CHAPITRE Ier
l,a Vie Nouvelle.
« Les noms sont la conséquence des choses,» selon la
CliailOIl Utt IJOIIIi/. O'oot v«n «phoolcmn vr-o i , Cl l'nil VPHI.
jusqu'à un certain point. Le premier ouvrage d'imagination de Dante est appelé comme ci-dessus parce que cette désignation exprime que, le jour où il ressentit une mystique passion pour Béatrice, il entra réellement dans une vie nouvelle. Ce titre recèle donc un sens mystérieux. Il n'est rien de plus rationnel qu'un ouvrage rempli d'allégories et de métaphysique s'intitule de cette manière. Ce qui semblerait d'abord bizarre, c'est que la poésie s'employât aussi bien pour les vagues théories de l'amour platonique que pour les combinaisons abstraites de la science. Bien plus, elle se familiarisa, s'habitua au régime symbolique, aux subtilités et au style confus et souvent pédanlesque de la philosophie scolastique : Ouvrez la Vie Nouvelle et le fait vous sera
prouvé. Tous ces sonnets et canzones sont dépourvus de chaleur; ils ne sont pas animés du souffle d'une inspiralion large ; l'auteur raffine sur les argumentations savantes de la métaphysique; pour comble de malheur, il ressuscite l'amour de son tombeau mythologique, c'est un dieu profane qui se tient toujours à ses côtés, le guide, le soutient et le relève de l'abattement, en un mot c'est une providence attachée à son service. Jusqu'ici nous n'avons indiqué que des défauts inhérents à l'époque, mais nous sommes obligé de détourner notre critique des appréciations générales pour la reporter sur le caractère de la Vie Nouvelle.
Quel est ce caractère? Au point de vue de la composition il est triple, c'est-à-dire narratif, poétique et philosophique. Ceci demande quelques explications. Dante avait, du vivant de Béatrice, saisi assez fréquemment l'occasion de décrire les maintes circonstances de son amour idéal. Lorsqu'elle mourut, il rassembla les différents sonnets et canzones que son affection lui avait inspirés, en prenant toutefois soin d'en justifier la division au moyen de notes, de les lier entre eux par le récit de particularités inconnues et d'approfondir ses propres sentiments sous le rapport philosophique. L'unité était donc violée complètement pour ainsi dire dans ce travail tout personnel, unité de sujet, de genre et de matières. Partant, l'intérêt qu'il pouvait présenter en souffrit beaucoup, .le n'entreprendrai pas de l'analyser, en raison d'abord de son peu d'importance et de sa brièveté, et parce que tout le monde est à même de le lire, ee qui vaut mieux que le récit de toutes nos impres-
sions. Nous tenons cependant à remarquer quelques points de la fable qui est la base de la Vie Nouvelle. Dante commence par raconter la première entrevue qu'il eut avec Béatrice. Cette entrevue décida, on le sait, de toutes ses affections pendant le reste de sa vie. Or, dans le détail de cette entrevue, notre poète voulant préciser l'âge de Béatrice et le sien, le fait avec une rigoureuse application mathématique. Et s'il n'invoque pas le témoignage de Ptolémée, c'est qu'il connaît assez l'astrologie pour exprimer le résultat de ses calculs. Ainsi il dit en parlant de Béatrice : « Elle avait déjà assez vécu en ce monde pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoile se fût porté vers l'orient de la douzième partie d'un degré. » La dissertation tourne ensuite à la métaphysique ; il s'agit des esprits qui ont été frappés par l'amour, c'est l'esprit de la vie, l'esprit animal, les esprits de la vue, l'esprit naturel qui spontanément et sans qu'il soit possible d'assigner à cette émotion un ordre de succession ou de transmission positif, tremblent avec force, s'étonnent beaucoup, pleurent abondamment et s'entretiennent de l'effet extraordinaire produit sur leur nature respective par l'apparition de cette « ange de jeunesse. » On ne sera pas sans se rappeler que le petit Dante n'a que neuf ans, et c'est un raisonnement bien supérieur pour son âge. Voilà un enfant qui sent, qui pleure et qui analyse les mouvements de son cœur avec plus d'assurance qu'un philosophe !
