‹ Dans les mers du SudChapitre 59 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Roi et le peuple

. Nous vimes peu les gens de l’île. Au début, nous les rencontrions à la fontaine où ils lavaient leur linge et où nous puisions notre eau de table. La combinaison était détestable et, ayant un tyran à nos ordres, nous nous adressâmes au Roi et obtinmes de lui la permission d’enclore l'endroit dans notre tabou. C’est une des rares faveurs que Tembinok’ hésita à nous accorder, et on conçoit combien elle contribua à rendre les étrangers impopulaires. Beaucoup d'habitants du village passaient chaque jour devant nous en se rendant aux champs; mais ils faisaient un grand détour autour de notre tabou et affectaient de détourner les yeux. De temps en temps, nous allions nous-mêmes au village, — étrange endroit. Hollandais par ses canaux, oriental par la hauteur et la pente abrupte de ses toits qui, au crépuscule, ressemblaient à des temples ; mais on nous invitait rarement à entrer dans une maison; nous ne rencontrions ni bienvenue ni amitié; et, de leur vie d'intérieur, nous n'eûmes que cette seule vision : la veillée d'un mort, triste et lugubre tableau : la veuve tenant sur ses genoux le corps glacé et bleuissant de son époux et, tantôt prenant sa part des rafraichissements qui faisaient le tour de la compagnie, tantôt pleurant et baisant la bouche décolorée. (« Je crains que vous ne soyez dans une affliction profonde », disait le ministre écossais. — « Ah! sir, vous dites vrai! »

répliquait la veuve ; « j'ai pleuré toute la nuit ; maintenant je vais à peine manger un tout petit peu de porridge et après, je recommencerai à pleurer. ») J'ai toujours supposé que les insulaires nous évitaient, au cours de nos promenades aux environs, soit par dégoût, soit parce qu'ils en avaient reçu l'ordre; et, quand nous en rencontrions quelques-uns, c'était généralement par surprise. La surface de l’île est couverte d'une végétation variée, composée de bouquets. de palmiers, de fourrés et de vallons romantiques, profonds de quatre pieds, vestiges des anciennes plantations de taro; et l’on peut ainsi tomber à l'improviste sur des gens au repos ou négligeant leur ouvrage. À une portée de fusil environ de notre commune, une mare s'étendait au bout de la jungle; les jeunes filles de l’île venaient s'y baigner et furent plusieurs fois alarmées par notre arrivée. Ce n'est pas pour elles que sont les fraiches et brillantes rivières de Tahiti ou de Upolu, ni les rires et les ébats joyeux, à l'heure du crépuscule, avec tous les gais compagnons du village; il leur faut venir là, à la dérobée et se vautrer et se laver (si cela peut s'appeler se laver), dans une boue tiède, aussi brune que leur peau. D'autres rencontres, mais toujours rares, me reviennent à la mémoire. J'avais été plusieurs fois arrêté par un tendre son de voix, parlant dans le taillis, douces comme des flûtes et avec de suaves intonations. Déjà mon imagination partait... j'écartai les feuilles et, voyez! au lieu des dryades attendues, j'aperçus deux solides vieilles dames, accroupies avec une pipe de terre et revêtues du disgracieux ridi. La beauté de la voix et des yeux était tout ce qui restait à ces vastes dames ; mais celle de la voix était vraiment exquise. Et n'est-ce pas étrange que j'aie entendu le parler de la plus prenante douceur dans ce dialecte qui est remarquable pour ses consonnances rauques, désagréables et grossières ; au point que Tembinok’ lui-même disait que sa langue le

fatiguait et que c'était un repos pour lui de parler anglais.

