DANTE
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Le jubilé de Dante Tait penser immédiatement à celui tle Shakspeare. Comme l'Angleterre l'an dernier, l'Italie vient de fêter, cette année, l'anniversaire dp. la naissance du plus grand poëte qu'elle ait produit. On pouvait craindre d'avance que, malgré la diversité des deux pays, il n'y eût entre les deux fêtes trop de points de ressemblance. Les hommes n'ayant après tout qu'un petit nombre de moyens de témoigner leur enthousiasme, oo courait le danger de retrouver au delà des Alpes, comme an delà de ta Manche, l'inévitable prof^ramme des réjouissances publiques : les processions populaires, les banquets, les illuminations, les concerts, les exhibitions obligées de tentures et de drapeaux, en uu mot cette mise en scène monotone qui charme la foule et irrite les esprîts délicats. Heureusement les Italiens n'aiment pas plus que les Anglais à régler ofBciellement leurs plaisirs. Grâce à leur salutaire horreur de la discipline, sans s'inquiéter de ce qu'exigerait ailleurs la tyrannie de la mode ou des règlements, ils n'ont fait que ce qui convenait au génie de leur nation et ils ont ainsi laissé à leur jubilé un caractère essentiellement indigène. Partout même où, par l'uniformité des choses humaines, ils se sont rencontrés avec les Anglais, ils ont trouvé moyen de mettre une sorte d'originalité dans les moins originales des manifestations populaires. Je n'ai pas besoin de dire que leur musique en plein vent vaut mieux que celle de Londres ou de Stratford, ni que le palais SIrozzi, avec ses hautes murailles hérissées d'ornements de fer, avec ses fenêtres d'un style si noble, se prête mieux à la décoration que les froides colonnades de Pall- Mail ou de Piccadilly, ni que les feux les plus brillants allumés sur l'A von ne rendront jamais le poétique effet de l'Arno éclairé depuis les arbres des Casciues jusqu'aux jardins suspendus de San Miniato.
Mais si l'on ne découvrait entre le jubilé de Dante et celui de presque aucune ressemblance extérieure, on était encore plu sens absolument différent que les deux peuples ont attaché grandes fêles nationales. L'an dernier, l'Angleterre rendait à Sh
hommage exclusivement littéraire. Aucune préoccupation étrangère à la littérature n'agitait les esprits. L'enthousiasme que témoignaient pour la mémoire du poëte toutes les classes de la société attestait simplement Textrôme popularité de ses œuvres. Si le peuple tout entier voulait l'honorer, c'est que Shakspeare a écrit pour le peuple aussi bien que pour les plus raffinés et les plus délicats de ses contemporains, pour l'Angleterre du dix-neuvième siècle aussi bien que pour celle du seizième. Si les ouvriers des manufactures de Londres se réunissaient pour faire en son honneur une manifestation solennelle, s'ils accouraient par milliers du fond de leurs ateliers pour planter à Primerose-Hill l'arbre du poète, c'est que tous lui devaient des jouissances intellectuelles, c'est qu'ils avaient vu jouer ses pièces dans les petits théâtres des faubourgs et qu'ils en avaient été aussi charmés que l'homme du monde ou le lettré qui les entend interpréter à Haymarket par les meilleurs acteurs de la Grande-Bretagne. Leur émotion sincère, le mélange de joie et d'attendrissement qui se peignait sur ces rudes visages en disait plus que bien des commentaires sur le vrai caractère du théâtre de Shakspeare. Par la fréquente familiarité du dialogue, par le perpétuel contraste du comique et du tragique, par le degré de pathétique auquel il atteint, Shakspeare pénétre plus profondément qu'aucun dramaturge moderne dans les couches populaires. Depuis les Grecs, qui donc, excepté lui, est sûr d'être compris et aimé môme des plus illettrés et des plus incultes de ses compatriotes, pourvu qu'ils aient gardé une intelligence saine et un cœur honnête?
Dante, le poète de l'allégorie et de l'abstraction, Dante qui sait peindre admirablement la réalité, mais qui en sort à chaque instant pour entrer dans l'idéal, s'adresse à un public beaucoup plus restreint que le poète anglais. Quoique le peuple italien ait l'esprit vif et ouvert, quoi qu'en Toscane surtout il reste fidèle au culte des grands hommes, je doute que le nom d'Alighieri eût provoqué de fortes émotions populaires, si ce nom n'avait eu qu'une signification littéraire. Mais il avait un sens politique et c'est là ce qui a frappé la foule. Il ne faut pas se le dissimuler, dans la pensée des Italiens le jubilé de Dante a été bien autre chose qu'une fête intellectuelle. C'est la politique qui a été l'âme de cette solennité et qui, seule, a poussé vers Florence les représentants de toutes les villes de la péninsule. Comme les derniers commentateurs attribuaient au poète des idées politiques analogues à celles qui dominent aujourd'hui en Italie, et que de plus le six centième anniversaire de sa naissance devait se célébrer dans sa patrie, au moment même où sa patrie se transforme et devient la nouvelle capitale du pays, les Italiens ont saisi l'occasion d'affirmer encore une fois leur unité, au nouveau siège du gouvernement, en présence des étrangers de toutes les nations qu'attirait le jubilé. Depuis longtemps déjà on cherchait dans h Divine Comédie tout ce qui peut se rapporter au temps présent et on l'interprétait sans peine dans un sens favorable aux
intérêts du jour. Il n'est pas difficile en effet de montrer que l'écrivain qui a trouvé Tltalie partagée entre plusieurs dialectes, le dialecte toscan, le dialecte sicilien, le dialecte vénitien, et qui le premier a créé de propos délibéré, avec une intention à la fois patriotique et littéraire, une langue italienne, est un des précurseurs de l'idée de l'unité. La première condition de l'unité politique, c'est l'unité de la langue. Le jour où il y a eu une langue italienne, il y a eu une patrie italienne. Il ne faut pas non plus un puissant effort d'imagination, il n'est pas besoin de torturer les textes pour affirmer que l'homme qui a si souvent appelé les Italiens à la concorde, qui leur a tant de fois demandé d'abjurer leurs haines fratricides aux pieds d'un Dieu de paix, voulait que l'Italie fût grande, forte et unie.
Dante accepté comme représentant de l'unité italienne, la fôte de Dante devenait nécessairement celle de l'unité. C'est ce qui a paru dès les premières manifestations et c'est le caractère qu'a gardé jusqu'au bout cette solennité toute nationale. La veille môme du jour où s'ouvrait le jubilé, le 13 mai, que faisait la commission de l'exposition dantesque chargée en apparence d'un rôle purement littéraire? Elle offrait au roi qui venait prendre possession de sa nouvelle capitale, une épée d'honneur, non pas pour le plaisir de lui faire hommage d'une œuvre d'art curieusement travaillée, mais pour lui faire lire et faire lire à toute l'Europe ces trois vers de Dante gravés sur la lame: aViens voir ta Rome qui pleure, veuve, solitaire, et qui te crie nuit et jour : Mon César, pourquoi n'es-tu pas avec moi? » La fête n'était pas commencée que déjà les esprits l'interprétaient dans le sens de leurs plus ardentes passions politiques. Le sentiment public s'ac* cusa encore plus le lendemain. D'après le programme, il s'agissait simplement de réunir tous les représentants des cités et des universités italiennes sur la place du Saint-Esprit, et de les conduire à travers les rues les plus fréquentées de la ville, jusqu'à la place Sainte-Croix où, en présence du roi, l'on devait découvrir la statue de Dante. Dante paraissait être l'unique objet de la réunion et de la promenade. Mais au milieu des bannières municipales de l'Italie, flottaient les drapeaux de Rome, de Venise, de llstrie et de Trieste entourés d'un crêpe noir, et, partout où passait le cortège, des acclamations populaires, des cris enthousiastes saluaient les étendards en deuil. Les hommes se découvraient; les femmes, suspendues aux fenêtres, agitaient leurs mouchoirs; une fièvre patriotique embrasait cette foule auparavant si calme, si maîtresse d'elle-même. Elle s'était rangée toute seule, dans le plus grand ordre, sur le passage des députations, sans attendre l'invitation de la police; mais à ce moment là aucune force armée, aucune puissance humaine n'eût pu l'empêcher d'exprimer les sentiments qui l'animaient. C'était une explosion unanime de regrets
et d'espérances, et comme un besoin de protester contre la mutilation de la patrie.
Accueilli partout avec le même enthousiasme, le long cortège poursuivait sa marche. Ceux qui le composaient pouvaient lire de temps en temps, sur les murs des maisons, quelques inscriptions en l'honneur des Florentins illustres qui y ont vécu. Mais, si par hasard ces lectures entraînaient leur pensée vers quelque souvenir lointain d'histoire ou de littérature, bientôt une inscription nouvelle, toute politique, les ramenait vers le présent. Le moins politique des monuments, le Dôme lui-même, cette belle église de Santa-Maria del Fiore, qui ne devrait rappeler que le goût exquis d'Arnolfo di Gambio et la hardiesse de Brunelleschi, servait à son tour d'enseigne politique. Je cite les paroles qu'on y avait gravées comme le plus curieux exemple des préoccupations qui dominaient les esprits. L'auteur de l'inscription a fait effort pour rester dans le domaine de l'art; il commence par l'expression d'un sentiment artistique, puis, tout à coup, il change de ton et, sans qu'on s'y attende, il finit par un accès de patrio« tisme. «La république florentine, dit-il en commençant, émule de la Grèce et de Rome, décrétait l'an 1294 une merveille de l'art, consacrait à Dieu et à la patrie ce temple dont trois siècles de splendide tyrannie n'ont pas suffi à décorer la façade. » La conclusion naturelle de cette juste plainte, c'est qu'il faut reprendre l'œuvre de la vieille république et faire, pour la cathédrale, sous un gouvernement libre, ce qu'avec toutes leurs prétentions et toutes leurs richesses n'ont pas fait les gouvernements despotiques. Au lieu de cela, l'épigraphiste s'écrie, comme s'il faisait un appel au peuple du haut de la tribune : « Frères , unis en une seule volonté, au nom du divin Alighieri, avec le secours de la liberté et de la foi, jurons d'accomplir la rédemption de l'Italie. » La politique nous poursuivait jusqu'au bout^ et à la dernière halte, en arrivant à la place Sainte-Croix, nous lisions encore sur un large écriteau : « Italiens, honorez le poète sublime. L'hommage que vous lui rendez venge l'oubli de six siècles et atteste au monde que vous êtes une nation. »
Le 15 mai, la journée s'ouvrait par une séance académique. Plusieurs poêles italiens s'étaient donné rendez-vous pour lire des vers en l'honneur de Dante. Mais là aussi la politique débordait la littérature. Dans les nombreuses pièces que j'ai entendues, la question de Rome et celle de Venise revenaient régulièrement et le public ne se lassait pas d'en accueillir le retour avec faveur. On écoutait froidement ce qui n'avait qu'un mérite littéraire ; mais la moindre allusion patriotique excitait des transports. Enfin au théâtre où les principaux acteurs de l'Italie, madame Ristori, Salvini et Rossi déclamaient des morceaux choisis de la Divine Comédie^ les honneurs de la soirée étaient encore pour la politique. Les épisodes classiques de Françoise de Rimini et du comte Ugolin , même le beau chant des voleurs changés en serpents, supérieurement récité par Rossi,
passionnaient moins la foule que les vers où Ton pouvait découvrir quelque application an temps présent. Le premier chant de l'Enfer et le sixième du Purgatoire ont été surtout bien accueillis, parce qu'on trouvait dans tous deux le germe des passions d'aujourd'hui. Dans la louve que Dante rencontre sur sa route au sortir de la forêt du Désordre et qui l'empêche de gravir la montagne sainte, les plus ignorants des spectateurs reconnaissaient limage de la cour romaine, et dans le lévrier qui doit la faire mourir de douleur, dans ce veltro prophétique sur lequel on a écrit des volumes, que les uns prennent pour le Christ, d'autres pour Gan grande délia Scala, d'autres pour Henri VII, d'autres pour l'Empereur en général, le peuple saluait Victor-Emmanuel. Au moment où Salvini prononçait les vers célèbres par lesquels Dante annonce la venue du libérateur de la patrie , tous les regards se sont tournés vers le rôi et de toutes les poitrines est sorti un même cri d'enthousiasme. Les applaudissements ont recommencé avec frénésie, lorsque Rossi, de sa voix vibrante, a récité le beau passage où, à propos de la rencontre de Virgile et de Sordello, Dante exprime si énergiquement son horreur pour les guerres civiles qui divisent l'Italie et son désir de la voir un jour prospère et unie : « Ah ! Italie esclave, hôtellerie de douleur, navire sans nocher dans une grande tempête, non plus reine des provinces, mais prostituée. » Faut-il conclure de cette explosion incessante de sentiments patriotiques et de la violence avec laquelle le peuple s'associait aux invectives de Dante contre les ennemis de lltalie, que la nation italienne est entraînée par des passions irrésistibles? On commettrait une étrange méprise si l'on croyait que ces natures ardentes vont faire passer dans leurs actes l'audace de leurs paroles. Sans doute, il y a des gens passionnés qui ne reculeraient pas devant les moyens violents pour faire triompher leurs idées. Mais ils sont en petit nombre et absolument réduits à l'impuissance par le bon sens général de la nation. Nous sommes toujours disposés à juger les peuples voisins d'après nous. On est trop enclin en France à donner au mot de révolution un sens qui ne peut s'appliquer à l'Italie d'aujourd'hui. La révolution qui a commencé chez nous il y a 76 ans, et qui dure encore, est un mouvement essentiellement démocratique. La démocratie nous mène et nous mènera de plus en plus. Rien de semblable en Italie. La révolution y est au contraire modérée et conservatrice. Tout ce qui se fait se fait par en haut, par les classes élevées, intelligentes, par la bourgeoisie et par l'aristocratie. Le peuple suit le mouvement; il ne le dirige pas, il ne l'a jamais dirigé. De temps en temps, par politique, pour obtenir un résultat qu'on ne pourrait obtenir autrement, on lâche la bride à l'élément populaire, on l'abandonne en apparence à toute sa fougue, comme on l'a fait au moment de l'expédition de Garibaldi à travers la Sicile et le royaume de Naples. Mais mêmie lorsqu'on a l'air de le suivre, on le conduit. Garibaldi n'a travaillé qu'au profit des conservateurs, et ce parti sent
si bien sa force, il tient si bien dans sa rnaiu les rênes du pays qu'après avoir, dans un intérêt national, laissé marcher sur le midi le héros de Varèse, il a osé et pu dans un autre intérêt, poursuivre, traquer, faire prisonnier l'homme auquel il devait la moitié de la péninsule.
