CHAPITRE VIII
Le trou d'ombre de la Tombe-Issoire. A travers une fumée de boulangerie qui fleure l'encens et T empyreume, la nuit roule ses pépites d'astres. Une femme clapote, qui cherche sa pâture, un vieux traîne son énigme et la chaîne rouillée des souvenirs, un savetier s'acharne dans une cage d'écureuil, et Maurice se hâte, plein de la souffrance qui alimente le battement de ses artères.
Puis, une flamme éclate, au bord d'une usine électrique, les hôpitaux s'ébauchent où les condamnés attendent que l'Autre arrête leur cœur, une zone de lueurs apparaît qui vient de
la Closerie, de la gare du Port-Royal et de Bullier. Il y court comme les oiseaux de mer vers le phare. Il rêve. Toutes ces lueurs éparses évoquent d'autres lueurs, les innombrables « yeux de feu », que l'homme allume dans ses villes, ses hameaux, ses usines, ses campements...
Maurice imagine un foyer rouge, au bord d'un marécage, dans le pli farouche du roc. Quelles nuits, quels océans d'ombre au large du feu solitaire! Quand il faut fuir, devant la crue du lac ou du fleuve, les brandons projettent un tout petit éclair dans la « tempête noire »; tout est vaste, tout est épouvantable autour de ces îlots de lueur...
Longtemps, les yeux de feu ne furent que des étincelles perdues sur la planète sauvage. Ils se multiplient parmi les hordes, les peuplades, les cités. Mais par les soirs, Thèbes est encore bien sombre, la grande Ninive sinistre et les faubourgs de Rome pleins d'épouvantements. L'horreur descend avec le couvre-feu sur les villes du moyen âge...
Maurice songe aux phares qui se rallument chacun suivant son rythme, plus beaux quand la nuit est approfondie par le nuage, quand le vent élève ses voix de colère et de meurtre. Sur
r abîme d'encre, c'est l'humanité qui protège ses petits-enfants, c'est la parole de lumière annonçant que le grand désert d'eau va finir.
Dans la campagne de cendre et d'astres, ai bout d'une prairie, sur une pente rugueuse, Maurice attend le train qui va transpercer l'étendue. On entend les petits bruits d< jupe des végétaux, le coassement d'une rainette lointaine, pareil aux accents d'une très vieille femme, le grincement du grillon ou la flûte argentine du crapaud. Puis un halètement immense, une prunelle colossale. Elle grossit encore, elle jette une colonne lumineuse; il s'enfle un enfer de bruit; une forme mouvante se rue, où s'agite une silhouette noire, parfois rouge, et le monstre se reperd dans un gouffre de bitume.
Yeux des tunnels, yeux formidables des automobiles sur la route désertique, yeux du brouillard où les regards du fiacre et de l'omnibus sont devenus des feux follets, des vapeurs de rêve, des regards de fantômes qui surgissent et disparaissent comme vomis par le néant ou dévorés par une bête invisible...
Dans un quartier ruineux, au bas de la Butteaux-Cailles, des tas de pavés ou de terre,
quelques pierres, quelques cordes, des lumignons rougeâtres d'un autre âge. Autour, d'énormes terrains vagues, des restes affreux de culture, des bicoques agonisantes, et un vent chagrin souffle dans les terres baroques, quelque réverbère clignote auprès d'une masure... Les petites lanternes rouges, secouées par la brise ou arrosées par la pluie, entrecroisent leurs faibles rais écarlates sur des gravats, des tranchées, des monticules de moellons, des tas de bois, de chaux, de sable — les abords d'un cimetière profané par des hordes innomables...
Puis le rêve s'éparpille — (a-t-il duré plus d'une minute?) — et Maurice retrouve le Crime, la capture de Jacques, les hommes rudes qui vinrent profaner l'appartement. Son jeune destin traîne en lambeaux, son jeune destin est vieux comme la misère du monde. La honte, le sang, une puanteur de mort, une fange de marécage se mêlent à des souvenirs qui tressautent, qui rampent, s'enveloppent de ténèbres, se perdent et soudain, après l'horreur livide, revêtent pendant une seconde la splendeur des genèses. Ah! que devenir? Comment mener l'existence avec ce fardeau qui retombera toujours? Où cacher son nom, son passé, son désespoir,
Timmense remords du meurtre commis par Jacques!...
Il est sorti comme s'il allait trouver un Être ou un Conseil, il a couru vers le mystère, avec ce cri des malheureux qui retentit à travers toutes les Bibles... La rue est aussi cruelle que la demeure, le ciel aussi pesant que le plafond. Il est seul. Il est sur son récif, il n'a que sa pauvre tête qui bourdonne; les idées fuient comme des passereaux dans la tempête. Comment savoir ce qu'il faut faire? Tout ce qui passe autour de lui est aussi étranger à sa peine que les étoiles.
Il n'y a qu'à attendre... à mal dormir... à travailler, à trembler chaque matin et à se sentir le cœur transi chaque soir... Il n'y a qu'à attendre! Peut-être, après longtemps, les choses éparses se résoudront dans une sécurité nouvelle. Il ne l'espère pas et pourtant se l'affirme, comme il l'affirmerait à un autre, puis, à force de se l'affirmer, il ne sait pas s'il ne va bientôt y croire — un peu.
a Ça s'arrangera!... Ça s'arrangera! Ça s'arrangera! murmure-t-il en grelottant.