Quant à la condition de ce peuple, j'en ai vu si peu de chose que je ne puis guère que la deviner. Le Roi luimême explique la situation non sans art. « Non, je ne les paye pas », nous dit-il une fois; « je leur donne du tabac. Ils travaillent pour moi comme des frères. » Ils ont tous les caractères de la servilité — une insouciance d'enfants, une incurable paresse, un placide contentement d'eux-mêmes. L'insolence du cuisinier est un trait qui lui était propre; mais non son insouciance qu'il partageait avec l’innocent oncle Parker. Tous deux, avec la même indifférence, gambadaient à l'ombre de la potence et prenaient avec la mort des libertés qui auraient surpris un psychologue superficiel. J'ai dit de Parker qu'il se conduisait comme un enfant de dix ans : qu'’était-il de plus, étant un esclave ‘de soixante ? Il avait passé toute sa vie à l’école, nourri, habillé, n'ayant qu'à obéir et sans penser à rien; la crainte des punitions lui était familière et il était en coquetterie avec elle. On mène les hommes longtemps par la terreur, mais on ne les mène pas loin. Ici, à Apemama, ils travaillent au péril constant et immédiat de leurs vies et sont plongés dans une sorte de paresse léthargique. On voit couramment l’un ou l'autre s'en aller aux champs dans sa natte raide, sans ceinture, et obligé de marcher les coudes au corps, comme un poulet ficelé ; et quoique sa main droite puisse avoir à faire, l’autre est forcée de s'employer à maintenir son vêtement. On voit fréquemment des hommes se mettre à deux pour porter sur une perche un unique seau d'eau. Que l'on fasse deux parts d'une cerise, passe encore; mais se mettre à deux pour porter la charge d’un soldat, sur une distance d'environ deux cents mètres, dépasse toute mesure. La femme, étant le moins puéril des animaux, est moins avachie par la servilité. Même en l'absence du Roi, même livrées à

elles-mêmes, j'ai vu les femmes d'Apemama travailler consciencieusement. Mais d’un homme, le plus qu'on doive espérer, est qu'il se mette à sa besogne par de courts accès languissants et qu'il se promène entre temps. Ainsi ai-je vu un peintre, fumant sa pipe avec un ami au coin du feu de son atelier. On pourrait croire que la race manque de politesse, voire de vitalité, jusqu’au moment où on les voit danser. Nuit après nuit et parfois jour après jour, ils déroulaient leurs chœurs dans le Grand Parlement, — solennels andantes et adagios, rythmés par le claquement des mains, et clamés avec une énergie qui ébranlait la toiture. La mesure n'était pas extrêmement lente, quoiqu'elle fût lente pour les îles, mais j'ai surtout noté l'effet qu'elle produisait sur l'auditeur. Leur musique avait, entendue de près, un caractère religieux et paraissait, à l'oreille d’un Européen, plus régulière que la musique habituelle des îles. Deux fois, j'ai entendu une dissonnance se résoudre régulièrement. Entendues de plus loin, d'Equateur-Ville, par exemple, les mesures s'élevaient et retombaient et crépitaient comme des abois de chiens dans un chenil éloigné.

Les esclaves ne sont pas surmenés — des enfants de dix ans en font plus sans fatigue, — et les travailleurs d’Apemama ont congé quand les chants doivent commencer de bonne heure dans l'après-midi. Le régime est sévère : le copra et un entremets de pandane pilé sont les seuls mets que j'aie rencontrés en dehors du palais ; mais on ne leur mesure pas la quantité et le Roi partage ses tortues avec eux. Il en arriva trois durant notre séjour, dans un bateau de Kuria ; on en garda une pour le palais; la seconde nous fut envoyée; la troisième offerte au village. Les insulaires ont l'habitude de faire cuire les tortues dans leur carapace ; comme on nous avait promis celles-ci, nous demandâmes un tabou sur cette pratique absurde: La figure de Tembinok” s’assombrit et il ne répondit rien. J'avais compris

sans hésitation dans la question de la fontaine, l’eau étant rare sur une île basse ; mais qu'il refusât d’intervenir dans un détail purement culinaire dépassait ma compréhension; je supposai (à tort ou à raison), qu'il

se faisait scrupule de toucher en quoi que ce soit à la

vie privée et aux habitudes de ses esclaves. Comme

quoi, jusque là-bas, en plein despotisme, l'opinion

publique a du poids; jusque-là, en plein esclavage, la

liberté revendique ses droits.

