‹ Dant et le moyen ageChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE UT · texte numérisé non relu

CHAPITRE UT

lâttérntiirc llcliglciino.

Il n'y a pas à contester qu'en évangélîsant la Gaule

comme les autres parties du inonde, les missionnaires

n'eurent pas le temps de consolider la foi des nouveaux chrétiens par la démonstration des principes de notre religion. Comme l'artiste dessine d'abord sur la toile l'esquisse de son tableau, il fallait également au début dévoiler aux peuples les vérités fondamentales du christianisme. C'était faire naître dans les cœurs le désir de pénétrer davantage dans l'esprit de la doctrine. Mais de quelle grandeur n'était pas cet ouvrage ! Pour le réaliser, il fallait être vraiment inspiré d'en-Haut, caries sociétés, pour prospérer et se développer, ont besoin d'être assises sur un culte dont les 'bases soient inattaquables et surtout, reconnues par les peuples. C'est donc, quoi qu'on en dise, à la puissance ecclésiastique que le lourd privilège et le devoir de surveiller tutélairement les nations jusqu'à l'âge de leur formation définitive, sont échus; c'est ce qui explique sa prépondérance politique pendant tout le moyen-âge. La religion est la base de toute société. Toutes les fois qu'on l'a voulu renverser, la société a chancelé et s'est trouvée en péril, tant est qu'un édifice s'écroule quand ses fondements branlent. L'histoire des révolutions et en particulier celle de 1793 doit nous convaincre de cette vérité : autant la licence et la dissolution en matière religieuse annoncent une société malade et un gouvernement sans consistance et sans stabilité, autant le respect et l'amour du culte sont la preuve du contraire. Dans les éléments qui concourent directement ou non à la prospérité des nations et à leur développement, tout se touche, et séparer l'un de l'autre, c'est vouloir tout perdre. Et, n'en doutez pas, si quelque fil se rompt et qu'il soit attaché à la Religion,

il y a l'apparence d'un grand danger. C'est le point de départ de tous nos malheurs, à nous autres Français. A ce que nous croyons, il faudrait souvent opérer un retour vers le passé. On se rappellerait ainsi qui a élevé, formé la France au moyen-àgc, et ce qui l'ayant toujours soutenue est indispensable à sa sécurité et à son bonheur. Mais nous devançons le temps. Ces causes politiques, en assurant au clergé une importance politique irrécusable, étaient servies à souhait par l'éclat et la science de la littérature religieuse, Aux époques que nous éludions, seule, celle-ci était comprise, aimée pour ses allures sérieuses et vénérée pour la nature si grave de ses sujets dans les discours comme dans les livres. Nous n'avons pas besoin de dire quels étaient ses rapports avec le peuple. Comme la foi et la dévotion étaient fort communes, ces rapports étaient aussi de tous les instants. Le peuple ne goûtait qu'à l'église le pain de l'instruction, dans les prédications qui suspendaient les ollices. Voilà pour la parole. Mais les œuvres écrites, c'est dans les cloîtres que vivent, ignorés et pieux, leurs auteurs. Pendant que la barbarie étouffe les instincts de civilisation, que les villes et les campa* gnes gémissent du joug auquel on les contraint et que les conquérants s'adonnent entièrement aux plaisirs ou au pillage, on voit se presser dans les cloîtres tous les hommes savant:'. La plupart se SOnl faits moines, les autres sont des orateurs, des évoques. Us fatiguent leur corps dans les macérations cl le saint ministère et reposent leur esprit Huns le tra\ail, par intervalles, ils sont doués d'une admirable patience. Celui-ci pâlit à dé-

pouiller de vieilles chroniques, à compiler les faits et les usages du pays et à perpétuer, heureusement pour nous, la mémoire des actes de la conquête des Franks : tel, Grégoire de Tours. Ou bien, ce sont dans les couvents eux-mêmes que s'écrivent collectivement les chroniques; la charge d'historiographe y est remplie successivement par les religieux de l'ordre ; on dirait d'un livre-journal où sont enregistrés, au fur et à mesure, les événements, avec un soin et une précision qui sont des qualités solides pour le genre historique. Nous n'avons pas eu d'une autre manière l'histoire de France, des Bénédictins. Ce genre d'études, quoique sérieux, se rapproche trop du profane. Il faut, pour avoir une idée des laborieuses productions de la littérature religieuse, regarder du côté philosophique et des sciences en général. Alors on a en face de soi une multitude de travaux qui n'ont exigé rien moins que la vie entière de leurs auteurs et une immense érudition. Le dogme a été retourné dans tous les sens, discuté, abandonné, puis repris avec une vigueur nouvelle. Les luttes théologiques ont d'illustres adhérents, et plus d'une fois, moines et évêques y combattent vaillamment à masque levé. Voltaire ne plaisantait pas lorsqu'il disait sans vergogne, que la fondation des ordres religieux <r fut une consolation. » Notons en passant cette vérité échappée d'un de nos plus grands sceptiques.

Nous rencontrons en Gaule, au 11e siècle, saint Faustin, puis les actes du concile de Lyon. Au 111e, saint Irénée est la gloire de l'épiscopat. Il est également le type du chrétien et du savant. Ses cinq livres contre les Hérésies

nous révèlent un logicien vigoureux et subtil, bien qu'animé d'une foi ardente. Il connaît beaucoup l'antiquité et il n'y a pas de réfutation plus hardie que la sienne des sophistes et des doctrines du paganisme. Au siège de Lyon, il a saint Hippolyte pour successeur. Le nouveau prélat peut passer pour un écrivain universel. M. Lcfranc dit qu'il a résumé en lui « la science de son temps.» Mais il est curieux que la déclamation, la théologie et la poésie s'accommodent sous la même plume.

Le ive siècle est un des plus brillants de la littérature sacrée. C'est alors que les plus beaux génies introduisent dans la philosophie des lumières inconnues. En lisant maintenant leurs discours, on est tenté de supposer que le don de la révélation était inné dans leur intelligence. Jamais la profondeur des idées ne s'allia si bien avec les pompes de l'éloquence. Et, chose surprenante ! leurs enseignements sont tracés avec une simplicité unique, ce qui est un des plus doux attraits de la vérité. Nous regrettons qu'il ne nous soit pas loisible de suivre la chaîne des théories admirables — codes de raison et de véritable philosophie — qui sortent de l'église chrétienne, depuis Lactance et saint Hilairo jusqu'à saint Augustin et saint Ambroise. Il serait vraiment d'un bon emploi de nos facultés de les avoir sans cesse sous les yeux, d'y modeler notre pensée et nos sentiments, notre pensée surtout, car elle s'élève avec tant de naturel el de puissance dans les orateurs sacrés, libre, rapide, plus profonde quelquefois que la pensée de Bossuet luinieme, et se traduisant sans elïort, avec concision et

sobriété, sous leur plume inspirée ! Ce ne sont pas seulement des monuments à l'abri de l'injure et du caprice des siècles, ces productions des Pères de l'Église, aujourd'hui encore elles sont le critérium de la science théologique. Nos prédicateurs y prennent chaque jour le texte de leurs sermons. Une idée, une phrase, un mot de ces grands philosophes, résument souvent certains points de la doctrine. Certes, à ceux qui nieraient l'iniluence du christianisme dans les lettres et les arts, nous opposerions seulement les noms des docteurs Athanase et Jérôme, Grégoire et Basile, Chrysostôme et Cyrille, Ambroise et Augustin, Thomas d;Aquin etBonaventure, Bossuet et Fénelon ! Quelle réfutation plus écrasante ! 11 y a bien quelque distance entre ces grands hommes et les milliers de petits littérateurs anodins et de controversistes scandaleux qui pullullent aujourd'hui en France ! Nous ne crierons pas : à la réaction ! mais nous ferons remarquer, à propos de la tournure de notre époque à la légèreté, à la raillerie et au genre familier, que le genre sérieux et grave n'est pas à dédaigner et que bien des écrivains qui l'ont cultivé ne se sont pas repentis d'y avoir exercé noblement et utilement leurs facultés. Pensez-vous qu'au Moyen-Age la littérature sacrée ait eu moins de mérite et moins de considération à être recueillie, austère, fidèle aux principes, que tant de nos contemporains à contrefaire les mystiques et les humanitaires, à prophétiser les réformes sociales, à vouloir sonder l'inconnu et réaliser l'impossible?

