‹ Dans les mers du SudChapitre 61 sur 68 · Maison · texte numérisé non relu

Maison

et l’une des boîtes, diaboliques. Une femme — que . nous supposâmes être M" Terutak’ — était assise en avant, tantôt penchée sur la boîte comme une mère sur un berceau, tantôt relevant la tête et lançant son chant vers le ciel. Un « toddy-cutter » qui passait par là dit à ma femme qu'elle priait. Sans doute, elle n'était pas tant occupée à prier qu'à conjurer le sort ; et peut-être même était-ce une cérémonie de désenchantement ? car le sort de la boîte était fixé; elle allait quitter l'ombre de l'arbre à médecine, son enceinte sacrée, ses dévots serviteurs; elle allait être maniée par des profanes ; traverser trois mers; atterrir enveloppée de papier de Saint-Paul; être consacrée à la santé de Lillie Bridge ; être époussetée par une servante anglaise et prendre, peut-être, les bruits de Londres pour la voix de la grande mer le long du récif: Avant la fin de notre diner, Cheuch avait commencé son voyage et l’un des « news papers » avait déjà placé le coffre sur ma table comme un présent de Tembinok’.

Je me rendis de suite au palais et je remerciai le Roi, mais je lui proposai de lui rendre le coffre, préoccupé que des malades pussent manquer de secours par le fait de sa disparition. Je fus stupéfait de sa réponse. Terutak’ avait, paraït-il, en réserve, trois ou quatre autres coffres, en cas d'accident ; et ses hésitations et la frayeur peinte sur tous les visages n'étaient nullement provoquées par la crainte de voir disparaître des médicaments, mais par la divinité immédiate de Cheuch. J'acquis de ce fait un respect singulier pour l'autorité du Roi qui avait acquis, pour rien, et en un instant, la faveur sacrilège que j'avais vainement tenté d'obtenir à coups de millions ! mais, j'avais, à présent, une tâche difficile à accomplir. Il n'entrait pas dans mes desseins que Terutak” fût victime de sa vertu ; et je voulais persuader le Roi de me permettre d'enrichir un de ses sujets et (ce qui était plus délicat), de payer le présent que j'avais reçu. Rien n’éclaire le caractère du

Roi d'une lumière plus favorable que le fait de ma réussite. Il commença par hésiter ; puis, à l'énoncé de: la somme, il s’exclama : « Beaucoup d'argent », s'écria-t-il avec un déplaisir marqué. Mais sa résistance n'était pas sérieuse, et quand il eut exhalé toute sa mauvaise humeur : « À’ right », dit-il; « donnezlui; c'est mieux. »

Fort de cette autorisation, je m'en fus droit à l'infirmerie. La nuit était venue, fraîche, sombre, étincelante d'étoiles. Sur une natte, tout près d'un feu clair de bois et d'écales de noix de coco, Terutak’ était étendu auprès de sa femme. Tous deux souriaient ; la récente agonie était oubliée ; l'ordre du Roi avait, je le suppose, apaisé les scrupules qui les agitaient ; ils me prièrent de m'asseoir auprès d'eux et de partager leur pipe. J'étais un peu ému lorsque je mis cinq souverains d’or dans la main du sorcier; mais Terutak’ ne manifesta aucune émotion en les retournant, désigna du doigt le palais et nomma Tembinok’. Les rôles étaient renversés quand j'arrivai à m'expliquer. Terutak’, vieux pêcheur silencieux qu'il était, exprima sa satisfaction avec réserve ; mais la femme rayonnait ; et il y avait là un vieillard, — son père, je crois, — qui semblait transporté. Les yeux lui sortaient de la tête : « Kaupoi, Kaupoi — riche, riche! » ces mots passaient et repassaient comme un refrain sur ses lèvres ; et il ne pouvait rencontrer mon regard sans être secoué de fou rire.

Et maintenant, je pouvais rentrer chez moi et méditer sur les événements étranges de ma journée, laissant cette réunion de famille, surexcitée, couver des yeux ses nouveaux millions. J'avais éprouvé et récompensé la vertu de Terutak’. J'avais joué au millionnaire; je m'étais conduit d’une façon abominable, puis, j'avais, tant bien que mal, réparé mon étourderie. Mais enfin j'avais ma boîte et je pouvais l'ouvrir et en inspecter le contenu. Elle contenait une natte à dormir en miniature et un coquillage blanc. Tamaiïti, que j'interrogeai

le lendemain au sujet du coquillage, m'expliqua qu'il ne représentait pas exactement Cheuch, mais une cellule, un corps qu'il habiterait un jour ou l'autre. Puis, comme je demandais des explications au sujet de la natte, il répondit avec indignation : « Pourquoi avez-vous des nattes ? » O sceptique Tamaïti! mais le scepticisme des îles n'est jamais que sur le bord des kvres.

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