‹ Dans les ténèbresChapitre 17 sur 29 · LE MIRACLE · texte numérisé non relu

LE MIRACLE

Je viens de parler du Miracle, disant que Dieu le tient en réserve pour celui qu'il doit envoyer. Je sais bien que ce mot n'a aucun sens, qu'il ne signifie absolument rien aujourd'hui. Cependant je n'en ai pas d'autre.

Dieu est ou Dieu n'est pas. Si on veut concéder son existence, il faut nécessairement la concéder effective, en supposant

une continuité infinie de la Création, ce qui implique Tomnipolence absolue dans le connu et dans l'inconnu, dans le visible et l'invisible. Si l'Acte créateur s'interrompait, à l'instant même le granit le plus dur et tous les métaux tomberaient en poussière, et cette poussière même ne subsisterait pas. Il n'y aurait plus rien. La nature entière s'évanouirait dans l'inintelligible néant. Si ce postulat n'est point admis, on est par . force un athée ou un imbécile, deux équivalents, d'ailleurs, au point de vue esthétique. Mais cela est un hors-d'œuvre tout à fait rudimentaire.

Le miracle n'est pas à expliquer ni à justifier. Il est le bon plaisir de Dieu et cela

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suffît. II lui plaît de contremander une apparence, de faire qu'un défunt redevienne un vivant, ou qu'un infirme soit soudainement g-uéri. Ce n'est pas pour lui un effort, et, pour ceux qui le connaissent, ce n'est |)as une occasion d'étonnement. C'estcomme un riche qui ferait de la monnaie pour la distribuer aux pauvres.

Il est tellement le Maître de tout, que les concepts humains de maîtrise ou de possession, quand on pense à lui, ne paraissent pas autre chose que le renversement d'une image imprécise dans un miroir sans limpidité. La Domination divine est parfaitement inappréciable, inconcevable, inconnaissable, et rien ne peut en donner l'idée.

DANS LtS TENEBRES

Si on abuse de la parole au point de dire que tel personnage très puissant peut faire tout ce qu'il veut, la dérision intervient aussitôt, apportant le cercle infrangible de la Limite ; et si on dit raisonnablement, humblement, la même chose de Dieu, il n'y a pas une créature humaine oumêmeangélique pour le comprendre.

L'intelligence la plus haute est dans Tincapacité absolue d'assimiler l'Infini. Il y a peu de mots aussi employés que celui d'éternité. Où est le monstre de génie qui entreprendra une explication quelconque de ce lieu commun? Ce qui n'a ni commencement ni fin ! On sait par la foi et même par la raison que cela existe. On va jusqu'à sa-

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voir que cela seul existe réellement. Mais voilà tout. Au delà, c'est le mur d'airain où se brise toute force intellectuelle.

C'est le domaine de Dieu, le Jardin du Miracle, le parterre de la Rose Mystique. Les tout petits et les très humbles peuvent quelquefois en apercevoir d'infiniment loin les hautes futaies. Excessive condescendance du Maître et privilèg-e rare parmi les plus rares. Ceux-là ne comprennent pas plus que les autres. Seulement le don des miracles leur est alors départi, comme un parfum révélateur, comme un atome de la poussière des fleurs inconnues.

Celui qu'il faut attendre, l'Étrang-er qui seul pourra mettre fin à l'incommensura-

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bleTribulalion sera certainemenlun homme d'éternité, en ce sens qu'il aura la permission de puiser au Réservoir du redoutable Jardin, non loin du très vieil Arbre de la Science, juste à l'endroit où tombait le Sangde la Main droite de Jésus, après qu'il eut été cloué à la Croix, face à l'Occident. Que fera ce personnage effrayant à qui Dieu aura délégué sa puissance? Cela est aussi parfaitement ignoré que la discipline des nébuleuses. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le miracle viendra au-devant de lui comme les petits oiseaux au-devant du Patriarche d'Assise, les créatures animées ou inanimées lui obéissant arf niitum avec une merveilleuse exactitude.

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J'ai pensé bien souvent que l'exterminalion de la race vouée au Démon est une exig-ence divine, un préalable de l'inventaire du monde, car il y a beaucoup d'autres comptes à rég-ler. Mais l'extermination de quatre-vingts millions d'hommes, est-ce possible? Assurément, un très petit souffle suffirait, et ce serait un moindre miracle que la conversion d'un seul mécréant. Le plus énorme canon, avec sa laideur et sa lourdeur, est moins formidable que l'insecte envoyé de Dieu. Il lui suffit de quelques heures pour transformer une bête gigantesque en un amas d'ossements. Tel pourrait être le destin dé l'orgueilleuse brute allemande.

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