de constructions coloniales à Fontainebleau, plus important que les deux leçons qui, si je ne me trompe, y sont faites actuellement, et même — pourquoi pas ? — une place à l'Ecole de guerre (1) pour les expéditions coloniales, pourvu toutefois qu'un tel enseignement soit donné par des hommes qui soient maîtres de leur sujet pour l'avoir pratiqué ?
(1) Cet enseignement y est aujourd'hui en voie de création.