Gin et brandy
Voici le fait. Une fête avait été donnée le 14 juillet et, sur le conseil des blancs, le Roi avait levé le tabou qui pesait sur les liqueurs. Il y a un proverbe à propos des chevaux ; il s'applique mal à cet animal supérieur ; il serait plus juste de dire que n'importe qui peut l’amener à boire, mais qu’on n’en trouverait pas vingt ensuite pour l'arrêter. Le tabou, levé depuis dix jours, n'avait pas encore été réimposé; depuis dix jours la population avait fait circuler les bouteilles (comme nous l’avions vu faire cet après-midi) ou dormi d'un sommeil bestial. Et le Roi, poussé par les « Vieux- Hommes », et par ses propres appétits, continuait d'encourager la licence, de dissiper ses réserves de iqueur et de participer à la débauche. Les blancs taient les auteurs de cette crise ; c'est sur leur proposiion que cette liberté avait été donnée au début ; pour “instant, dans l'intérêt du commerce, ils étaient ravis que cela continuât. Le plaisir commençait à diminuer ; es limites (on en convenait) avaient été indüment Jrolongées, et la question se posait de savoir comment mm mettrait fin à la chose. De là le refus de Tom. Il est rai que ce refus était momentané; les fourrageurs oyaux, renvoyés par Tom de Sans-Souci, seraient Jourvus au Land we live in par le crédule M. Williams. - Il était malaisé d'évaluer sur le moment le degré du éril, et maintenant, j'incline à croire qu'il était facile exagérer. Cependant, c'est toujours, même chez nous, in sujet d’anxiété d’avoir à mener des ivrognes; et hez nous, la population n'est pas armée du premier au lernier de revolvers et de fusils à répétition, de même jue nous ne nous grisons pas tous à la fois — ni urtout, tout le pays ensemble, le Roi, les magistrats, la olice et l’armée réunis dans une partie commune de lébauche. Il faut se rappeler d’ailleurs que nous étions à dans des îles barbares, rarement visitées, tardivenent et partiellement civilisées. Tout compte fait, un ombre considérable de blancs ont péri aux Gilbert,
mais surtout par leur propre faute ; et les naturels ont déployé, tout au moins dans cette occasion, leur disposition à dissimuler un accident sous un massacre, et n'ont rien laissé que des ossements muets. C'était là la considération qui s’opposait à une fermeture soudaine des bars; les cabaretiers étaient à la portée immédiate de fous et traitaient directement avec eux; il était trop certain qu'un refus pouvait à tout moment provoquer un coup, et ce seul coup donner le signal d’un massacre.
Lundi 15. — A la même heure nous retournâmes au même mania'p. Du käüimmel était versé dans des timbales ; au milieu se tenait le prince héritier, gros garçon entouré de bouteilles pleines et très occupé à les déboucher ; et le Roi, les chefs et les sujets avaient la lèvre pendante, les gestes incertains et les yeux ternes des buveurs précoces. Il était clair qu'on nous attendait avec impatience; le Roi se retira précipitamment pour s'habiller ; les gardes furent envoyés à la recherche de leurs uniformes; et nous restâmes seuls avec une poignée de naturels ivres, attendant l'issue de ces préparatifs. L'orgie avait été plus loin que dimanche; la journée s’annonçait très chaude; déjà on étouffait ; déjà tous les courtisans étaient gris; et toujours le kümmel continuait à circuler, et le prince héritier à jouer au sommelier. Une liberté flamande succédait à des excès flamands; et un gaillard facétieux, beau garçon, habillé de couleurs voyantes, surmonté d'un vrai turban de cheveux crépus, fit les délices de la compagnie en faisant la cour à une dame imaginaire d'une façon qui défie toute description. Nous nous amusâmes, pendant cette attente, à observer le groupe des gardes. Ils ont des armes européennes, des uniformes européens et (à leur chagrin) des chaussures européennes. Nous vimes un de ces guerriers (tel que Mars), en train de revêtir ses armes; deux hommes et une femme vigoureuse avaient à peine la force de le
chausser ; et à la suite d’une seule parade, l’ armée était estropiée pour huit jours.
Finalement, les grilles de la demeure royale s’ouvrirent ; l’armée s’avança en rang, avec des fusils et des épaulettes; le drapeau s'’inclina au passage; Sa Majesté suivait dans son uniforme chamarré d'or: Sa Majesté son épouse venait après, en chapeau à plumes, avec une ample robe de soie à longue traîne; puis venaient les bouffons du Roi; toute la pompe de Makin se déployait sur ce théâtre choisi. Dickens seul eut pu nous décrire combien ils étaient graves et combien gris; et combien le Roi fondait et ruisselait sous son bicorne ; comment il prit position auprès du plus gros de ses deux canons — position austère, majestueuse, mais peu verticale ; comment la confusion se mit dans les troupes et comment elles furent rassemblées et remises en ordre; comment leurs arquebuses et euxmêmes s'inclinaient de côté et d'autre, pareils aux mâts des navires; et comment un photographe amateur les passait en revue, les arrangeait, les alignait, et, le temps de regagner son appareil, voyait tous ses arrangements bouleversés.
