CHAPITRE II
Ce serait la preuve d'un grand orgueil et d'efforts ridicules que d'oser essayer l'analyse de cette vaste et
sublime conception. Nous l'avouons donc bien humblement et en toute sincérité : le respect plein d'admiration que nous inspire le génie de Dante nous commande de ne pas trahir ou profaner les beautés poétiques de cette œuvre où il s'est révélé tout entier. C'est qu'évidemment l'esquisser dans une prose indigne ou misérable effraiera tous les appréciateurs. Mais en laissant de côté les scrupules, ne pensera-t-on pas avec nous qu'il y aurait de la difficulté à parcourir ce noble poème sans être tenté de commenter les idées profondes, les rapprochements, les images et les strophes de magnifique poésie dont tous les chants sont ornés ? Ce commentaire demanderait un fort volume, et bien que le but en serait excellent il ne supplérait pas encore à la lecture de l'ouvrage annoté et expliqué. Qu'on ne s'attende donc pas de notre part à un minutieux compte-rendu, à un croquis même, mais seulement à un aperçu rétrospectif sans prétention.
li'Enfer.
Dante se suppose au milieu du voyage de sa vie, marchant dans l'obscurité comme un homme qui est dominé par les passions et les vices. Il figure ces derniers sous les traits de quelques bêtes fauves, et peutêtre n'échapperait-il pas à leur férocité sans l'arrivée de celui qui par son long silence semblait devenu muet. C'est Virgile.
« Es-tu donc, lui dis-je,enm'inclinant et la rougeur au front, es-tu ce Virgile, cette source féconde qui répand les flots har-
monieux d'un si beau langage ? 0 lumière et gloire de toute poésie, accueille-moi en récompense du zèle assidu et du grand amour qui m'ont fait rechercher ton poème. Tu es mon maître et mon modèle ; c'est toi qui m'a enseigné cet art de bien dire dont je me suis fait honneur. Vois-tu cette bête qui me met en fuite? 0 sage illustre, protège-moi contre elle, car elle me fait trembler les veines et battre les artères (1). »
Vous voyez que le poète dès le début a besoin de s'appuyer sur le doux cygne de Mantoue qui l'a nourri de son génie et qui a fécondé le germe de ses viriles inspiralions. Il reconnaîtra avec une tendre piété que V Enéide a été le champ de ses prédilections et de ses études, il appellera Virgile « mon père, » et sera récompensé par les meilleurs et les plus encourageantes paroles de ce témoignage de gratitude et d'affection. Et que craindrait-il d'ailleurs en la compagnie d'un envoyé céleste ? Comme Virgile était encore parmi les âmes « en suspens, » une dame fort belle descendit jusqu'à lui des splendeurs où elle célèbre éternellement la bonté et la gloire de Dieu. Son ami, d'après ce qui lui a été rapporté, s'est égaré dans le chemin. Elle sollicite donc Virgile de se rendre près de lui et de le retirer du danger. « Je suis BÉATRICE;, dit-elle, moi, celle qui te dis d'aller... c'est l'amour qui m'amène et me fait parler... » Nous applaudissons à la simplicité naturelle et à la vraisemblance de cette exposition. Les bases du sujet sont posées par cette explication donnée par Virgile à Dante. 11 s'ofîre d'être son guide dans la visite du royaume de l'éternité. Et ce ne sera pas là de pure fan- Ci) L'Enfer, chant l^r. — Traduction de M. Mesnard, 1854.
taisie ; non. A toutes choses il doit y avoir un motif équitable et rationnel. Certes, il n'y a pas de spectacle plus édifiant et propice à la conversion des pécheurs que celui des tourments ou du bonheur qui attendent les méchants ou les bons dans l'autre monde.