Régulière, sobre et innocente, la vie s'écoule dans l'île, jour après jour, comme dans une plantation modèle sous un planteur modèle. Les bienfaits de cette règle sévère sont indiscutables. Une politesse curieuse, des manières douces et gracieuses, quelque chose d'efféminé et courtois tout ensemble, distingue les insulaires d'Apemama; tous les négociants le remarquent ; des résidents, même aussi peu aimés que nous l’étions, en avaient conscience jusque chez le cuisinier et même aux heures de la pire insolence de ce gredin. Le Roi, avec sa tenue simple et virile, était seul en vedette ; il semblait le seul insulaire des Gilbert dans Apemama. Les actes de violence, si communs à Butaritari, y semblent inconnus. Tels y sont le vol'et l’ivrognerie. On m'a assuré qu'on avait fait l'expérience de laisser des souverains sur la plage, devant le village : personne n'y toucha. Une seule fois, pendant tout notre séjour dans l'île, on me demanda de quoi boire. Et celui qui me le demanda était un grand et vigoureux garçon, portant des vêtements européens et parlant un anglais excellent ; — Tamaïti était son nom, et plutôt, comme l'ont transformé les blancs, « Tom White » : il était l’un des subrécargues du Roi, à trois pounds par mois, plus le pourcentage; vaguement médecin pardessus le marché et sorcier à ses moments perdus. Il me rencontra un jour sur les confins du village dans un endroit solitaire, chaud et privé, où les sillons de taro sont profonds et les plantes élevées. Il me prit par le

bouton de ma veste et, jetant tout autour de lui des regards de conspirateur, ik me demanda si j'avais du gin ?

Je lui dis que j'en avais. Il observa que le gin était prohibé, loua cette proscription pendant quelque temps, puis commença à m'expliquer qu'il était un docteur, un « dogstar », comme il disait, que le gin lui était nécessaire pour ses infusions médicales, qu'il n'en avait plus du tout et qu’il me serait bien obligé de lui en donner un petit flacon. Je lui dis que j'avais donné ma parole au Roi en venant à terre, de ne jamais en procurer à personne; mais que, devant un cas aussi exceptionnel que le sien, j'allais me rendre de suite au Palais et ne doutais pas que Tembinok’ ne me dégageât de ma promesse. Aussitôt, Tom White fut bouleversé par le trouble et la terreur, me supplia dans les termes les plus pathétiques de ne pas le trahir et s'empressa de fuir mon voisinage. Il était loin d’avoir la bravoure du cuisinier ; des semaines se passèrent sans qu'il osât se montrer à mes yeux ; et il ne le fit plus que par un ordre du Roi ou pour quelque affaire particulière.

Plus je constatais et admirais le triomphe d'une règle sévère, plus j'étais hanté et troublé par un problème, le problème de demain (peut-être) pour nous-mêmes ? Je voyais là un peuple à l’abri de toute sérieuse infortune, débarrassé de toute anxiété grave, et privé de ce que nous appelons notre liberté. En étaient-ils satisfaits ? et quelle sorte de sentiment leur inspirait leur maître ? Il m'était difficile de leur poser la première question, et à eux, peut-être, d'y répondre. La seconde, elle-même, était délicate; à la fin, pourtant, et dans des circonstances aussi charmantes qu'étranges, je trouvai une occasion de la poser et un homme pour y répondre. C'était peu avant la pleine lune et la brise était délicieuse ; l’île était aussi claire qu’en plein jour — dormir eût été sacrilège, et j'errais dans le fourré — jouant de la flûte. Sans doute est-ce le son de ce qu’il

me plaît d'appeler ma musique qui attira dans ma direction un autre promeneur nocturne. C'était un jeune homme vêtu d'une fine natte, les cheveux ornés d'une guirlande, car il venait de danser et de chanter dans la salle publique ; son corps, son visage, ses yeux étaient d'une beauté parfaite. On trouve à chaque instant, dans les Gilbert, des jeunes gens d’une aussi absurde perfection. J'ai vu, un jour, cinq d’entre nous rester une demi-heure en admiration devant un garçon de Mariki ; et déjà, j'avais plusieurs fois remarqué Te- Kop (mon ami à la fine natte et à la guirlande) et l'avais depuis longtemps classé comme un des plus charmants animaux d'Apemama. Le filtre de l'admiration est, sans doute, bien puissant, ou bien ces naturels sont particulièrement sensibles à ses effets, car j'ai rarement admiré un habitant quelconque des îles qu'il n'ait de suite sollicité mon amitié. Ainsi fit Te-Kop. Il me mena au bord de l'océan, et pendant une heure ou deux, nous demeurâmes assis là, devisant et fumant, sur le sable resplendissant et sous l’ineffable éclat de la lune. Mon ami se montrait très sensible à la beauté et à la douceur de l'heure. « Belle nuit! beau vent! » s'écriait-il sans cesse. Il y a bien longtemps, j'avais. inventé des expressions d’enchantement pareillement répétées pour un caractère (celui de Felipe, dans Olalla), que je voulais rendre en partie bestial. Mais il n’y avait rien de bestial en Te-Kop: rien que le plaisir puéril d'un moment. Il se montrait également satisfait de son compagnon et avait la bonté de me le dire ; il me fit, avant de me quitter, la faveur de m'appeler Te- Kop; m'apostropha comme « mon nom » avec une intonation d’une tendresse exquise, posant sa main doucement sur mon genou; et après nous être levés, comme nos sentiers commençaient à se séparer dans le fourré, par deux fois il me cria avec une sorte de gentille extase : « Je vous aime trop! » — Dès le début, il n'avait fait aucun mystère de la terreur que lui

