‹ Dans les mers du SudChapitre 63 sur 68 · Mon père · texte numérisé non relu

Mon père

lui partir : tous partir. Vous pas encore avoir vu Roi pleurer ; Roi, homme tout de même : sentir mal, lui pleurer. Moi très triste. »

Le lendemain matin, il n'était question dans le village que de cet événement : le Roi avait pleuré. Il me dit: « Hier soir, moi pas pouvoir parler : trop lourd là » — montrant sa poitrine ; — « maintenant, vous partir tout pareils ma pamille. Mes frères, mon oncle partir. Tous pareils. » Ceci fut dit avec une consternation passionnée. Et c'était la première fois que je l'entendais nommer son oncle et même employer ce mot. Ce même jour, il m'envoya en présent deux corselets, faits à la mode des îles, en fibres tressées, lourds et solides. L'un avait été porté par Tenkoruti, l'autre par Tembaitake; et le cadeau ayant été reçu avec reconnaissance, au retour des messagers, il m'en renvoya un troisième, — celui de Tembinatake. Ma curiosité était piquée ; je demandai des détails sur les trois propriétaires, et le Roi se répandit avec transports dans les explications déjà relatées. N'était-ce pas étrange qu'il eût tant parlé de sa famille sans avoir jamais mentionné le parent dont il était précisément le plus fier ? Bien mieux : il avait, jusque-là, beaucoup vanté son père, quoiqu'il y eût peu de chose à dire de lui ; et voici que les qualités qu'il lui avait attribuées dans le passé se trouvaient maintenant attribuées à qui de droit — à son oncle. Ç'aurait pu être le fait d'une confusion, assez naturelle parmi les insulaires qui appellent du nom commun de père tous les fils de leur grand-père. Mais ce n'était pas le cas avec Tembinok’. Maintenant que la glace était rompue, le nom de son oncle était constamment sur ses lèvres; lui, qui avait été tout prêt à encourager une confusion, avait à présent grand soin de distinguer ; et le père retombait ainsi graduellement dans les proportions d'un homme tout ordinaire et content de lui-

même, tandis que l'oncle reprenait sa stature véritable de héros, fondateur de la race.

Plus j'entendais ces choses, plus j'y pensais et plus la ‘façon d'agir de Tembinok’ m'intriguait et m'intéressait par son mystère. Et l'explication en tout ceci, quand elle me fut donnée, était certes de nature à frapper l'imagination d'un auteur dramatique. Tembinok'’ avait deux frères. L'un, surpris dans l'exercice d’un commerce interdit, fut banni, puis pardonné:; il vit à l'heure qu'il est dans un coin de l’île et est le père de l'héritier présomptif, Paul. L'autre s'est rendu coupable sans espoir de pardon. J'ai entendu parler d'une histoire d'amour avec une des femmes du Roi et la chose est plus que possible dans ce romanesque archipel. Une tentative d’insurrection fut ébauchée; mais Tembinok’ fut trop prompt pour les rebelles et le frère coupable s’échappa dans un canot. Il ne partait pas seul. Tembinatake avait trempé dans la rébellion et l’homme qui avait conquis un royaume à son frère débile était banni par le fils de ce frère. Les fugitifs abordèrent à d’autres rivages, mais Tembinok’ à l'heure qu'il est, ignore tout de leur destin.

Tout ceci est de l’histoire; mais voici où commencent les conjectures. Tembinok’ avait coutume de confondre non seulement les attributs et les mérites de son père et ceux de son oncle, mais jusqu’à leur aspect extérieur. Bien avant qu'il m'eût jamais parlé et même pensé à me parler de Tembinatake, il m'avait fait de fréquentes allusions à un père grand, maigre, plein d’ardeur dans les combats et qui avait été son maître en généalogie et pour tous les arts insulaires. Mais, si tous deux étaient son père, quel était le père véritable ? et quel était le père d'adoption? Et, si l'héritier de Tembaitake, comme l'héritier de Tembinok’ lui-même, se trouvait n'être pas un fils, mais un neveu adopté ? Et si le fondateur de la monarchie, tandis qu'il travaillait pour son frère, avait travaillé en même temps pour son

fils ? Et admettez qu’à la mort de Tembaitake, les deux natures les plus vigoureuses, le père et le fils, le Roi et le faiseur de roi, se soient trouvés aux prises et que Tembinok’, en chassant son oncle, ait chassé l’auteur de ses jours ? Voilà bien de quoi construire une tragédie en quatre actes.

Le Roi nous mena à bord dans sa propre chaloupe ; il avait revêtu, pour cette circonstance, son uniforme d'officier de marine. Il parla peu, refusa les rafraichissements, nous donna une brève poignée de main et retourna à terre. Cette nuit même, les cimes des palmiers d'Apemama avaient disparu pour nous sous l'horizon, et la goélette voguait, solitaire, sous les étoiles.

Page 1