La littérature sacrée poursuivait le but vers lequel inclinent les destinées présentes et futures de l'huma-

nité : le salut des âmes. Un tel sujet repoussait les embellissements factices de l'imagination, les décors et la puérilité. Il réclamait une volonté énergique, une conscience sans déguisement et toutes les forces de la méditation. D'un aspect qui imposait de suite les égards et le respect, blanchis et voûtés par les ans, le labeur de l'esprit et les mortifications de la vie ascétique, les vétérans de la science, lorsqu'ils sortaient par hasard des cloîtres, étaient arrêtés par le peuple. Pères, mères, enfants, vieillards, les entouraient, embrassaient leurs vêtements, s'agenouillaient pour être bénis ou touchés. Ces jours-là étaient des jours de liesse pour les pauvres habitants soit de la ville, soit de la campagne, pour les misérables serfs. C'était là seulement, dans les églises, autour des pasteurs, que régnait la loi égalitaire; ailleurs, le sol était couvert des symboles de la féodalité, du vasselage. On aimait donc la religion pour son inaltérable douceur et son esprit d'égalité. Dieu se partageait et ouvrait son cœur à tous ses enfants. A sa table, pauvres et riches, vassaux et suzerains, communiaient, se rassasiaient, sans distinction de castes, ni d'origine. Pour participer à sa munificence et être chéri de Lui, il n'était pas nécessaire d'avoir des titres sur parchemin.... Et pourtant lequel de Dieu ou de ce duc, de ce comte, de ce baron, était le plus grand seigneur l Une telle dissemblance de régime subsisterait- elle donc longtemps ? — Déjà, on le pressent, la voix fatidique de l'égalité invite les populations à la révolte. A quoi tien dra l'inoculation lente et graduée de cette idée politique, si co n'est à la religion elle même ?

Mais que les Franks envahissent les riches provinces que fertilise la Loire, que les Normands accostent le rivage et dévastent les côtes» que les populations soient opprimées par leurs suzerains, soit des ravages de leurs soldats, soit, des impôts exorbitants qu'ils prélèvent, c'est à la religion que toutes les plaintes aboutissent ; elle est le médecin des âmes, la consolatrice universelle. Saisies de frayeur, on rencontrait des familles entières à genoux sur les tombeaux des saints, éplorées au pied d'un calvaire ou se rendant par longues files comme dans une procession aux églises pour prier à côté des reliques. Il n'était, hélas! ni armes, ni secours matériel, que l'Église pût leur délivrer. Et pourtant, à chaque calamité, il advenait que le peuple remontait toujours à la même source de consolation. Par ses conseils, par son action conciliatrice, l'Église s'interposait entre l'élément féodal et l'élément démocratique qui autrement se seraient, abandonnés aux entraînements et aux désordres de leurs passions. Ne prévient-elle pas réclusion des luttes, au moins en atténuera-t-elle les effets? Si les remontrances de l'épiscopat sont inutiles, Rome interviendra. Le roi et les seigneurs se querellent-ils pour la possession d'un fief? S'agit-il de confirmer tel duc dans l'accaparement d'une province? C'est Rome qui videra la contestation. Sa décision sera sans appel.

Transportez-vous en plein moyen-âge, un peu avant l'an mil. Une révolution sensible s'est accomplie dans l'ordre des saisons et des choses. De terribles fléaux ont décimé la France. Les âmes timorées ont vu dans ce bouleversement de la nature un augure sinistre ; selon

elles, les prophéties se sont réalisées et le monde est à proximité de sa fin. Mais les crimes dont les hommes se souillent ont dû de leur côté provoquer les châtiments du Ciel. On n'entend plus, en effet, parler que de rencontres meurtrières ; seigneurs et bourgeois sont divisés ; pour un mot, un geste, ils se défient et se battent. Évidemment il y a dans tout cela quelque chose d'extraordinaire. Mais soudain le bruit court que la fin du monde est fixée à l'an 1,000. Tout, la science, les événements trahissent ce cataclysme. Je ne saurais dire toutes les terreurs et tous les abandons «à cette nouvelle. Spontanément, les cœurs s'émurent beaucoup.... Une anxiété poignante, l'effroi, l'égoïsmc, firent couler des torrents de larmes. Ceux qui ne reprirent pas confiance perdirent la tête. Au milieu de la consternation générale, les regards se portèrent vers la Religion, mère de miséricorde. Les nobles accoururent se jeter au pied des autels et offrirent à Dieu leurs joyaux et leurs domaines. Ils s'adoucirent envers le villain, compatirent à son sort. On ne les avait jamais vus si charitables. Les armes furent proscrites parce qu'elles étaient pour le Ciel un sujet de colère. Et, nous faut- il le remarquer, ce fut dans cette morne stupeur qu'on établit les jugements et la trêve de Dieu... Non! jamais l'on ne crut déployer assez de soumission, d'humanité et d'amour pour apaiser le courroux du Très-Haut. Cependant l'an mil est passé et le monde est encore debout. Mais vous voyez combien la Religion avait de puissance et Comme et le roi, et les serfs, et les seigneurs de grands et de pelifs fiefs s'humiliaient devant elle? — Hugues-Capet

revêtait la chape d'abbé de St. -Martin de Tours. Son fils, Robert, ayant, par son mariage, acquis les provinces de la veuve d'Eudes de Blois, lâcha prise dès que le Pape lui eut octroyé l'excommunication. On connaît la fable de l'abandon de Robert et de Berthe qui accoucha d'un monstre. Ce bon roi ne l'eût pas cédé à saint Louis en vertu et en piété! Il touchait les écrouelles. « Le roi te touche, disait-il aux malades, que Dieu te guérisse. » Quand il mourut, le peuple pleura beaucoup et longtemps, et les pauvres aussi. Ce fut un de nos plus saints monarques. Guillaume-le- Bâtard met à la voile pour l'Angleterre, en 4066, avec une troupe de 60,000 aventuriers, de toutes sortes et de toutes nationalités. La victoire d'Hastings livre l'Angleterre aux Normands. Mais qui ne leur disputera pas la possession de l'île? Ils ont, si l'on veut, un titre officiel : la ratification prononcée par le Pape; or donc que pourrait- on exiger de plus? Ce fut encore le Pape qui confirma Robert Guiscard et les siens dans leur établissement en Sicile et dans la Pouille. Ils s'étaient d'abord peu souciés de sa protection mais peu à peu ils avaient compris qu'il y allait de leur existence politique. Dès lors, ils avaient tendu vers Grégoire VII des bras suppliants et le Pontife les avait bénis, ces hypocrites!

Qu'arrive-t-il encore quand Thomas Becket, archevêque de Canterbury, le primat du clergé catholique en Angleterre, fut assassiné dans sa cadrédrale, en face du tabernacle, par des affidés du roi Henri II? Peu s'en fallût que ce crime n'entraînât la chute de la dynastie régnante. Toute la chrétienté, Louis VII, les grands

feudataires, les évêques de France, se préparaient à venger la mémoire du martyr. L'archevêque de Sens lance l'excommunication; le Pape, dont on a réprouvé le silence, jette l'interdit sur les provinces anglo- françaises. Henri trembla pour sa tête et sa couronne en voyant ce soulèvement général. En fin Normand qu'il était, il affecta la mélancolie, l'abattement, il simula le délire. Quand il se fut bien roulé aux pieds du Pape, il légitima toutes ses mystifications involontaires en se rendant en procession, pieds nus, au tombeau de sa victime, et là il fit amende honorable.... Ainsi, l'excommunication et l'interdit faillirent, au moyen-âge, engloutir la fortune des Normands et ruiner l'Angleterre !

L'Église est donc, au moyen-âge, la première puissance politique. En toutes occurrences où l'intérêt des rois et celui des peuples sont en présence, son action est prépondérante et salutaire. Il n'y a pas de doute que la civilisation naissante en reçoit constamment les bienfaits, et nous sommes heureux de nous associer complètement sur ce point à la pensée d'un écrivain très-recommandable de ce temps-ci, M. Henri Cauvain : « Les sociétés » modernes, dit-il quelque part, ont grandi et se sont » développées, ont fait leurs premiers pas sous la tutelle » de la Religion. » Puisque l'Église jouissait d'un pareil ascendant, la littérature sacrée qui déroulait de ses principes et de ses doctrines el don! les écrivains ('"(aient la plupart des évoques ou des solitaires, ne partageaitelle pas ce monopole sur les esprits ? oui, évidemment. Et cette domination théocratique même eût été annulée en politique, que la haute perlée et la quintessence

morale et philosophique de ces œuvres gigantesques leur eussent assuré une influence extraordinaire et absolue à tous égards. Le nombre des érudits sacrés et profanes est tel qu'il nous faut renoncer à les nommer tous. Ce travail aurait d'ailleurs l'apparence d'un inventaire et dépasserait les limites de cette étude. Nommons seulement quelques-uns des plus remarquables d'entre eux : saintDelphin et saint Amand,évêques de Bordeaux; les saints Sulpice, Sévère et Prosper; les prêtres Didier etRipaire; Salvien, Jean Cassien, qui poursuit l'œuvre de saint Irénée ; Fauste de Riez; Arnobe le Jeune; Vincent de Lérins, au ive et au ve siècle. Au vie, saint Avite, évêque de Nismes, un Auvergnat, s'évertue à raconter en vers les premiers événements de la Bible, y compris la création du monde. M. Lefranc note plusieurs passages où Avitus rivalise de richesse d'imagination avec le grand poète anglais, Milton. Puis se présentent : saint Cyprien, évêque de Toulouse; Firmin, Vivence, Messien, Etienne et Tétrade ; saint Grégoire de Tours, auteur de VHistoire Ecclésiastique des Franks, qui, malgré son style souvent grossier et diffus, a mérité pour ses connaissances et son impartialité le surnom de Père de notre histoire; Rurice, Sédatus, Eugende ; saint Césaire qui réglemente la liturgie, fonde des monastères et confond les hérétiques dans ses écrits et ses sermons ; et Fortunat, chapelain du roi Sigebert, puis évêque de Poitiers, poète dithyrambique, dissertant sur les sciences ecclésiastiques.