Qu'on ne s'exagère donc pas l'importance des manifestations populaires en Italie. Elles signifient que le désir de voir Rome et Venise entrer dans la patrie italienne vit au fond des cœurs, que partout où des Italiens se rassemblent, ils expriment ce vœu ou plutôt cette espérance. Mais elles ne signifient pas que la nation italienne songe à enlever de vive force Venise à l'Autriche et Rome au Souverain Pontife.
Le sentiment populaire n'empêche pas les esprits modérés — et ce sont les seul^ qui soient écoutés et suivis — de comprendre qu'il ne faut pas trai*ter légèrement la question de Venise, qu'H s'agit là d'une des conquêtes les plus difficiles qui puissent être tentées de notre temps, qu^on a en face de soi non-seulement le quadrilatère, Vérone, Peschiera, Mantoue; non-seulement une armée de deux cent mille hommes partout campée, partout prête à la défense, retranchée sur toute l'étendue de la frontière du lac de Garde au Pô et du Pô à Padoue, mais ce qui est plus redoutable encore, les intérêts et les passions de l'Allemagne ; qu'on ne peut pas attaquer Vérone sans mettre le pied dans le Tyrol, et que toucher au Tjrol c'est toucher à la Confédération germanique ; que les Allemands ne laisseront pas passer facilement en d'autres mains que des mains allemandes ta plus forte position de l'Europe, et que si l'on peut compter sur leur amour de la nationalité allemande, coifime l'a prouvé la guerre du Danemark, il ne faut faire aucun fond sur leurs sympathies pour les nationalités étrangères, comme on le voit par l'exemple de la Pologne qu'ils ne songent pas plus que les Russes à restituer aux Polonais. Les esprits politiques de l'Italie qui se rendent compte de ces difficultés savent bien aussi qu'ils soulèveraient à coup sûr contre eux cette môme Allemagne, s'ils essayaient d'étendre la famille italienne jusqu'à Trieste, le seul port qui puisse ouvrir à la Confédération un accès sur la Méditerranée et jusqu'à l'Istrie, le seul pays qui puisse au midi lui fournir des marins. Ils laissent les exaltés promener dans les rues de Florence des drapeaux compromettants, mais ils les désavoueraient -au besoin et n'acceptent, dès à présent, aucune solidarité avec eux. L'Italie est trop habile, trop bien gouvernée pour s'associer à des aventures qui la mettraient en conflit immédiat avec ses ennemis naturels.
Il n'est pas non plus à craindre que le mot d'ordre populaire qui désigne Rome aux efforts du gouvernement entraîne jamais celui-ci à compromettre par des violences une cause qui ne peut se gagner que par l'adresse. Tous les Italiens, il est vrai, veulent faire de Rome une ville italienne* Mais Rome peut devenir une cité italienne et garderson indépendance, comme Francfort, Rréme, Lubeck sont des cités allemandes, sans cesser d'être libres.
Tout en inscrivant, lui aussi, sur son programme le nom de la ville éternelle, le parti conservateur voit clairement les périls où le conduiraient les passions extrêmes, et il se sent aussi fort pour les contenir qu'il Pétait à Aspromonte, en face de Garibaldi. Il comprend admirablement tout ce qu'a de dangereux pour lui la question romaine. Il sent qu'il ne faut pas se brouiller d'une manière irrévocable avec le parti catholique en Europe; qu'il n'est pas de son intérêt de pousser le pape hors de l'Italie; que si le pape reste sur le sol italien, comme l'Italie doit le souhaiter, il ne peut rester qu'à Rome, et que si le roi, avec le gouvernement tout entier, s'installe à côté du pape, dans les mêmes murailles, l'un des deux amoindrit l'autre. Est-il désirable que le Souverain Pontife amoindrisse le roi ou le roi le Souverain Pontife? Si un seul des deux représente la nationalité italienne, l'autre n'est^il pas pour l'Italie une force et un honneur? Et ne vaut-il pas mieux ne diminuer aucun des deux? Aussi laisse-t-on le parti d'action s'agiter et écrire sur les murailles : Rome ou la mort. On n'en va pas plus vite pour cela. On s'en tient et on s'en tiendra toujours, quand la France ne Texigerait pas, à ces fameux moyens moraux que l'ILalie s'est si justement réservés, à la diplomatie, à l'adresse, à l'influence inévitable de la propagande patriotique et à l'action qu'exerce nécessairement le voisinage d'un grand État en progrès sur un État plus petit et moins avancé. Comptons pour quelque chose l'habileté des Italiens. Peut-être s'arrangeront-ils — ils le croient du moins — pour ne pas s'aliéner le parti catholique, pour ne pas perdre le pape, pour ne pas le confisquer et cependant pour avoir Rome.
Dès qu'il ne s'agit plus de Rome capitale, comme le craignaient les catholiques, mais de Rome ville italienne -— et c'est là aujourd'hui le programme officie], cela même a toujours été, je le crois, la pensée secrète des conservateurs — les plus grandes difficultés de la question romaine disparaissent. En attendant, Florence témoigne sa confiance dans le succès de la politique conservatrice en se préparant à devenir la capitale définitive de l'Italie. Elle ne se considère pas comme une étape, mais comme le dernier terme du voyage. Elle abat ses vieilles murailles pour les remplacer par des boulevards, et en élargissant ainsi sa ceinture aux dépens de ses souvenirs, elle a la prétention de pouvoir loger cinquante mille habitants de plus que par le passé.
Si l'on m'objecte que, malgré la prudence et la sagesse des politiques italiens, il reste encore bien des nuages à l'horizon, je répondrai que je lea vois. Je sais tout ce qu'ils ont encore de difficultés à vaincre. Mais ils ont un avantage, c'est de les connaître et ne se faire aucune illusion sur leurs périls. D'ailleurs ils sont habitués, depuis six uns, aux choses difficilest Trouveront-ils jamais une difficulté plus grande que celle qu'ils ont résolue, en réunissant sous le mémo drapeau, dans le cadre des mômes régiments, des éléments aussi difl'érents que des Piémontais et des Napo-
litains» des Siciliens et des Lombards? Et cette unité dont l'armée porte p«irtout avec elle l'image Tirante, dont elle répand peu à peu le sentiment jusque dans les villages les plus reculés de la Péninsule, n'a pas le caractère d'une OBuyre éphémère; elle dure, elle se consolide, elle durera. Elle a d'autant plus de chances de vivre qu'elle s'appuie sur deux grandes forces, sur le patriotisme et sur la liberté. L'unité des principaux États européens, de la France, de la Russie, de TAugleterre, comme le disait si bien l'illustre Mamiani dans le banquet que nous ont offert les Italiens à Florence, s'est fondée par la conquête, par la guerre, par les héritages, par les mariages diplomatiques. Celle de l'Italie se fonde par le dévouement des diverses parties de la Péninsule à l'idée de la patrie commune. Sept autonomies ont renoncé à leur vie propre, indépendante, pour s'absorber en une seule nation. Et cette révolution, composée de sacrifices, s'accomplit sous le régime de la liberté la plus large. Dévouement de tous à la cause nationale, liberté de la presse, liberté de la tribune, droit de réunion, voilà le ciment solide, indestructible, dont se compose l'unité italienne.
Il était impossible de ne pas croire aux destinées de l'Italie en entendant les Italiens distingués, que le jubilé de Dante amenait à Florence de toutes les parties de la Péninsule, affirmer l'unité, et quelles que fussent leurs opinions personnelles sur la marche des choses, leurs griefs contre le présent ou leurs regrets de certaines habitudes du passé, déclarer qu'il n'y avait plus moyen de revenir en arrière. Est-ce à dire qu'il n'y a pas de malaise, pas de souffrances, que tout est pour le mieux sous le meilleur des gouvernements possible? Non sans doute. On assiste à des froissements, à des mécontentements, à des colères qui font d'autant plus de bruit que les opposants jouissent d'une liberté plus complète. Des caractères aussi différents que ceux des Italiens du Nord et des Italiens du Midi ne se rencontrent pas sans quelques chocs. L'esprit administratif des Piémontais, leurs habitudes régulières et formalistes, leurs qualités plus solides que séduisantes, leur amour de l'ordre qui les fait ressembler à des Suisses plutôt qu'à des Italiens, choquent quelquefois les méridionaux. Ce sont les Macédoniens de l'Italie. Quand j'entends un Florentin se plaindre d'eux, il me semble que j'entends un habitant d'Athènes se plaindre des soldats d'Alexandre; on leur reproche surtout de ne pas respecter assez les grands souvenirs du passé, de toucher d'une main trop lourde à des institutions ou à des ouvrages consacrés. Leurs architectes mutilent des fresques pour installer la Chambre des députés au palais vieux. Ils chassent l'académie de la Crusca du palais Riccardi pour y loger un ministère, ils menacent de déplacer les archives, ce qui serait un malheur irréparable, ou tout au moins de déranger l'œuvre qui a coûté tant de soins à M. Bonaini, pour donner plus de place au Sénat. Les Toscans sentent ces fautes ; ils en souffrent, leurs instincts délicats s'en révoltent.