Neuf années s'écoulent. Dante a franchi l'adolescence, il a gardé fidèlement le souvenir de Béatrice, lorsqu'un jour, en passant dans la rue, cette «très-noble personne»
lui fit une salutation qui le remplit de joie et lui procura pendant le sommeil une vision merveilleuse. C'était l'amour qui tenait dans ses bras, nue et enveloppée dans un drap couleur de sang,Béatiïcc,et qui la faisait repaître d'un cœur tout en feu et l'emmenait au ciel. On juge des angoisses de Dante. Il écrivit un sonnet exprès pour avoir l'explication de ce songe. De toutes les réponses qu'il reçut, celle de Guido Cavalcanti fut la plus satisfaisante. Toutefois le chagrin s'empare de lui, il devient faible et fluet en peu de temps. Une dame qu'il avait rencontrée à l'église lui sert à couvrir Béatrice contre tous les soupçons, mais elle ne tarde pas à quitter la ville. Autre sonnet sur ce sujet. « Veuillez seulement m'écouter, puis vous direz si je ne suis pas les clefs et la maison de toutes douleurs. » L'hyperbole peint une douleur navrante, mais cette teinte d'exagération est bien plus forte lorsqu'il exhale ses regrets de la perte d'une noble dame, amie de Béatrice. C'est la Mort que le poète apostrophe :
« Tuas arraché de dessus la terre la courtoisie, ce que l'on doit apprécier surtout dans une femme, la vertu accompagnée du charme de la jeunesse. Tu as détruit la grâce amoureuse.
» Je ne veux pas désigner davantage une Dame que ses vertus font reconnaître. Qui ne mérite pas le salut éternel ne doit pas espérer d'aller jamais en sa compagnie. »
Ici, le lecteur est initié aux détails des émotions vraiment étranges qui assaillissent le poète dès qu'il aperçoit Béatrice. Ces émotions, nous les connaissons (Mi partie déjà. Elles sont partagées entre les esprits sensitifs de l'amour et de la vue. Nous glissons sur OIS définitions analytiques dont la subtilité et les allures
prétentieuses et embrouillées ressortent.de la scolastique elle-même. L'éloquence de l'amour n'a plus de bornes, il enhardit et invite notre poète à formuler ses vœux et à les transmettre à Béatrice. [1 faut vous dire le motif de cette démarche : la Dame avait refusé sa courtoise salutation par suite de calomnies répandues sur le compte de son amant. La ballade à laquelle donna lieu cet incident est une des meilleures pièces de la Vie Nouvelle. Le ton en est léger, comme il sied à ce genre poétique, et les vers sont doués d'une certaine élégance qui répond bien à la délicatesse et au charme de la pensée. Mais c'est en vain que Dante voudrait échapper à l'empire qu'exerce sur ses esprits et ses sens la vue de Béatrice. Un jour il se trouve en sa présence, au milieu d'une foule de Dames, à qui l'un de ses amis l'a présenté; vous devinez son trouble. Il y a révolution dans tout son être, il pâlit, tremble soudain, les esprits de la vue sont détournés de leur usage ordinaire, les petits esprits se récrient, etc., etc.
« Tout ce qui se présente à mon esprit s'éteint et meurt au moment où je vous vois, ô mon précieux trésor! et quand je suis près de vous, j'entends l'amour qui me dit: «Fuis, situ vegx périr » (!)
« Le visage fait connaître la couleur du cœur, le visage qui semble annoncer la mort quand il cherche un appui, et lorsque, pendant la fougue de mes frissons, les murs semblent crier; meure ! meure ! (sic). »
Plus loin il enchérit encore sur ce bouleversement complet de ses facultés, en ajoutant que s'il regarde Béatrice il craint de tomber « sans pouls et sans haleine »... Certes, nous respectons trop scrupuleuse-
ent la passion idéale et le haut degré de sensibilité Alighieri pour oser railler ses saisissements réitérés, uc cette incurable affliction ait contre elle réunies invraisemblance et la bizarrerie, ce n'est pas douteux, ais encore qu'avons-nous à y objecter? Ce mal, Dante i est atteint, il veut bien condescendre jusqu'à le consser ; nous n'avons pas à absoudre ce qui n'est pas nipable.