Les écoles religieuses se multiplient sous le patronage des évêques. C'est à l'ombre du clergé seulement

que la littérature donne quelque signe de vie. Ailleurs, l'intelligence se borne, s'abrutit; c'est l'apathie ou la stérilité. Cette torpeur, qui la secouera? Aurons-nous trop loué, le zèle des évêques et des historiens à protester contre cette recrudescence des temps de barbarie ? Les rois de la première race ont honoré le talent, sans interruption, mais eux-mêmes n'offrent-ils pas un triste exemple de l'indifférence et du dégoût? Ils ne respirent qu'un sensualisme effréné. TIs accréditent dans leurs cours la polygamie. Leur soif excessive des plaisirs est une cause de corruption générale. Il était donc peu probable que la littérature prospérât sous de tels maîtres, et notre étonnement doit-il être plus vif de ce que la tradition s'en soit conservée à un degré si élevé dans les écoles ecclésiastiques. Celle de Poitiers a pour élève le célèbre saint Léger. Saint Céraune, que l'on surnomma si élogieusement l'homme universel sur les sciences ecclésiastiques, appartient à l'école de Paris. Il est rare que l'une de ces institutions religieuses ne forme pas des saints, des évêques : ainsi les saints Leutfroi, Lezinson et Orner (fondateur du monastère de Sithiu), saint Colomban et ses assesseurs, et que ne pourrais-je citer encore !

Jusqu'à Charlemagne, les légendes abondent. En fouillant dans les chroniques de l'époque, on est stupéfait de la prodigieuse quantité de récits merveilleux qui circulaient librement du nord au midi, des rites aux bourgs et ensuite aux villages. L'Histoire Ecclésiastique de Grégoire de Tours a été continuée par Frédégaire. Nous possédons une chronique qu'on considère comme

une continuation de ce dernier ; elle est anonyme comme presque tous les écrits de l'époque et a pour titre : « Gestes des Franks. »

Enfin nous arrivons à une des phases les plus fécondes et les plus variées de la littérature religieuse. Charlemagne, qui en est le chef, l'inspire et la résume. Il est, avec beaucoup plus de gravité et de savoir, le François Ier du moyen-âge. Comme le roi-chevalier, il préside à la renaissance des lettres, il les restaure, les encourage publiquement ; intérieurement il les aime et les honore. Grâce cà lui, le ixe siècle est, eu égard à la différence des temps et au progrès delà civilisation, le pendant du xvie. Nous n'oserions pas dire qu'il revendique une gloire tout à fait étrangère à l'autre. Mais la seconde renaissance ne fut pas universelle en France. Si elle ne fixa point définitivement la langue, elle voulut la gréciser et la latiniser. C'était là une réminiscence excellente, mais la tradition s'était égarée, et pour la faire revivre, il n'eût pas été inutile de ressusciter les Gaulois et la conquête Romaine. D'ailleurs, la Renaissance a été le berceau de plus d'un genre de littérature ; mais, décemment, sans causticité, convenons que ce n'est ni Rabelais, ni Ronsard, ni Amyot, qui furent les aïeux de Bossuet, de Fénelon, de l'abbé Fleury et de Massillon. Loin d'emprunter à la littérature religieuse, la Renaissance lui tourna le dos. Elle sentait « son renard d'une lieue » c'est à dire le cynisme du curé de Meudon. Plus de dogme, de théologie, un tas de bluettes ! Il lui eût fallu, — on me pardonnera de glisser sur le précepte de Buffon, — le génie de la patience pour exploiter avec

avantage, en l'attaquant par un autre coté, la mine tant de fois creusée. C'est donc au moyen-âge seul que nous imputerons le privilège d'avoir frayé la voie aux grands écrivains religieux du xvn" siècle. Sous Charlemagnc, la scolastique fit un grand pas. Mais ce n'est pas le moindre bienfait de son génie que l'élévation soutenue de l'académie Palatine. Voulant la mettre au niveau de la situation politique si florissante de son empire, il fait appel aux savants de tous les pays et les comble de faveurs. Ainsi, il lire Pierre de Pise, Warncfrid et Théodulf, de l'Italie ; Leidrade de la Norique, Alcuin et Clément, de l'Irlande. L'Austrasie lui fournit également pour collaborateurs, Eginhard et Angilbert, l'Homère de l'académie Palatine. L'on est aussi effrayé de la somme prodigieuse de travaux produits par ces savants, dont la vie fut un rude labeur, que de penser à ce qu'il leur coûta de veilles, de recherches et de fatigues pour s'en procurer les matériaux. Il est bien aisé de comprendre que sillonnées et retournées en tous sens par Charlemagnc et les écrivains qui l'entouraient, les sciences agrandirent leur domaine. Il se dégagea même do là un certain mouvement populaire en leur faveur. Rien ne nous permettrait d'apprécier aujourd'hui quelles modifications sous ces nouveaux maîtres subit le langage; mais l'on sait que le tudesque prévalut particulièrement sous Cliaiïemagne et que lui-même l'employa fréquemment dans ses relations politiques ou savantes. En même temps, les écoles ecclésiastiques et les monastères, où la discipline et les mœurs s'étaient relâchées, furent soumis à une réglementation Sévère, Par l'applica!ion

de ses Capitulaires, l'Empereur activait la répression des abus introduits dans le clergé. D'après les témoignages contemporains , le latin s'était profondément altéré. Les chroniques des couvents étaient mal tenues ; non seulement on y relevait des fautes grossières de latin, mais le style en était confus, sans correction et d'une choquante bizarrerie. Pour remédier à une telle négligence, Charles réprimanda les abbés et les moines, et leur recommanda formellement d'être plus précis et plus soigneux à l'avenir. Dans le ressort de leur juridiction, les évêques appuyèrent vivement les réformes officielles.

L'exemple éclatant du règne de Charlemagne aurait-il invité ses successeurs à continuer à la littérature la protection dont il l'avait toujours honorée ? Le dixième siècle fut-il, comme on l'a prétendu, le siècle de fer? Les rois Carlovingiens , Louis -le-Débonnaire et Charlesle-Chauve se montrèrent bienveillants envers les écrivains. C'est sous leurs yeux que naquit la fameuse controverse qui sépara si violemment l'épiscopat Gallo- Romain ou Frank. Je veux parler du dogme de la prédestination soutenu par les mystiques et combattu par l'aristotélisme religieux. A quelque point de vue que ce soit, nous affirmons que ces luttes, nécessaires en elles-mêmes pour éclairer la foi et la raison, n'amenèrent que des conflits déplorables et scandaleux. Nous ne doutons pas que l'exaltation contagieuse de ces discordes de scolastique ne fut un précieux instrument de guerre à la disposition de Luther et de la Réforme. Quel fut leur berceau ? Qui les suscita? Eh ! mon Dieu !

le mysticisme et la folie, dans la personne d'un religieux Bénédictin : Gottes-Chalk (Gloire de Dieu;. Il était né en 806, dans la partie de la Germanie qui relevait du pouvoir des Franks. Jeune encore, la passion avait corrompu son cœur et son imagination ardente, pleine d'hallucinations étranges, lui devait faire commettre des incartades. Enfermé au monastère de Fulde , Raban Maurr, son abbé, l'empêcha de quitter la robe pour vivre séculièrement. Il n'y avait point de tempérament à l'ardeur de ce pieux fanatique : la retraite à laquelle on le força développa les mauvais instincts de son âme, pervertit son bon sens et aigrit son caractère. Ce fut l'apôtre le plus dangereux de l'hérésie; libre, il entama de longues pérégrinations et devint un propagandiste forcené de la prédestination absolue. L'Église fut peinéo des désordres de ce fanatique qui battait la campagne en prêchant l'erreur. Mais alors le clergé des Gaules était désuni. Lyon, la ville métropolitaine, prit parti pour Gottes-Chalk , pendant qu'IJincmar, archevêque de Reims, le sommait de paraître devant un concile assemblé à Quiercy-sur-Oise, afin de le juger : l'inculpé ne parut point. Il savait à l'avance le sort qu'on lui réservait. Cette affaire occasionna de nouveaux troubles et des discussions interminables sur la question théologique en litige. Ce n'était pas que cette question fut sans importance, ainsi qu'on va le voir. Gottes-Chalk croyait effectivement que la prescience divine régie la liberté île l'homme. Il n'y avait rien de vicieux comme une doctrine de cette espèce ; elle ravalait l'homme en niant son libre arbitre et la puissance de ses facultés ; en en faisant une