Mais demandez à ceux mômes qui crient le plus haut s'ils voudraient revenir vers le passé et échanger leur unité contre leur ancien gouvernement. Ils répondront non, avec énergie. Après tout, si on souffre maintenant, on souffre en famille, sans sentir au-dessus de ^a, tête la main d'un maître étranger. Autrefois les Autrichiens étaient partout, môme là où on ne les voyait pas. On les voyait à Milan, à Bologne; mais pour ne paraître ni à Florence ni àNaples, ils n'y exerçaient pas moius une influence absolue. Rien ne s'y faisait qu'avec leur assentiment ou par leur ordre. Si on les avait laissés mettre sous le joug le Piémont comme ils y tenaient la Toscane et le royaume des Deui-Siciles, l'Italie tout entière fût devenue autrichienne. Au lieu de cela, elle se sent italienue. N'y a-t-il pas là de quoi la consoler de bien des ennuis, lui faire prendre en patience quelques désagréments, quelques douleurs môme? Qu'est-ce que la maladresse de quelques fonctionnaires, maladresse compensée d'ailleurs par tant de services rendus, qu'est-ce que la conscription, qu'est-ce môme que l'impôt en comparaison de la honte et du malheur de l'occupation étrangère I
C'est ainsi que mes conversations avec mes amis de Florence el le caractère exclusivement politique du jubilé m'éloignaient, sans que je fisse résistance, de la littérature et de Dante. Mais> dès que je retombais dans la solitude, la vue des lieux me ramenait invinciblement vers lui. Certains quartiers de la ville sont eocore peuplés de sa mémoire. Il suffit d'y passer pour retrouver tous les souvenirs du treizième siècle. La Florence d'Alighieri n'occupaitpas le tiers du terrain qu'elle occupe maintenant, et quoiqu'on eût décidé, de son vivant, quelles murailles atteindraient les limites actuelles^ il ne les vit pas construire. Pour lui sa patrie ne s'étendait pas sur la rive gauche de l'Arno, au delà du palais Pitti; le long du fleuve, elle ne dépassait pas, d'une part, le pont aile Grazie^ ni de l'autre, le pont alla Carrata;enfin, sur la rive droite, elle se resserrait entre la place Sainte- Marie-Nouvelle et la place Sainte-Croix qui, toutes deux, restaient en dehors des murs. C'était un espace deux fois grand comme l'Ile de la Cité à Paris. Mais là, dans cette modeste enceinte, dans ces rues étroites qui subsistent encore, s'agitait la population la plus énergique, la plus active, la plus commerçante de l'Italie au moyen âge. C'est là qu'on fabriquait des étoffes de laine et de soie renommées dans le monde entier. C'est là qu'on remaniait les laines de la France et de la Flandre, et qu'après une préparation nouvelle on les renvoyait dans "le commerce assouplies et transformées. C'est là que vivaient des banquiers assez riches pour acheter la plupart des produits de TOrient, et pour prêter à un roi d'Angleterre plus d'argent que n'en contenait son royaume l La célèbre Calimara, qui sépare le marché vieux du marché neuf, traverse encore le cœur de l'an-
tique cité. On y recueillerait, comme autrefois, de précieuses locutions oubliées ailleurs, comme on retrouverait dans la montagne de Pistoie les tournures les plus élégantes et les plus pures de la langue italienne. Dans ce dédale de ruelles qui va du palais vieux au palais Strozzi, et de la place du Dôme à TArno, se concentraient les arts majeurs et les arts mineurs, la richesse et la gloire de la patrie. C'est là que les artisans de chaque art, établis dans la môme rue, venaient se grouper autour de la bannière de leur consul, lorsque celui-ci l'arborait sur le devant de sa maison. C'est là qu'au son de la cloche marttnella retentissant nuit et jour, on se prépiirait à entrer en campagne et à défendre le caroccio. C'est de là aussi que le peuple sortait tutnuUueusement les jours d'émeute, pour se porter vers les palais des grands et les forcer à raser ces hautes tQurs qui lui portaient ombrage, et dont on voit çà et là, surtout dans la rue de la Porte-Rouge, d'énormes vestiges.
Du reste, peuple et grands vivaient bien près les uns des autres. Sur le Corso qui aboutit en ligne directe à la Calimaray s'ouvre la place des Donati, aujourd'hui entourée de masures, habitée par une population misérable, mais dont le nom rappelle une des plus puissantes familles de Florence, et le principal adversaire de Dante Alighieri. Parmi les lecteurs de Dante, qui ne connaît ce Corso Donali, que le peuple appelait le baron, comme s'il représentait à lui seul toute la fierté de l'aristocratie féodale, que Dino Compagni comparait à Catilina; homme intrépide, qui avait contribué par un acte d'indiscipline héroïque à la victoire de Campaidino; mais citoyen turbulent et ambitieux dont on surprend la main dans tous les troubles qui agitèrent, à la fin du treizième siècle, la cité florentine? Pendant plus de quinze ans, il fut le mauvais génie de sa patrie. Chef de la faction des Noirs, il divisa le parti guelfe et, par ses intrigues autant que par ses violences, il rejeta vers les Gibelins les plus illustres de ses contemporains, Dino Compagni, Giachetto Malaspini, Guido Cavalcanti, Cino de Pistoie, Petracco, le père de Pétrarque, et Dante. Exilé, il rompit son ban, se réfugia à Rome, excita contre les Blancs les ressentiments de Boniface VIII, appela Charles de Valois dans sa patrie, y rentra sous la protection des Français, mit le feu aux maisons de ses adversaires, se vengea de Dante qui l'avait envoyé en exil, en le faisant condamner à une énorme amende, puis à noort, et, vainqueur de tous ceux qui lui avaient résisté, régna à Florence par la terreur jusqu'à ce que le peuple, lasaé enfin de son insolence, se soulevât contre lui, l'attaquât dans sou palais, le forçât à fuir et le fit tuer par un mercenaire catalan l Bien près de la place des Donati, dans la rue des Cérchi, s'élevaient les magnifiques demeures des chefs du parti blanc, qui n'étaient pas de noblesse ancienne et guerrière, comme leurs rivaux, qui arrivaient du fond des forêts de la Toscane, mais que le commerce avait enrichis et auxquels le fier Corso ne pardonnait pas d'être venus s'installer dans le quartier des nobles, d'y avoir acheté le
palais des comtes Guidi et à*y étaler, à côlé de sa pauvreté, leur magnifi'cence de parvenus *.
À peu près à égale distance du palais des Cerchi, chefs du parti auquel appartenait Dante, et du palais des Donati, parents de sa femme, dans la rue Ricciarda se trouvaient les propriétés des Alighieri. Le terrain qui leur appartenait forme aujourd'hui un groupe de maisons. On croit reconnaître celle où naquit le poôte, sur la place Saint-Martin, en face d'une ruelle. C'est une habitation très-simple, très-petite, mais d'un style noble. On y entre par un escalier de pierre, en forme d'échelle. La façade n'a que deux fenêtres par étage, et chaque étage ne se compose que de deux chambres étroites et longues, dont une seule reçoit le jour directement. Peut-être est-ce là que le grand poôte écrivait le livre étrange et passionné de la Vie nouvelle. Pendant que je visitais la maison, une belle jeune fille était accoudée en face de moi à une des fenêtres de la ruelle, et je pensais à cette noble dame qui, après la mort de Béatrix, regardait Dante avec compassion et le consolait, plus qu'il ne l'aurait voulu, de la perte de sa bien-aimée. Que cette maison soit ou non celle d'Alighieri, il a en tout cas vécu tout près de là, dans l'enceinte des possessions de sa famille, au cœur de Florence. Les environs nous parlent encore des trois choses qui ont rempli sa vie : la religion, l'amour, la politique. Sur la place du Dôme, on montre le lieu où il aimait à s'asseoir, au déclin du jour, en face du sanctuaire, non loin de son beau baptistère de saint Jean. Dans le Corso s'élevait le palais des Portinari, où à l'âge de neuf ans, dans une fête, il vit pour la première fois celle qu'il devait tant aimer. « Vous qui passez par la voie d'amour, disait une inscription suspendue au-dessus de la porte de cette demeure, jetez un regard sur les murs où naquit en avril 1266 Béatrix Portinari, première et chaste flamme qui alluma le génie du divin poôte, Dante Alighieri. » La rue qu'habitaient les Alighieri débouche auprès de la Badia, en face du plus curieux monument de la vieille Florence , de ce palais du Podestat ou du Bargello, dont la municipalité décida la construction en 1250, que le peuple assiégea et prit plus d'une fois, quand il se soulevait contre les représentants de la justice, où se réunissait le conseil de la commune et où Dante a certainement fait entendrje sa voix, pendant les années trop courtes où, à la tête du parti guelfe, il prit une si grande part au gouvernement de son pays. C'est là, sur ce théâtre de ses premières luttes patriotiques et de sa première gloire, que Giotto l'avait peint et qu'on voit encore son portrait, comme un vivant témoignage de l'admiration de ses contemporains. Le palais du Podestat, qui a servi longtemps de prison, ^ent d'être restauré avec un goût parfait, à l'occasion du jubilé. Dans ses vastes salles s'étalait l'exposition dantesque, composée
1. Yoy. à ce sujet l'excellent travail de M. Hillebrand, professeur à la Faculté des lettres de Douai) sur Dino Compagni, Paris, Durand, 18G2.
de curieux objets d'arL Dante y tenait la place d'honneur par la collection des manuscrits florentins et italiens de ses œuvres, que M. Bonaini, aidé de M. Canestrini, auquel la science et la France doivent tant, avait classés avec son zèle accoutumé, et que M. Hippeau, professeur à la Faculté des lettres de Caen, se propose d'éludier à fond. Sous la main intelligente qui Ta rajeunie, sans en altérer le caractère original, la vieille demeure des podestats reparaît dans toute sa splendeur, telle que l'ont faite les grands archileetes qui y ont successivement travaillé. Lorsqu'on entre dans cette cour majestueuse, lorsqu'on voit se dresser devant soi les imposantes colonnes du portique qui l'entoure, qu'on mesure les gradins de l'escalier monumental qui conduit aux étages supérieurs, qu'on contemple les hautes murailles trouées d'espace en espace par des fenêtres du style le plus sévère, qu'on suit de l'œil la ligne brisée des créneaux et qu'on lève les regards jusqu'à la tour audacieuse qui les domine, on a comme une vision de la puissance et du génie de l'antique Florence.
Pour les Florentinsd'aujourd'hui, les monumenlsduXIII* et duXfV« siècle, tout ce qui est antérieur aux Médicis, tout ce qui date de la république, surtout ce qui a été construit dans la troisième enceinte de la ville, sur la rive droite de l'Arno, au centre des arts majeurs, le Dôme, le Campanile, le palais du Podestat, le palais Vieux, la loge desLanzi sont les reliques les plus sacrées et les plus chères. Ces beaux marbres, ces nobles pierres les entretiennent de leur vieille liberté. Plus tard, avec les Médicis, ils ont eu des œuvres admirables, d'un art plus savant et plus achevé. Mais ils croient les avoir payées trop cher par des siècles de servitude, et maintenant qu'ils se sentent redevenus libres, sous un gouvernement respectueux de toutes les libertés, l'époque de leur histoire vers laquelle ils se reportent le plus volontiers, qu'ils étudient avec le plus d'amour, est celle où se développait dans toute sa plénitude, avec une indépendance absolue, cette ûère démocratie qui tenait en échec les empereurs, les rois, les papes, et dont BonifaceVm, son plus mortel ennemi, reconnaissait la force en Vappébiui*k cinquième élément.
Si Florence rappelle plus que toute autre cité de l'Italie les souvenirs de la vie de Dante, elle n'en a cependant point le monopole. L'exil de vingt ans qu'elle a infligé à son grand citoyen, a condamné celui-ci à errer de ville en ville, à travers la péninsule, et l'a môme jeté hors de lltalie. C'est une curieuse étude que de rechercher les traces de l'illustre exilé dans les lieux qu'il a traversés. Pour notre patrie, M. Victor le Clerc, qui commençait ce travail, il y a longtemps déjà, en faisant revivre la figure oubliée d'un des maîtres d'Alighieri, vient de le terminer avec son autorité accoutumée dans un des passages les plus instructifs de l'histoire littéraire
de la France au XW*» siècle, si riche d'ailleurs en faits nouveaux et en documenls inédits. Pour l'Italie, un autre Français, le regretté M. Ampère, publiait, dès 1839, son voyage dantesque qui recevait bientôt les honneurs d'une traduction allemande et de deux traductions italiennes. Malgré quelques erreurs de détail, relevées en 1855 par M. Delatre dans le Moniteur toscan, ce livre excellent reste le guide obligé de tous ceux qui veulent repasser par les mômes sentiers que Dante, à Pise, à Lucques, à Pîstoie, dans la vallée de TArno, à travers l'Apennin, et de l'Apennin à Ravenne et à Vérone. Les Italiens cependant n'ont pas pensé que tout fût dit sur les pérégrinations du poëte ni sur son séjour dans quelques cités italiennes. Le six centième anniversaire de sa naissance a paru à plusieurs d'entre eux une occasion naturelle d'ajouter quelque chose aux anciennes recherches, de môme que d 'autres écrivains distingués ont voulu célébrer le jubilé par de nouveaux commentaires sur ses œuvres. Les efforts de quelques hommes laborieux rendent ainsi à la fôte un caractère littéraire qu'il serait injuste de ne pas signaler, après en avoir accusé la signification essentiellement politique. Aux yeux du gros public, aux yeux des patriotes, le souci des questions politiques passait bien avant le souci des lettres. Mais enfin la littérature est venue, elle tient sa place dans le jubilé; il faut la marquer.