Voici un événement tragique : le père de Béatrice eurt et laisse sa fi J l c dans la désolation et le deuil. L'ttc mort provoque dans Florence une douleur unanime, ù l'imagination et le goût poétique de Dante renconeront-ils, pour s'y essayer, un sujet plus pathétique? ar quel autre moyen plus direct assurera -t-il à Béaice l'affection qu'il n'a cessé de lui vouer? Eh bien! ésabusez-vous. Son attendrissement semble contraint, ;s consolations ne sont celles ni d'un chrétien , ni d'un ni , ni d'un frère ; « ce serait chose repréhensiblc que 3 nous consoler, » a- t-il d'ailleurs la précaution d'ajour. Ce chant ne brille que par l'exagération.
Bientôt des rêves affreux causent à Dante les plus 'iiellcs appréhensions. Un proie à un violent délire, il ; voit entouré de femmes horribles, ayant les cheveux )ars, qui lui crient : Tu mourras! tu es mord
•If crus voirie soleil s obscurcir à ce point que l'on \o\ail
s étoiles si pâles que l'on eût dit qu'elles pleuraienl les morts . soisciux frappés dans l'air tombaient; el au milieu du bruit usé par des tremblements de terre, toul épouvanté, je crus »ir venir à mol un ami qui me dit : Ton admirable Dame est
sortie de ce siècle
Quelques pages plus loin, c'est la justification des
formes et des images employées dans les diverses pièces de poésie qui précèdent. Si Dante y a introduit Y amour à titre de personnage, c'est que ce mode était usité par les anciens. Non seulement il l'a considéré comme intelligence, mais aussi comme homme. La philosophie cède la place en ce moment à la philologie. Il n'est pas contestable que les diseurs d'amour en langue vulgaire ne sont pas antérieurs à un siècle et demi. Puisque leur destination est de remplacer les poètes en latin, la justice ne veut-elle pas qu'ils soient admis aux mêmes privilèges? Or, les poètes disposaient toujours de la latitude de créer dans leur imagination une substance, une forme quelconque à une intelligence isolée, de faire parler et mouvoir les objets inanimés ; Virgile, Lucain, Horace, Ovide reconnaissaient cette faculté si nécessaire à la poésie et l'exerçaient pleinement. Il n'y a donc aucune témérité de la part de Dante à marcher dans la route suivie par ces grands maîtres.
Le songe terrible du poète se réalise. La mort enlève Béatrice à la terre peu digne de la porter, cette fille des dieux ! Il est inutile de vous dire que les larmes de Dante coulèrent en abondance, et que ce fut la voix entrecoupée par les sanglots qu'il chanta cette douleur inconsolable. Il perdait avec Béatrice le principe et l'aliment de toutes ses affections, de ses joies et de ses craintes, de son espoir et de son bonheur... C'était sous le charme de ses attraits, pris d'un vertige poétique que son amour communiquait à son imagination, qu'il venait çle déposer dans cette Vie Nouvelle l'expression suave et mélancolique des premiers chants qui aient bercé
ses rêves, fait tressaillir son jeune cœur et enchanté son sommeil en le semant de pures ou fantasques visions. Ce que je dis n'est pas d'invention, car la plupart des rencontres, allégories qui ont déterminé le sujet de tel sonnet ou de telle chanson, Dante ne les a aperçues que dans son esprit ou dans de longues insomnies que le désordre de ses facultés et de sa raison transformait en contemplations merveilleuses.
Est-ce donc à cause de cette énorme part de l'imagination qu'on a voulu classer la Vie Nouvelle au nombre des romans italiens, bien mieux, qu'on Ta appelée le type du roman? Mais alors de quel roman entend-on parler? En vérité, rien ne ressemble moins au roman historique ou aux poèmes de légendes du moyen-âge que ce recueil de pièces, d'additions, de notes, où la fable, l'intérêt et l'unité sont aussi absents que la fadeur des pensées, la raideur classique des dissertations scientifiques, la pédanterie y abondent? Nous n'oserions pas davantage rattacher la Vie Nouvelle au roman bourgeois du xve et du xvic siècle. Il n'y a rien de plus opposé à l'amour extatique et surnaturel de Dante que le sens commun et l'exquise bonhomie des héros bourgeois. Ce n'est pas tant pour l'invraisemblance que par respect et décence que nous ne rapprocherons pas l'œuvre juvénile du grand poète des prétentieuses et immenses productions philosophiques et sensualistes du roman moderne.