machine sans volonté, sans spontanéité ! C'était absorber le tout dans la partie, l'être animé dans l'influence souvent temporaire et invisible de la Divinité. Gomment concevoir impunément que nous n'avons ni la conscience, ni la responsabilité de nos actes, que dans les événements de notre vie notre liberté et nos efforts pour sauver du désastre soit notre honneur, soit notre fortune, soit notre bien-être moral ou physique, sont à l'avance infirmés de nulle conséquence et dominés ou neutralisés par l'ascendant de la grâce ? Si cela existe, que fesons-nous sur la terre ? Pourquoi nous imposer des épreuves toujours cruelles, alors que quand même nous en sortirions victorieux, notre résignation et notre courage ne pèseraient pas dans la balance où nos bonnes et mauvaises œuvres seront pesées ? Il est impossible qu'on se dissimule les conséquences d'un tel système. Il bouleverserait les principes du christianisme et révolterait la morale et la conscience humaines contre Dieu lui-même, qui ne nous les aurait donnés que pour se rire et se jouer de notre faiblesse? Et néanmoins, il y eut des adhésions énergiquement formulées à ce raisonnement qui anéantissait la raison. Des esprits sérieux et parfaitement sains ne l'aperçurent qu'à travers le prisme de l'imagination de Gotteschalk, sans soupçonner l'écueil où l'Église eût pu se briser : ce furent Prudence, évêque deTroyes ; Loup, abbé de Ferriére, et Ratramne, moine de Corbie. Ils appuyaient la résistance de Lyon à se convertir au pape des Gaules, l'ambitieux Hincmar. Un de leurs adversaires les plus redoutables fut ce moine irlandais, tiré d'Angleterre par Charles-le-Chauve et

rappelé dans sa patrie par Alfred -le -Grand, Scolt Erigène. Il avait uft grand savoir. Ses premières réfutations curent un succès légitime. Mais il poussa jusqu'aux extrêmes sa thèse personnelle et compromit l'Église par l'excès contraire dans son traité intitulé : De prœdcstinatione. A force de vouloir individualiser, consacrer l'indépendance de l'homme, il entendit que l'influence et le secours de Dieu étaient insignifiants dans le cours de ses destinées. Au milieu de cette bataille d'opinions, nous avons oublié Gottcschalk, le promoteur de la controverse. Hélas ! le fameux prédestiné a disparu de la scène; par l'ordre d'Hincmar, on s'est emparé de lui, on l'a fustigé, dégradé. C'est dans la détention à perpétuité qu'il expiera son hérésie. Pendant vingt ans, vingt ans sans joie, sans sourire! on le retint captif... Après quoi, la mort le délivra des tourments qu'il endurait; il n'avait pas confessé son crime....

Nous étions donc fondé à justifier le xe siècle du dédain de plusieurs critiques. Autant que ses devanciers, il présente une abondance extraordinaire de légendes, de vies de saints, de chroniques et d'ouvrages de science. Comme nous devons borner cette étude à un coup-d'œil d'ensemble, on ne s'étonnera pas de l'absence de toute citation. Parmi la foule de littérateurs de cette époque, nous devons citer spécialement : Rémi, moine et professeur, fort réputé pour ses vastes connaissances scientifiques et son habileté dans la démonstration de l'art du langage; Notker-le-Bègue, théologien, musicien et poète; Régi non, dont les deux livres de chronique sont écrits avec sincérité et exactitude; Huebald, qui traita de

la musique avec une rare distinction (1), Odon, abbé de Cluny, et Flodoard, qui nous a laissé (Mx-neuf livres de poésie et une histoire de l'église de Reins, et dont voici

l'épilaphe :

Si ti veu de Rein savoir li Eveque

Lye le temporaire de Flodoon le saige.

Y les mor du tam d'Odalry évêque,

Et fut d'Epernay né par parentaige.

Véquit caste clerc, bon moine, meilleur abbé,

Et d'Agapit ly Romain fut aube.

Par son histoire maintes nouvelles sauras

Et en ille toutes antiquités auras.

A la suite viennent : Gunzon et Abbon le Courbé, célèbre par son récit si populaire en vers du Siège de Paris par les Normands (886-87). On n'excuserait certainement pas le prosaïsme du poète Abbon si le fonds de son récit n'était pour l'histoire un trésor unique d'exactitude et de détails. Le pape Gerbert et Abbon de Fleuri sont les deux savants transcendants du xie et du xiie siècle. Nous reproduisons le sommaire donné par un critique des œuvres d'Abbon de Fleuri, savoir :

1° Un recueil de quatorze Lettres tant historiques que philosophiques.

2° Un Apologétique contre Arnulphe, évêque d'Orléans.

(1) II y a eu en ce temps-là une vive propension à déterminer les règles du chant, et il est curieux que l'on ne se soit presque jamais avisé de rechercher les traces de cette préoccupation qui tient désormais sa place dans l'histoire de la musique. On a toujours exclusivement attribué le mérite d'avoir réglementé l'harmonie à Gui d'Arezzo. Et pourtant, les études publiées au moyen-âge sur ce sujet n'ont-elles pas aussi leur intérêt?

3° Un recueil de Canons, adressé aux rois Hugues-Capet et Robert.

4° Un Abrûjé des vies des quatre-vingt-onze Papes.

5° Les Vies de St-Edouard et de St-Edmond, rois d'Angleterre.

C° Des poésies.

On sait d'ailleurs par Aimoin qu'il composa un traité d'astronomie, un autre sur le mouvement du soleil et de la lune, un troisième sur le cours des planètes, un autre sur les douze signes du Zodiaque, un autre enfin sur les poids et mesures. Il composa aussi des éléments de grammaire : Rudimenta puerïlia.

Qu'on juge donc par cette seule liste des travaux du seul Abbon combien les écrivains de la littérature religieuse étaient laborieux, quelle était la gravité des sujets par eux traités et des progrès que la concentration de toutes ces rechcrcbcs et dissertations devait imprimer aux sciences ! Après Abbon de Fleuri, il convient que nous placions : Aimoin, son disciple, Roricon, Guillaume de Jumièges, Dudon, Raoul, Glaber, l'italien Lanfranc, Anselme de Canterbury, Bérenger, Atial béton, Fulcoic, St-Ives, Sigcbert, Orderie Vital, Suger, St-Bcrnard, Pierre Lombard et Roscelin de Compiègne. Le mouvement littéraire accuse une tendance de plus en plus marquée vers le genre bistorique. Les invasions des pirates normands, leurs entreprises guerrières et de pillage, leur établissement en Normandie, en Sicile et dans la Pouille ont vivement impressionné l'imagination populaire. C'est alors que le désir de perpétuer relie série d'exploits ci d'initier 1rs générations à venir au détail de* aventures héroïques des Normands a répandu partout des historiens et des légendaires. Nos lecteurs ont peut-être rencontré quelques-uns des noms que

nous venons de grouper dans la foule des chroniqueurs, en parcourant les grandes collections relatives à l'Histoire de France. Rigord et Guillaume-le-Breton écrivent l'histoire de Philippe-Auguste ; Louis VII a son historiographe en Nicolas de Brai. Les poètes-historiens se succèdent : ainsi, Pierre de Riga, Gilles de Paris, Gauthier de Lille, Mathieu de Vendôme, Vital de Blois. Leurs ouvrages, de même que ceux des théologiens, sont en latin. Faudra-t-il nous arrêter aux Croisades? Suivronsnous pas à pas la trace de ces armées belliqueuses qui « s'encroisièrent » pour arracher à l'oppression et aux fers des Mahométans les chrétiens de l'Orient? Voilà encore une preuve bien éclatante et irrécusable de la puissance de l'Eglise au moyen-âge. A la voix de Pierre l'Ermite, de Foulques et de St-Bernard, le peuple et les seigneurs protestent de leur fidélité et de leur amour envers Dieu. Et bientôt par bandes réunies ou isolées, on voit les Croisés se diriger vers la Terre- Sainte comme les Hébreux marchaient vers la Terre promise ! De toutes ces pieuses et immenses cohortes de pèlerins, souvent la plupart mouraient en chemin par la chaleur, les fatigues, la disette, le fléau ; ou bien étant arrivées au terme de leur long voyage, jonchaient de leurs corps les champs de bataille ou périssaient victimes des trahisons des Grecs ! Ce sont là de ces mouvements spontanés et généreux qui captivent notre admiration et qui sont la confusion des plus incrédules. Il faut lire les chroniqueurs contemporains pour recueillir sur le fait même, sur leurs lèvres, j'allais dire, l'expression de la foi, de l'ambition et des idées politiques

du moyen-âge. Dans ces témoignages divers et multipliés à l'infini, le nombre seul embarrasse. Mais que dis-je? Il n'y a pas seulement le nombre mais aussi le caractère même des historiens. Les uns agencent habilement les légendes merveilleuses de la chevalerie aux détails les plus minutieux de la vérité historique, ce sont les lyriques, les poètes ; les autres, plus secs, plus froids, mois plus simples, plus philosophiques, se bornent à raconter, dans l'ordre chronologique, les événements accomplis. Tous ces légendaires et chroniqueurs, ils sont aujourd'hui les témoins vénérés de la vérité historique. Ils ont tous le cachet de leur époque, c'est-à-dire la franchise, la naïveté, et quelquefois la profondeur et l'originalité : ainsi Guillaume de Tyr, Jacques de Vilry, Guillaume de Nangis et Villehardouin, le premier prosateur en langue française et le sire de Joinville, l'historien de saint Louis ! Il me serait ngréable de m'étendre sur ces talents prime-sau tiers et originaux, de pénétrer dans leurs replis intimes, leurs surprises charmantes, le sens voilé de leurs expressions si brèves qui ne sont rien moins que des traits de bonne malice et d'originalité, dans leur art naturel et particulier d'écrire simplement et gracieusement en un idiome naissant, âpre, informe et grossier ! Qui ne les sait aujourd'hui par cœur, ces échappées, ces saillies, de nos historiens des Croisades ! Pour ma part, je l'avoue, c'est sous l'empire d'un charme toujours nouveau que j ai relu pour la quatrième fois et tout au long cette Chronique de la conquête de ConstantinopU par les Francs, du Maréchal de Clin m pagne et de Homanie.