La chose était plaisante à voir ; j'ai mauvaise grâce à m'en moquer ; et le récit que nous en fimes au retour fut écouté avec de graves hochements de tête.
La journée avait mal commencé; onze heures nous séparaient du coucher du soleil; et, d’un moment à l'autre, pour le plus futile prétexte, tout pouvait mal tourner. L'établissement Wightman était intenable au point de vue militaire, commandé de trois côtés par des maisons et d’épais massifs. On savait que la ville contenait une provision de plus de mille armes nouveles et excellentes; quant à battre en retraite vers les navires en cas d'alerte, il n’y fallait point songer. Notre -onversation, ce matin-là, devait reproduire assez >xactement les conversations qui se tenaient dans les zarnisons anglaises avant la mutination de Sepoy : le
pressentiment impérieux que quelque chose de fâcheux se préparait; la certitude que, (si cela arrivait), il n'y aurait rien à faire qu'à se battre; l’état d'esprit, moitié amusé, moitié anxieux dans lequel nous attendions la suite des événements.
Le kümmel fut bientôt épuisé; nous étions à peine revenus que le Roi arrivait pour en avoir d'autre. Mr. Corpse s'était dépouillé de son horrible accoutrement, et sa débordante obésité était de nouveau revétue d’un pyjama rayé ; un des gardes fermait la marche avec son fusil, et Sa Majesté était en outre accompagnée par un baleinier de Barotongan et le joyeux courtisan au turban de cheveux crépus. Jamais députation ne fut plus gaie ; le baleinier était gris à pleurer ; le courtisan avait l’air de marcher sur les airs; le Roi luimême était folâtre. Assis sur une chaise dans le salon des Rick il essuya sans broncher le choc de nos prières et de nos menaces. Les réprimandes, les exemples historiques, la menace des vaisseaux de guerre, l’ordre de restaurer le tabou sur-le-champ, rien n'y fit. Il le ferait demain, disait-il ; aujourd'hui, c'était au-delà de ses forces ; aujourd’hui, il n'osait pas. « Est-ce là une attitude royale? » criait Mr. Rick indigné. Et cela n'avait rien de royal en effet ; si le caractère du Roi eut été royal, nous eussions nous-mêmes tenu un autre langage ; royal ou non, il eut le dernier mot de la discussion. Il est vrai que les conditions étaient inégales ; car le Roi seul pouvait restaurer le tabou ; mais les Rick n'étaient pas les seuls à débiter de la boisson. Il n'avait qu'à tenir bon sur la première question, ils finiraient sûrement par faiblir sur la seconde. Ils firent encore quelques objections pour la forme; et puis la députation, ivre à l'excès, se retira, emportant une caisse de brandy dans une brouette. Le Barotongan (que je n'avais jamais vu auparavant), me serra la main comme un homme qui part pour un long voyage. « Mon cher ami! — disait-il en pleurant, — adieu mon
cher ami! » des larmes de kümmel dans les yeux. Le Roi faisait des embardées ; le courtisan allait à l’amble ; — étrange cortège d'enfants enivrés à qui confier cette brouette chargée de folie!
La ville n'avait pas été tranquille un instant : toute la matinée, l'air avait été agité d’un ferment, et les rues encombrées par un mouvement sans but et des rassemblements de naturels. Mais ce n’est qu’à une heure et demie qu'un soudain tumulte de voix nous appela hors de la maison, et nous trouvâmes toute la colonie blanche déjà réunie sur les lieux, comme par un signal convenu. Le Sans-Souci était envahi par la populace ; elle remplissait l'escalier et la véranda. De toutes ces gorges, un murmure inarticulé s'élevait sans interruption; on eût dit des bêlements d’agneaux, mais plus irrités. À mi-chemin, Son Altesse Royale (que j'avais vue dernièrement dans le rôle de sommelier), injuriait Tom; sur la marche supérieure, ballotté par le tohubohu, Tom lui répondait par des hurlements. Entre
temps, la meute parcourait le bar en vociférant. Puis il
y eut une impulsion brutale ; la cohue tourna sur ellemême, revint, fut repoussée ; un flot de têtes remplissait l'escalier; puis trois hommes apparurent qui en traînaient violemment un quatrième entre eux. Par ses cheveux et ses mains, par sa tête courbée au niveau de ses genoux, par sa figure dissimulée, il fut arraché de sous la véranda et chassé à coups de fouets le long de la route où il disparut en hurlant. Eût-il tourné vers nous son visage, nous l’eussions vu, ensanglanté, et ce sang n'était pas le sien. Le courtisan au turban de cheveux crépus avait payé du bout d’une oreille le prix du désordre.
