ACTE V
BARDI
Alors, écoutez bien,
Et vous me jugerez par ce seul entretien;
Mais, avant tout, voici ce que je viens vous dire :
Dante et vous, je vous tiens tous deux sous mon empire ; En un mot, Béatrix, je serai votre époux !
Mon époux !
RARDI.
Insensé que je suis... Pensez-vous î insensé, Béatrix? folle plutôt vous-mème!
On récolte en douleur ce qu'en mépris l’on sème, Sachez-le pour ne pas compter sur mon pardon ; Mais je veux rester calme encor, j’achève donc.
— Avez-vous entendu ce qu’on dit dans Florence? « Le chevalier Bardi, malgré son opulence,
» Ses trésors, ses palais qui font envie aux rois,
» Par un pauvre poète est vaincu cette fois ! • Voilà ce que l’on dit, et déjà, quand je passe, l.es sourires moqueurs me suivent à la trace !
— Vous le vojez, il faut que je sois votre époux.
BÉATRIX
Monseigneur, je ne sa s d’où vient votre courroux; Je ne vous ai jamais rien caché de mon àme.
Je ne vous aimais pas, et maintenant...
BARDI
Madame !
BÉATRIX
Vous-même, à d’autres soins le ciel vous appela; Vous ne m’aimez pas, non...
B\RDI.
Ah! vous pensez cela?
' BÉATRIX
Ne vous offensez pas, mais souvent j’ai cru lire Dans vos regards...
BARDI
Eh bien, vous n’osez pas tout dire ?
A moi donc de parler sans détour désormais;
Je ne vous aime pas, je fais plus : je vous hais !
BÉATRIX
Dieu !
BARDI
J’ai caché longtemps dans mon cœur, àgrand'peine. Cet amas de colère et ce trésor de haine;
Mais je trouve à la fin le fardeau trop pesant;
Qu’il retombe sur vous, Béatrix, à présent !
— Tous les biens d’ici-bas, la fortune féconde.
Des vaisseaux répandant mon nom par tout le monde. Des courtisans, j’ai tout, et j’ai presque régné !
Vous seule, Béatrix, vous m’avez dédaigné ;
Même en vous soumettant à la loi paternelle,
Vous n’avez eu pour moi qu’une froideur cruelle;
Pour vaincre ce dédain chaque jour plus constant.
J’ai tout fait, — je n’ai pu réussir un instant!
Dans votre enfance même, avenante pour d’autres,
De mes regards toujours vous détourniez les vôtres; Abandonnant vos jeux à mon aspect, soudain Vous cherchiez pour abri les arbres du jardin.
Ce penchant de l’enfant suivit la jeune fille :
Quand je venais m’asseoir au cercle de famille,
Ma présence arrêtait votre rire joyeux.