LA LUNE
La lune a de lointains regards Pour les maisons et les hangars Qui tordent sous les vents hagards
Leurs girouettes ; Mais sa lueur fait des plongeons Dans les marais peuplés d'ajoncs Et flotte sur les vieux donjons
Pleins de chouettes !
Elle fait miroiter les socs
Dans les champs, et nacre les rocs
Qui hérissent les monts, par blocs
Infranchissables ; Et ses chatoiements délicats Près des gaves aux sourds fracas Font luire de petits micas
Parmi les sables !
Avec ses lumineux frissons Elle a de si douces façons De se pencher sur les buissons
Et les clairières !
Son rayon blême et vaporeux Tremblote au fond des chemins creux Et rôde sur les flancs ocreux
Des fondrières.
Elle promène son falot Sur la forêt et sur le flot Que pétrit parfois le galop
Des vents funèbres; Elle éclaire aussi les taillis Où, cachés sous les verts fouillis, Les ruisseaux font des gazouillis
Dans les ténèbres.
Elle argenté sur les talus
Les vieux troncs d'arbres veimoulus
Et rend les saules chevelus
Si fantastiques, Qu'à ses rayons ensorceleurs, Ils ont l'air de femmes en pleurs Qui penchent au vent des douleurs
Leurs fronts mystiques.
50 DANS LES BRAN DE s.
En doux reflets elle se fond Parmi les nénuphars qui font Sur l'étang sinistre et profond
De vertes plaques ; Sur la côte elle donne aux buis Des baisers d'émeraude, et puis Elle se mire dans les puits
Et dans les flaques !
Et, comme sur les \ieux manoirs, Les ravins et les entonnoirs, Comme sur les champs de blés noirs
Où dort la caille, Elle s'éparpille ou s'épand, Onduleuse comme un serpent, Sur le sentier qui va grimpant
Dans la rocaille !
Oh ! quand, tout baigné de sueur, Je fuis le cauchemar tueur, Tu blanchis avec ta lueur
Mon âme brune ; Si donc, la nuit, comme un hibou, Je vais rôdant je ne sais où.
C'est que je t'aime comme un fou,
0 bonne Lune !
Car, l'étéV sur l'herbe, tu rends Les amoureux plus soupirants, Et tu guides les pas errants
Des vieux bohèmes ; Et c'est encore ta clarté, 0 reine de l'obscurité, Qui fait fleurir l'étrangeté
Dans mes poèmes !