Sur quoi d'ailleurs reposerait ce jugement? Il n> a pas de roman sans intrigue. Il faut qu'il y ait assemblage de personnages qui concourent directement ou non au
développement d'une action principale, ayant un but et même, nous osons dire, une portée morale. Or, il n'y a de personnage dans la Vie Nouvelle que l'auteur luimême. Le moi y domine. Béatrice y figure, mais c'est tout ; on l'invoque, on loue sa vertu, on poétise sa beauté, son rôle est passif, elle ne parle pas, n'agit pas.
Seulement il y a cette affiliation qui est presque générale entre les œuvres dues à la même plume, sorties d'une même intelligence, qui n'a cessé d'étonner. Qu'y avait-il pourtant là d'étonnant? On s'est résolument forcé à croire que la Vie Nouvelle était une œuvre de génie, parce que la Divine Comédie en était une. Aveuglé de la sorte par une prodigieuse tendance à l'enthousiasme, on a illogiquement cherché le poète d'Ugolin et de Francesca dans les sonnets qui avaient été l'écho de ses inspirations poétiques naissantes. Réellement, quelque similitude existe ; on prévoit, on pressent le mieux ; il y a dans cet ouvrage médiocre plusieurs pages de bon savoir, quelques strophes bien accentuées, sonores, musicales, mais point de génie. Il faudra beaucoup travailler pour atteindre à la perfection et aux beautés sublimes de Virgile et d'Homère ; mais dans toutes les professions, même dans celle de poète qui est certainement la plus noble, il y a l'apprentissage; je voulais seulement dire que l'apprenti ne promettait pas un si habile ouvrier.
De l'Éloquence Vulgaire.
Notre intention n'est pas de nous arrêter longtemps
sur chacune des œuvres mineures de Danle et encore moins de les analyser. Ce que nous désirons, c'est de consigner au fur et à mesure nos impressions sur leur caractère et leur valeur.
Il y a des écrivains très-érudits sans doute, mais partisans à l'excès de l'universalité de Dante qui ont été fort touchés d'un opuscule de philologie : De l'Eloquence Vulgaire. A les croire sur parole, on se figurerait que dans cet ouvrage Le Dante a remonté par les voies les plus sûres jusqu'aux sources réelles de la langue italienne, et que, parvenu là, il a supérieurement développé tous les éléments constitutifs de l'idiome vulgaire, illustre et aulique. L'engoûment ne se serait-il borné qu'à cette énumération ronflante qu'il y aurait encore une exagération des plus manifestes. Mais la facilité des doctes appréciateurs a été plus loin. Elle a ajouté qu'un profond et général traité de poésie et d'éloquence en langue vulgaire complétait le traité du langage et en était l'indispensable corollaire. Or, il est bon qu'on sache que des quatre livres de l'Eloquence Vulgaire y deux nous sont inconnus. Maintenant, si l'on admet que l'éloquence, la poétique et la grammaire représentent trois choses distinctes, nous remarquerons que la deuxième partie de cet opuscule est bien plutôt un chapitre de syntaxe de versification bonne seulement pour les rimeurs du xiue siècle...
Toutefois, pour ne pas surprendre la religion de nos lecteurs, nous jetterons un coup-d'œil sur cette œuvre qu'on a eu, nous croyons, tort de contesUM1 à Dante. Son imagination, son habitude, son style sont reconnais-
sables dans chaque phrase. J'ose même dire que son allure y est plus dégagée que dans ses autres ouvrages en prose; il a déployé dans ce récit beaucoup d'ampleur et de richesse ; les métaphores y abondent plus hardies que nobles, plus bizarres que poétiques. Le livre Ier est divisé en deux sections : temps primitifs et temps modernes, qui sont précédées par une définition synthétique de la langue vulgaire ou naturelle et de la langue grammaticale ou conventionnelle. C'est un sage parti de débuter ainsi. Nous ne trouvons rien de mieux que cette scission. Mais ce que nous nous expliquons très-difficilement, c'est la manière employée pour envisager la langue latine ou de seconde formation appelée par les Romains grammaire :
« Le plus noble des deux langages, c'est la langue vulgaire, soit parce qu'elle fut la première interprête du genre humain, soit parce qu'elle domine partout notre globe, quoiqu'elle se partage en syntaxe et en vocabulaires différents, soit enfin parce qu'elle nous est naturelle ; l'autre (le latin) n'est qu'un langage artificiel, et nous voulons traiter delà plus noble.»