Jetons un coup-d'œil rapide sur les cercles qui partagent l'Enfer et les séries de supplices infligés aux damnés. Et d'abord, arrêtons notre attention sur ces beaux vers tant de fois cités qui sont inscrits sur la porte de l'Enfer — dont la cadence sonore et monotone frappe l'oreille et nous saisit de recueillement :
« Par moi l'on entre dans la cité des douleurs ; par moi, dans la plainte éternelle ; par moi. au milieu des races perdues. La justice inspira mon sublime fondateur; je suis l'œuvre de la divine volonté, de la souveraine sagesse et du premier amour. Avant moi rien n'était, sinon ce qui est éternel, et moi aussi je dure éternellement. Laissez toute espérance vous qui entrez (1).^>
Dante et Virgile pénètrent parmi les a. races plaintives » et ils sont épouvantés par un tumulte de voix stridentes et de sanglots ; ce sont là les âmes qui vécurent sans mériter le mépris et sans mériter la louange, c'est-à-dire les égoïstes. Elles venaient en longues files et leur supplice était d'être sans cesse aiguillonnées par des mouches et des guêpes. Non loin et par une heureuse réminiscence antique coule le fleuve de l'Achéron que sillonne l'esquif du vieux Caron. Dès qu'il eut reconnu le pèlerin vivant, il lui cria avec colère de s'éloigner, mais une parole sage de Virgile calma le regard irrité du démon aux yeux de braise. Impatient, il harce-
(1) VEnfer, chant Sn^e. —Traduction Mesnard.
lait sans cesse les pervers qui attendaient d'être transportés d'une rive à l'autre, il frappait les plus lents de sa rame, accompagnant ces durs traitements de grincements de dents. Au premier cercle, sont les âmes en suspens, compagnes de Virgile, que l'eau du baptême fTa pas purifiées. Elles sont dévorées d'un insatiable désir de jouir de la vue de Dieu ; aussi font-elles trembler l'air de leurs soupirs. Dante voit venir vers lui et son guide quatre ombres vénérables : ce sont celles d'Homère, d'Horace, d'Ovide et de Lucain. Puis il vit d*autres personnages de l'antiquité, illustres par leurs malheurs de famille ou leurs actions politiques, et encore, « le ^naître de ceux qui savent» entouré de toute la famille des philosophes ; c'est Aristote. Auprès de lui sont Socrate et Platon, Démocrite, Anaxagore, Thaïes, Empédocle, etc., etc. Toute l'érudition de Dante est mise en étalage et successivement il décerne à chacun la palme de justice.
i^ Minos, l'horrible assesseur de la Divine Justice, trône au deuxième cercle. Devant lui;, toutes les âmes viennent avouer leurs crimes , et lui , pour marquer leur châtiment, se ceint de sa queue autant de fois qu'il veut indiquer des cercles inférieurs où elle doit être envoyée. Un vent infernal mugit dans ce lieu « muet de toute lumière,» et porte sur ses aîles, en les faisant tourbillonner constamment, les âmes coupables de luxure : Et Dante , désireux de parler à deux âmes qui vont ensemble et que le vent emporte si légères : (■ « 0 âmes infortunées , m'écriai-je , si rien ne s'y oppose, approebez-vous et parlez-nous.
« Telles deux colombes attirées par le même désir volent d'une aîle ouverte et sûre au nid bien aimé, emportées dans l'air par le même élan; aiâsi les deux âmes, sortant de la foule où se cachait Didon, viennent à nous, à travers cet air sombre ; à ce point leur agréait notre appel affectueux :
Être gracieux et bon, dit l'une d'elles
« La terre où je suis née est voisine de la mer, au lieu même où se jette le Pô pour se reposer avec ses nombreux affluents. L'amour, dont s'éprend si vite un cœur tendre, enflamma celui que tu vois près de moi pour les beautés du corps que j'ai perdu (L'indigne coup qui me les ravit me navre encore ! ) L'amour, qui veut que nul ne soit aimé qu'il n'aime à son tour, m'attira si fort à ce charme, que rien, tu le vois, n'a pu m'en détacher. L'un et l'autre, l'amour nous conduisit à une même mort; le séjour de Gain le meurtrier, attend celui qui nous ôta la vie.
« Telles furent leurs paroles. Dès que j'eus entendu ces deux âmes plaintives, je baissai la tête et je la tins longtemps baissée ; à la fin le poète : à quoi penses-tu? me dit-il. « Hélas ! lui répondis-je, que de douces pensées, que d'ardents désirs les ont entraînés, l'un et l'autre, k cette fin douloureuse ! » El, me retournant vers eux, je leur dis : « Françoise, ton martyre m'arrache des larmes de tristesse et de pitié. Mais dis-moi, au temps des doux soupirs,^ à quel signe et comment l'amour vous laissat-il deviner le secret de vos cœurs? » Et elle à moi : « Se rappeler, dans la misère, le bonheur d'autrefois, quelle douleur plus grande? Demande-le à ton maître.
« Mais si tu as tant à cœur de connaître la première source de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et qui parle en pleurant.