Il y a dans ces récits véridiques d'un témoin oculaire je ne sais quoi de piquant, de rustique, de naïf, qui réjouit rame, et aussi cette affinité des faits, cette solution de continuité dont la mémoire est fort aise. Et c'est un grand avantage pour un historien de nous rendre ce service en bien classant les parties de son sujet. Quand Innocent in, « l'apostoille» de Rome, entend parler des prédications de ce saint homme, Foulques de Neuilly, il envoie en France le cardinal Perron de Ghappes, et celui-ci d'annoncer : « Tait cil qui se croisieraient et feroient le service Dieu un an en l'ost, seroient quittes de toz les péchiez qui il avoient faiz dont il seroient confés. » Voulez-vous un échantillon du respect et de la soumission filiale à Dieu son père de Geoffroy de Villehardoin? Il est un des messagers députés aux Vénitiens, pour traiter du transport par mer en Palestine, et le voici devant le duc Henri Dandole : « Sire, nos somes à toi venu de par les hais barons de France qui ont pris le signe de la croix, par la honte Jesuchrist vengier et par Jérusalem conquerre, si Diex le voel sofïrir. » Mais les croisés sont dans un grand embarras. Ils ont souscrit une somme d'argent énorme et ils ne la peuvent acquitter entièrement. Des différends s'élèvent. Mais plusieurs d'entre eux abandonnent pour sauver l'honneur commun tout leur avoir : « quai* Dielx le nos rendra bien quant li plaira. »

La lecture de Joinville offre les mêmes exemples de style pittoresque, d'ingénuité et de foi. M. Villemain en a saisi quelques-uns avec beaucoup de finesse.

Nous arrêterons ici cet aperçu sur la littérature vrai-

ment sérieuse et philosophique du moyen-âge. Cependant en ce qui touche la philosophie exclusivement, nous avons jugé bon d'y annexer une étude d'ensemble «le la scolastiquc : on la trouvera plus loin. Quelques mots maintenant sur les légendes religieuses.

Légendes.

Je n'essaierai pas de définir la signification du mot légende. Il n'est plus seulement une manière de désigner avec malice le récit de la vie d'un saint ou de guérisons miraculeuses quelconques. C'est mieux que cela. Quant à nous, il nous semble que les légendes ne sont pas seulement le symbole des croyances et de la naïveté quelquefois superstitieuse des âges primitifs, mais encore qu'elles sont comme des gravures où sont peints fidèlement les mœurs, les coutumes et les traits d'une époque. Si l'on était bien pénétré de celte vérité, il n'y aurait plus de difficulté à s'expliquer l'adorable si m plipi ici té qui règne dans ces milliers de récits populaires au moyen-âge, et l'alliance, par celte voie, de la raison cl do la poésie, du genre historique et du genre fictif et allégorique. Nous n'entrerons pas dans les détails de tous ces monuments épars de la tradition ; ce qui nous sied, c'est de les caractériser en général. Et pourtant, les caractériser est-ce chose possible ° Comment grouper

tous ces éléments pour en faire un tout, quand ils n'ont

d'analogue que l'esprit et le cœur qui les ont créés et perpétués? Y\ aura-t-il pas témérité a imaginer un type qui sera calqué sur une foule d'originaux variés et

souvent disparates? Nous avons en effet une variété infinie de ces richesses ; ici, les actes des martyrs et des miracles opérés sur les tombeaux des saints ; là, des descriptions fictives des aventures héroïques des paladins de Charlemagne ou des Normands ; plus loin encore, les contes de la nuit, des apparitions et des conversions merveilleuses, des danses et des sortilèges des démons. Reconnaissons d'abord que la poésie des légendaires butinait un peu partout, comme l'abeille de Montaigne suçant chaque fleur ; mais il faut l'ajouter, n'en composant pas toujours un miel délicieux. Non point que l'inspiration lui fît défaut, car d'abondance d'idées et de style elle était pourvue. Mais une petite chose lui manquait, un rien : le goût. Elle ne savait pas trier dans ce tas de broderies les dentelles des chiffons, en sorte que lorsqu'elle cousait ensemble les unes et les autres, c'était un étrange contraste. Toutefois, l'imagination ayant sa part dans les allusions et la facture mystérieuse de ces fables populaires, on était loin d'en éliminer l'instruction, les conseils religieux. Sous le voile d'inventions plus ou moins heureuses, on distingue les grandes vérités de la foi. A l'écriture, je veux dire à la façon du récit, on surprend la main des moines. Une stricte moralité y est de rigueur. On est toujours sûr de faire ainsi une lecture profitable.

Chaque pays, chaque bourg avait ses légendes ; plusieurs d'entre elles recommandées soit par leur autheneité, soit par leurs merveilleuses exagérations, sont la consolation ou la terreur du peuple dans toute une contrée. Quand venait le soir, la famille, dans la chaumière

comme dans le caste], se réunissait pour entendre la lecture de quelque vieille histoire traditionnelle. Il semblait que cette réunion fût l'accomplissement d'un pieux devoir. C'était au plus ancien, au vieillard qu'on connaît cette lecture ; comme il s'en acquittait avec gravité ! Grands et petits l'écoutaient avec un recueillement touchant, souvent on voyait des larmes couler de leurs yeux ou se traduire sur leur visage une expression de joie indicible; on eût dit l'espoir des illuminés. L'Eglise procurait ainsi à la piété des fidèles un aliment à la fois substantiel et recherché. Cependant les Bénédictins critiquèrent assez vertement les excès des légendaires et leur zèle quelquefois intéressé à ne pas laisser dépérir la crédulité des fidèles. Il faudrait avoir peu de conscience pour dédaigner leurs scrupules. Certes, l'on plaiderait maigre cause de tolérer que les légendes fussent semblables à des exploitations industrielles.... C'est une obligation à laquelle ont sensiblement dérogé lés écrivains de cette littérature, au vin0 et ix° siècle. Ils ont sacrifié au veau d'or, en abusant de la confiance générale ; et on ne nous dissuadera jamais du tort que ces incartades causent à l'Église elle-même. Quel que, soit le caractère uniforme de ces compositions et leur évidente moralité, il existe entre -elles des différences de forme sensibles. Au midi, elles étaient savantes, riches d'expression et travaillées avec art. Toutefois, ce n'est ni l'Italie, ni la Provence, qui sont la terre classique (\^^ légendes : c'est l'Allemagne. C'est sous et; climat froid, brumeux, BOUS Ce ciel nébuleux et grisâtre, à l'ombre des forêts OÙ llennann-le-Cer-

main avait fait périr les légions romaines, c'est dans ce pays du mysticisme et de la métaphysique que l'on prend d'abord goût aux récits merveilleux; ils y foisonnent. La plupart accusent une vive recherche du fantasque et de l'effet ; en les lisant, on flotte entre l'original excessif et la mélancolie , mais, c'est déjà, moins hardie et moins féconde cependant, une lueur de l'imagination de Goethe. [1 est d'ailleurs et il a toujours été dans l'esprit de l'Allemagne de pencher vers la rêverie, les songes, les évocations. Tout ce qui tient à l'idéal, à la fascination du sens naturel, aux choses miraculeuses, aux grandes et prophétiques révélations des philosophes, a constamment depuis son origine exercé sur elle et ses destinées une puissante influence. Dans les arts et dans les lettres, une telle nation, qui puise aux sources de l'idéal ses traductions et ses créations, est admiratrice sans réserve des œuvres de l'imagination ; mais aussi à quelles déceptions amères ne doit-elle pas s'attendre ! La réforme du xvie sièele ne lui plut, je crois, et ne la rallia si complètement, que parce qu'elle frappait directement cette sensibilité et' cette avidité pour l'inconnu, la haute fantaisie, l'originalité bien tranchée ! Voilà pourquoi également, elle a adopté après Luther la philosophie d'Hegel, et s'est abandonnée prématurément et sans suite aux égarements les plus profonds du mysticisme, du sensualisme et de l'athéisme !