Il est incontesté que la langue latine ne fut pas la langue nationale de l'Italie, pas plus qu'elle n'a été celle des autres contrées soumises à la domination de Rome. Mais si c'est pour cette raison qu'on la dénomme une langue artificielle, on a devant soi la vigoureuse réprobation de la logique. Car il n'échappe à personne que les Romains ne la recurent, ne la subirent de la part d'aucun peuple ; que peuple jeune encore, au seuil de la carrière politique, isolé dans son action, ils la parlaient et l'écrivaient. Qu'était donc alors cet idiome sinon vulgaire pour les Romains? Mais il établissait
une scission directe et permanente entre le Latium et le reste de l'Italie. Celle-ci avait sa langue vulgaire, non pas uniforme, mais dérivant d'un principe pour ainsi dire unique. La communauté de ce principe pourrait seule appuyer la version de Dante; car rien n'autoriserait à affirmer que l'idiome italien du xmc siècle fut le premier interprète du genre humain et celui de l'Italie en suivant la chaîne des temps jusqu'aux âges les plus reculés. Les orages politiques de toutes sortes qui la secouèrent pesèrent infailliblement sur un langage indéterminé dont l'usage n'était pas attesté par des monuments quelconques. C'est donc un éternel problème que celui-là, un océan que l'intelligence humaine ne parviendra jamais à sonder.
Toutefois Dante entreprend de débrouiller ce chaos des peuples et des langues. Nous ne l'accompagnerons pas dans cette immense exploration , et pour causes : c'est qu'avec (ouïe l'érudition possible, on s'y égare, on chancelle ou l'on arrive à des déductions trèssavantes mais évidemment fausses. Mais il n'y a pas de mal (au contraire), à vouloir combler cet abîme «le doutes, et bien que notre précédent jugement ne le semble pas faire prévaloir, nous ne perdons pas un instant pour louer hautement l'assurance et la profondeur philosophique avec laquelle sont exposées el résolues les questions capitales du langage primitif, de la dissémination des races après le déluge, fie. — Il faut lire ces dissertations arides sur la linguistique et leè comparer avec la Vit Vouvelle peur ne plus S* étonner qu'en ait proclamé leur auteur un écrivain universel. Il se
demande d'abord pourquoi parmi les êtres créés, l'homme seul se distingue par la faculté de la parole. C'est cette faculté qui constitue le signe de la communication sociale, l'expression des relations réciproques de tous les individus. Nous sommes lancés en pleine Genèse : voici le commencement du monde. Lequel d'Adam ou d'Eve a parlé le premier? Quel dialecte a-t-il employé? Est-ce qu'il a répondu à une interrogation de Dieu ; les premiers mots sortis de sa bouche n'ont-ils pas été des remerciements au Créateur? La loi naturelle veut qu'Adam ait parlé avant Eve puisqu'il lui est antérieur. Le beau spectacle de l'Eden, le bien-être dont il jouissait ont dû élever son cœur vers le Dispensateur de toutes choses. Mais comment a-t-il manifesté sa reconnaissance? Dante établit « selon son jugement (sic) que les lèvres du premier être vivant articulèrent l'idiome hébreu. » Une chose m'a frappé dans celte conclusion : aucun texte, aucune citation des livres sacrés ne l'appuie, ne la motive. Il ne m'en coûte certes pas de croire à un avis qui me paraît rationnel et fondé sur les traditions ; mais l'autorité personnelle d'une assertion quelconque ne vaut pas un fait, une preuve. Jusqu'ici l'unité de langage subsiste; elle est détruite à l'époque où les hommes conçoivent le projet dérisoire de faire toucher au sommet de la tour de Babel les voûtes des cieux. C'est là le nœud des temps primitifs et des temps modernes. Aussitôt que la division a surgi, Dante partage l'univers entre trois langues. La troisième, le latin, se subdivise en trois branches dénommées par les affirmations : oïl, oc et si. Passons outre cette subdivision.
