DE LA MONARCHIE
Livre 1er. La Monarrh/C universelle cst-cllc nécessaire au bien <lu inonde .* — I. Il y a Certitude <|lH>
toute association des hommes renferme une concentration relative de volontés, d'intelligences, ayant un but commun et salutaire. Chaque individu, chaque cho est proposé à une On quelconque. Dans cet ordre
d'opérations assignées à l'avance, la nature procède avec un art admirable. Tous les membres du corps ont chacun leur spéciale destination, de même que les hommes ont chacun la leur. Il en résulte que toutes les vocations auxquelles nous sommes appelés répondent à une immense concordance de pensées et. de sentiments. Le moindre de nos actes se proportionne donc aux besoins de la grande famille humaine. D'où il résulte que nous sommes créés pour jouir des bienfaits de l'association, par notre personnelle vertu intellective, c'est-à-dire par les conseils de l'entendement. La suprématie intellectuelle est la marque du principat. Et cela se confirme d'autant que le genre humain agit par l'intellect. Il a ainsi en sa nature un sage penchant à la paix universelle , qui développe ses facultés. C'est d'ailleurs comme une intuition divine. Il n'en faut pas d'autre preuve que le chant des célestes milices et que cette parole du Christ : Paix à vous. Aussi Dante établit-il la Paix Universelle comme le terme suprême des aspirations de l'humanité et le principe fondamental de ses démonstrations.
2.- Aristote a dit : que l'unité doit gouverner le nombre. Ce sont nos facultés intellectuelles qui réglementent notre être tout entier De même aussi, un chef est nécessaire dans la famille pour représenter ses intérêts. Regardez ce bourg. Pour être bien administré, il faut un mandataire de tous les habitants. Il en est également du royaume où le gouvernement doit être confié à un seul, sous peine de division et de désolation. Le genre humain a été ordonné pour une seule chose :
une monarchie, un empire : — Tout se correspond dans la création, recherche la généralité; ainsi que les parties se lient au tout. Ce principe constitue une permanente relation de tous les êtres qui produisent l'ordre universel. Le symbole de la perfection de cet ordre, c'est le monarque, ou le premier agent de Dieu. Et plus le genre humain s'assimilera à Dieu, plus il s'unifiera ; car la Trinité des Personnes enfante un seul Dieu. Donc, pour toute la terre, soumission universelle à un seul régulateur. Suivre la trace du ciel, c'est agir avec fruit. Voilà pourquoi la monarchie est nécessaire au bien universel.
3. — Si deux princes égaux ne sont pas d'accord, qui les départagera, rendra la justice? l'Empereur. La pluralité des principats est un mal : un seul prince pour arbitre est nécessaire à la reddition de la justice ; puisque la justice réclame la puissance, et plus celui ci sera vaste dans ses moyens d'action, mieux elle sera distribuée et reçue. Il ne saurait y avoir d'obstacle au règne de l'équité pour le souverain. Plus n'aurons-nous à redouter et la concupiscence et la cupidité, puisque la charité se confondra avec la justice dans le couir du souverain. Le bien général sera la première préoccupation du monarque, et comme la justice est la source do la paix universelle, elle sera chérie par lui. il est vrai que Dante ajoute : « si in Souverain existe, il ne saurait avoir d'ennemis. » C'est clair.
4. — La plus grande somme de liberté possible doit être octroyée aux hommes; elle dérive d'un principe qui est le libre arbitre. Mais autre chose est de connaître, de
désirer avidement et de juger sainement. C'est pourquoi la liberté repose dans le sage discernement des choses bonnes ou mauvaises, discernement exempt de l'influence des passions. On est libre quand on se gouverne par sa propre grâce : tel serions-nous sous la monarchie qui ferait disparaître tous les gouvernements obliques, et alors fonctionneraient bien les rois, les aristocrates appelés Grands, et les zélateurs de la liberté du peuple. (Pourquoi le mot peuple à propos de cet état universellement libre et paisible ? Sous un souverain vertueux, y aurait-il donc encore des castes, et tout le monde ne jouirait-il pas d'une égale liberté? )
5. — Dante a dit d'abord que le genre humain était ordonné pour le monarque. Maintenant, c'est l'antithèse : le roi est institué pour la nation. La certitude, entre ces termes opposés, serait peut-être bien, d'après nous, que si la nation a besoin du monarque, celui-ci n'existerait pas s'il n'existait pas de nation (sic). Le Souverain est le ministre de tous. Ce n'est pas assez qu'il dicte des lois, il faut, entre tous, qu'il les observe bien. Si un seul ouvrier suffit à cette tâche, pourquoi y attacherionsnous plusieurs ouvriers? Pas de superfluité. C'est logique ; mais voici qui l'est beaucoup moins ou pas du tout... Si un seul fait bien une chose, plusieurs la feront mal. Pourtant, avant d'appliquer une loi, il est bon d'étudier si elle convient au pays, à la cité. Il faut des lois différentes en raison des mœurs, de l'esprit des nations ou des villes et du climat sous lequel elles vivent. Nécessité de l'unité directrice. Le souverain aura le soin des jugements supérieurs et généraux; mais
comme Moïse, il abandonnera à ses primats les prérogatives de donner, à chacune de leurs populations, des lois convenables.
6. — La nature produisant l'unité, celle-ci produit le bien; elle en est la racine aussi bien que de la concorde. Les hommes dirigés par un seul ne constitueront qu'une volonté marchant vers un seul but, forte contre les entraînements des passions, exemple frappant d'une complète harmonie. Tel le règne du divin Auguste qui fut le temps le plus heureux et celui de l'universelle paix. Le genre humain depuis lors est devenu un animal à têtes multiples, s'agitant en sens contraires.