Ainsi la querelle se vida sans autre perte que celle-ci “qui, à des yeux inhumains, pourra sembler comique. Pourtant nous avions devant nous des visages pleins de gravité et, — détail qui vaut des volumes, — Tom remettait les volets du bar. La clientèle pouvait deve-
nir ce que bon lui semblait, M. Williams gagner ce qu'il voulait, mais Tom en avait assez de tenir son comptoir pour aujourd’hui. En réalité, tout avait tenu à un cheveu. Un homme avait cherché à tirer un coup de revolver — à quel propos, je n'ai jamais pu le savoir, et peut-être n’aurait-il pu le dire lui-même; dans une salle bondée de la sorte, un seul coup n’eût pas manqué de produire son effet; là où beaucoup d'hommes étaient armés et tous gris, il en aurait sûrement provoqué d’autres; et il se peut que la femme qui guetta l'arme, et l’homme qui la subtilisa aient sauvé la communauté des blancs. :
La canaille, insensiblement, disparut de la scène ; et pour le reste du jour, notre voisinage demeura paisible et solitaire. Mais cette tranquillité était toute locale ; le din et le perandi continuaient de couler en d’autres quartiers, et nous eûmes encore plus d’un aperçu des violences des îles Gilbert. Nous errions dans l’église, où nous avions été faire des photographies, lorsqu'un cri perçant, venu du dehors, nous fit sursauter. La scène, contemplée du seuil de cette grande halle d'ombre, était inoubliable. Les palmiers, les maisons basses et bizarres, le drapeau de l’île, pendant du haut de sa hampe, brillaient sous un soleil intolérable. Au milieu, deux femmes se disputaient en se roulant sur l’herbe. Les combattantes étaient d'autant plus faciles à distinguer que l’une n'avait qu'un ridi, l’autre un holoku (sarreau) de couleur vive. La première avait le dessus, les dents plantées dans le visage de son adversaire, la secouant comme un chien; l’autre, battue et écorchée, sans défense. Telles, pendant un instant, nous les vimes se battre et se rouler comme de la vermine; puis la foule arriva et se referma sur elles.
La question se posa sérieusement cette nuit-là de savoir si nous dormirions à terre. Mais nous étions des voyageurs, des gens partis au loin en quête d’aventures ; c'eut été une contradiction singulière de reculer à
la première alerte ; et au lieu de cela, nous envoyâmes chercher nos revolvers à bord. Se souvenant de Taahauku, Mr. Rick, Mr. Osbourne et Mrs. Stevenson se livrèrent à un assaut d'armes sur la grande route, et tirèrent sur des bouteilles à la plus grande admiration des naturels. Le capitaine Reid, de l’Equateur, resta à terre avec nous pour être là en cas de trouble, et nous nous couchâmes à l'heure accoutumée, agréablement excités par les événements de la journée. La nuit était exquise ; le silence enchanteur ; pourtant, tandis que je reposai dans mon hamac, regardant le puissant clair de lune et les quiescentes palmes, une image répugnante me hantait : celle des deux femmes, l’une dévêtue, l'autre habillée, roulées dans cette étreinte hostile. Elles s'étaient probablement fait peu de mal; cependant, j'aurais considéré avec moins de répulsion un spectacle de massacre ou de mort. Le retour à ces armes primitives, la vision de la bestialité humaine, de sa férocité, remuait en moi une fibre plus profonde que celle avec laquelle nous évaluons le prix d’un combat. Il y a des éléments de notre condition et de notre histoire qu'il est bon d'oublier, et peut-être la vraie sagesse est-elle de n'y point insister. Le crime, la peste, la mort, remplissent le cours de nos jours; notre esprit est prêt à les accepter. Au contraire, il rejette d’instinct tout ce qui évoque l'image de notre race dans sa plus basse condition, compagne des bêtes, bestiale eliemême, terrée pêle-mêle, hommes et femmes velus, dans les cavernes des anciens âges. Et cependant, pour être juste envers les barbares insulaires, nous ne devons pas oublier les faubourgs et les bouges de nos cités; je ne puis oublier que j'ai traversé Soho avant d'aller diner et que ce que j'y ai vu m'a empêché de manger.