J'insiste sur ce coup-d'œil d'ensemble sur les légendes, mais à quoi bon? N'avons-nous pas sous la main l'objet de ce livre lui-même : La Divine Comédie, qui est. la légende universelle du moyen-âge et à la fois la

plus belle, la plus grandiose, une œuvre où sont incrustés et confondus toutes les fables et tous les récits merveilleux de la chrétienté? Trouvez-moi une idée qui eût préoccupé davantage les hommes en ce temps-là que l'idée d'un autre monde et de la vie éternelle. Le dogme terrible de l'éternité était l'arme favorite de l'Église pour rappeler aux peuples leurs devoirs; jamais elle ne l'avait employée en vain. C'était le sujet que ses ministres traitaient dans toutes les chaires. Souvent, pour se rendre maîtres de la crédulité des fidèles, dont l'intelligence bornée avait peu d'aptitude à concevoir les abstractions du dogme, ils leur mettaient sous les yeux des faits, des épisodes, et leur racontaient les vieilles légendes du sol natal. Un pieux religieux, depuis canonisé, était descendu dans l'Enfer, et avait été consterné des supplices des damnés et effrayé des cruautés des démons ; mais Dieu l'avait admis, en sortant du gouffre des maudits, à visiter le Purgatoire , puis le Paradis, où il s'était entretenu avec tous les bienheureux des faiblesses et des crimes des grands et du peuple, et des plaisirs infinis de la béatitude. Voilà un trait entre mille et un de la même conséquence. Mais à cause de la multiplicité de ces visions et du rapprochement do tant de légendes grossières et sans cachet original avec la Divine Comédie, disputerons-nous à Dante l'inspiration, l'invention, la combinaison de son poème? Sera-ce à quelque rimeur sans aucun génie (pM nous en allouerons la paternité? Ce serait la plus grand»1 des injustices et des absurdités. Mais il n'en est pas moins avéré qu'il a résumé la multitude des tradi-

lions religieuses et mystiques des treize premiers siècles, en les ramenant à leur fin commune et à leur plus durable expression. Il a été un grand inventeur, et il a été la personnification la plus complète du moyenâge. S'il était dans les desseins de Dieu de lui faire accomplir cette mission, si Dante enfin a été l'interprète, le poète du moyen-âge, son originalité n'a pas été altérée de cette identification de ses idées et de son génie avec les temps antérieurs. Il arrive à point pour témoigner avec un air solennel , par son admirable légende : La Divine Comédie, de la foi, de la grandeur, de l'érudition du moyen-âge qui expire un siècle après.

Philosophie.

« Il n'y a pas deux études, l'une de la philosophie, » l'autre de la théologie; la vraie philosophie est la vraie » religion, et la vraie religion est la vraie philosophie. » Dans ces quelques lignes, Scott Erigène a tracé le portrait de la philosophie scolastique. La définition est pleine d'autorité ; on voit que l'écrivain est sûr du fait. Et ce fait n'est d'ailleurs, si l'on y réfléchit un peu, qu'une infaillible et naturelle conséquence de l'organisation morale et politique des peuples du moyen -âge. Non-seulement la puissance extérieure et intérieure de l'Eglise devait imprimer à la philosophie cette transformation exclusive ; mais la situation même des études s'y relie vigoureusement.

Et comment la philosophie se fût-elle dérobée à la centralisation de toutes les études dans les mains du

clergé? Pendant que celui-ci s'appliquait au développement de la théologie qui était la partie prépondérante de ses occupations et de son attachement, pendant qu'il regardait cette réserve comme vitale, seule utile, seule vraie, n'eût-il pas été contradictoire de le voir consacrer à la philosophie des principes, une attention, une considération distinctes? L'une était donc l'enfant légitime de la raison humaine; l'autre, issue de l'antiquité, n'était qu'un enfant bâtard; l'une embrassait la conception et l'explication de la fin , de l'existence de l'homme, de Dieu auquel elle ramène l'origine et l'extinction des choses créées ; l'autre s'était surtout et presque constamment proposé de régler les devoirs, les aspirations, les sentiments, la morale de l'individu, mais sans diriger ses facultés vers la compréhension et la reconnaissance du Principe de tous les êtres. Voilà quelle était la différence profonde, apparente, palpable. Qu'y avait-il donc de plus rationnel que la fusion de la théologie et de la philosophie s'aidant mutuellement, se soutenant, se rafermissant, participant aux mêmes luttes, aux mêmes périls, aux mêmes triomphes, marchant ensemble vers un but unique et capital : le salut de l'humanité !

Uûfi telle fusion, si elle eut duré, eut épargné bien des maux, bien des alarmes à l'Eglise, bien des catastrophes à la France et au monde... Aussi ne songeons-nous pas sans douleur à sa rupture. Il nous semble voir alors deux ennemis irréconciliables, autrefois unis par des liens fraternels, s'écarter simultanément du vrai chemin et choisir des sentiers rudes et détournés, beaucoup plus

longs à parcourir, pour arriver à un point commun. Ce n'était déjà plus sous le régime d'une entente cordiale des deux sciences que saint Thomas d'Aquin écrivait cette phrase, qui depuis a servi pour ainsi dire de base aux fermes et sages résolutions de la cour de Rome.

« La science des théologiens peut emprunter quelquefois aux travaux des philosophes, non pour son besoin (sic), mais pour entourer de plus de clartés les dogmes qu'elle présente à notre croyance. »

Or, séparer la philosophie ou la scolastique de la littérature religieuse, c'eût été un anachronisme ; car où que nous nous tournions, nous n'apercevons sur les premiers rangs, dans l'armée des philosophes, des professeurs, des musiciens, des grammairiens, des historiens, que des archevêques, des évêques, des moines, des abbés, des saints. Eux seuls tiennent les plumes de combat; eux seuls s'avancent dans la lice; eux seuls remuent le monde des idées, font surgir les systèmes, livrent assaut à l'erreur, offrent le spectacle imposant de grandes assises littéraires et scientifiques. Alcuin, le maître des maîtres, le roi de l'intelligence en son temps, était abbé de Cantorbery quand Charlemagne l'appela en France. Jean Scot, dont l'intempérance et la fausseté de vues soulevèrent la réprobation générale dans la question de la grâce, porta l'habit monacal. C'est un chanoine de Compiègne, Rocelin, qui occasionne la querelle des Nominaux et des Réalistes. 11 paya bien cher hélas ! cette triste gloire, et ses infortunes, ses périgrinations touchantes en France et à l'étranger, mirent en lambeaux la renommée de ses doctrines.

Tout ce qu'il put faire dès qu'on lui eut pardonne ses égarements, ce fut de remplacer les prétentions de l'esprit par les consolations de la charité. Mais parmi tous les exemples le choix seul embarrasse, et voici l'un des plus illustres : c'est celui de saint Bernard. D'un génie prodigieux, élevé dans des sentiments de noblesse irréprochables, poussant l'abnégation envers l'humanité, la religion, la science jusqu'à lui sacrifier ses intérêts les plus chers, saint Bernard plane par la force de sa volonté, par l'énergie de ses principes politiques, par sa magnifique éloquence, au-dessus du xne siècle. Il en est le souverain, le mobile, le régénérateur. En tous les conflits, dans toutes les tempêtes, son autorité modératrice apparaît. Sa prépondérance prévaut, dans cette discussion fameuse entamée contre l'anti-pape Anaclet; il confond Abeilard et Gilbert de la Porrée; il inspire, dirige la croisade de Louis-lc-Jeune, tout en triomphant de l'opposition réfléchie de Suger; sous son impulsion, Clairvaux devient pour ainsi dire le centre et le modèle des communautés religieuses du même genre, en France et à l'étranger; enfin il sème partout à profusion des marques de son inépuisable charité. Or, il porte avec lui toutes les armes de la domination et il les emploie avec une dextérité et une habileté merveilleuse pour terrasser ses adversaires, quels qu'ils soient. Ce n'a pas seulement été un saint, fort populaire, un politique profond et universel, le célèbre prédicateur qui a précipité vers l'Asie sous L'émotion de ses paroles véhémentes, la chevalerie et les peuples de France et d'Allemagne; c'est encore un philosophe équitable, d'un jugement droit,

sur lequel les passions sont dénuées de pouvoir et qui s'est engagé entièrement au service de la vérité.

C'en est assez pour démontrer que pendant le moyenâge la littérature étant presque uniquement du ressort du clergé, la suprématie était acquise à la science religieuse. Ainsi, la théologie enveloppait dans son étendue et son importance la philosophie proprement dite qui devenait sa très humble servante : theologiœ ancilla.