Je commence par les travaux biographiques. La vte des grands hommes ne nous parait jamais assez connue. Nous avons aujourd'hui un tel besoin d'informations exactes que, s'il reste quelques incertitudes sur des dates qui les concernent ou sur des événements auxquels ils ont été mêlés, nous ne nous lassons pas d'interroger le texte de leurs œuvres ou les documents historiques, pour y trouver cette parcelle de vérité qui nous fuit. La vie de Dante est plus connue que celle d'autres grands poètes, que celle de Shakspeare, par exemple. Son rôle politique l'a fait entrer tout de suite dans l'histoire, où tout son génie poétique ne lui aurait peut-être pas valu une place. Mais que de points demeurent encore obscurs ! que de précieux renseignements nous manquent! Ses voyages surtout, avant et après son exil, sont une source perpétuelle d'embarras pour les biographes. Quels sont les lieux qu'il a visités? Où était-il en telle année? Combien de temps a-t-il passé dans telle résidence ? Autant de questions pour lesquelles on trouve quelquefois des réponses, mais qui, quelquefois aussi, restent insolubles. Dans plusieurs des villes de la Péninsule, où Dante a séjourné, on essaye, pour fêter Tanniversaire de sa naissance, de retrouver des traces de son passage. A Venise, pendant qu'on place son buste au palais des Doges, on étudie dans une double publication quelques incidents de sa vie et quelques manuscrits de ses œuvres, A Ravenne, le dernier traduc* leur italien du voyage dantesque d'Ampère, M. Martinetti Cardoni, publie une nouvelle édition de ses recherches sur le séjour du poète chez les Polentani. A Pérouse, la municipalité fait hommage à Florence d'un tra-
¥aii local sur Alighieri. À Padooa, one société d'hommes de lettres compose en commnu un volume à la gloire de Daute ei des Padouans. Eqûd un Génois, M. Emmanuel Celesia, fait voyager Dante dans sa pairie et dans une partie de la Péninsule, où jnsqu'ici les biographes u'avaieut guère suivi ses pas. Ces deux derniers ouvrages, entre autres, me paraissent assez importants pour mériter d'être signalés à Tattention publique.
La ville de Padoue, plus heureuse que la plupart des autres cités italiennes, possède un document authentique qui atteste le séjour qu'y fit Alighieri. Dans un vieux parchemin appartenant à la famille des comtes Papafava et relatif à un emprunt contracté par un de leurs ancêtres, on trouve, parmi les noms des témoins, le nom suivant : Dantino q. AlUgerii de Florentia, à la date du 27 août 4306. S'agit-il bien ici du poète, et le diminutif Dantino ne s'applique-t-il pas à son fils plutôt qu'à lui-même? On peut répondre à cette objection que le diminutif ne désigne pas les jeunes gens plus que les hommes d'un âge mur, les fils plus que les pères ; que, par une sorte d'habitude familière tout à fait conforme à la simplicité des mœurs italiennes, ou l'appliquait aux hommes de tout âge; et que, dans l'acte même dont il est question, la plupart des personnes citées sont désignées par une appellation analogue : l'une s'appelle Manfredino, au lieu deManfredo; une autre Jacopino, au lieu de Jacopo. Ajoutons qu'en 1306 le plus âgé des enfants du poète n'avait pas plus de douze ans, et qu'aucun d'eux, par conséquent, ne pouvait être invoqué comme témoin. C'est donc bien Dante, alors exilé, qui, en 4306, habitait Padoue. Les Padouans de nos jours remarquent avec orgueil que les termes du contrat ne le désignent pas comme un voyageur, comme un homme qui passe aujourd'hui et qui partira demain, mais comme un habitant domi-* cilié dans leur ville. Et nunc stat Paduœ in contracta Sancti Laurentti, comme dit le texte. Les mots stat, habitat, moratur ne s'appliquaient qu'aux personnes qui habitaient réellement la cité. S'agissait-ii d'un passant, même d'un étudiant assidu aux cours de l'université depuis plusieurs mois, on indiquait, comme le lieu de sa résidence, la ville qu'il habitait auparavant. Reste maintenant à savoir combien de temps le poète a vécu dans ce lieu. On sait, à n'en pas douter, qu'il n'y resta pas longtemps après avoir servi de témoin à un Papafava; car, le 13 octobre 1306, il signait, comme ambassadeur et au nom du marquis François Malaspina, un traité de paix avec l'évêque de Luni, dans la Lunigiana môme. On sait, d'autre part, qu'à la fin de i304, irrité de l'incapacité et des intrigues de ses compagnons d'exil; indigné, comme il le dit lui-même, d'être tombé au milieu d^une compagnie méchante et stupide qui se towmait tout entière contre lui^ il avait rompu avec son parti pour se retirer à Bologne, et y reprendre ses chères études, trop longtemps interrompues par de stériles préoccupations politiques. C'est sans doute de Bologne qu'il alla à Padoue, au moment où la ville tomba entre les mains des Noirs, où beaucoup de professeurs de
TuDiversité qui appartenaient, Icomme Dante, au parti des Blancs, se réfugièrent avec leurs élèves chez les Padouans, c'est-à-dtre le i*^ mars 1306; peut-être môme pins tôt, s'il avait prévu le danger et voulu se mettre d'avance en sûreté.
Une vieille tradition, citée par Benvenuto da Imola, rapporte qn'àPadoue il trouva son compatriote Giotto et qu'il alla le visiter, pendant que celui-ci peignait les fresques de la chapelle de l'Arena. Cette visite, si elle eut réellement lieu, comme tout le fait croire, ne peut se placer qu'avant le 25 mars 4306, puisque ce jour-là Giotto avait fini ses peintures et ouvert au public l'édifice qu'il décorait. En tout cas, le peintre et le poète se virent. Tout les rapprochait : leur patrie commune, la force de leurs sentiments religieux, l'instinct qui les poussait à choisir en même temps, l'un pour son pinceau, l'autre pour sa plume, des sujets analogues empreints de la même foi et de la même élévation morale. Pour tous deux, l'art n'est point seulement la recherche de la beauté; c'est surtout un moyen de s'élever soi-même, et d'entraîner les hommes jusqu'à Dieu. On aime à penser qu'Alighieri admira dans tout leur éclat, dans leur fraîcheur primitive, ces belles fresques de Giotto, si suaves encore après cinq siècles et demi, et d'où s'exhale, comme une senteur pénétrante, le parfimi de la piété des vieux âges. Put-ibvoir le long des murailles cette présentation au temple^ cette fuite en Egypte, ce mariage de Joseph et de Marie, et, dans le chœur, cette image divine de la Vierge, sans sentir son âme s'ouvrir à toute la poésie de l'Évangile? Lni qui portait alors au plus profond de son espfit le poids de son poème, qui nourrissait son imagination des supplices de TEnfer, ne reçut-il pas comme une excitation ^nouvelle, en regardant, au-dessus de la porte d'entrée, ces sujets infernaux, cette femme éperdue qui se jette, mains jointes, aux pieds du juge suprême, ces bolge d'où sortent les jambes convulsives des damnés, ces hommes qui se changent en serpents et ces serpents qui se changent en hommes, ces broches et ces gibets garnis de victimes humaines? Àvait-il donné quelques conseils à Giotto? Giotto lui fournit-il quelques motifs poétiques? Sans croire qu'ils se doivent l'un à l'autre aucun sujet particulier, n'est-îl pas vraisemblable que ces deux grands esprits s'échaufi'aient en se rencontrant, et qu*en échangeant leurs pensées, ils se pénétraient davantage de la sainte grandeur de leurs sujets. Aucun des deux n'a probablement imité l'autre. Mais qui sait tout ce qui a jailli de lumière du choc de leurs esprits ! Tous deux du reste, en souvenir de ces heures fécondes, ont éprouvé le besoin de se rendre témoignage l'un à l'autre; Giotto, en osant peindre sur une table d'autel, au palais du Podestat à Florence, la figure de son ami, mort en exil ; et Dante, en écrivant ces vers doublement immortels : o Cimabue crut tenir le champ de la peinture, et maintenant Giotto est si célèbre, qu'il obscurcit la renommée de l'autre. »
Le fondateur de la chapelle de l'Arena fut un Scrovigni, le fils d'un usu-
rier que Dante a plongé en enfer au milieu d'une troupe de Florentins, d'où il annonce que son voisin Vilaliano viendra bientôt le rejoindre, comme pour dire que les usuriers ne manquent pas plus à Padoue qu'à Florence. A propos de ces deux personnages, du père et du fils, un des auteurs du volume dantesque que lesPadouans viennent de publier, compose un roman du genre terrible où Ton voit le vieil avare, au lit de mort, pendant que le prêtre lui apporte rexlrôme-onclion, rassembler ce qui lui reste de forces pour crier : « Donnez-moi la clef de mon coffre, afin que personne ne trouve mon or; » un jeune domestique, qui le veillait, lui dérober sa clef, pénétrer dans le lieu où était le trésor, l'ouvrir et se sentir aussitôt saisi par l'étreinte d'une barre de fer qu'un ressort secret a fait mouvoir et qui le cloue contre la muraille; le peuple, en entendant des gémissements dans la maison, crier que le diable emporte l'usurier; le fils, craignant une émeute populaire, se placer sous la protection du clergé et promettre une fondation pieuse, pourvu que l'évoque désarme la foule. On pouvait dire plus simplement, avec moins d'appareil, qu'un Scrovigni fit construire la chapelle de l'Arena pour expier les crimes de son père. Les Padouans remarquent avec déplaisir que le poète ne les a pas ménagés et qu'il n'a guère payé leur hospitalité qu'en livrant aux supplices infernaux plusieurs de leurs concitoyens. C'est du reste ce qu'il a fait pour la plupart de villes italiennes. Un journal insinuait, non sans malice, à l'approche du jubilé, que les cités de la péninsule donneraient un grand exemple d'abnégation chrétienne et pousseraient bien loin l'oubli des injures, si elles envoyaient des représentants à Florence pour la fête de Dante, après tout le mal que Dante a dit d'elles. 11 peuple Lucques de fripons, il caccuse les Siennois d'être plus vaniteux même que les Français, il |déclare qu'en Lombardie il n'y a que trois hommes de bien ; encore sonl-ce des vieillards; il dit que Bologne fournit à l'Enfer plus d'entremetteurs qu'elle ne contient d'habitants. Il appelle Pistoie une tanière de bêtes féroces^t l'engage à se brûler elle-même, à cause de la perversité de ses fils. Mais c'est surtout pour la Toscane et particulièrement pour la vallée de l'Arno qu'il réserve ses invectives les plus sanglantes. « Les habitants de cette misérable vallée, dit-il au xiv* chant du Purgatoire, ont tellement changé leur nature, qu'il semble que Circé les ait fait paître. L'Arno dirige d'abord son maigre cours parmi des porcs affreux (les habitants du Casentin) plus dignes de manger des glands que toute autre nourriture faite pour l'usage de l'homme. Puis il trouve, en descendant, des roquets plus hargneux que ne le comporte leur force (les Arétins), et dédaigneusement il leur tourne le museau. Elle s'abaisse toujours, la fosse maudite et malheureuse, et plus elle s'élargit, plus elle trouve de chiens qui se font loups (les Florentins); puis quand elle descend dans des gorges plus profondes, elle trouve des renards si pleins de fraude (les Pisans), qu'ils ne craignent pas de pièges qui les attrape. » Les injures sont là distribuées avec une si parfaite équité
qu'aucun peuple n'a le droitd'ëLre jaloux de soDvoUin.QunntauxPadouans, s'ils fournissent à l'Enfer un contingent respectable d'usuriers, ils y sont aussi représentés par des prodigues : tëmoiR ce Jacques de Saiut-André que poursuivent et que déchirent en lambeaux des cbieanes noires, avides, courant comme des lévriers détachés de leur chaîne. C'était le plus fameux dissipateur du moyen âge. Dante put recueillir à Padoue môme la légende de ses prodigalités. On racontait qu'un soir d'hiver, revenant de la chasse, trempé de pluie, il avait fait mettre le feu, pour se sécher, au toit de chaume d'un paysan, son voisin, et l'en avait dédommagé le lendemain par le don d'une pièce de terre. Une autre fois, attendant chez lui des visiteurs, h )a tombée de la nuit, et voulant à la fois leur faire honneur et les éclairer, il avait fait flamber en guise de torches les maisons qui se trouvaient sur leur route. Il avait la monomanie de l'incendie. Comme Néron, il se donna le plaisir de voir brûler une de ses villas. On disait aussi qu'allant en barque à Venise, pendant que ses compagnons jouaient d'un instrument et chantaient, il s'amusait, pour tuer le temps, à faire des ricochets avec des pièces d'or et d'argent, à une époque où le numéraire était si rare que mille livres représentait la plus belle dot que pût recevoir une femme, et que, pour dix mille livres, les Padouans achetaient Rovigo et loute la Polésine.