Livre II. Le peuple Romain s' est- Il attribué l'empire avec justice ? — I. L'empire Romain est une émanation de la Providence; il était prédestiné a dominer sur le monde; il avait des droits incontestables à celte prépondérance.
2.- L'ofiice impérial appartient au peuple le plus noble; donc il revenait aux Romains. La noblesse de ses fondateurs, de ses plus anciens maîtres, lela Knée et plusieurs membres de celte illustre famille Troycnnc, la magnificence et l'excellence des alliances qu'Us contractèrent, cette glorieuse filiation établit la prédestination divine. Des miracles fortifient cet argument, dans lesquels on distingue le doigt de Dieu. Ainsi le bouclier tombé du ciel sous Numa, les cris des oies du Capitole ei le passage du Tibre par la vierge Clélia. Ce ne sont pas là, à mon avis, de forl célèbres ni miraculeuses manifestations.
:). — Le di'oii est la relation des intérêts de l'homme a
l'homme. Le droit est le principe du bien commun ; c'est-à-dire que si les Romains ont toujours soutenu le droit, ils ont été les soutiens du bien général. Senèque a écrit : la loi est le lien de la société humaine. Aucun peuple ne travailla tant au salut de la société, à sa régularisation, à sa perfection et à sa pacification que les Romains. Il suffit de parcourir leur histoire pour y rencontrer les marques multipliées des plus grandes vertus et pour juger de quelle bonté ces exemples devaient être au point de vue social. La soumission de l'univers par leurs légions a été un bienfait. C'est avec justice qu'ils ont possédé la dignité de l'Empire.
4. — Dante emprunte à Virgile plusieurs paroles prononcées par le fameux Enée sur l'avenir politique du peuple Romain et il en conclut, sans motifs suffisants, que la nature l'a appelé à commander.
5. — Selon les circonstances , le jugement de Dieu se dévoile naturellement à l'homme, ou bien nous ne parvenons à le saisir qu'au moyen de notre raison ou de notre foi. Dans les luttes où le Sort semble présider, souvent la Providence révèle ses desseins tout entiers en assurant le triomphe à l'athlète prédestiné. Combien de rois qu'on a vu monter à un suprême degré de puissance n'ont pas cueilli la palme impériale ! Tels, l'assyrien Ninus, Cyrus, Xercès et Alexandre lui même. Rome seule touche au sommet de la gloire. Elle y est parvenue par le certamen ou le divin décret.
6. — Et non-seulement, Auguste a primé sur tous les rois, mais le peuple romain a vaincu, anéanti toutes les nations qui ont essayé de lui disputer la prépondérance.
DANTE ECRIVAIN POLITIQUE ET HISTORIEN. .'il 5
Il est certain que Dieu a assiste aux mémorables duels de peuple à peuple qui se sont engagés pour l'Empire. Aussi la victoire dans ces duels est-elle assise sur les droits do la justice. Depuis Enée contre les Rutules jusqu'aux Horaces et aux Curiaces, aux Samnites, aux Grecs et aux Carthaginois, tout s'est réuni pour développer la grandeur de Rome.
7. — Mais voici une auguste et sainte preuve. Le Christ lui-même, issu du sein d'une Vierge Mère, selon Luc, confirme la justice de l'universelle domination de Rome. Par son adhésion latente, Il proclame juste l'édit d'Auguste, agissant comme empereur, et par conséquent la juridiction impériale. Et quelle preuve manifeste si nous portons notre attention vers le martyre du Rédempteur ! Qui donc sera apte à le juger, si ce privilège lui est contesté par le droit? Aussi, Ilérode, simple roi de Judée, renverra-t-il Jésus devant Pilate, le vicaire de Tibère César? Car ce dernier examinant et condamnant à titre de représentant de l'Empire Romain, il est bien entendu que hors de son siège, point de juridiction établie sur la justice.
Livre III. L'antoritc impériale dépend- elU du Pape ou de Dieu? — 1. Avant de s'engager dans cette gra\e question, Dante expose qu'il divulguera ta vérité toute nue, dût-il en blesser plusieurs, car la volonté divine le couvrira de son égide. Contre ce litige, s'élèvent surtout trois espèces d'hommes : 1° le pape et ses ministr. 2° ceux qui, dévorés par la Cupidité, uieut impudemment
les droits du principal; .'{'Mes décrétantes qui rejettent tout, excepté les traditions. Mauvais système de i
derniers. Ils placent la tradition au-dessus de la loi. Il sera facile de les confondre.
2.— Les antagonistes de l'indépendance de l'Empereur par rapport à l'église s'appuient des Ecritures. D'accord avec la Genèse ils proclament deux grands luminaires, l'un pour le jour, l'autre pour la nuit, le premier représentant le gouvernement spirituel sans la sanction duquel le second, le gouvernement temporel (ou impérial;, ne saurait vivre : semblablement, le soleil et la lune. Ce sont de fausses allégations. Puisque ces flambeaux ont été créés le 4e jour, qu'ils sont antérieurs et à la formation et au péché de l'homme, ils ne peuvent figurer deux royautés dont l'homme n'eût éprouvé ni le besoin ni le désir même, dans l'état d'innocence. Tel un médecin préparerait avant la naissance un baume pour le mal futur. D'un autre côté, la lune est un astre indépendant du soleil, elle n'en reçoit dans ses évolutions qu'une influence bienfaisante. De même, la royauté temporelle vis-à-vis de la spirituelle. Saûl, intronisé roi, fut déposé par Samuel, le vicaire de Dieu, objecte -ton. Donc, l'église aie droit de déposer les empereurs et de transférer leur sceptre. Mais Dante répond que Samuel était ambassadeur spécial de Dieu pour cette mission et non son vicaire permanent.