inspirait le Roi; il ne s’assit et ne se risqua à parler, et encore à voix basse, que lorsqu'il eüt mis toute la largeur de l'ile entre lui et son monarque alors endormi et inoffensif; et jusque-là, à une portée de pierre de la grande mer, nos voix couvertes par le bruit des vagues et le tumulte du vent dans les palmiers, il continuait à parler en sourdine, adoucissant sa voix argentée (qui s'élevait assez haut dans les chœurs), et regardait tout autour de lui comme un homme qui se croit espionné. Le plus étrange de la chose est que je ne le revis jamais. Dans n'importe quelle autre ile des mers du Sud, si je m'étais avancé à moitié autant avec un naturel, dès le lendemain matin il eût été à ma porte, m'apportant des présents et espérant en recevoir. Mais Te-Kop disparut dans la brousse pour toujours. On ne pouvait, c'est vrai, approcher de ma maison; mais il savait où me trouver sur la grève de l'océan où j'allais tous les jours. J'étais le kaupoi, l’homme riche ; mon tabac et mes provisions passaient pour être inépuisables : il était sûr d’avoir un cadeau. Je me perds en conjectures sur sa conduite, à moins d'admettre qu'il se souvint avec terreur et regret d’un passage de notre conversation. Voici quel était ce passage :

— « Le Roi, lui brave homme ? » demandai-je.

— « Supposez lui aime vous, lui bon homme, — répliqua Te-Kop ; — pas vous aimer, pas bon. »

C'est une manière de voir, évidemment. Il ne semble pas que Te-Kop lui-même fût un favori, car il ne me parut pas représenter un travailleur modèle ! Et il doit y en avoir beaucoup d’autres que le Roi « n’aime pas » (pour adopter cette formule). Ces malheureux aimentils le Roi ? ou plutôt, la répulsion n'est-elle pas réciproque ? et le consciencieux Tembinok’ de même que le consciencieux Brasfield, avant lui, et bien d’autres juges et législateurs consciencieux avant eux, ne sontils pas entourés d'une masse d’éternels mécontents ?

Prenez par exemple le cuisinier, quand il passa devant nous, bleu de rage et de terreur. Il était très irrité contre moi; je crois, d’après tous les plus vieux” principes qui régissent la nature humaine, qu'il n'était pas très satisfait de son souverain. C'est contre l'homme riche qu'il dressa ses embüûches; je crois qu'il ne s’en était fallu que d’un cheveu qu'il ne les dressât contre le Roi. Et le Roi en donne, ou semble en donner, de nombreuses occasions; jour et nuit, il se promène tout seul, avec ou sans armes, je ne sais ; et les champs de taro, où l’appellent si souvent ses affaires, semblent un lieu d’assassinat tout désigné. Le cas du cook pesait réellement sur ma conscience. Je ne pouvais supporter l’idée de faire tuer mon ennemi par un tiers; mais, avais-je le droit de dissimuler au Roi qui m'avait donné sa confiance, le caractère ignoré et dangereux de son serviteur ? Et supposez que le Roi fût tué, quel serait le sort réservé à ses amis ? Notre opinion avait toujours été que nous payerions cher la clôture de la fontaine et que notre vie était entre les mains du Roi; que si, par hasard, le Roi était, un beau jour, assommé dans un champ de taro, les habitants tant philosophes que musiciens d'Equateur-Ville n'auraient qu’à mettre de côté leurs instruments d'agrément et se nantir de tous les moyens de défense à leur portée, car même alors leurs chances de succès resteraient douteuses. Ces réflexions nous furent suggérées par un incident que je trahis à ma honte. La goélette H.-L.-Haseltine (qui depuis s'est perdue en mer avec onze hommes) aborda à Apemama à un moment très favorable pour nous qui étions presque au bout de nos provisions. Le Roi, fidèle à son habitude, passait toutes ses journées à bord ; le gin se trouvait malheureusement à son goût; il en rapporta une provision à terre; et pour quelque temps, le tyran de l'île se montra à moitié gris. Il n'était pas positivement ivre, — l'homme n'est pas un ivrogne; il a toujours des provisions de liqueur à