Mais tout en songeant avec regrets à la place considérable qu'elle tient en Enfer. la ville de Padoue trouve dans le poème de Dante un motif de consolation qui manque à la plupart des cités italiennes maltraitées par la Divine Comédie ; c'est d'être représentée au Paradis. Elle l'est par la sœur d'Ezzelin-le-Féroce, par Cunizza da Romano, qui n'avait cependant pas laissé une réputation de sainteté. Mariée jeune, peut-être malgré elle, à un Rizzardo, cette future habitante du Paradis s'était laissé enlever par Sordello, le brave et spirituel troubadour de Mantoue, dont la rencontre avec Virgile, au VI" chant du Purgatoire, inspire ix Dante ses vers les plus patriotiques ; puis, un peu plus tard, elle avait aimé, à la cour de son frère Albéric, le chevalier Bonio, épouséensecondes noces le comte de Bragance, et, en troisièmes, l'astrologue d'Ezzelin, Buzzacarini. Vieille, elle se réfugia à Florence et, en 126Ô, elle vivait dans le palais des Cavalcanti. C'est là, sans doute, que le poète l'a connue dans son enfance. Il la vit revenue des folies de sa jeunesse, entourée de respects, peut-être occupée de bonnes Œuvres, et il la mit au ciel, non parce qu'elle était gibeline, —car il juge avec une égale sévérité gibelins et guelfes, et ne fait aucune grâce aux gibelins criminels, — mais parce qu'elle s'élait repenli< tait le souvenir de son meilleur ami, Guïdo Cavalcanti les fautes, le péché d'amour est celui qu'il pardonne 1 devait être d'autant plus indulgent pour les faiblesses même, suivant une vieille tradition, fut amoureux à Piérina Scrovigni, de la même famille que l'usurier d<
neur de laquelle il composa, dit-on, tous les sonnets et toutes les canzoni, où il joue sur le mot Pîetra (Pierre), comme Pétrarque devait jouer plus tard sur le nom de Laure. Cet amour fut, à coup sûr, absolument platonique et môme un peu paternel. Piérina n'avait que quinze ans, et Dante, marié depuis treize ans, avait dépassé la quarantaine quand ils se connurent. De Padoue, on sait que Dante se rendit dans la Lunigiana, cbez les Malaspina. Il y était au mois d'octobre 1306. Puis, on le trouve en 1309, au plus tard, à Paris. Par quelle route entra-t-il en France? C'est ce que Balboet Fraticelli s'étaient déjà demandé, et c'est ce que vient de recbercber de nouveau M. Emmanuel Celesia de Gênes, dans une brochure intitulée : Dante en lAgurie, Quand on étudie les voyages d'Alighieri, il faut tenir pour certain que le poôte ne décrit jamais que les lieux qu'il a vus, et que, comme Homère, il les décrit avec une parfaite exactitude. Une stance, quelquefois môme un vers lui suffisent pour composer un paysage caractéristique. Un paysagiste ne fait pas mieux voir que lui l'aspect extérieur du sol, de môme qu'un sculpteur n'exprime pas mieux que lui les attitudes du corps humain. Sa poésie parle aux yeux. Et armé de ce don de reproduire par des mots les formes et les couleurs, il éprouve en môme temps un tel besoin de précision, qu'il ne regarde jamais par les yeux des autres et qu'il ne veut décrire que les effets pittoresques dont il a été le témoin oculaire. Lorsqu'on trouve dans son poôme un nom de pays sans description, c*est qu'il ne le connaît pas ou n'a pas eu le temps de le peindre; lorsqu'il décrit, c'est qu'il a vu. Je ne sais si M. Emmanuel Celesia s'était fait ces réflexions que je ne trouve nulle part exprimées dans son livre. Mais il tire habilement parti de quelques vers de Dante trop négligés et qui s'appliquent à coup sûr à des lieux visités par lui. Ni Ampère, ni ses traducteurs, ni ses continuateurs n'ont cherché les traces du poôte sur la côte occidentale de l'Italie, entre Pise et Nice. Il n'est pas douteux pourtant qu'il la connût. Là se trouvait la Lunigiana où il reçut un accueil si hospitalier, où il termina probablement l'Enfer, et d'où, sans doute, il se rendit en France par les deux rivières de Gènes et et par la célèbre route de la Corniche. On sait qu'à la fin de 1308, il passa quelques jours à Vérone , peut-ôtre môme à Forli. Mais il ne put pas au cœur de Thiver traverser les Alpes; il dut regagner la route de la côte ligurienne, la seule qui fût accessible en cette saison. Rien n'empôche de supposer que de Vérone ou de Forli il se rendit à Parme et trayersa l'Apennin pour déboucher à Pontremoli, sur les bords de laMagra dont il a deux fois parlé, de la Magra qui, par son cours peu étendu^ comme il le dit, sépare le pays de Gênes de la Toscane, Que de la Magra il ait été à Nice à la fin de 1308 ou au commencement de 1309 en longeant la côte, c'est ce qu'il y a de plus vraisemblable. Il aurait pu cependant y aller plus tôt, avant son exil, peut-être à l'époque où il fut envoyé comme ambassadeur de Florence à Gènes, et c'est à ce moment que se placerait
son premier voyage à Paris. Mais qu'il ait pris la route de la Corniche avant son exil ou après son exil, qu'il Tait suivie une fois ou deux fois, ce qui est certain, c'est qu'il la connaissait et M. Celesia le prouve. Au nord de Porto Venere et de la Spezia, Dante a vu, entre Sestri et Ghiavari^ s'abîmer^ c'est-à-dire se jeter à la mer, le beau fleuve de Lavagna, patrie des Fiesques. Au delà de Gênes, il est descendu à Noli par ces pentes rapides que n'avait pas encore adoucies l'art des ingénieurs, et que le plu^ voyageur des poètes italiend, Pétrarque, appelait terrestnm duritiem inter' ligustiœs scopulos. Il a gravi ces hauteurs escarpées de Turbia dont il se souvenait en face des rochers du Purgatoire; ii s'est arrêté sur ce point culminant de la Corniche où le Sénat romain élevait un monument en souvenir des guerres de Ligurie; il a vu de là un chemin hardi courir à travers les oliviers jusqu'à Nice, et, du côté opposé, les pentes abruptes se fleurir d'orangers et de citronniers jusqu'aux pieds du rocher blanc de Monaco.
Gênes, déjà si célèbre, dut le retenir à son passage. N'est-ce pas là qu'il entendit raconter le crime de Branca Doria qu'il précipite au plus profond de l'Enfer, à côté de Roger et d'Ugolin, parmi les traîtres? N'est-ce pas là aussi qu'il conçut l'idée du curieux passage où il raconte les voyages d'Ulysse, au delà des Colonnes d'Hercule, toujours à l'ouest, vers le pôle antarctique, comme s'il présageait les grandes explorations de l'avenir? Les fanatiques qui veulent tout trouver dans Alighieri, comme on trouve tout dans Homère et dans Shakspeare, lui attribuent la «gloire d'avoir prédit la découverte de l'Amérique. C'est une évidente exagération. Mais^ce qui est vrai, c'est que les navigateurs génois étaient possédés, dès le treizième siècle, de l'idée fixe de pousser leurs recherches vers l'ouest, au delà du détroit de Gibraltar, et que Dante put causer avec les précurseurs de Christophe Colomb. Deux Génois découvrirent en 1370 les Açores et l'île de Madère ; deux autres Génois découvrirent en 1291 les Canaries. Colomb ne fit que reprendre avec une science plus vaste, avec une volonté plus énergique, avec une foi plus profonde dans le succès, le projet de ses compatriotes. L'année où Alighieri passait à Gênes, il y trouvait précisément un grand voyageur, Andalô di Negro, dont Boccace disait qu'il avait suivi le cours des astres sous toutes les latitudes ; Andalô, qui reçut peut-être les confidences de Marco Polo, l'illustre explorateur de l'Asie, alors prisonnier des* Génois, pour avoir commandé une galère vénitienne à la bataille des Curzolaires, et qui se consolait' de sa captivité en dictant en français à Rusticien de Çise le récit de ses aventures. Ne sont-ce pas les entretiens d'un de ces hardis pionniers qui ouvrirent à Dante les perspectives illimitées du voyage d'Ulysse vers les terres inconnues, vers là Montagne Noire , au delà de laquelle se cachait l'Amérique?
Pendant que Pérouse, Padoue, Gênes, célébraient le six centième anniversaire de la naissance du poète par des écrits composés en son honneur, Vérone, celle de toutes les villes italiennes dont il a parlé avec le plus
d'indulgence, où il a trouvé Thospilalilé la moins aiuère et où ses descendants se sont fixés en mémoire de lui; Vérone, la patrie des Scaliger, lui élevait une statue en face du vieux palais où il a vécu, à deux pas du tom< beau de ce Grand Lombard auquel il dédia le Paradis. Dante est représenté debout, dans une attitude de recueillement et de méditation bien préférable, à mon avis, à l'expression violente qu'a donnée à sa physionomie Tautéur de la statue de Florence. Il n'est pas juste de se le figurer toujours sous les traits d'un homme emporté et indigné. S'il a peuplé l'Enfer de ses baines, il a chanté avec une douceur infinie les espérances du Purgatoire et les joies ineffables du Paradis. Cette âme passionnée se détend par moments sous l'influence de sentiments plus tendres; ce front si sombre quelquefois se couronne de lumière et de sérénité, de même que son poème commencé au milieu des ténèbres s'achève au sein des splendeurs éternelles. Entre les orages qui l'agitent et le rayonnement qui l'illumime, à une égale distance de toute exagération, l'expression qui lui convient le mieux est celle d'une gravité calme. C'est aussi ce que demandent les exigences de l'art. La peinture et la sculpture qui immobilisent l'expression d'un visage, qui la fixent pour l'éternité, ne-doivent pas s'attacher à reproduire l'agitation passagère des traits, les émotions violentes, mais fugitives. Leur rôle, au contraire, est de n'exprimer que ce qui dure, et de saisir non l'expression momentanée, mais l'expression habituelle de la physionomie. Dante était ordinairement grave, cela est vrai ; on ne le voyait jamais rire. Mais il n'était pas toujours irrité. Les vieux peintres italiens, depuis Giotto jusqu'au moine qui peignait son portrait en 1450 sur les murs de Santa Maria del Flore, ont mieux compris que le sculpteur moderne la loi du grand art et les conditions de la vérité artistique. Us ne représentent jamais Alighiéri que sous les traits d'un homme sérieux, absorbé en lui-même, et aucun d'eux n'altère la noblesse de son visage en y gravant l'empreinte d'un sentiment de haine ou de vengeance.
Tout voyage dantesque conduit nécessairement au lieu où Dante a fini sa vie, à la triste cité de Ravenne. Non qu'il faille s'attendre à trouver dans son tombeau autre chose qu'un monument mesquin, élevé au quinzième siècle et malheureusement reconstruit au dix-huitième siècle, aussi peu digne de lui par sa pauvreté que celui de Sainte-Croix, à Florence, par son faste de mauvais goût. Mais, à Ravenne, les ruines et la nature gardent une poésie qui n'a point changé depuis le temps où le poète y allait chercher le repos et l'oubli de ses malheurs. Les souvenirs de Byzanpe y existent encore, tels qu'il les vit il y a cinq siècles et demi. Bien des fois, pendant les longues heures de l'exil, lorsqu'il méditait sur la restauration de l'empire, il dut regarder avec émotion ce qui restait sous ses yeux de la domination des Césars, et contempler, non sans tristesse^ les vestiges de leur puissance mourante mêlés aux magnificences du christianisme gran* dissaut et aux traces imposantes des barbares, leurs vainqueurs. Que d'im-
pressions profondes il ressentit peut-être devant les nobles mosaïques de Saint-Apollinaire in città, sous la coupole de Saint- Vital, si semblable à celle de Sainte-Sophie, à Gonstantinople, en face des portraits si vivants de Justinien et de Théodora, au fond de la chapelle souterraine^ où reposent, dans leurs sarcophages de marbre blanc, une impératrice, Galla Placidia, et deux empereurs, Honorius et Valentinien ! Hors de la ville, n'at-il pas quelquefois dirigé ses pas du côté où se^ dresse la rotonde du tombeau de Théodoric, couronnée par le monolithe colossal qu'y posa Amalasunthe, comme pour attester la force des Goths? N'a-t-il pas fait plus d'un pèlerinage à celte autre église de Saint- Apollinaire in classe y qui reste seule debout sur l'emplacement d'une ville disparue? Mais le lieu où l'imagination replace Dante le plus volontiers, c'est la silencieuse Pineta, la forêt de pins qui s'étend, pendant sept lieues, entre Ravenne et la mer. On aime à se le représenter sous les grands arbres aux formes sculpturales, dans cette grandiose solitude, n'entendant d'autre bruit que le frissonnement du vent à travers les lourdes feuilles, enfermé avec ses pensées, cherchant à percer le voile de la vie future vers laquelle s'élançait son esprit, et trouvant autour de lui comme une image de la tranquillité et de la sérénité de la mort. C'est là qu'en 1819, un autre poète, Byron, allait évoquer son ombre, et placer dans sa bouche la prophétie patriotique de l'unité italienne.