Nous ne nous hasarderons pas à fixer le point de départ de la scolastique ; elle n'a pas été un système, car ses défectuosités tiennent plus à la forme qu'au fond ; elle avait de bons principes, mais souvent elle a exagéré le résultat de ses calculs et la puissance de ses démonstrations. Chose singulière ! ses divisions regrettables, à différentes époques, ont été déterminées par des œuvres de génie. Mais si la philosophie bénéficie dans l'heure des savantes disputes de ses adeptes, peu de temps après elle est environnée de nouveaux doutes et d'autres ténèbres. De sorte que fort souvent une simple différence d'avis ouvre toute une série de discussions oiseuses ou inconséquentes.

Déjà, sous Charlemagne, vous voyez la scolastique faire ses premiers pas ; alors elle est dans l'enfance. Mais au renom de ses partisans, il est facile de préjuger que des grandes intelligences , elle pénétrera bientôt dans l'esprit des philosophes ordinaires qui sont en majorité. Nous citerons pour appui un savant illustre, tel qu'Alcuin. En tant que théologien, il avait d'excellents principes ; comme philosophe, c'est-à-dire h notre point de vue, considéré comme logicien, raisonneur, il

n'est pas précisément abstrus dans ses argumentations, mais il peint sa pensée avec recherche. Il est guindé. Le vrai sens des mots le trompe , l'embarrasse ; et pour ne pas le travestir, il prend des détours qui compliquent à l'infini et entachent de doute ses démonstrations. C'est le genre de la subtilité et celui de la confusion qui se rencontrent et qui s'unissent pour le malheur de la science. Autant le Moyen-Age est plein d'attrait, de jeunesse, d'imagination, lorsqu'il s'exprime simplement, nettement, avec naïveté même, mais avec sincérité ; autant il devient aride, ingrat, fatigant, pédantesque, lorsqu'il traite de métaphysique et de mathématiques avec affectation, amphibolagie et raideur. La grâce, l'ingénuité habituelle, la vérité et le naturel dont ses productions se parent , ces belles et touchantes qualités se déflorent, s'altèrent quand elles ne meurent pas incontinent. Nous tombons dans un dédale inextricable de combinaisons, de théories, où l'idéal est voisin du burlesque, où la pensée est aussi étrange et quelquefois aussi nulle que la forme se revêt de subtilités et d'interprétations diverses. Ces reproches, on les proférera toujours contre la scolastiquc et on aura raison ; mais heureusement la scolaslique ne constitue pas comme beaucoup de personnes le pensent, toute la philosophie du Moyen-Age. Ce sont deux parts disséminantes ; l'une souffre d'une plaie inguérissable; l'autre est admirable de vigueur et de sainteté ; la saine philosophie recelé la vérité vraie, la scolaslique qui découle peu! être do la même vérité, la fausse par les

apparences, la\ieie par ses défauts. Toutefois, il n'est

1ii LITTÉRATURE ET POESIE RELIGIEUSE, PHILOSOPHIE.

pas moins incontesté que c'est aux sources religieuses que remontent toutes les aspirations, toutes les conceptions, tous les travaux de la science. A de pareilles sources, ce qu'il y a de meilleur et de plus comfortable, c'est une moralité inflexible , absolue , capitale pour l'humanité tout entière et ses destinées.

Il serait convenable de diviser en trois âges principaux le moyen-âge philosophique; cette scission provient-elle d'une division de systèmes engendrée par une profonde opposition de principes? Ne serait-elle pas plutôt le témoignage de luttes brillantes, engagées sur quelques points importants de la doctrine entre des savants de sentiments identiques , tous fervents apôtres du christianisme, mais en différend sur les conséquences de leurs raisonnements? Dans l'hypothèse, partager son avis serait évidemment un non-sens. Ces deux questions ne doivent pas cependant demeurer irrésolues. Pour notre compte, nous ne pensons pas que dans les violentes perturbations soulevées par l'innovation de doctrines erronées ou dangereuses, l'hérésie, l'absence ou la nature mauvaise de principes aient joué quelque rôle, fût-il des plus insignifiants. Lors même que les savants professaient sur une question en litige des opinions divergentes, lors même que devant les majestueuses assemblées de l'Université, des archevêques et des évoques de France, les philosophes venaient défendre la justice de leur cause et. en appeler à un jugement solennel, il y avait évidemment choc et séparation de systèmes tout à fait opposés, mais non séparation de culte. Le plaidant déclaré coupable par cet imposant

LITTÉRATURE ET POÉSIE RELIGIEUSE, PHILOSOPHIE. I i '■')

aréopage fléchissait sous le poids de sa condamnation : il allait expier dans un couvent ou dans l'exil les égarements auxquels il s'était abandonnés ! Tel fut ce Rocelin dont nous avons parlé et sur lequel nous nous tairions volontiers, si de ses erreurs ne datait pas l'origine do la fameuse querelle du réalisme et du nominalismc. Il importe de s'entendre ici si l'on ne veut se prêter à une méprise ridicule. Qui dit réalisme dans ce siècle-ci exprime une toute autre idée que celle suggérée par la scolaslique. Nous avons à cette heure en France comme en Angleterre, en Italie comme en Allemagne, des philosophes, des poètes, des sculpteurs, des peintres, des musiciens, des politiques réalistes. Il y a un excellent peintre aujourd'hui à Paris qui doit beaucoup... et même trop à la nature... qui met sous le pied les règles de l'art, l'esthétique, la notion du beau, qui semble n'avoir jamais rien appris et reproduit scrupuleusement la forme, un solide quelconque ; c'est M. Courbet, le chef, le portedrapeau du réalisme en son genre. Eh bien ! — vous ne vous fâcherez pas du rapprochement, — savez-vous quel est le représentant du réalisme au moyen-âge? c'est saint Thomas d'Aquin. Le réalisme selon ce grand génie, n'est pas une ignoble débauche de l'art, la violation dos principes, la négation de l'idée, la mort do l'àme. L'homme constitué physiquement supporte le joug de l'intelligence et do la volonté dont Dieu l'a animé.

Toutes ses pensées, toutes ses actions, toutes sis faiblesses, toutes ses victoires, tontes ses espérances, qu'il

soit absorbé dans la conservation «le ses intérêts ou se

dévoue à surveiller avec vigilance ceux d'autrui, se peu-

Ji6 LITTÉRATURE ET POÉSIE RELIGIEUSE, PHILOSOPHIE.

vent renfermer, réunir dans une vaste synthèse d'idées concourant à la fin commune de tous les êtres. Ainsi, la part la plus large dans cette admirable organisation philosophique est donnée à l'idéal, et il en résulte que dans les manifestations spontanées ou combinées de la liberté individuelle, l'homme, ses facultés, ses inspirations, reçoivent évidemment les mobiles les plus nobles qu'il soit possible de concevoir. Mais par suite aussi de ces violents penchants, de ces aspirations vers l'idéal, des sacrifices pour ainsi dire qu'on est naturellement amené à lui faire, l'esprit se dégage des notions positives, le cœur devient moins accessible aux séductions mondaines ; et nos vues se portant sur l'Auteur de toutes choses, nous embrassons avec amour et respect les vérités de la foi. Habitués à ne plus compter que trèssecondairement avec les réalités d'ici-bas et d'ailleurs détachés de ce monde pour songer à notre avenir éternel, nous sommes bientôt dominés par cette conviction que rien n'est à la fois plus naturellement vrai et plus nécessaire que les données fondamentales et les mystères de notre culte.

Le nominalisme renverse cette organisation morale. Bien qu'il affiche pendant quelque temps la prétention d'être rationnel, bien qu'il soit apparemment conciliant, entièrement pieux et orthodoxe, il se laisse envahir intérieurement par un malaise invincible, un vif mécontentement de lui-même et des vanités sans mesure. Il se reproche une indifférence qui est pour le moins factice et qui sert d'excuse frivole et banale à son ambition. C'est pourquoi il déférera à l'avenir à une vérification

scrupuleuse cl aux irrccocahlcs décisions de hi raison, toutes ses croyances, l'une après l'autre. 11 n'y a que sur l'arbre de l'orgueil que mûrissent des fruits si amers; — car, du reste, au moyen de quel contrôle, par quelles comparaisons établira-t-on la possibilité ou niera-l-on l'existence de telle institution, de tel prodige ? Des termes de comparaison ! il n'y en a point. Mais on en inventera : ils seront faux et conséquemment les conclusions que suggérera l'induction seront ou à peu près dénuées de toute justesse. Les effets de cet esprit d'analyse, d'insurrection contre les traditions, la foi, la conscience humaine, ne déprécieront pas seulement le dogme, ils ravaleront l'esprit, ils le réduiront à un rôle insignifiant pour l'assujettir au joug des passions et des vices, ils feront l'homme esclave delà vie physique, de ses instincts, de la satisfaction de ses sens, parce qu'ils auront borné ou fermé pour lui les vastes carrières du beau et du vrai, de l'idéal. La première tentative du nominalismo effraya le monde par sa témérité. Ce n'était rien moins que L'approfondissement du mystère de la Trinité. Pas n'est besoin de vous dire que les scrutateurs ne se livraient à cet examen qu'avec défiance, soupçonnant bien que leurs préventions seraient justifiées largement. Dès que la subtilité se fut mise de la partie, toutes les complications, toutes les obscurités surgirent à la fois. Le chanoine Roscelin, à bout d'argumenter et désespéré, commença par abandonner l'ouvrage, prêtant le dogme à toutes les insinuations malveillantes des sceptiques, Quand il le reprit, il se jeta lête baissée dans la négation, Alors toute l'Église en général se déchaîna

i 58 LITTÉRATURE ET POÉSIE RELIGIEUSE, PHILOSOPHIE.