Il pense à la mort, à la terre profonde — au père, à Michel, qui ne sauront jamais que Jacques a tué.
Peu à peu, il est revenu vers le faubourg noir. Il souffre maintenant pour Adrienne; il a honte de Tavoir quittée, fût-ce pendant une heure. Plein d'une compassion farouche, il précipite ses pas.
La rue est là; une effroyable infamie plane sur elle : à chaque silhouette, Maurice claque des dents ou pâlit de honte. Il court, il s'engouffre dans le corridor de sa demeure.
Quand il eut éper dûment embrassé sa mère, balbutié tout ce qu'il put ramasser de paroles consolantes, il s'assit, épuisé. Après tant de larmes, Adrienne recommençait à pleurer, par intermittences. Son désespoir, ni sa révolte ne pouvaient se lasser. Ils vivaient en elle avec une force ' inépuisable et un étonnement sans bornes. Parfois le supplice était si dur que l'étonnement disparaissait, tout l'être tourbillonnait dans la souffrance, comme un navire dans l'ouragan. Puis, l'étonnement reparaissait, l'horreur d'avoir été choisie pour tant de misère et tant de dégradation, et cette colère contre l'injustice qui Venait de l'essence même de son être :
— Qu'avons-nous fait?... Qu'avons-nous fait?
Maurice ne répondait plus. Sa peine aussi semblait intarissable, qui lui marbrait les joues, lui creusait les tempes, et l'avilissait jusqu'au fond de l'être. Mais il ne se révoltait pas. Jamais encore il ne s'était aussi peu révolté. Malgré son affreuse amertume, il ne subissait pas la moindre impression d'injustice. Le pêle-mêle de l'univers lui apparaissait avec cette précision d'images qui rend si intenses les méditations des jeunes hommes. Il sentait trop que nous sommes misérables à peu près comme nous sommes laids, riches à peu près comme nous sommes beaux, triomphapts à la manière dont nous sommes sains, vaincus à la façon dont nous sommes malades. Qu'avonsnous fait pour être des hommes plutôt que des chevaux? Les circonstances sont sorties de profondeurs effrayantes, elles nous sauvent ou nous perdent, et celui qui est perdu n'a rien à dire. Il est perdu. Qu'est-ce qui peut faire qu'il ne le soit pas?
La ronde des souvenirs et le résidu des lectures nourrissaient la rêverie de l'adolescent. Il revoyait un chien écrasé sur la route de Fontenay-aux-Roses; il avait, pour la première fois, réfléchi positivement à la justice et à l'injustice devant cette bête hurlante et sai-
gnante. Il revoyait un maçon de Glamart, tombé d'un échafaudage, qui avait les deux cuisses rompues, et qui poussait un seul cri, interminable et atroce; il se rappelait des malades, des infirmes, des meurt-de-faim; il songeait aux hommes qu'on brûlait vifs pour des opinions, aux villes prises où l'on éventrait les femmes, aux persécutés dont on broyait les os, aux vaincus que Marius et Sylla faisaient exécuter par milliers, à ceux que les capitaines du Moyen Age faisaient brancher à l'orée des forêts ou sur la berge du fleuve...
Son propre malheur se mêlait à tous les malheurs des sociétés mortes et des sociétés vivantes... Ah! le visage livide du petit Michel, le cadavre terrifique du père, la misère toujours renaissante, et Jacques, et Jeanne... Sa pauvre jeunesse pourrie d'expérience! Il se faisait, vaille que vaille, une philosophie hésitante, trébuchante, formidablement résignée, qui le laissait aussi honnête, aussi pur, aussi courageux que s'il avait cru à Dieu le Père, ou à la Justice immanente... Il n'en était que plus misérable, nu devant la douleur. Sans cesse, la forme convulsée de Jacques, emporté par les sergents de ville, redevenait
une réalité immédiate. Il relisait aussi ce billet que Jeanne avait écrit avant de fuir et où elle
disait :
« Je ne veux plus porter le nom de Lérande ni vivre avec des gens qui le portent ! »
Misère 1 De la famille qui partait jeune et si riche de sève, de tout ce qu'il avait tendrement aimé, il ne restait que celle dont il tenait sa pauvre vie. Elle était là, avec sa face rongée, avec ses grands yeux faits pour la joie et que remplissait sans cesse la tristesse. Qu'elle lui était chère! Tant de vicissitudes et de dégradations subies ensemble, leur faisaient un monde dans le monde, un monde que les privations, que le chagrin, F angoisse du présent et la peur du lendemain, rendaient miraculeusement intime...
Il se rapprocha d'elle, il reprit la tête misérable dans ses bras, et Adrienne criait à travers ses larmes :
— Qu'avons-nous fait? Oh! pourquoi est-ce si injuste?... Ce n'était pas la peine d'être honnêtes!
Il répondit gravement :
— Nous ne pouvions pas être malhonnêtes l Il sentit que là se trouvait leur vérité profonde. Ils ne pouvaient pas! C'était la vérité
qui dépasse tout — pour cette raison suprême, éblouissante et sans réplique, quelle est.
Il ajouta encore :
— Ça nous aurait tués de ne pas être honnêtes.