Le jubilé cJ'Alighieri ne devait pas seulement faire éclore quelques travaux biographiques; il était naturel que les Italiens, qui depuis quelques années s'étaient laissé dépasser par les Allemands dans l'interprétation des œuvres du poète, saisissent cette occasion de prendre leur revanche, en publiant à leur tour quelques fortes études sur un sujet déjà si approfondi par le roi de Saxe, par Witte et par Wegele. Ils ont fait, en effet, un grand effort pour ajouter quelque chose aux dernières conclusions de la critique dantesque. Sur plusieurs points de la Péninsule , d'importantes publications ont paru en môme temps^ inspirées par le désir d'offrir à Dante, au nom de la littérature italienne, un hommage digne de lui et de ses savants commentateurs. Tous ces travaux ne sont pas également intéressants, mais aucun n'est inutile. On ne lira pas sans profit le commentaire anonyme d'un contemporain de Dante sur l'Enfer, que publie M. François Selmi, à Turin, ni les études sur la Monarchie^ entreprises simultanément à Milan et à Pise, par MM. Lanzani et Carmignani, ni, dans le môme ordre d'idées, l'opuscule de M. Marenghi, de Bergame, sur la politique d'Alighieri. Sous le titre de Nouvelles Etudes daniesquesy l'illustre Tommaseo, un des hommes de notre temps qui ont le plus souffert; Tommaseo, que j'avais vu autrefois exilé à Corfou et que je
retrouve aveugle à Florence, vient de recueillir en un volume de précieux fragments philosophiques, politiques et philologiques où reparaissent celte vive sensibilité qui a été en partie la cause de ses malheurs et ce dédain des opinions vulgaires qui lui fait une place à part, aussi bien parmi les patriotes que parmi les écrivains de Tltalie. 11 sera curieux de comparer, par le menu, ce commentaire si original de certains passages de la Divine Comédie^ avec les notes savantes et raisonnées que M. Barlow, le plus fervent admirateur de Dante en Angleterre, nous donnait sur les mômes passages et sur bien d'autres encore, dans le magnifique ouvrage qu'il composait, l^année dernière, en Thonneur du six centième anniversaire de la naissance d'Alighieri, après avoir été de sa personne étudier cent soixante manuscrits dantesques à Londres, à Oxford, à Rome, à Florence, à Venise, à Milan et à Paris. Pour apporter, lui aussi, sa pierre au monument d'Alighieri, un homme d'un rare savoir, quoique bien jeune encore, l'auteur de VHisioire de Savonarole,M. Villari, a publié àPise, d'après des manuscrits du quatorzième et du quinzième siècle, des versions italiennes de la vision deTyndall, du purgatoire de saint Patrick, de la vision de saint Paul et de la légende de saint Brendan, précédées d'une introduction où il résume les principaux caractères de la littérature en Italie, au temps de Dante. M. Villari, qui est très au courant des travaux de nos savants, reconnaît non-seulement que la France du midi, mais que la France du nord avait une grande litlérature, comme l'a si bien démontré M. Victor Le Clerc, avant que l'Italie eût produit un seul ouvrage en langue italienne; que du onzième au treizième siècle on parlait notre langue, on lisait nos romans, on traduisait nos poèmes chevaleresques d'un bout à l'autre de la Péninsule, et que nous exercions alors en Europe — en Italie aussi bien qu'en Espagne, en Angleterre, en Allemagne et dans les pays Scandinaves-— une influence analogue à celle qu'ont exercée plus tard nos écrivains du dix*buitième siècle. Il accepte notre priorité littéraire comme un fait incontestable, et c'est un aveu précieux à recueillir de la bouche d'un écrivain aussi compétent, surtout après l'accueil peu favorable que nos prétentions si légitimes avaient reçu jusqu'ici au delà des Alpes. Seulementy il faut nous garder de toute exagération. M. Villari nous signale recueil que nous pourrions rencontrer par complaisance pour nous-mêmes. S'il avoue, en effet, que nous sommes venus les premiers; s'il confesse que Dante, Pétrarque et surtout Boccace doivent quelque chose à la France, il n'enlève rien pour cela à l'originalité de ces trois grands maîtres, et il revendique avec raison, pour l'Italie, l'honneur d'avoir créé sans tâtonnements une langue et des chefs-d'œuvre, tandis qu'il nous a fallu des siècles pour fixer notre idiome, des siècles pour en tirer un monument durable.
Aucun des écrivains que j'ai citéSi quel que soit le mérite de leurs publications, ne s'attaque au Fond même de l'œuvre de Dante. Us l'abordent
par le détail, par certains côtés particuliers et intéressants; ils ne proposent aucune vue d'ensemble sur la Divine Comédie, Deux autres critiques, MM. Ferez et d'Anconat touchent au contraire à une question plus générale et méritent à cause de cela un examen plus approfondi. Tous deux, l'un à Palerme, l'autre à Pise; l'un dans un volume compacte, l'autre dans une simple brochure, étudient ce qu'il y a de plus important peut-être dans le po€me d'Alighieri, le rôle et le caractère de Béatrix, et tous deux arrivent à des conclusions diamétralement opposées, comme pour ajouter un nouveau chapitre aux longues divisions des commentateurs. Sans se laisser décourager par les arguments déjà opposés à Buti, à Biscioni, à Filelfo, M. Ferez soutient que Béatrix n'a jamais existé et ne voit en elle qu'un symbole, qu'une pure abstraction. M. d'Ancona, de son côté, prétend qu'elle a vécu et cherche à le prouver. Grâce à Dieu, aucun des deux adversaires ne môle la politique au débat. Quoique, après les beaux travaux des Allemands, on ne puisse plus douter que la Divine Comédie n'offre presque partout un sens politique en môme temps qu'un sens religieux, personne néanmoins ne songe à reprendre la thèse si longuement développée par Rossetti, ni à découvrir dans les amours de Guido Gavalcanti, de Dante, de Pétrarque et de Boccace, une sorte de jargon mystérieux dont se seraient servis les Gibelins pour exprimer sans danger leurs tendances im« pénalistes et leur haine de la papauté. MM. Ferez et d'Ancona, divisés sur tout le reste, s'accordent pour rejeter également toute interprétation poli** tique de l'amour dantesque. Rien n'est plus étrange, en effet, que d'at** tribuer à Dante la pensée de cacher ses opinions, lorsqu'il les a au con* traire si souvent, si formellement exprimées, lorsqu'il a composé le traité de la Monarchie^ pour donner à l'empereur le gouvernement tem-* porel du monde et pour réduire les souverains pontifes à une suprématie exclusivement spirituelle.
Mais si l'amour de Dante pour Béatrix ne présente aucun sens politique, ne peut'On pas l'interpréter dans un sens symbolique et allégorique? C'est ce qu'a fait M. Ferez en reprenant une thèse énergiquement combattue par Fauriel. Cette reprise périodique d'arguments qu'on croyait vaincus et délaissés ne paraît point extraordinaire, quand on songe à l'emploi que fait Alighieri, dans toutes ses œuvres, de formes conventionnelles et d'expressions énigmatiques. L'obscurité du texte divise et divisera peut-ôtre toujours les critiques, en autorisant la diversité des conjectures. Dante a tant aimé l'abstraction, que c'est un peu à lui qu'il faut s'en prendre si quelques commentateurs s'avisent de ramener toutes ses conceptions à des idées abstraites. M. Ferez prend son point de départ dans un certain nombre de termes et de phrases dantesques pour démontrer que Béatrix n'existe pas, qu'elle n'a jamais vécu, qu'elle représente une idée pure, et que sous ce nom auquel il a ôté jusqu'à son caractère de nom propre, en en faisant un adjectif verbal, Dante désigné simplement l'intelligence.
Suivant ce système, le poôte aurait accepté, un peu d'après Platon, mais surtout d'après Gicéron, Macrobe et saint Augustin, comme Tidée fondamentale de ses œuvres, la distinction de la science et de la sagesse, de l'action et de la contemplation, de la raison et de Tintelligence. Son amour pour Béalriz, ou plutôt pour ce qui nous rçnd heureux, n'aurait été, môme dans la Vie Nouvelle^ que le signe de la passion qu'il éprouvait, dès sa plus tendre jeunesse, pour la vie de l'intelligence, pour la vie spéculative. Il se serait écarté de ses amours, à Tépoque où il se serait laissé entraîner vers des occupations d'un ordre tout à fait inférieur, en consentant à prendre part aux affaires de son pays, à remplir les fonctions de prieur, à jouer un rôle dans la lutte des Noirs et des Blancs. Mais après son exil, averti par une cruelle expérience des soucis et des dangers de la vie active, il serait retourné de lui-même à ce qu'il avait tant aimé autrefois, et aurait em« brassé la sagesse pour ne plus s'en séparer. Les reproches que lui adresse Béatrix, au sommet de la montagne du Purgatoire, ne seraient par conséquent que les réclamations de l'intelligence se plaignant d'avoir été, pendant un temps, sacrifiée à la raison, à l'action, et reprenant ses droits sur une àme dont elle a été jadis la maltresse.
Si Ton s'étonne que Dante ne se soit pas expliqué plus clairement, si on se demande surtout ce qui a pu le déterminer à se servir d'un tel symbole, à déguiser sous le nom d'une femme sa passion pour la sagesse, M. Perez répond qu'il y a été entraîné par les habitudes de son temps, par l'éducation qu'il avait reçue, par l'imitation des seuls philosophes qu'il connût, par les souvenirs du néoplatonisme alexandrin, par ses affinités avec les mystiques du moyen âge. Que de fois, avant lui, ses écrivains favoris n'ont-ils pas représenté sous la forme d'un rite amoureux les élans de r&me humaine vers le principe abstrait de Tintelligence ! Ce symbolisme erotique ne se retrouve-t-il pas d'ailleurs au fond de toutes les vieilles philosophies? Chez les Hindous, Grichna, qui n'est qu'une incarnation de Wishnou, ne combat-il pas des géants pour délivrer de belles prisonnières dont il reçoit le prix d'amour? En Egypte, Isis n'accomplit-elle pas des voyages douloureux à la recherche d'Osiris, ne descend-elle pas jusqu'aux régions infernales pour le revoir, pour s'unir à lui et pour rétablir, par cette union, l'ordre de Tunivers que troublait le Génie du mal? Que dire du Cantique des cantiques où la Sulamite, cette vivante image des âmes illuminées par la sagesse, comme le disaient les mystiques, appelle sur ses lèvres les baisers de la bouche de son amant? Dans les ouvrages que Dante connaissait et aimait le mieux, l'intelligence apparaît souvent avec la figure et les traits d'une jeune femme. « Je l'ai aimée, dit l'auteur du livre de la Sagesse, je l'ai aimée et cherchée depuis ma jeunesse; j'ai fait tous mes efforts pour l'épouser et je suis devenu amoureux de sa beauté. » N'est-ce pas aussi sous le vêtement, avec la démarche d'une femme, que la phiio« Sophie va trouver dans sa prison, au milieu des angoisses de la solitude,
Boèce disgracié, menacé de mort, et lui dicte ce livre de la Consolation où Alighieri a puisé tant de pensées et môme d'expressions philosophiques? Averroès, un autre maître de Dante, dit en propres termes que Kinteiligence nous attire à elle, comme l'amante attire son amant. Enfin, les premiers exégètes chrétiens, les docteurs mystiques, dont plusieurs étaient familiers au poôte, interprètent souvent dans un sens purement allégorique, comme un symbole des rapports de Pâme et de la sagesse, les amours et les mariages dont la Bible fait mention. A leurs yeux, la Judée ou la Terre promise représente la vie contemplative ; rÉgypte, les doctrines philosophiques des Gentils. Abraham, qui épouse Agar, esclave et égyptienne, c'est l'homme qui se livre à la philosophie, c'est-à-dire, suivant Clément d'Alexandrie^ celui qui s'occupe de bien régler sa vie active. Mais quand le môme Abraham épouse Sara, maîtresse d'Agar, cela signifie qu'il s'unit à la sagesse, maîtresse de la philosophie, ou, en d'autres termes, qu'il s'élève aux régions supérieures de la vie contemplative. Un mystique du douzième siècle, trop célèbre encore au treizième pour qu'Alighieri ne connût pas ses œuvres, Richard de Saint-Victor, décrit, dans son Benjamin mineur^ les amours de Jacob avec Lia et avecRachel, et, lorsqu'il raconte la naissance de Benjamin immédiatement suivie de la mort de Rachel, il y voit l'image de l'âme humaine qui, arrivée enfin au but de ses désirs, contemplant l'intelligence pure, s'abîme dans cette jouissance et succombe aussitôt à une émotion trop forte pour elle. Suivant M. Ferez, la mort de Béatrix dans la Vie nouvelle ressemble à celle de la femme de Jacob et ne signifie pas autre chose que l'épuisement mortel de l'âme ravie au-dessus d'elle-même par l'intuition des choses divines.