3. — Jésus reçut bien l'encens et l'or pour marquer sa suprématie spirituelle et temporelle. Mais il y a loin de Dieu à son vicaire ; l'un est la volonté et l'autre l'instrument. Le Christ disant à Pierre « Et ce que tu délieras sera délié dans le ciel» n'a pas voulu étendre à toutes choses cette initiative, et ce qui le prouve en partie,
c'est qu'il lui avait précédemment révélé : « Je te donnerai la clef du royaume dus cieux. » L'olïice des clefs n'octroie pas à Pierre la puissance de renouveler l'Empire et ses lois. Le Rédempteur recommandant à ses apôtres de se munir tous d'un glaive, Pierre interjeta : voici deux glaives, à quoi le Divin Maître répondit : cY-i assez. Il n'entendait pas ainsi unir la double autorité dans les mains du pape, mais signifier tous les maux contre lesquels ces disciples auraient à lutter et devaient s'armer.
4. — Constantin, en cédant Rome et quelques dignités impériales y attachées à l'église, a transgressé la loi. L'empire et l'église forment deux corps distincts ; scinder le premier pour en attribuer portion à l'autre, c'est agir contre le droit. Et puis est-ce à dire que celui qui remplit une charge est autorisé à la diminuer, la morceler? Constantin a donc eu tort. Selon l'Evangile, l'église est exclue des biens temporels. Si Charlemagne a été son fils soumis, l'empereur Olhon, rétablissant le pape Léon après avoir déposé Benoit, a imposé à Rome son ascendanl. Le pape et l'empereur, nécessaires tous deux, et par lesquels subsiste le caractère humain, sont égaux, c'est en Dieu seulement qu'on rencontre l'unité de leurs pouvoirs.
5. —La conséquence d'une chose ne saurait être an-térieure à cette menu1 chose. Refit au contraire av( qu'avant l'église, subsistait le principat romain qui fut sanctionné par le Christ, par Si-Paul et par Constantin. Où l'église premirail-elle l'autorité de choi>ir I.' prinee romain? La loi naturelle ne la lui confère pas. |uu>-
qu'elle dérive du Christ, et la loi divine non plus, attendu que les deux testaments défendent presque, loin de l'autoriser , l'intervention temporelle sacerdotale qui n'est pas invoquée par le suffrage universel. Ce droit, d'ailleurs, serait antipathique à la nature de l'église, définie dans l'exemple du Christ à tous ses ministres et pasteurs à venir. <r Je vous ai légué mon exemple, dit-il à Jean, afin que vous l'imitiez.» Et devant Pilate : «Mon royaume n'est pas de ce monde.»
6. — Conclusion. Seul entre tous les êtres, l'homme a deux natures bien diverses, l'une corruptible par rapport au corps, l'autre incorruptible par rapport à l'âme. Il a donc deux fins qui consistent d'abord dans la félicité de la vie présente, puis dans la félicité éternelle après laquelle il doit vivement aspirer. Par les philosophes, la raison, nous avons les enseignements pour obtenir la première; par les vertus théologales, les prophètes, l'Esprit-Saint, le Christ, nous nous guidons dans la voie spirituelle. Et comme nous avons besoin d'un frein pour nous régler, le frein est tenu par le Souverain Pontife au spirituel, par l'Empereur au temporel. Après avoir conclu pour cette double direction nécessaire, Dante proclame que le monarque a Dieu pour principe et pour loi. Mais en ce qui touche la troisième question, il est d'avis que la félicité mortelle étant subordonnée à la félicité immortelle, César doit témoigner à Pierre la révérence due par le fils aîné à son père....
La Divine Comédie est une œuvre remplie des vertus qui l'ont inspirée, c'est-à-dire qu'il n'est pas d'invention
dans les trois cantiques à laquelle la foi et la piété seraient étrangères. Aussi est-ce bien étonnant que le contraste de ce caractère religieux avec les vociférations et les injustices de Dante à l'égard des membres du clergé en général. Qu'il ait eu à s'en plaindre amèrement, que ses rancunes, ses aversions politiques aient justifié à ses yeux ses blasphèmes, nous n'oserions le nier, mais ce sont là de faibles palliatifs à un tel amas de scandales. Mieux que personne, Dante a compris que profiter de l'énorme considération et des prérogatives politiques dont jouissait le clergé au moyen-âge pour le décrier et le calomnier davantage, c'était porter devant Dieu et la postérité une écrasante responsabilité. Il a, en retraçant quelques traits principaux de son passé, méconnu ses titres les plus sacrés pour satisfaire [dus amplement ses passions mesquines et ses viles haines. Indigne faiblesse! surtout dans un homme de si grand génie ! Considérez en revanche le rôle glorieux et civilisateur que l'église a joué pendant les treize premiers siècles chrétiens? Apaiser les différends, conseiller la paix, remédier à l'incurie de tant de rois et de ministres par sa puissance et son habileté, soutenir fermement la monarchie : combien de fois, suivant ce laborieux programme, n'a-t-ellc pas empêché la barbarie de désoler les provinces, la révolution d'éclater et de commettre d'irréparables désastres, la féodalité d'être submei dans d'épouvantables effusions de sang ou d'écraser le peuple si nombreux (\^> villains? En France, dans notre patrie surtout, ces bienfaits sont manifestes. Bo Italie, à Florence même et pour sa population S0UV6-