« Nouslisionsunjour, luiet moi, par plaisir, comment l'amour vint au cœur de Lancelot. Nous étions seuls et sans défiance; plus d'une fois, à cette lecture, nos yeux se rencontrèrent et la rougeur nous vint au visage ; mais ce fut un seul passage qui triompha de nous. Lorsque nous sûmes que le sourire de la bien-aimée avait été baisé par un amant si tendre, alors celui
qui de moi ne sera jamais séparé, tout tremblant me baisa la bouche. Le livre et celui qui récrivit fut pour nous un autre Galléhaut ; et ce jour là nous ne lûmes pas davantage. (1) ^
Dites qu'on n'a jamais, voire même Virgile ou Homère, raconté, poétisé avec un accent plus vrai de tristesse, avec autant de pureté, de charme un plus touchant épisode ! Rien ici ne dénote Fart ; le chant est simple, naturel ; l'emphase, l'effet ne gâte pas la douce impression que fait naître la réunion de ces deux âmes malheureuses enlacées Tune à l'autre pour toujours et qui, la première fois que leurs lèvres s'effleurèrent, se donnèrent le baiser du trépas. C'est bien ainsi que Dante "montre qu'il connaît les fibres les plus secrètes du cœur humain et combien il sait le ménager, l'émouvoir avec délicatesse : aussi ne nous étonnons pas que sur les traces d'un si délicieux et si parfait modèle les poètesartistes d'Italie aient à l'envi figuré, retouché, corrigé, reproduit à infiniment d'exemplaires cette pure et amoureuse légende de Francesca de Rimini ! Ovide n'est pas si tendre, Pétrarque n'est pas plus ingénieux et plus gracieux, Virgile n'a pas de plus douce et suave mélancolie que le Dante dans cette élégie oii le désespoir sans remède de Francesca semble alterner ou se confondre avec la félicité d'une association éternelle!
C'est au 3*^ cercle, sous la pluie froide, sale, mêlée de grêle et de neige, oîi la terre exhale une forte puanteur, que vivent les gourmands, exposés aux morsures de cette bête cruelle et monstrueuse à triple face et triple gueule, le chien Cerbère. Là se trouve le fameux Ciacco (pour-
(1) L'Enfer, chant vs trad. Mesnard.
ceauj , ainsi nommé par les Florentins pour sa gloutonnerie, et dans la bouche duquel Dante place des analhèmes et des injures à l'adresse de ses ennemis politiques. « Pape Satan, pape Satan aleppe » cria Plutus, le grand ennemi, le loup maudit, le dieu des avares, apercevant nos pèlerins à l'entrée de la quatrième cavité. C'est dans ce lieu, en effet, que sont renfermés les avares, roulant toujours avec leurs corps de lourds fardeaux et s'entrechoquant les membres à se briser les uns contre les autres. Tl y a là beaucoup de gens tonsurés (sic). A l'extrémité de ce cercle se répand une eau boueuse et infecte qui se fige et croupit dans un marais appelé Styx. Le Styx sert d'abîme liquide à ceux qui ont été dominés par la colère et qui se déchirent avec les dents morceau par morceau, avec une rage frénétique, en gargouillant au fond de leur gorge une hymne lugubre. Dante et Virgile traversent ce lac dont l'eau bouillonne a la surface, et les voici près de la terre de Dite où s'élève une tour gigantesque. Le sommet de cette tour est couronné de flammes et tout-à-coup y parurent trois furies infernales, teintes de sang et couvertes de hideux reptiles, qui poussaient d'épouvantables cris en se déchirant réciproquement.
« Détourne-toi et prends garde à tenir tes yeux bien fermés, car si la Gorgone se montre et si ton regard vient à la rencontre, tout espoir de remonter là haut est perdu. »
K Ainsi parla le maître ; et lui-même il me fit tourner le visage en arrière ; et ne se fiant pas assez à mes mains, avec les siennes encore il me couvrit les yeux.
« 0 vous, qui avez l'entendement sain, soyez attentifs à la doctrine qui se cache sous ces vers mystérieux ! » (1)
(1) L'Enfer, chant ixs trad. Mesnard.