L'auteur de la Béatrix révélée déploie, pour soutenir son opinion, une érudition formidable. Il s'appuie tour à tour sur l'antiquité hébraïque, sur les fictions des Hindous, sur la mythologie égyptienne, sur les fables des Grecs et sur les spéculations des docteurs du moyen âge. Mais il met dans ses commentaires plus de science que de discernement. Môme quand il rencontre la vérité, il ne sait pas toujours s'y arrêter ni surtout l'exprimer dans la mesure où elle reste inattaquable. S'il se contentait de faire, dans la Divine Comédie, la part du sjrmbolisme et d'en proposer, à quelques égards, une explication nouvelle, il aurait plus d'une fois raison. Mais il ne veut y voir que des allégories et, au moins pour ce qui concerne le personnage de Béatrix, il nie formellement que ce nom de femme réponde à une réalité. Dante a pris lui-môme la peine de réfuter cette erreur, dans un passage du Banquet où il établit que les écrits peuvent présenter quatre sens différents, mais que le premier de tous doit être le sens littéral qui contient en germe les autres, sans lequel il serait impossible et irrationnel de les comprendre, particulièrement le sens allégorique. Toute personne qui refuse de reconnaître dans ses œuvres un sens littéral, va donc directement contre sa pensée. Aussi M. d'Ancona a-t-il bien raison de
rendre la vie à Béatrix, pendant que M. Ferez la tne. Seulement le nouveau défenseur de Béatrix recourt peut-être à une argumentation un peu subtile, quand il distingue dans le caractère de ce personnage trois époques distinctes^ le moment où Béatrix existe réellement à Tétat de jeune fille, celui où elle n'est déjà plus qu'une personnification vivante, et enfin celui où elle se transforme en un symbole animé dans lequel la femme et la personnification se confondent. Il ne faut pas tant raffiner sur ces matières. Elles sont au fond plus simples qu'elles ne le paraissent à certains esprits. La vraie question est de savoir si Béatrix a été un être vivant, et en admettant qu'elle ait vécu, si le sentiment que Dante a exprimé pour elle est un sentiment d'amour.
Il me semble que, pour un esprit non prévenu, le doute à cet égard est difficile. On peut démontrer, en s'appuyant sur la moins contestable des autorités, sur le texte même du poète» que Béatrix a existé» qu'elle a été aimée et que même, lorsqu'elle se transfigure dans la pensée de Dante, lorsqu'elle devient peu à peu non-seulement le symbole de la théologie, de la sagesse, de la contemplation, de la connaissance de Dieu, mais, comme ledit si bien M. d'Ancona, le type de l'idée pure, elle ne cesse pas pour cela, au milieu des splendeurs qui l'environnent, d'apparaître encore sous les traits de la fille de Portinari, de la femme autrefois vivante et adorée. Il y a d'abord une œuvre de la jeunesse d'Alighieri, la Vie nouvellBy qui offre tous les caractères d'une œuvre d'amour. Le symbolisme y tient sa place et il se trouve même des hommes d'esprit, comme M. Pe* rez, qui veulent n'y voir qu'un tissu de symboles; mais il leur faut un immense travail d'imagination pour substituer partout le sens symbolique au sens réel, tandis que celui-ci saute aux yeux des lecteurs sans parti pris. Qu'on lise en toute simplicité les curieuses confessions du jeune Aligbieri, on n'y rencontre guère que des faits et des sentiments dont l'amour donne facilement la clef. Lorsque Dante, à l'âge de neuf ans, conduit par son père dans une fête de printemps chez Folco Portinari, y aperçoit pour la première fois la jeune Béatrix et se prend à l'aimer, semble-t-il extraordinaire qu'un enfant d'une sensibilité précoce, qui est né dans un climat chaud, qui sera tout à l'heure un homme de génie, sente son cœur s'éveiller eu présence d'une autre enfant dont la beauté l'attire, et conçoive pour elle une affection pure comme son âge? Ne serait-il pas beaucoup plus étrange qu'il se passionnât soudain pour la théologie ou pour la sagesse? Plus tard, lorsqu'il rencontre Béatrix entre deux dames, qu'elle le salue et que ce salut le pénètre de joie, s'il ne s'agit pas ici d'un fait réel et parfaitement simple, que signifie le mouvement de la jeune fille et que représentent ses deux compagnes? Dante va à l'église, il dirige ses regards du côté où se trouve Béatrix; une dame placée dans la même direction que sa maltresse les intercepte, les prend pour elle, et y répond par l'attention avec laquelle elle le regarde à son tour; on le remarque, et il
songe aussitôt à profiter de cette méprise pour donner le change aux indiscrets en cachant sa passion véritable sous le voile d'un amour fictif. Ce stratagème, qu'est-ce autre chose que la pudeur d'un sentiment qui craint de profaner aux yeux du vulgaire l'objet aimé? N'y reconnaît-on pas un des signes de l'amour pur, la discrétion de l'amant? Quand la dame, qui servait à Dante de bouclier, pour employer l'expression môme de la Vie nouvelle, abandonne la ville et qu'il en choisit une autre dans le môme dessein, mais que cette fois on parle de sa passion feinte d'une manière offensante et que Béatrix, le croyant coupable d'infidélité, lui refuse son salut la première fois qu'elle le rencontre, celte nouvelle attitude de sa maîtresse ne vient-elle pas d'un de ces mouvements de jalousie auxquels n'échappent guère les femmes les plus pures, les moins coquettes et qui trahissent le caractère vraiment féminin de Béatrix? Enfin si Béatrix n'est qu'une abstraction, comment a-t-eile une compagne qui meurt et dont la mort la fait pleurer? Quelle est cette seconde abstraction, qui est l'amie d'une première, qui cesse de vivre et qu'on pleure? Si elle n'est que le symbole de la théologie ou de l'intelligence, pourquoi est-elle née à Florence, comment a-t-elle un père, quel est ce père, comment peut-il mourir, et comment elle-même meurt-elle à son tour?
Dans l'ordre des sentiments, les partisans du symbolisme absolu ne rencontrent pas de moins graades difficultés. Tout ce qui s'explique clairement par l'interprétation littérale devient obscur et inintelligible dés qu'on le traduit par de purs symboles. Dante amoureux éprouve, avec un degré de délicatesse et de sensibilité de plus qui tient à son génie, ce que ressentent presque toujours tous les amants. Quand il voit dans la rue celle qu'il aime et qu'elle lui a parlé, il rentre chez lui comme enivré; il savoure à loisir, en secret, tout le bonheur que peut contenir une parole ou un sourire. En môme temps, sa joie le rend meilleur, il se sent plus bienveillant, plus disposé à l'indulgence, tout prôt à pardonner à ses ennemis. Sa maîtresse lui a-t-elle montré au contraire un visage sévère, at-elle refusé de lui parler ou de le saluer, il se retire au fond de sa chambre pour cacher sa douleur, et des larmes amères sortent de ses yeux. Ce sont là des traits d'une vérité éternelle, s'il s'agit d'une histoire d'amour ; incompréhensibles, si on n'y cherche qu'une allégorie. Comment expliquer, sans l'intervention de l'amour, ce sentiment si vrai et si profondément observé qui pousse Dante à chercher partout Béatrix, à saisir toutes les occasions de la voir, et qui cependant le paralyse et lui ôte la parole, au moment où il se trouve en sa présence? Quel est l'amoureux qui ne souhaite pas à chaque instant de voir sa maîtresse , qui ne compose pas d'avance les discours passionnés qu'il lui adressera, et qui, s'il est jeune et vraiment sensible, ne commence pas, en la voyant, par balbutier, par rougir au lieu de parler, et n'oublie pas sous le charme d'an regard tousses préparatifs d'éloquence? Enfin, est-ce une femme ou un symbole.
la fille de Portinari ou la sagesse, cette Béatrix, dont la rencontre inattendue cause à Dante une impression si vive, qu*il ne peut pas voir à Timproviste, sans trembler de tous ses membres, sans éprouver une défaillance et sans être obligé, pour ne pas tomber, de s'appuyer à la muraille? Lorsqu'on trouve dans la Fie nouvelle tant de réflexions profondes sur la nature de Tamour, ne faut-il pias se mettre l'esprit à la torture pour se persuader que l'amour n'y lient aucune place? Mais ce n'est pas seulement dans une œuvre de jeunesse que Dante a consigné le souvenir de la plus forte passion de sa vie. A l'heure où il reprend, dans son poème, le personnage de Béatrix pour en faire l'image de ses aspirations les plus hautes, le symbole de ce qu'il y a de plus abstrait dans la science, dans la philosophie, dans la théologie, il la revoit encore sous les traits de la jeune fille qu'il a tendrement aimée. Il espère que, du-haut du ciel où elle siège avec les bienheureux, elle veille toujours sur lui et, s'il compose la Divine Comédie en son honneur, il attend d'elle en revanche un souvenir et un appui. N'est-ce pas sous sa forme terrestre, avec sa beauté d'autrefois, qu'il se la représente descendant jusqu'aux limbes et allant chercher Virgile pour guider son amant à travers le monde invisible? N'est-ce pas cette même lèvre d'où il voyait sortir, dans la Vie nouvelle^ un esprit suave et plein d^amour^ qui prononce son nom, qui parle de lui avec tendresse? Elle n'a pas la froideur d'une abstraction, elle témoigne la sollicitude et le soin pieux d'une amante, lorsqu'elle l'appelle son ami et non celui de la fortune^ lorsqu'elle se souvient de tout ce qu'il a fait pour elle et qu'elle adresse à Virgile ce vers dont le sens littéral n'est pas douteux. « C'est l'amour qui m'a mis en mouvement et qui me fait parler. » Après s'ôtre ainsi montrée au second chant de l'Enfer, elle reparaît au trentième chant du Purgatoire, pour purifier Dante de ses péchés avant de l'introduire dans le Paradis terrestre, et là aussi elle conserve sa démarche de femme, ses traits, ses yeux, tout ce que le poète a aimé, toutes ces grâces et toutes ces beautés dont il garde au fond du cœur réternelle mémoire. Dante ne la voit pas encore; il ne distingue pas encore son visage caché sous un voile blanc; et déjà il sent sa présence, il la reconnaît à l'émotion qu'il éprouve, au tremblement qui agite tous ses membres, à ce je ne sais quoi qui avertit un amant de l'approche de sa bien-aimée; et, en proie aux mômes symptômes que dans la Vienouvelle^ il s'écrie : «Il ne m'est pas resté une goutte de sang qui ne tremble. Je reconnais les signes de l'ancienne flamme. » Et Béatrix lui dit : u Regarde-moi bien, je suis bien, je suis bien Béatrix. » Est-ce une idée abstraite qui parle ainsi ? Regarde-t-on un symbole? Le reconnaît-on à force de le regarder, comme, après une longue séparation, on retrouve, à force de les observer, les traits d'un ami? Pour ne pas laisserde doute sur son existence matérielle, elleajoute : « Pendant quelque temps je le soutins avec mon visage, en lui montrant mes yeux jeunes. » Puis un instant après, elle raconte qu'elle est montée de la chair à
Tespril, ce qui veut dire apparemment qu'elle n'csl devenue un esprit bienheureux qu'après avoir été un corps, comme elle Taffirme du reste ailleurs, quand elle dit à son ami : a Jamais la nature ni Tart ne t'offrirent un plaisir tel que les beaux membres où je fus renfermée, et qui maintenant ne sont plus que poussière. »
Dante a donc aimé, on n'en peut guère douter. On ne connaîtrait pas Béatrix, il ne l'aurait jamais mise en scène, qu'on le soupçonnerait, à la manière dont il parle de l'amour et à l'intérêt que lui inspirent les personnages amoureux. Il le confesse lui-même, quand il reproche à ses prédécesseurs, Bonagiunta de Lucques et Guitlone d'Arezzo, de n'exprimer aucun sentiment vrai, profond, de ne mettre que de l'art et de la rhétorique dans leurs compositions amoureuses et qu'il leur livre en ces termes le secret de son inspiration : «Moi, je suis un homme qui, lorsque l'amour m'inspire, écris, et ce qu'il me dicte au dedans, je vais le répandant au dehors. » De tous les personnages de la Divine Comédie^ il n'y en a aucun pour lequel il témoigne autant de pitié que pour Françoise de Rimini et pour son amant. Il les met en Enfer, cela est vrai, parce que tous deux sont coupables, et qu'il respecte trop la justice divine pour lui disputer môme ses amis les plus chers; mais de quel cœur il les plaint et que de larmes il verse sur leur sort ! Après avoir entendu leur lamentable histoire, il reste longtemps tête baissée, et lorsque Virgile l'arrache à ses méditations, il s'écrie : u Hélas I combien de douces pensées, combien de désirs les ont menés à ce pas douloureux ! » Puis se tournant vers la jeune femme , il ajoute : <i Françoise, tes malheurs me font pleurer de tristesse et de compassion; » et telle est son émotion, émotion qu'il n'a éprouvée devant aucune autre infortune, qu'il tombe sur la terre, privé de sentiment, comme un corps mort. N'est-ce pas aussi lui qui parle, parla bouche de Françoise, dans les beaux vers où elle invoque, pour son excuse, la puissance irrésistible de l'amour, «de l'amour dont tout noble cœur est si vite épris, de l'amour qui ne permet à nul être aimé de ne pas aimer?» Si nous n'avions déjà tant de preuves des dispositions amoureuses de Dante, n'en trouverions-nous pas encore quelque indice dans la tradition qui lui fait aimer, après Béatrix, Gentucca de Lucques et Pierina Scrovigni de Padoue, dans le reproche que lui adresse Béatrix de n'avoir pas su résister aux charmes d'une jeune fille (pargoletta) et dans son indulgence pour Cunizza qu'il met en Paradis, quoiqu'elle eût eu au moins trois maris et deux amants?