rainement ingrate, n'ont-ils pas été plus sensibles encore? La papauté a accompli des efforts surhumains pour y détruire l'anarchie, ne se lassant ni de l'opiniâtreté, ni de la bassesse des cœurs, ni de la méchanceté populaire, tant elle savait que son devoir était de gouverner les peuples, ses enfants, comme une mère et non de les pressurer. Mais cette mère auguste n'a-t-elle pas le droit et aussi l'obligation de châtier ses enfants incorrigibles et coupables ? C'est ainsi que sous Boniface VIII un étranger, chargé de rétablir l'ordre, entra dans Florence, qui reçut dans cette invasion et les malheurs qui la suivirent, une terrifiante leçon. Les divisions intestines en diminuèrent-elles? Non, elles s'en accrurent. L'humiliation que leurs Grimes, l'état de perturbation dans lequel ils dépérissaient, leur accueil à tous les partis, méritaient aux Florentins ne les rendit ni plus modérés, ni plus circonspects. S'il vous plaît cependant, comptons ce coup de main, mais constatons la suprême différence de régime qui subsiste dans le parallèle du Pape et de l'Empereur d'Allemagne. Un propriétaire a tout droit sur sa terre; s'il .ne la cultive pas, ne se propose pas de la faire fructifier, je dirai par un raisonnement tout-à-fait dantesque, qu'il mérite qu'on la lui ôte? Sans nul doute, l'Allemand était loin d'avoir quelque droit sans conteste à la possession de la terre d'Italie. Cependant le Pape hésitant ou n'ayant pas sous la main de moyens de répression immédiate, la situation de Florence, par exemple, livrée à l'anarchie, étant désespérée, et ce fait seul constituant un danger imminent pour la sécurité de ses propres états, on compren-
drait — jusqu'à un certain point — que l'Empereur accourut pour remettre en paix la cité, sans violer les droits de nationalité, ni l'intégrité du territoire, ni les intérêts publics ou privés? Or, ce n'était que lorsqu'il avait le temps et que cela entrait dans son esprit capricieux qu'il s'occupait de cette Italie chère à sa couronne et délaissée, qui se débattait au milieu des crises anarchiques comme un corps proche de sa fin. Intervenait-il? Nous rappellerons que les sympathies impériales pour ce pays ont toujours été nulles ; les monarques n'ont jamais touché son sol comme on touche un sol ami, ils l'ont traité en province conquise, esclave de l'oppression, source d'impôts de plus en p'us exorbitants, ils ont toujours enfermé dans un cercle de fer, où elle ne pouvait se remuer, celte magnifique contrée, le berceau de la civilisation antique et moderne, des arts, de la littérature, de la poésie qui y a enfanté ses plus beaux chefs-d'œuvre !
J'établis en conséquenre deux faits : 1° les Empereurs n'ont jamais exercé sur l'Italie une surveillance protectrice et paternelle M l'ont laissé.' presque constamment s'user dans les désordres pour mieux l'avenir à leur joug accablant ; 2° quand ils ont mis le puni en Italie, c'a été pour lever des impots, ruiner et dévaster les propriétés, outrager l'honneur des familles, faire régner brutalement la seule fmve des armes, en un mot organiser le brijjanda.uv. Vérités dures et terribl. mais qu'il est aussi impossible de dissimuler que de nier le jour!
Et ce sont de tels auxiliaires que hante appelle à son
aide? Mais c'est appeler l'arrivée d'un fléau pour l'Italie, d'un ravisseur détesté pour ses iniquités et ses crimes multipliés et qui veut surprendre votre nationalité ! La seule justification aux cris de détresse, au système exclusif de Dante, consisterait donc dans l'absence pour le Pape de forces militaires? Cependant nous avons vu Henri VIII lui-même et son armée s'épuiser en Italie et n'y passer que pour sanctionner, féconder et généraliser le vol, le meurtre elle pillage, abhorré de toutes les populations sincèrement italiennes ! Ces invocations réitérées à la puissance allemande constituent, il nous semble, pour Dante un acte d'anti-patriotisme, réprouvé par les besoins communs, les désirs intimes, l'histoire, l'esprit de nationalité, la grandeur, l'indépendance de l'Italie. On a néanmoins et fort souvent rapporté que ses idées patriotiques étaient exagérées, qu'il aimait passionnément le sol natal. De là, nous l'avons fait connaître , les démarches incessantes qu'il entreprit pour retourner à Florence. Patriotisme étroit puisque si le proscrit était resté « au bercail où il vécut petit agneau » il eût sans doute été un des premiers et des plus acharnés à combattre pour faire avorter les projets d'agression et de despotisme de Henri de Luxembourg ! Mais il s'était jeté corps et âme dans la cause des Gibelins, car c'étaient les Guelfes qui l'avaient chassé, et il n'y avait pas de chance de retour de ce côté. Valait-il mieux au fond être impérialiste que papiste? Entraînée, ballotée par le flux et le reflux de ces partis, Florence ne goûtait sous la domination ni de l'un ni de l'autre, le bien-être ni la paix. Ces sectaires
passionnés de deux causes plus ou moins heureuses et populaires ne se soumettaient à aucune règle dictée par la sauvegarde des intérêts de la patrie ; si une tentative hardie les intronisait, immédiatement ils répandaient à l'envie des sentences de proscriptions contre leurs adversaires; et se fortifiant dans le gouvernement, pour maintenir leur triomphe provisoire, ils ne se souciaient nullement de ce peuple florentin, énervé par tant de luttes, poussé à l'extrémité par tant de soulèvements anarchiqucs, mais qui, ayant peut être conscience de sa dignité', aspirait à s'assurer un rang et une influence a l'extérieur nécessaires pour laconservation de sa liberté? Les Gibelins protestaient de leur dévouement à l'Allemagne pour masquer leurs calculs égoïstes ; et les Guelfes envers la papauté ne se conduisaient pas avec plus de franchise et de loyauté. Le lendemain de la réussite, les soi-disant impériaux se réuniront en armes pour repousser ce sceptre honteux que l'étranger vent leur imposer. Au moins si la papauté parait trop faible matériellement pour conquérir la prépondérance, les GRielfes doivent
être convaincus qu'elle n'exercera qu'un protectorat salutaire sur la cité et ne la réduira pas à une sujétion dure. Ses droits pour la tonne seront reconnus, niais ils seront nuls de l'ail. Suppose! même le cas OÙ elle doterai!