portée de la main, dont il use avec modération — mais il était muet, dolent et confus. Il vint un jour déjeuner avec nous et s’endormit sur sa chaise pendant qu'on mettait le couvert. Sa confusion, lorsqu'il se réveilla et se vit découvert, n'eut d’égale que notre embarras. Quand il ne fut plus là, nous restâmes assis, parlant des périls auxquels il s'exposait et qui, en quelque sorte, nous menaçaient aussi; avec quelle facilité il pouvait, dans cet état, être surpris par des « gromble to mans » ; des scènes terribles qui suivraient — le trésor royal et les magasins à la merci de la populace, le palais envahi, la garnison de femmes abandonnée sans ressources. Et voilà que pendant que nous causions, un coup de fusil et un cri brusque et sauvage nous firent sursauter. Je crois que tous nous changeâmes de couleur ; mais ce n'était que le Roi faisant feu sur un chien et un écho des chœurs qui se chantaient dans le Parlement. Un ou deux jours après, j'appris que le Roi était très souffrant; je me rendis auprès de lui et diagnostiquai le cas; j'acquis instantanément à ses yeux les plus hautes capacités médicales en lui administrant du bicarbonate de soude. Sur l'heure Richard redevenait lui-même; je le retrouvai dans la maison inachevée, jouissant du double plaisir de diriger Rubam et de dîner avec un chausson aux noix de coco, et très anxieux d’avoir la formule de cette nouvelle espèce de tueur de peine, — car tueur de peine est, aux îles, le nom générique donné à tous les médicaments. Ainsi se terminèrent la modeste bombance du Roi et notre inquiétude.

D'après toutes les apparences, je dois dire que le loyalisme paraissait inébranlé. Quand la goélette revint enfin, après avoir essuyé de bien mauvais temps, elle nous apporta la nouvelle que Tebureimoa avait déclaré la guerre à Apemama. Tembinok’, subitement, devint un .autre homme; sa figure s’illumina; son attitude, un jour que je le vis présider un concile de

chefs dans un des maniap's du palais, était celle d'un jeune homme, sa voix couvrant toutes les autres, perçante et joyeuse. La guerre était ce qu'il lui fallait ; enfin cette chance s'offrait à lui. Le capitaine anglais, lorsqu'il avait jeté ses armes dans le lagon, lui avait interdit à l'avenir (sauf dans un seul cas), toute aventure militaire : et voici que ce cas se présentait ! Toute la matinée, le concile délibéra. On fit faire l'exercice aux hommes, on acheta des armes; des coups de feu se succédèrent toute l'après-midi; le Roi me communiqua son plan de campagne, élaboré avec une certaine ingéniosité, mais peut-être un peu subtil vu les vicissitudes rudes et hasardeuses de la guerre. Et en tout ceci, le peuple se montra très bien; une animation inaccoutumée éclairait les visages, et l’oncle Parker lui-même brülait d'un feu belliqueux.

. Bien entendu, c'était une fausse alarme. Tabureimoa avait d’autres chats à fouetter. L’ambassadeur qui nous accompagna lors de notre retour à Butaritari le trouva retiré dans une petite île sur le récif, en querelle avec les Vieux-Hommes, en pique avec les négociants et beaucoup plus occupé de la crainte d’une insurrection chez lui que d'entreprendre une guerre lointaine. Le plénipotentiaire avait été mis sous ma protection et nous nous saluâmes solennellement en nous rencontrant. Il se montra un excellent pêcheur et prit du bonito par-dessus le bord du bâtiment. Il ramait bien et se rendit utile pendant toute une fiévreuse aprèsmidi en remorquant l’Equateur hors de Mariki. Il se rendit à son poste et n'y fit aucun bien. Puis il s'en retourna chez lui, n'ayant fait aucun mal. O si sic omnes !

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