MISSION DE LA F. A. T
Pour maintenir sous sa bannière le travail syndiqué du Québec ne faut-il pas que ce dernier demeure fidèle aux principes de la Fédération et sache même mettre de l'enthousiasme à les défendre ! En venant dans notre métropole elle cherche à atteindre ce triple but.
Le développement du syndicalisme catholique en notre province lui a causé une vive inquiétude ; elle craint que les
bastions de son trade-unionisme traditionnel ne soient mis en danger. Elle vient donc chez nous pour les renforcir, ces bastions, en travaillant au développement des unions internationales existantes et à la création de groupements nouveaux.
Mais pour accomplir toute la mission qu’elle s’est proposée la Fédération Américaine sait combien il importe de jeter à pleine main la semence de sa doctrine utilitaire dans l’esprit des ouvriers catholiques de cette province.
Aperçu historique de la doctrine de la F. A. T.
L’on entend souvent dire que la Fédération Américaine du Travail n’a pas de doctrine fixe, qu’elle évolue avec le temps. Jetons un coup d’œil rapide sur la marche de ses idées directrices au point de vue économique, politique, moral et social et nous saurons quelle doctrine l’a inspirée depuis sa fondation. Nous nous rendrons alors plus facilement compte des idées qu’elle veut faire germer, à grand renfort d’enthousiasme, dans la tête de nos ouvriers catholiques.
Fondée, (en 1881), dans le dessein «primordial de procurer des améliorations matérielles » aux ouvriers, elle s’appuie sur le principe de la neutralité politique et religieuse ; elle veut (en 1882) conserver à chaque union qui s’affilie son caractère propre, « sans faire violence à sa foi et à ses traditions », car elle « n’impose pas d’épreuve politique ou religieuse »1 à quiconque veut entrer dans ses cadres.
Pendant de longues années, fidèle à ces principes mat,rialistes, la F. A. T. n’emploie son temps qu’à livrer une lutte acharnée contre les Chevaliers du Travail et à batailler pour la journée de huit heures. Jusqu’en 1894, elle ne s’écarte pas du terrain «purement économique», (selon sa conception) sur lequel elle s’est placée : le domaine de l’activité industrielle.
Ainsi, même en 1890, elle réitère son opposition à l’« introduction de toute question se rapportant à la politique de parti (partisan politics) à la religion des hommes ou à leur lieu de naissance ». Elle se déclare en même temps « tolérante de toutes les écoles de pensée »" que peuvent exprimer les délégués « individuellement » dans ses réunions.
En 1894, elle formule pour la première fois ses douze « demandes législatives » qui deviendront peu d’années plus
1 Encyclopedia, History and R. B. — A. F. of L. p. 44.
- Encyclopedia, History and R. B. A. F. of L. p. 7.
tard sa « déclaration de principes ». Parmi ces « demandes » citons « Finstruction obligatoire »/
Mais il faut arriver en 1898 pour avoir une première définition officielle de la « philosophie des unions de métiers ». C’est une philosophie basée sur l’« opportunité » économique et social, «luttant avec les problèmes économiques et sociaux comme ils surgissent, s’occupant d’eux de façon pratique afin de trouver une solution répondant (commensurated) aux intérêts de tous ».2
Et, en 1902, dans la joie de sa conquête du travail syndiqué canadien, la F. A. T. s’écrie que « le monde est son champ d’action ». Le but qu’elle vise, c’est la démocratie universelle... mais, nous le savons, sans fondement religieux.
Elle est encore plus catégorique en 1906. Nous nous rappelons sa solennel proclamation (citée plus haut) où elle souhaite avec grande éloquence l’avènement d’un Parlement du Travail du Monde, où elle oppose avec hardiesse son humanitarisme intéressé à l’idée même de patrie.
En 1908, voici qu’elle affirme et formule pour la première fois (ce qu’elle pratiquait du reste depuis son origine) que, si elle ne fait pas de politique de parti, « elle est partisanne d’un principe, le principe des droits égaux et de la liberté humaine».3
Enfin, quoi de plus déconcertant, après avoir vu tout ce qui précède, que d’entendre M. Samuel Gompers s’écrier en 1914 que la F. A. T. « n’a pas de théories » ; que sa ligne de conduite est celle du « moindre effort ». Et c’est le même homme qui déclare aussitôt que la « Fédération Américaine agit dans toutes les sphères de l’activité humaine ».4
Le bref aperçu que nous venons de lire des doctrines de la F. A. T. ne nous prouve-t-il pas que son principe directeur a toujours été la «voie du moindre effort»? Et c’est pour cela qu’elle demeurera matérialiste, ne comptant toujours qu’avec les faits économiques et sociaux, envisagés uniquement au point de vue d’un opportunisme terre à terre. Il ne faut pas être surpris non plus si, pour activer davantage la lutte des classes, elle a foulé au pied l’idée de patrie ou plutôt, si elle a hypocritement manifesté un jour des sentiments humanitaristes au travail syndiqué canadien, pour l’engloutir plus avant dans la gueule du loup tout en gardant, elle, par exemple, son patriotisme américain.5
^Encyclopedia, H. and R. B. — A. F. of L. pp. 207-218.
2 Encyclopedia, H. and R. B. — A. F. of L. p. 382.
3 Encyclopedia, H. and R. B. — A. F. of L. p. 325.
4 “A. F. of L. Its make up, Achievements and Aspirations”, p. 21.
5 “Encyclopedia, H. and R. B. — A. F. of L. p. 17.
Où est alors sa sincérité, lorsqu’elle nous dit qu’elle n’a « pas de théories », nous savons au contraire que, constamment guidée par sa maxime du « moindre effort », elle a graduellement pénétré depuis sa fondation dans « toutes les sphères de l’activité humaine » et qu’au jourd’hui elle est une véritable « Ecole de pensée»?1 Une école qui veut former dans le même moule l’esprit de tous les travailleurs qui habitent l’Amérique.