Florence d'un gouvernement paternel et éminemment libéral, ce gouvernement sera à l'abri de L'opposition
populaire qui a miné les bases de trônes si solide-- ri respectés, et à là longue les a ruine- '
En résumé, (luell'es Comme Gibelins sont mus parla
passion et m4 puisent pas leur cou rage et leur pers
tance dans la nécessité du bien public ; ennemis de Tordre, de la sécurité, de la justice, ils n'évoquent qu'une seule pensée qui est celle-ci : l'expulsion de semblables perturbateurs est un bienfait pour le pays qu'ils affligent de leurs complots et de leurs tiraillements.
Partant, y avait-il plus d'honneur et de gloire pour le Dante à épouser la question gibeline? Non, tant s'en faut. C'est cette prédilection qui l'a souvent fait briser les barrières de la vérité et de l'impartialité, qui l'a tout entier incorporé à l'Allemand, qui est la clef de voûte de son fameux système politique, système extrêmement exclusif, que la raison positive et l'esprit de pratique nous défendent d'approuver. En effet, le principe capital de Dante, c'est la monarchie universelle, un seul souverain, plus élevé encore que le César romain, ayant des états plus vastes, et réglant, de proprio motu, la paix, la situation, les destinées du monde entier, sans le concours de plusieurs, car l'unité est recommandée par les vœux et les besoins publics. Il entre sans doute dans le plan de Dante de considérer cette monarchie comme une émanation divine; mais je ne rencontre nulle part de preuves que le monde soit ordonné par le créateur pour cette seule fin. Bien plus, notre poète prête lui-même des armes contre sa doctrine quand il dit : « Tout royaume divisé contre lui-même périra. » L'expression tout suggère forcément la certitude de la pluralité des royaumes. Cette pluralité existe depuis la destruction et la dissémination des races et la confusion des langues. Vous voyez qu'il faut remonter haut, à
la tour de Babel ; mais cette antiquité si reculée nous fortifie encore, puisqu'elle est le gage formel que le monde est partagé en états, en provinces, en idiomes, en nations, depuis ce suprême châtiment du ciel infligé à l'orgueil des hommes. L'unité de langage étant complètement évanouie, ceux-là se reconnurent pour frères et pour nationaux qui s'entendirent et se communiquèrent dans leur propre dialecte et pour assurer leur sécurité et l'inviolabilité du coin de terre où ils s'étaient fixés avec leurs familles, s'associèrent dans une communauté d'intérêts et instituèrent un gouvernement pour les régir et les représenter. Voilà comment se formèrent les liens dans chaque race d'individus, mais rien dans cette division ne fait soupçonner l'idée de la fusion des privilèges de toutes les couronnes dans la main d'un souverain régulateur. L'indépendant -, l'intégrité, la fierté des tribus et de leurs représentants protesteraient contre cet arbitrage formidable. Toutefois, pour réfuter plus facilement le raisonnement iê Dante, supposons que la terre entière soit assujettie au monarque: Quelle forme de gouvernement adopiera-t-il, car il est clair qu'il ne se multipliera pas a l'infini dans la proportion du nombre des province*? Dante prep qu'il partage son empire entre des principals, alïeclés à chaque espèce, chaque contrée. Ils étudieront les mœurs du pays, embrasseront dans les termes de leur juridiction la masse des atTaires intérieures, et pour Ufl questions d'intérêt majeur et universel, comme l'ordre et la paix, prendront la décision de l'empereur. Fausse. maladroite et iinpolitique doctrine qui tne l'empire a\ec
ses propres institutions, qui ne tient aucun compte des nationalités si puissantes et diverses répandues sur le globe, qui leur met en main les moyens de s'ériger en gouvernement, en brisant avec l'universelle et impossible monarchie ! Vos principaux eux-mêmes se soulèveront à la tête de leurs sujets pour enfreindre cette loi d'unité, pour les rendre non plus sujets de l'empire, mais Français, Allemands, Italiens. Je conteste également que cet arbitrage des rois, en cas de dissidence, favorisera l'injustice. Le monarque ne sera pas infaillible ; comme tout homme, il sera envahi et travaillé par les passions ; son cœur sera sensible aux marques de déférence que lui aura données telle province, donc, si cette même province, plus forte à un haut degré et plus soumise d'ailleurs que sa rivale, en appelle à son autorité pour un litige, il videra la querelle au profit delà plus puissante. Ces abus ne s'en renouvelleront que plus souvent si l'empereur n'emprunte pas la coopéralion de plusieurs. Il est vrai qu'il doit être l'essence et le modèle de toute vertu ; mais combien de fois ne transgresse-t-on pas le rigoureux devoir? Plus sage il eût été d'accorder à chaque province la faculté de se choisir un ou deux représentants, dont le mandat eût été de recueillir sur les lieux même l'expression des maux et des besoins qu'ils eussent ensuite reproduits, afin d'obtenir justice, en assemblée générale de tous les députés de l'Empire. De cette manière, l'empereur n'eût pas été seul juge et eût gouverné au nom et pour le bien de tous ses états et non pour sa satisfaction personnelle. Agir selon le conseil de Dante, c'est sanctionner la plus