S'étonnera-t-on après cela que ces amours dantesques, toutes réelles, toutes transparentes même qu'elles soient à certains moments, restent souvent enveloppées dans des formules obscures ou équivoques? Ce serait mal connaître l'histoire de la langue amoureuse chez les modernes. S'il n'y a pas de sentiment plus général ni en apparence plus simple que l'amour, il n'y en a pas cependant qui ait été exprimé avec plu^ de nuances,
avec plus de raffinements, chez les différents peuples de l'Europe, aux différentes époques de leur histoire. Le désir de plaire aiguise Pesprit, et le rend quelquefois subtil. Le besoin qu'éprouvent fréquemment les amants de cacher au monde leur passion, tout en Texprimant à l'objet aimé, les amène à insinuer ce qu'ils veulent dire par des artifices de langage, au lieu de l'exprimer dans un style franc et net. Puis la mode s'en mêle. Les femmes, ces juges suprêmes des relations des deux sexes, du jour où elles adoptent en amour certains termes élégants et choisis, exigent que tout le monde s'en serve en leur parlant, et imposent aux écrivains un vocabulaire de convention dont la durée ne dépasse guère celle du siècle ou môme de la génération où il est né. Les troubadours en Provence, les pétrarquistes en Italie, les euphui^tes en Angleterre, les précieuses en France ont eu tour à tour leur jargon amoureux. Mais d'un pays à l'autre, d'un siècle à l'autre, cette langue conventionnelle vieillit. N^est-ce pas ce qui est arrivé chez nous? Presque toutes les expressions de la langue de Racine pourraient passer aujourd'hui, sans paraître atteintes par le temps, dans la tragédie moderne, excepté les termes galants. Les charmes et les armes, les yeux et les feux ne seraient pas plus de mise dans une scène d'amour, au dix-neuvième siècle, que la perruque sur la tête des hommes ou la fontange sur celle des femmes. Une mère parlerait encore et parlera toujours comme Andromaque ; un amant ne parlera plus comme Pyrrhus. Sans môme remonter si loin, un romancier imiterait^il de nos jours le style «amoureux de la Nouvelle Bélotse ? Au temps et dans le pays de Dante, la mode était de nser en toutes choses, surtout en amour, à l'allégorie, à l'abstraction. Il ne fallait parler de la passion qu'à mots couverts, dans un jargon peu intelligible pour le vulgaire, mais dont les esprits cultivés et la société chevaleresque possédaient le secret. C'étiit ce qu'on appelait le langage des fidèles d'amour. Dante dit, à plusieurs reprises, que les fidèles sauront bien le comprendre et qu'il ne veut pas être plus clair qu'il ne faut pour les satisfaire. De ce que bien souvent le sens de cette langue bizarre nous échappe, de ce qu'elle nous parait par moments incompréhensible, on aurait tort de conclure qu'elle ne répond à rien de réel et que, sous son obscurité, elle ne cache aucun sentiment vrai. Ce qu'il faut dire simplement, c'est qu'elle est très-subtile, que nous n'en saisissons plus toutes les nuances et que nous avons peut-être perdu la clef de ce qu'elle avait de plus fin et de plus élégant. Bien des phrases qui devaient charmer les fidèles d'amour, qui avaient sans doute une signification mystérieuse et délicate, ne résonnent plus à nos oreilles que comme de vaines formules.
A la difficulté de déchiffrer le sens des mots, s'ajoute pour nous celle de pénétrer jusqu'au fond des choses. Un amour, d'une nature particulière, comme celui de Dante pour Béatrix, très-chaste et très-raffiné, mêlé de poésie et de mysticisme, n'est pas destiné à ôtre compris par tous les es-
priis ni dans tous les temps. L'abbé de Sade, en écrivant au milieu du dix-huitième siècle les mémoires pour la vie de Pétrarque, ne savait comment expliquer à la société licencieuse qui l'entourait le caractère purement platonique des relations de Laure et de son amant. Les belles lectrices auxquelles il s'adressait ne comprenaient guère que Laure en vingt ans n'eût jamais rien accordé à celui qui l'aimait, et les hommes, à leur tour, se moquaient d'un amant qui, en tant d'années, n'avait pas même obtenu de baiser la main de sa maîtresse. Aujourd'hui nous comprenons mieux un sentiment de cette espèce, sans cependant parvenir à le rendre populaire. C'est qu'il s'agit ici de ce qu'il y a de plus délicat dans la passion, d'un amour éthéré, d'une liaison des âmes qui ne demande rien aux sens, qui ne rapproche que les pensées, mais qui s'en empare avec force, qui les porte d'une même ardeur vers tout ce qui est grand et généreux, qui les éloigne des appétits vulgaires et qui les enchaîne étroitement par le lien indissoluble des nobles instincts et des aspirations héroïques. Les moralistes ne croient guère à la pureté absolue de telles relations. Ils pensent qu'on a trop bonne opinion de la nature humaine quand on lui demande de ne rien mettre de matériel dans une affection partagée. Au bout de la pente sur laquelle un homme et une femme, même vertueux, même résolus à rester chastes, se rencontrent dans un même amour, ils entrevoient une chute inévitable. Et cependant tous ceux qui s^exposeot au péril n'y succombent pas. Si la pente est glissante, elle ne mène pas toujours à l'abîme. Comme Dante, comme Pétrarque, le plus grand des Médicis, Laurent-lc-Magniflque , aimait chastement une jeune lilie ou une jeune femme, Lucrezia Donati, qui ne lui inspirait que de l'éloignemcnt pour la volupté et les plaisirs des sens. Michel-Ange écrivait è Vittoria Colonua, marquise de Pescaire, dont la fidélité à son mari n'a jamais été soupçonnée, et recevait d'elle des lettres d'amour où tous deux s'exprimaient les sentiments les plus tendres , sans jamais y mêler l'ombre d'un désir sensuel. N'est-ce pas ainsi, avec la même pureté et la môme confiance en sa force^ que madame Roland voulait aimer Buzot? Y eût-elle réussi? Beaucoup diront qu'elle est morte à temps pour sa vertu» Madame Récamier, du moins, a gardé la sienne et a pu se faire aimer, comme Laure et Béatrix, par le dernier des chevaliers, sans qu'il en coûtât rien à son honneur. Les hommes se dédommagent ailleurs, diton, de la contrainte que leur impose l'amour platonique, et l'on cite les sept enfants de Dante ou les deux bâtards de Pétrarque. Peu importe que les sens se fassent ou ne se fassent point leur part d'un autre côté; c'est là une question trop intime pour n'être pas réservée. Ce qui importe, pour l'histoire des sentiments de Dante, c'est d'établir que l'amour tel qu'il le ressentait, l'amour exempt de désirs charnels, absolument pur et désintéressé de tout espèce de récompense, n'est point un simple jeu d'esprit, mais une passion profonde, vraie, conforme aux besoins mystérieux de
certaines âmes el qui peut se retrouver dans d'auires cœurs, à d'autres époques de l'histoire. Ceux qui le nient nous rabaissent en croyant l'horame incapable d'aimer, sans demander en témoignagnes positifs le prix de son affection. Faut-il donc torturer notre esprit, faut-ii faire violence à tous nos instincts pour nous représenter deux amants qui n'aspirent point au plaisir, dont l'imagination n'est traversée par aucun rêve sensuel» qui sentent même que la moindre atteinte à la pureté de leur amour en troublerait l'ivresse, qui ne s'attachent l'un à l'autre que par les côtés les plus spirituels de leur nature et qui, unis dans une même aspiration vers la beauté suprême, ne mettent en commun que de chastes effusions et de saintes ardeurs? Nous aurions perdu le sens des choses délicates, si nous ne pouvions comprendre un tel état de l'âme, état qui sera toujours, à coup sûr, exceptionnel, mais qui n'est point au-dessus des forces de l'homme et qui ajoute un triomphe de plus, aux victoires que l'esprit peut remporter sur la matière.
Personne du reste à Florence ne doutait ni de l'existence de Béatrix ni de la réalité de l'amour d'Alighieri. La tradition s'en conserve pieusement dans le peuple, sans que les commentateurs les plus sceptiques parviennent à ébranler la croyance populaire. Les affiches qui annonçaient la Béatrix révélée^ de M. Ferez, c'est-à-dire la Béatrix dépouillée de son caractère féminin et réduite à un symbole, avaient beau s'étaler sur les murs, aux boutiques des libraires, la foule n'en continuait pas moins son pèlerinage de la rue Ricciarda au Corso, de la maison des Alighieri au palais des Porlinari. Une émotion poétique agitait encore les témoins du jubilé, lorsqu'ils passaient par cette voiedamour que le jeune Dante suivit avec son père, le jour où il rencontra pour la première fois sa bienaimée; lorsqu'ils cherchaient à travers les rues sombres de la vieille cité le lieu où Béatrix salua son amant, lorsqu'ils pénétraient sous les voûtes de cetCe Badia où le poëte, à la faveur de l'office divin, venait contempler les traits de celle qu'il aimait et où plus tard, désespéré, il vit apporter son cadavre. Poésie heureuse et poésie désolée, transports de joie et cris de douleurs, tous les souvenirs de la Vie nouvelle repeuplaient ces lieux consacrés et y faisaient revivre l'image de ce qu'il y a de plus chaste et en même temps de plus profond, de plus pénétrant dans la passion.
Paris. — > 7yp. de P. -A. Bourdier et G*, rue des Poilevins. 6.
Pari». — lai». I>. A. KOURDIERel Ce, 6* rue d** P*itennt.