contre lui pour le forcer à rétracter ses avances. Tel fut un des actes qui signalèrent et firent redouter les excès philosophiques desnominalistes. Cette dernière moitié du xie siècle ne serait pas improprement appeléeune véritable époque de pénitences. Plusieurs des plus remar quables philosophes dévient de la route traditionnelle. L'exagération de leurs systèmes leur fait oublier les plus pures maximes de leur foi. Le nom de Guillaume de Champeaux est resté intact et vénérable dans ces lettres et ces défections philosophiques. Défenseur du réalisme, il professa avec sagesse, modération et beaucoup d'éloquence, les principaux éléments des sciences à Paris, dans l'école de l'église de Notre- Dame dont il était archidiacre. Il était complètement opposé à Roscelin et jouissait, il faut le dire aussi, d'une grande supériorité sur ce dernier et d'une réputation plus étendue et mieux acquise. Ses leçons étaient suivies par la jeunesse de la capitale et des provinces. Mais Guillaume qui, jusqu'alors, avait eu facilement raison de Roscelin, se trouva bientôt en face d'un adversaire terrible. Qui l'eût supposé? cet adversaire n'était rien autre qu'un de ses élèves, un de ses disciples qu'il chérissait comme un fils, qu'il s'appliquait le plus à développer. Le disciple méritait-il bien cette affection paternelle, ces touchants égards? Il est vrai que dans les cours et parmi tous ses compagnons, il se distinguait par sa perspicacité et son ambition de savoir. On ne savait trop pour quel motif; mais lorsque le maître entrait dans l'analyse d'une question quelconque, l'élève ne se contentait pas d'une définition générale, il pressait

l'orateur d'entrer dans les détails les plus infimes. S'il échappait par hasard à celui-ci quelque terme ambigu, il l'arrêtait soudain au beau milieu de ses péroraisons pour le désappointer et l'interroger avec malice et sournoiserie. Guillaume, alors, reprenait l'explication et répondait sans aigreur aux pénétrantes remarques d'Abeilard en qui il ne croyait pas voir un rival pour l'avenir. Ce fut là pourtant le dénouement de cette sourde opposition. Abeilard ne s'en tint pas aux petites victoires qu'il avait remportées à l'école ; il voulait combattre et faire briller sa subtilité sur une scène plus en rapport avec son orgueil. Il dénigra avec tant d'acharnement la doctrine de Guillaume, que l'ancien professeur dut se résigner à quitter Paris pour aller vivre modestement dans le faubourg de St. -Marcel. Mais singulier retour de la fortune I Un instant délaissé, ses malheurs, les scandaleuses attaques d'Abeilard, font accourir près de lui dans sa retraite son auditoire de Notre-Dame plus nombreux et plus docile que jamais. Abeilard, pendant ce temps, se préparait à fonder sa renommée; il désapprouvait et décriait le réalisme de Guillaume de Champeaux, et ne partageait pas le nominalisme absolu de Roscelin. 11 projetait, il essayait un milieu impossible que quelques historiens ont intitulé un peu vaguement : le eonceptualisme. Toutefois, qu'importent la dénomination et les apparences ? puisqu'elles n'ont pas empêché le novateur de conclure en faveur de l'hérésie, non-seulement dans le dogme de la Trinité, mais dans celui delà Rédemption. En voie de faire des concessions à l'erreur , il faisait volontiers

marché des principes fondamentaux du Christianisme. On ne saurait imaginer conceptualiste plus ingénieux, plus tolérant, plus bénin ! Le péché originel, mais ce n'est pas un péché, c'est une peine. Cependant, le Christ est descendu jusqu'à nous, il est mort pour nous racheter de ce péché; pourquoi donc ce sacrifice, puisque nous n'étions pas coupables? « C'est un acte d'amour : Dieu a voulu » substituer la loi de l'amour à celle de la crainte. » Ce généreux philosophe, qui jouait comme l'enfant joue aux osselets, avec l'Ecriture, avec la tradition, avec les principes , avec Dieu , comparut devant le concile de Sens où saint Bernard foudroya sa doctrine et sa renommée qui volèrent en éclats , et cette réprobation formidable fut confirmée par le pape.

Le second âge philosophique a pour premier représentant saint Thomas d'Aquin. L'auteur de la Somme Théologique ressuscite la puissance du Stagyrite ; reconnaissant la vigueur, la consistance, les qualités solides de sa dialectique, il la commente, la répand, et l'emploi qu'il en consacre dans ses ouvrages prouve l'autorité incontestable et le respect qu'il accorde à Aristote. C'est à cet illustre exemple qu'il est bon d'imputer le réveil du sentiment de l'antiquité au Moyen- Age. Il ne fallait pas s'attendre à voir ce sentiment revenir instantanément à la mode; quoiqu'on ait prétendu le contraire, il y avait contre l'antiquité la foi et les scrupules religieux; et Socrate, et Platon et Aristote étant païens, on n'eût pas osé prendre sur soi (nous parlons de la généralité des philosophes) de leur témoigner toute son admiration, de peur de paraître injuste

envers les Docteurs chrétiens. Saint Thomas d'Aquin leva ces difficultés , parce que dans la bouche d'un savant de son ordre un éloge d'Aristote devait être fondé et reçu. Ce ne fut pas vainement que ses contemporains le comblèrent de marques de haute confiance et d'une vénération profonde et que l'Université se fit gloire de le posséder et le revendiquer en toute occasion. Par son vaste et beau génie, par la valeur intrinsèque de sa dialectique, par la droiture et la sagacité de son jugement, par la sagesse et l'homogénéité de ses doctrines, par son érudition immense et si variée, saint Thomas d'Aquin a été l'un des plus grands philosophes réalistes du Moyen-Age et des plus éminenls Docteurs de l'Eglise. Il a suivi la tradition de son maître, une célébrité scientifique, Albert-le-Grand, « autre Atlas qui porta » sur sa tète le monde entier de la science. » (Ozzanam.j A saint Thomas est opposé le cordelier Duns Scot, à qui le Northumberland donna le jour. Les deux écoles dirigées par eux formèrent bientôt deux camps séparés pur des principes incompatibles et qui reçurent les noms de leurs chefs : les Thomistes et les Scotisles. Il y eut dans ces rivalités une mutuelle ardeur, une émulation dangereuse. Déjà Duns Scot recueillait les fruits de sa méthode; désireux de s'initier dans les replis les plus cachés du dogme, ses adeptes le dépassèrent facilement en insoumission et en ambiguïté. Ce n'était pas qu'ils se signalassent par des prodiges de science ; on doutait mémo qu'ils fussent bien sérieux tant ils affrétaient de tenir continuellement les vérités de la foi en suspicion, tant ils élevaient de tracasseries contre la forme, détour-

nant légèrement les yeux du fond. La lutte des réalistes contre le nominalisme dont l'Anglais Occam venait de relever le drapeau rallia soudain les Thomistes et les Scotistes menacés d'un danger commun. .Nous n'avons pas besoin de dire ce qu'il fut déployé de véhémence, d'aigreur, d'opiniâtreté des deux parts. Cet Occam était une espèce d'aventurier en robe qui ne vécut que de scandales en France. Il apportait d'Angleterre de mauvais antécédents; n'avait été son bannissement de l'Université d'Oxford, peut-être ne l'eût-on jamais entendu à Paris discourir assez adroitement sur la théologie. Rome n'eut pas un ennemi plus juré, plus tenace, plus méprisable, plus agressif. Philippe-le-Bel et Boniface VIII avaient, à cette époque, entrepris une lutte à mort. Personne n'exploita mieux qu'Occam cette occasion de calomnier, de déchirer le pape et d'envenimer encore davantage la haine du roi français. Ce fut donc avec de pitoyables éléments qu'il bâtit sa fortune toujours prête à crouler. Il faut être convaincu qu'il n'embrassa pas le nominalisme par conviction. Il se promettait de faire un bruit énorme et du scandale, et c'est pourquoi il a paru être en philosophie ce que prétendent ses œuvres. Encore n'en est-il que plus apparent que ces déplorables et interminables luttes d'écoles, que ces scandales effrontés et sinistres de l'irréligion et du scepticisme préparaient de loin l'explosion de la réforme. Luther n'avait qu'un scolastique dans sa bibliothèque : c'était Occam.

L'heure propice pour l'apparition de Dante venait de sonner. C'était le moment solennel où le chant du cygne allait retentir pour le moyen-âge, où il allait se refléter,

se fixer pour jamais dans les œuvres d'un poète homérique et d'un de ses plus profonds génies philosophiques,

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