grande force de despotisme possible sur une seule tête, c'est gonfler un être humain du plus sot et plus extravagant orgueil, c'est lui reconnaître toutes les vertus et toute la puissance, seuls attributs de la divinité! Quelle ligne de conduite se tracera cet homme couvert du manteau de la monarchie universelle ; ayant tous ses semblables pour sujets, il s'affranchira d'être sujet de quelque chose; maître de tous, il secouera les règb irrécusable, il s'exemptera des répliques et des sag conseils; irréformable, il se flattera d'être le t\pe de la perfection absolue; oui, cet homme élèvera jusqu'à Dieu sa puissance menaçante d'où il ne jaillira qu'orgueil, impiété, injustice. On ne saurait trop insister sur la viduité, l'impossibilité d'une semblable théorie. C'est le royaume du Ciel, le régime sous lequel les mi liées innombrables des saints et des anges goûtent une félicité inaltérable, que Dante veut appliquer à la terre, où ne réside pas le bonheur, où les vices et les passions sont infinis, où les résistances se partagent entre Cent nationalités incompatibles peut-être! La paix universelle, voilà le but, mais si le principe esl à la fois beau et bon, les moyens de le suivre sont difficiles et indéterminés. En effet, comment agira l'empereur dans le cas où une province se fondant sur ces droits n'accepterai! pas - 1 décision et recourrait aux aimes contre sa voisine f La paix de ce coup est brisée. Pour ne pas en prolonger la rupture, le monarque n'enverra-l il pas une armée pour
châtier ses sujets rebelles'' El ri ces mêmes SU jet S,
résolus à mourir plutôt que de céder, se défendent jusque ce que leur dernier sang soit versé, la paix restera
longtemps troublée, et à l'ombre de ces hostilités, d'autres nations ne jugeront -elles pas l'heure propice pour abaisser les prétentions déraisonnables de quelque rivale? Ainsi cette fièvre guerrière aura enflammé spontanément bien des cœurs et des peuples, et la paix entraînera peut-être dans sa chute la puissance impériale et son dignitaire dont la mort, comme celle d'Alexandre, mettra en lambeaux l'immense drapeau monarchique à toutes les couleurs? Car, Montaigne l'a remarqué, être partout, c'est n'être nulle part; prendre possession des gouvernements de toutes les nations, c'est ne pas en avoir un seul à soi.
Nous différons tout-à-fait, on le voit, de principes avec Dante. Autant sa combinaison nous semble un magnifique rêve, autant nous avons besoin de rappeler que la politique doit fuir les tentations par lesquelles l'idéal la tient constamment en suspens pour ne la livrer qu'aux plus amères et irréparables déceptions. En 1848, au milieu des périls et de la situation désespérée que l'anarchie avait constitués à la France, surgirent une foule de penseurs, superbes déclamateurs qui, à tout prix, voulaient essayer sur notre patrie l'application de leurs théories vagues ou insensées, oligarchiques ou révolutionnaires. Un jour, il vint à l'hôtel-de-ville un de ces plus remarquables orateurs économistes qui proposa un sujet d'un intérêt énorme : l'organisation du travail. Ses discours eurent un profond retentissement dans toute la République, amoureuse d'innovations. On suivit anxieusement l'élan, la marche d'une si généreuse et populaire inspiration. Mais quand il fallut disséquer
les arguments admirables mais peu positifs de ce penseur éloquent— qui mettait dans son système toute son âme et son art— le prestige tomba. Le projet élaboré, après avoir provoqué un indicible enthousiasme, ne fit que susciter des désirs sans frein et des remords cuisants. Demandez à un écrivain de talent, M. Hippolyte Castille, pourquoi il ne reçut pas d'exécution : parce que l 'était de l'idéal, parce qu'il en avait l'attrait et le vide. Arrivé à ce point culminant, la mise en pratique, on avait été obligé de l'abandonner, en face d'une impossibilité matérielle complète. Il faut assimiler cette organisation du travail à la Monarchie universelle de Dante aussi bien qu'à la soumission proposée, en deux lignes, du pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Cette conclusion est formellement illogique; elle contredit les raisonnements déduits précédemment dans le traité. Dès que la suprématie^ en puissance et en vertu du monarque est assise, il ne dépend plus que de Dieu dont il est le ministre. Les actes de déférence envers Rome n'ont nulle signification politique, car la papauté étant préposé»1 à la direction des âmes, elle ne saurait en rien s'ingérer, ainsi qu'affirme Dante, dans les choses temporelles. Pourquoi alors intercéder son consentement? Si vous ne me reconnaissez pas l'aptitude à juger et opiner d'un fait ou d'une chose, que désirez-vous mon avis, à moins qu« soit par manie de ridiculiser mon complaisant vouloir? Je veux prendre Dante à son propre piège. Tout chrétien doit vénération et amour au St-Père, Chef Al Pégttse, depuis l'Empereur jusqu'au dernier des artisans. Bst-ce à cette vérité déjà vieille que Dante fait allusion M
non ; alors pourquoi insinuer pour la forme une subordination quelconque en politique de l'Empereur à la papauté? Les pontifes se seraient signalés fréquemment par leur inconduite, leur rapacité ; reportez-vous à notre analyse de VEnfer ; tandis que le ciel prépare des sièges et des couronnes pour les souverains allemands. Donc, en recherchant le contact du Pape et entretenant des rapports avec lui, ne courra-t-on pas le risque de gagner le germe de ses vices ?