Mais les maudits s'opposent à ce qu'ils s'introduisent sur la terre de Dite ; et presqu'aussitôt descend du ciel un messager intrépide qui renouvelle le prodige des Hébreux sur la mer Rouge en traversant le marais du Styx à pied sec, et qui ouvre aux voyageurs la porte de DlTé. De vastes campagnes s'offrirent à leurs yeux. Elles étaient littéralement couvertes de sépulcres dont les couvercles étaient levés et d'oîi s'échappaient des gémissements. Les flammes qui les entouraient consumaient à l'intérieur les malheureux damnés : ce sont les hérésiarques qui endurent ce supplice. Puis, il faut descendre par une roche escarpée dont le Minotaure, monstre dont Thésée délivra le monde, garde le sommet. Rencontre des centaures parmi lesquels se trouve Nessus, chargé par le chef Chiron de porter Dante sur sa croupe et de protéger les pèlerins contre toutes attaques des autres bandes. Le chemin côtoie une rivière de sang où sont plongés tous ceux qui, par la violence, ont blessé autrui. Là sont les tyrans qui ne vécurent que de rapines et d'assassinats, Denis, Alexandre de Thesalie, Pyrrhus d'Epire et encore.... A l'extrémité où la rivière n'est plus qu'un faible ruisseau, se montrait un grand bois au feuillage noirâtre. Les arbres en étaient chargés, envenimés de poison dans leur sève, et sur les branches se tenaient des harpies dégouttantes. Des clameurs lugubres et déchirantes s'élevaient et se correspondaient de toutes parts, mais sans que la présence d'aucun être visible ne dévoilât la source de cette confusion de gémissements. A presque tous les arbres quelques branches étaient brisées qui ruisselaient de sang, et leur tronc
parlait. Vous devinez déjà le sens de cette hideuse invention. Il s'agit des anies perverses qui, ayant été jetées au hasard sur cette terre ensanglantée de l'Enfer, ont germé pour se transformer en arbres, et souffrent des piqûres de ces monstres au visage humain, les harpies.
Ensuite brûlent sous une pluie de feu éternelle les orgueilleux , et parmi eux le roi Capanée qui assiégea Thèbes avec les six autres rois ; et après être descendu dans une cavité inférieure, le long des rives d'un fleuve, Dante et Virgile joignent une troupe d'âmes, et l'une d'elles, attirant Dante par la robe, s'écria : quelle merveille ! Cette âme, nous vous l'avons déjà fait connaître, c'est Brunetto Latini. Le poète s'entretient avec lui des malheurs qui désolent la cité florentine , et dans ce tendre épanchement de deux cœurs s'affectionnant mutuellement, le maître prophétise sur le sort de son disciple et le patrone encore de ses conseils. Au septième cercle, sur un sable brûlant gisent les usuriers, « A » tous la souffrance leur sortait par les yeux ; de leurs » mains convulsives ils se défendaient tantôt des flammes » tantôt des sables brûlants. Tels, pendant l'été, les » chiens se démènent de la griffe et des dents contre la » vermine dévorante: puces, taons et cousins.» C'est ici le lieu de remarquer quelle est parfois la vulgarité lascive des comparaisons de Dante. On voit par cet exemple que son génie, quelque transcendant qu'il fût, ne s'était pas librement affranchi de la grossièreté et de la bizarrerie de plusieurs époques du moyen-âge.
Et pour atteindre le septième cercle, il faut descendre
des pentes rapides. Aussi Virgile place-t-il Dante sur la croupe d'un animal monstrueux, afin qu'il évite les dangers de ces pentes ! Le bon guide prévient tous les obstacles, a recours à tous les ménagements, il a tous les soins d'un père pour alléger la fatigue d'Alighieri. Mais voici une fosse toute en pierre et de couleur de fer. On la nomme Malebolge, c'est-à-dire gouffre maudit. Là, encore des avares et des traîtres, soumis à différents supplices. Les uns sont flagellés par derrière par des démons cornus, d'autres sont plongés dans une fosse dont je veux taire le contenu. Boniface VIII et Nicolas III sont enfoncés dans une fosse, la tête à la place où devraient être les pieds, c'est-à-dire le corps renversé et entouré de flammes. Dante interpelle Boniface, qui reçoit dans ces supplices le juste châtiment de son insatiable soif d'or et d'argent. Et à ce propos il faut lire l'admonestation sévère et les durs reproches que l'éloquent Gibelin adresse à l'ennemi de Philippe-le-Bel. Il n'y a guère de morceau d'une plus acerbe critique, d'une plus rude véhémence, d'une plus foudroyante énergie. Ce ne sont pas seulement l'expression d'antipathies personnelles ou des représailles inspirées par l'esprit de parti, c'est bien autrement grave et terrible, c'est avec un élément bien plus sûr et inviolable, avec le texte sacré que Dante écrase et confond le martyr d'Anagni.