Mais les temps anciens se dénouent trop brusquement. Essayez donc un peu de prouver qu'après Babel l'éparpillement des races engendra seulement trois langues. Dans un moment de pareille confusion, n'y a-t-il pas lieu de rejeter comme extrêmement invraisemblable cette distinction absolue et régulière de langages? Evidemment, oui. Il n'y aurait rien de mieux que cette classification... si elle ne manquait pas d'exactitude. Il n'est question ni des peuples de l'Asie et de l'Afrique qui s'exprimaient en des dialectes différents, ni particulièrement du grec, ni... Ce travail de linguistique, dont l'ordonnancement brille par sa clarté et sa précision mathématique présente donc d'importantes lacunes et ne repose sur aucun fondement historique. Si je l'osais, j'entrerais même plus avant dans ce sujet pour confirmer cette opinion. Ainsi les langues vulgaires d'oc, ù'oil et de si dérivent d'un même principe, sont les rameaux d'un seul arbre : le latin. Nous devrons donc nous contenter de cette énonciation vague. Mais ces idiomes vulgaires, quelle en est la provenance, l'origine? Se sont-ils formés des détritus du latin, et, corrompus, ont-ils méconnu le joug maternel? Faut-il s'abuser à ce point de supposer que dans les pays OÙ l'influence Romaine était toute puissante, on ne possédait pas de jargon local, originel? On n'était pas plus muet là qu'ailleurs... et les populations) elles aussi, avaient on signe de comnranication sociale. Voilà ce que Dante a omis d'expliquer et pourquoi son traite de linguistique n'est que d'une valeur médiocre sous tous les rapports. Philosophiquement, il pourra cependant être examiné avec profit. Nous
n'avons considéré que la section première. La seconde « Temps Modernes, » renferme des notes sommaires sur les quatorze dialectes usités dans l'Italie au xme siècle? De leur fusiomrésulterait la langue italienne, « illustre, cardinale, aulique, seigneuriale et vulgaire. » Ici nous nous découvrirons devant le poêle qui tenta et réalisa dans une œuvre gigantesque celte fusion désormais stable et qui jeta les bases de l'idiome harmonieux, sonore et poétique de la Péninsule. C'était donc là une entreprise méditée depuis longtemps par Dante et nous savons qu'il l'a menée à bonne lin.
Dans le deuxième livre, Dante expose les principes de la poésie vulgaire. Selon lui, ils se réduisent à trois termes : la conservation ou le salut de l'âme et du corps, le souverain plaisir ou l'amour, la vertu ou la sagesse. On se rend facilement compte des différends soulevés dans la critique par l'intronisation de ces principes de poétique. M. Delécluze a désapprouvé avec beaucoup de tact et de sévérité une combinaison qui assignait à l'inspiration de pareils mobiles. Bien que reconnaissant la sagacité du traducteur de la Vie Nouvelle, M. S. Rhéal combat trop chaleureusement et sans motifs très-plausibles des conclusions un peu absolues. Une vieille maxime pratique dit que le milieu du chemin est toujours le plus sûr, et sans blâmer M. Rhéal, nous nous éloignerons assez de son opinion pour ne pas être à une trop^grande distance de son compétiteur. Avant tout, la méthode de Dante qui dissimule d'embrasser la généralité est à peu près personnelle. C'est du cachet de sa poésie rationnelle, savante, altière et métaphysique que
le livre de l'Eloquence Vulgaire est scellé, qu'on ne s'y méprenne pas. Or, malgré la saisissante réalité des formes poétiques de Dante, on n'ignore pas que la poésie ne dépend qu'accidentellement des calculs de la raison, qu'elle est souvent entravée au contraire par son calme, son exactitude, sa précision accablante, son despotisme inflexible. Il faudrait donc néanmoins renfermer dans les instructions positives d'une stricte logique les inspirations de la poésie ; mais ce système n'existera jamais qu'en rêve. Pour nous, loin d'admettre l'exclusivisme de cette trilogie de préceptes, nous sommes convaincu que du moment où Ton forgera ces fers à la poésie, où l'on imposera à ce cheval fougueux un frein rigoureux et humiliant, il n'y aura plus de vrais poètes possédant le génie de l'inspiration, le feu sacré, mais des rimeurs froids, particuliers, stoïques, des limeurs de vers !
Dante nous entretient ensuite des principaux modes poétiques et des diiïérents ordres de style. Il soutient que la canzonc est le genre le plus élevé, que peu d'écrivains sont aptes à l'employer. 11 distingue trois ordres de style : tragique, comique et élégiaque. On peut s'assurer qu'il connaissait assez Horace pour renouveler les recommandations de V Art poétique.