‹ Dans les mers du SudChapitre 30 sur 68 · Mollusque · texte numérisé non relu

Mollusque

combinaisons multiples la livrée du récif inerte, — si vraiment il est inerte, — en sorte que le regard est continuellement confondu et le collectionneur continuellement déçu. Il m'est arrivé aussi souvent de prendre des coquillages pour des pierres que des pierres pour des coquillages. Un des principaux caractères du corail est d’être tacheté de petits points rouges et il est extraordinaire de voir combien de variétés de coquillages ont adopté cette mode et revêtu le déguisement de ces petits pois cramoisis. J'ai retrouvé là un coquillage qui abondait dans les Marquises; il était tout pareil, mais avec les pois rouges en plus. Un joyeux petit crabe portait les mêmes marques. L'’habitation du crabe-ermite ou crabe-soldat était plus concluante, étant le résultat d'un choix conscient. Ce méchant petit naufragé, boueur, colon, a appris la valeur d'une maison tachetée ; aussi, fût-ce un tesson de bouteille, il le choisira de la couleur voulue, se recroqueville dans n'importe quel coin de débris et se promène de par le monde à moitié nu; mais je ne l'ai jamais rencontré dans cette imparfaite armure qu'elle ne fût tachetée de rouge.

La plage du lagon se trouve à quelques deux cents mètres de là. Collectionnez les coquillages de chacune d'elles, mettez-les à côté les uns des autres; ils semblent provenir de deux hémisphères différents : les uns si brillants, les autres si pâles, les uns d’un blanc absolu, les autres nuancés à l'infini, et envahis comme d'une maladie par les petits points d’écarlate. Ceci est d'autant plus étrange que le crabe-ermite arpente l'île de part en part, et j'en ai rencontré autour de la source de la Résidence, qui est un point assez central, faisant le voyage dans les deux sens. Sans doute beaucoup de coquillages du lagon sont morts. Mais pourquoi sontils morts ? Peut-être les coquillages vivants ont-ils un lieu d'existence situé à une autre profondeur. Mais

pourquoi ceux-ci sont-ils si différents ? Nous ne sommes que sur le seuil des mystères.

Chaque rive, je l’ai dit, fourmille de vie. Du côté de la mer et de certains atolls, cette surabondance de vitalité est même offensante ; le sol sous les pieds est miné ‘par elle. J'ai brisé un morceau — principalement à Funafuti et à Arorail — d'énormes fragments de rochers, battus par les vents, qui résonnaient sous mes coups comme du fer, et l'entaille était remplie de vers longs comme une main, gros comme un doigt d'enfant, d'un blanc à peine rosé et serrés les uns contre les autres à raison de trois où quatre par centimètre carré. Même dans le lagon, où certains crustacés semblent dépérir, d’autres prospèrent à l'excès et font la richesse de ces îles. Le poisson abonde également ; le lagon est un vivier à poisson parfaitement clos, propre à réjouir l'imagination d'un abbé; des requins y essaiment, principalement autour des passes, où ils trouvent à festoyer et l’homme, pourriez-vous croire, n’a qu'à préparer sa ligne. Hélas! il n'en est rien. De tous ces poissons multicolores dont les hordes entouraient le Casco à son arrivée, les uns ont des arêtes empoisonnées, les autres sont entièrement vénéneux. L'étranger doit s'abstenir, ou bien courir le chance d'une grave et douloureuse maladie. Le naturel est un bon guide, à ce sujet, dans son île; transplantez-le dans l'ile voisine, et il n’en sait pas plus long que vous-même. Car c'est : également une question de temps et d'emplacement. Un poisson pris dans un lagon peut être mortel; le même poisson pris le même jour en mer, et seulement à quelques centaines de mètres de la passe, sera parfaitement comestible. Dans une île voisine, le cas sera peut-être inverse; et, peut-être quarante-huit heures après, pourrez-vous les manger indifféremment dans un endroit et dans l’autre. À en croire les

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