Nous ne déploierons pas plus de preuves pour réfuter de semblables innovations politiques; nos énonciations positives, l'esprit des faits dont nous nous sommes appuyé démentent les aperçus vagues et indéfinis de l'écrivain monarchique ; son traité a été condamné pour avoir paru un pamphlet ; nous pensons que c'est plutôt une utopie, le rêve d'une imagination Platonique, pendant que la raison sommeillait. Cependant, il est un point que nous ne devons pas glisser sous silence, c'est le mode de partage entre les plus vertueux des dignités, des richesses et des emplois. Ce mode est une expression très-hardie de tendances révolutionnaires, un coup de massue pour l'édifice féodal. La majorité des aristocrates mènent une existence des plus scandaleuses, multiplient les débauches à leurs tables, et professent tous les vices. Au-dessous de cette aristocratie couverte de fange et qui insulte dans sa dégradation aux lois humaines et divines, il y a le peuple qui réclame l'émancipation politique, dont les principes sont sains et la bonté de cœur infinie. S'il ne se révolte pas, il est transporté d'un juste courroux à la vue de tant d'excès et des abus qui l'oppres-
sent de toutes parts. Mais, ce qui rejette sur le Dante un poids énorme, non-seulement l'aristocratie se vautre dans la luxure et la cupidité, mais le clergé bien plus encore. Ces deux grandes puissances s'entendent à merveille pour répandre le vice dans les masses et le* dépouiller de tout sentiment de dignité d'elles-mêmes, en aliénant leurs facultés dans l'orgie et dans les actions mauvaises. Ainsi donc, le renversement de la société ne tardera pas à se produire ; c'est dans ses bases mêmes qu'elle sera ébranlée. La recommandation de la vertu sera le titre le plus honorable de la naissance, qu'on supprime la noblesse présente; il faudra dépouiller de leurs biens ceux qui ne les font servir qu'à la satisfaction de leur vil égoïsme; bientôt de cette manière le monde sera ordonné pour la vertu. Mais quels pouvoirs vous octroient-ils le droit de m'oter ce qui m'appartient? Et si, devenu membre de la famille démocratique, je me révolte contre des injustices que les gouvernant* ne veulent pas châtier, on m'oppressera; et si je crie au despotisme et entraîne le peuple contre \<>tre autorité, vos lois sur l'ordre ne seront-elles pas anéanties? D'ailleurs, il n'y a pas, à notre avis, de doctrine plus subversive que celle qui consiste à armer un gouvernement de la faculté de ruiner les familles, de dépouiller ses sujet> de leurs biens? Nous arrivons dans ce cas a des déductions si dangereuses, qu'il ne faut les admettre qu'à la condition d'un péril imminent pour la société. IL Proudhon, d'accord avec ions les partageux modernes qui n'ont pas peu contribué, soit par leurs écrits, >. «it par leurs actes, à ensanglanter notre pays des désastres de
la révolution, a dit: Lapropriété, c'est le vol. Dante, dénaturant le caractère des personnages, semble faire rendre une justice éclatante, mais au fond son système n'offre pas des conséquences moins effrayantes. Sa conduite et son langage, en outre, ne nous fournissent aucunement la garantie qu'il exécutera les lois qu'il édicté ou s'y soumettra. Il commet de funestes écarts et donne de préférence l'exemple d'un perturbateur que celui d'un ami de l'ordre Dans toutes les nations, le respect de l'autorité est la force morale intérieure du pays, et le respect de ses ministres l'assurance de l'excellence d'un culte. Or, Dante injurie grossièrement le pape, le pontife suzerain politique de Florence. Il dépasse les bornes d'une sage liberté et incite à la licence et aux désordres, à la tyrannie démocratique. Sa vie et ses écrits se combattent; l'une entache les autres de nullité. — Ozanam essaie de justifier Dante de sa défection du parti guelfe, parce qu'il croyait, dit-il, retrouver la liberté dans le but poursuivi par les Gibelins. Cette assertion est fausse. Nous nous expliquerions cette étrange disculpation s'il s'agissait de la liberté du proscrit ; mais au point de vue général, l'empereur imposant son joug aux vaincus eût resserré leurs liens politiques pour leur interdire toute pensée de rébellion, pendant que le pape eût conservé à Florence ses franchises et ses tolérances républicaines qui se seraient exercées sous ses yeux.
En résumé, Dante, écrivain politique, sacrifie les principes, les traditions, l'impartialité, la raison même à la
cause gibeline. Injuste envers le clergé, il pousse la flatterie jusqu'à l'impudicité envers l'Allemagne. Il méconnaît les services rendus aux peuples et à la civilisation par l'église, mais s'il vante à outrance les empereurs, il oublie à dessein qu'ils ont signalé leurs excursions en Italie par d'incalculables désastres, et qu'ils ont toujours traité sa patrie en province escla\> et félonne et l'ont ruinée à diverses reprises. Ses appels à l'Allemagne sont des actes d anti-patriotisme. Il est moins pardonnable d'avoir été Gibelin que Guelfe. Son système politique est une utopie dangereuse, un rêve. C'est abuser du sens moral de mettre entre les mains d'un monarque une puissance égale à Dieu et de vouloir ensuite lui faire reconnaître la suprématie spirituelle. Le partage des dons de la naissance et des biens est une doctrine anarchique. En ne respectant pas lui-même l'autorité papale, Dante détruit les bases du pouvoir monarchique.
Il > ci une contradiction permanente entre sa conduite politique et les sentiments dont il parait animé sur l'égoisme et l'inconséquence fatale des partis et sur l'ordre. Etait-ce là le moyen par lequel il prétendait mener les peuples d'Italie à la pratique de ses enseignements? Dante préfère néanmoins les actes à la parole;
si j'en crois du moins ses allégations. A quoi donc attri
buer son inobservance de cette maxime, à la légèreté ou
bien à la passion, et sans doute à l'une et a l'autre? Dans les deux li\pothèses, les faiblesse* et les désunir» N auxquels il s'est livré, ou a participé, n'en sont pâ-
moins profondément regrettables et peu édifiants, si ce n'est pour les trop nombreuses factions que chaque siècle ne manque pas d'engendrer.
