LÉON BLOY
PRÉFACE
PREFACE
Dans le Bulletin Paroissial de Bourg^-la- Reine du mois de décembre 191 7 on lit :
« Ont été honorés de la Sépulture ecclésiastique...
« ... 6 Novembre, M. Léon Bloy, 71 ans...
« Parmi les morts dont nous annonçons les récentes funérailles, qu'on nous permette
une mention particulière pour M. Léon Bloy, écrivain puissant et original qui laisse un grand nombre d'ouvrages. D'autres parleront de la fougue de sa polémique, des qualités de son style qui faisaient « l'admiration des lettrés, même de ceux qui comptaient parmi ses adversaires ».
« Pour nous, nous parlons du chrétien convaincu que nous avons vu tous les jours à la sainte Table jusqu'au moment où, vaincu par le mal, il dut se résigner à ne plus quitter sa maison. — Il comptait de nombreux amis, des convertis; l'un d'eux me disait le lendemain des obsèques : « Nous sommes nombreux ceux qui, grâce à lui, sommes revenus de loin. B S'il y eut quelque exagération et quel-
que violence dans son langage, Dieu lui tien^ dra compte de tout le bien qu'il a voulu faire et de celui qu'il a fait. »
Celte mention lapidaire de la mort de Léon Bloy me plaît.
C'est l'Eg-lise qui a parlé par l'humble curé de sa paroisse, et, devant la Mort, en face de l'Éternité, quel témoignage peut souhaiter un chrétien , sinon celui-ci : « Dieu lui tiendra compte de tout le bien qu'il a voulu faire et de celui qu'il a fait. »
Amis connus et inconnus, c'est pour vous — après Dieu — que ce livre fut écrit. Vous étiez là, entourant le vieil Ecrivain comme un cortège invisible — car il pensait toujours à vous faire du bien — jusqu'au moment où
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la plume lui tomba de la main, le i5 octobre, deux semaines avant sa mort.
Mais son esprit ne s'interrompait pas de travailler.Les vastes chapitres qu'il avaitrêvés, pour finir, se déroulaient devant lui pendant ses nuits sans sommeil. Après Les nouveaux riches il voulait faire Les nouveaux pauvres, deux autres chapitres encore, puis une Conclusion.
Comme je désirais beaucoup savoir ce que contiendrait cette Conclusion, je le lui demandai un jour. 11 me répondit: « Je voudrais montrer combien, autrefois, tout ce qui était grand se faisait avec de petits moyens, tandis que ce que font aujourd'hui les hommes est petit, quoique fait avec de grands moyens. »
Je crois agir selon le désir de l'auteur en remplaçant par son travail sur l'Aveugle-né de l'Évangile les trois chapitres el la Conclusion qu'il ne lui fut pas donné d'écrire.
Léon Bloy avait l'intention de faire une série de ces études bibliques. C'était chose difficile qui demandait la plus grande tranquillité d'esprit, l'absence de soucis en particulier, une vie presque contempIative.il n'a pu nous laisser que des notes. Il est vrai que la substance de sa pensée à l'égard d'une interprétation de l'Ecriture qui ne relève ni de la morale ni de l'historique, mais du symbolisme pur, est présente dans son œuvre tout entière pour ceux qui savent lire.
Mais la clef qui lui ouvrait l'absolu des pa-
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rôles divines, cette clef précieuse, qui donc saura s'en servir désormais ?
C'est surtout cela qui nous navre, nous, les amis de sa pensée éternelle.
Car il n'avait pas seulement reçu un don qu'on pourrait appeler d'intuition surnaturelle : un dépôt lui avait été confié. Il est presque certain que chaque vie recèle son puits de ténèbres ou de lumière, secret entre lui et son Créateur, qu'il le sache ou non.
Toute sa vie, Léon Bloy a porté le poids de son secret à lui, secret éblouissant et terrible pour la faiblesse humaine.
Co nbien de fois m'a-t-il dit : Je dois tout à cette intervention dans ma vie. Ses yeux avaient été dessillés par un événement inouï,
et le sens de l'Écriture lui avait été ouvert. U Aveugle- né, c'est lui-même! Comme dans l'Evangile Jésus lui a g^uéri les yeux avec « de la boue », et c'est lui-même qui, en réponse à nos questions indiscrètes, nous dit : « Je ne s ils qu'une chose, c'est que j'étais aveugle et que, maintenant, je vois. »
Que ce livre aille donc à sa destinée 1 L'aut IIP y a mis son sceau, celui de la douleur.
Notre-Dame de Compassion l'a consacré par les paroles du III" chapitre, entendues par Léon Bloy une certaine nuit, et qu'il a aussitôt inscrites :
— « Toi et moi, cher enfant, nous sommes le Peuple de Dieu. Nous sommes dans la
Terre promise, et je suis moi-même cette ter.c de bénédiction, comme je fus autrefois lu Mer Rouge qu'il fallait passer. Souviens-toi ! Mon Fils a dit que ceux qui pleurent sont bienheureux, et c'est parce que j'ai pleuré toutes les larmes et subi toutes les agonies des générations que toutes les générations m'appelleront bienheureuse. Les merveilles de l'Egypte ne sont rien et les merveilles du désert ne sont rien non plus en comparaison de l'éblouissement que je t'apporte pour l'Eternité. )>
Dans une très douce conversation que j'eus avec mon mari, l'une des dernières nuits avant sa mort, il me dit avec un accent extra-
ordinaire : « Je suis seul à savoir la force que Dieu a mise en moi pour le combat. »
Nous qui croyons à la Vie éternelle, croyons aussi que cette force sera utilisée pour la Gloire de Dieu.
Jeanne Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 3dc'c. 1917.