LA DOULEUR
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Dans ce siècle si lâchement sensuel, s'il y a une chose qui ressemble presque à une violente passion, c'est la haine de la Douleur, haine si profonde qu'elle arrive à réaliser une sorte d'identité à l'être même de l'homme.
Cette vieille terre qui se couvrait autrefois de Croix partout où passaient des hom-
(1) Fragment d'un ouvrage inédit daté de 1879.
mes et qui germinait, comme dit Isaïe, le signe de notre Rédemption, on la déchire et on la dévaste pour la contraindre à donner le bonheur à la race humaine, à cette ingrate prog-éniture de la douleur qui ne veut plus souffrir.
S'il existe quelque chose d'universellement inflexible, c'est cette loi de la souffrance que tout homme porte en soi, juxtaposée à la conscience même de son être, qui préside au développement de sa libre personnalité et qui gouverne si despotiquement son cœur et sa raison, que le monde antique épouvanté, la prenant pour un aveugle Dieu de ses Dieux, l'avait adorée sous le nom terrible du Destin.
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La simple vérité catholique est qu'il faut absolument soufiFrir pour être sauvé et ce dernier mot implique une nécessité telle que toute la logique humaine mise au service de la métaphysique la plus transcendante ne saurait en fournir l'idée.
L'homme ayant compromis sa destinée éternelle par ce qu'on appelle le Péché, Dieu veut qu'il entre dans l'ordre de la Rédemption. Dieu le veut infiniment. Alors s'engage une lutte terrible entre le cœur de Hiomme qui veut fuir par sa liberté et le Cœur de Dieu qui veut se rendre maître du cœur de l'homme par sa puissance. On croit assez facilement que Dieu n'a pas besoin de toute sa force pour dompter les
hommes. Cette croyance atteste une ig"norance singulière et profonde de ce qu'est l'homme et de ce qu'est Dieu par rapport à lui. La liberté, ce don prodigieux, incompréhensible, inqualifiable, par lequel il nous est donné de vaincre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de tuer le Verbe incarné, de poignarder sept fois l'Immaculée Conception, d'agiter d'un seul mot tous les esprits créés dans les cieux et dans les enfers, de retenir la Volonté, la Justice, la Miséricorde, la Pitié de Dieu sur Ses Lèvres et de les empêcher d'en descendre sur sa création; cette ineffable liberté n'est rien que ceci : le respect que Dieu a pour nous.
Qu'on essaie un peu de se représenter ce-
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la : le respect de Dieu ! El ce respect est à un tel point que jamais, depuis la loi de grâce, Il n'a parlé aux hommes avec une autorité absolue, mais au contraire avec la timidité, la douceur et je dirai même l'obséquiosité d'un solliciteur indigent qu'aucun dégoût ne serait capable de rebuter. Par un décret, très mystérieux et très inconcevable, de sa volonté éternelle. Dieu semble s'être condamné jusqu'à la fin des temps à n'exercer sur l'homme aucun droit immédiat de maître à serviteur, ni de roi à sujet. S'il veut nous avoir, il faut qu'il nous séduise, car si Sa Majesté ne nous plaît pas, nous pouvons la rejeter de notre présence, la faire souffleter, Fouetter et crucifier aux
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applaudissements de la plus vile canaille. Il ne se défendra pas par sa puissance, mais seulement par sa patience et par sa Beauté, et c'est ici le combat terrible dont je parlais tout à l'heure.
Entre l'homme revêtu involontairement de sa liberté et Dieu volontairement dépouillé de sa puissance, l'antagonisme est normal, l'attaque et la résistance s'équilibrent raisonnablement et ce perpétuel combat de la nature humaine contre Dieu est la fontaine jaillissante de l'inépuisable Douleur .
La Douleur! voilà donc le grand mot 1 Voilà la solution de toute vie humaine sur la terre! le tremplin de toutes les supério-
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rites, le crible de tous les mérites, le critérium infaillible de toutes les beautés morales ! On ne veut absolument pas comprendre que la douleur est nécessaire. Ceux qui disent que la douleur est utile n'y comprennent rien. L'utililésuppose toujours quelque chose d'adjectif et de conting-ent et la douleur est nécessaire. Elle est l'axe vertébral, l'essence même de la vie morale. L'amour se reconnaît à ce signe et quand ce sig-ne lui manque, l'amour n'est qu'une prostitution de la force ou de la beauté. Je dis que quelqu'un m'aime, lorsque ce quelqu'un accepte de souffrir par moi ou pour moi. Autrement ce quelqu'un qui prétend m'aimer n'est qu'un usurier sentimental
qui veut installer son vil négoce dans mon cœur. Une âme fîère et g^énéreuse recherche la douleur avec emportement, avec délire. Lorsqu'une épine la blesse, elle appuie sur cette épine pour ne rien perdre de la volupté d'amour qu'elle peut lui donner, en la déchirant plus profondément. Notre Sauveur Jésus, Lui, a tellement souffert pour nous qu'il a fallu très certainement qu'il se fît un accommodement entre son Père et Lui pour qu'il nous fût permis, dans la suite, de parler seulement de Sa Passion et pour que la simple mention de ce Fait ne fût pas un blasphème d'une énormité à faire tomber le monde en poussière!
Eh bien! nous sommes, quoi! Seigneur