La politique ici nous permet de juger sans coup férir l'historien. Dans le compte-rendu des faits, il se laisse pervertir par ses antipathies personnelles et ses passions ardentes. L'esprit de parti préside à presque toutes les opinions qu'il porte; en suivant son impulsion, il s'attaque plus aux personnes qu'aux événements et ses protestations aussi bien que ses panégyriques trahissent constamment un zèle intéressé. Il est inutile que nous répétions sa conduite et ses excès à satiété à l'égard de l'église. Si presque tous les membres du clergé ont été de sa part en butte à des accusations non fondées et graves, les grandes et petites familles aristocratiques d'Italie qui s'étaient rangées pour les Guelfes ou même pour les Gibelins ont également essuyé son courroux ; l'implacable justicier a révélé soit leurs malheurs intimes, soit leurs scandales, soit leur despotisme. Mais de quelle manière procède-t-il en ces occurrences? El sacrifie la dignité, la haute raison, l'esprit sagement appréciateur que comporte la sérieuse histoire au lyrisme, au furia du pamphlétaire. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il faille se figurer que Dante a conçu et exécuté le projet de faire l'histoire d'Italie; s'il rencontre dans l'éternité telle ou telle famille, si sa haine se soulève contre cet évêque ou ce noble, il se vengera sans pitié sur le champ et reprendra ses descriptions poétiques. En somme, des fragments sans consistance, de bruyantes acclamations, d'amers sarcasmes, des panégyriques
pompeux à côté d'apostrophes ou de malédictions impitoyables, voilà Y histoire des faits écrite par Dante. Elle repose toute entière sur des personnalités isolées où l'idée du moi et les désirs de vengence dominent.
Sous le rapport philosophique, nous hésitons à nous arrêter à cet aperçu d'Ozanam qui se montre disposé à couronner Dante historien universel et le précurseur de l'évêque de Meaux dans ce genre d'éludés morales et historiques. Fonder une telle assertion sur ce que dans l'éternité, l'antiquité et les temps chrétiens se représentent et se mêlent à chaque instant, passent et repassent comme les tableaux d'une lanterne magique, jusqu'à un certain point, qui ne connaît pas Dante admet cela ; mais nous trouvons l'éloge d'Ozanam excessif et peu motivé. Il est bien vrai que Dante traite également de ce personnage hébraïque et de ce poète latin, d'Adam et de Stace, des rois et des guerriers, des saints et des despotes, soit de Kome antique, soit depuis fa -Chrétienté. Mais ce semble là une galerie où appai. ussent de loin en loin, sans aucun ordre, >ans système, des ombres de trépassés illustres par leurs vertu* on leurs crimes. La série (U^ apparitions et dôS poitrails présente une multiplicité «h; lacunes bien saisissable. Si la partie biblique ou chrétienne est particulièrement soignée, l'élément politique est presque nul. Depuis quand l'histoire universelle consi>lerait-elle à taire apparaître des saints ou des monarques et de les l'aire
déclamer sur les choses du siècle présent, auxquelles
ils sont étrangers? Avec quelle facilité tout le momie aborderait ce genre qui a produit si peu de grands ém-
vains ! L'historien deviendrait le directeur d'une scène dramatique, où pêle-mêle, au lever d'une soupape invisible, surgiraient instantanément et disparaîtraient de même, législateurs, conquérants, pères de l'église, anges ou saints. L'histoire universelle, c'est l'histoire rendant compte des faits les plus graves et en interprêtant le caractère et les conséquences au moyen de la science philosophique , c'est l'art du raisonnement et de la déduction appliqué aux faits pour juger d'un rapide coup-d'œil, la politique, la gloire des nations, puisqu'elle embrasse tous les peuples et les grandes révolutions morales que l'humanité a subies. Est-ce là l'entreprise de Dante ? A-t-il porté dans l'histoire, les vives clartés, la philosophie pleine de maturité et de calme, la profondeur de génie de Bossuet? Eh bien ! alors, n'est-ce pas une erreur flagrante et une injustice de déchirer un coin du manteau de celui-ci pour le donner à Dante, que nous glorifions déjà extrêmement? Ne comparons Dante ni à Machiavel, ni à Villani, ni à Guicciardini, auxquels il est de beaucoup inférieur. Nous ne devinons pas d'ailleurs qu'il ait envié ce nouveau laurier, mais on peut acquérir la certitude qu'il ne l'a pas mérité. Vico a dit de lui qu'il est un historien idéal. C'est un mot qui a une signification bien vague. Parce qu'on est surtout l'homme de son siècle, qu'on lui ressemble par les sentiments, les idées, les tendances, qu'on se plaît dans ses sujets de méditation préférées, on ne doit pas s'attribuer un titre apparemment et à notre avis si remarquable. Dante n'a pas pu écrire l'histoire de l'éternité dont l'état passif ne produit aucun
genre d'action imaginable. Et s'il est le représentant fidèle de son époque, il ne faut pas se dissimuler qu'il a pris une large part aux luttes des factions guelfe e! gibeline, que la partialité \icie son jugement, politiquement et historiquement, conclusion qui se justifie par l'incompatibilité des suggestions mauvaises de l'esprit de vengeances et de l'ardeur dangereuse des partis a?6C les fermes accents, le calme et la souveraine beauté de la vérité !