Nous allons toucher au sublime horrible du Dante, aux tableaux que son pinceau a animés de la plus affreuse réalité, qui soulèvent le cœur de dégoût. On s'est récrié contre cet excès qui n'est pas le fait d'un esprit excessivement pur et séducteur; on a protesté contre ces
soi-disant débauches de peintures dont la saleté répugnerait. Nous abandonnons à qui les ressent ces scrupules, et nous osons dire qu'il faut avoir bien de la puissance d'imagination, beaucoup dé virilité dans l'entendement, une extrême habileté artistique pour produire de pareils effets. Car enfin n'y a-t-il pas une pensée mère dans cet ouvrage poétique qui consiste à nous éloigner du mal par le spectacle effrayant des peines qu'il nous attire? Dès lors remplir les âmes d'épouvante à la vue de ces spectacles,] n'est-ce pas avoir déjà atteint en partie le but? Ainsi des damnés vont, marchant à la file comme les fidèles dans une procession, mais ayant la face tournée vers les reins et versant continuellement des larmes sur leur sort. Voici un gouffre plein de poix bouillante. C'est Malebranche, le démon noir, à l'aspect féroce, qui précipite au fond du gouffre chaque maudit dont le corps est aussitôt déchiré en lambeaux par cent crocs de diables.
Puis, viennent les hypocrites condamnés à porter sans fin ni merci des habits de plomb sous lesquels craquent leurs os débiles. Et nous ouvrons le 2t« chant qui commence ainsi et se répète à notre oreille comme un écho de la poésie Virgilienne :
« A cette époque de l'année en sa première fleur, où le soleil baigne sa chevelure dans le Verseau, quand les nuits commencent à moins prendre sur les jours, la bruine gelée sur la prairie rappelle, avec des traits qui s'effacent vîte, la blanche image de sa sœur ; le villageois en pleine misère se lève, et voyant d'un coup d'œil la campagne blanchissante, il fait un geste de désespoir. Rentré chez lui, il va et vient, se lamentant comme un homme sans ressources qui ne sait plus que devenir. Mais bien-
lot il sort de nouveau, et se reprend à l'espérance, voyant qu'en si peu de temps la nature â changé d'aspect. Alors il saisit sa houlette et chasse so;i troupeau vers le pâturage. (1) »
A la cavité suivante, une quantité énorme de serpents et de hideux reptiles enlacent dans leurs nœuds ou font souffrir de leurs piqûres venimeuses des ombres nues qui paraissent endurer d'atroces douleurs. Un damné mordu aux jambes par un serpent se transforme peu à ^u et devient semblable à l'animal à ce point qu'il n'est plus possible de reconnaître la forme humaine. D'autres esprits sont changés en flammes et dévorés par un feu intense ; à la neuvième fosse Dante rencontre les schismatiques, et en leur compagnie Mahomet dont le "poète dit, sacrifiant de nouveau le goût à l'horreur et à la licence :
« Un tonneau dont le vin s'échappe par une douve brisée, représente à peine l'état où je vis un pécheur qui était fendu depuis le menton jusqu'au bas des reins. Ses entrailles pendaient entre ses jambes, le cœur était à nu, de même que le triste sac où s'achève la digestion. Pendant que j'avais les yeux attentivement fixés sur lui, il me regarda, et de ses mains entr'ouvrant la poitrine, il me dit : Vois comme on peut se déchirer! vois en
quel état est Mahomet! »
On me pardonnera de faire un choix de si déplorables citations, mais pour notre malheur, le critique se doit surtout à l'impartialité ; il faut qu'il signale tout, et plus particulièrement les défauts, quand ces défauts sont beaucoup plus rares que les qualités. Vous souvient-il, lecteur, de Berlram de Born, cet impitoyable guerriertroubadour, ce lion altéré de la soif du combat? L'enfer
(1) L'Enfer, chant xxiv^, trad. Mesnard.
est aujourd'hui son partage pour avoir si longtemps excité à la discorde et au meurtre. Son supplice est de tenir à la main sa tète qui lui sert de lanterne. Non loin de là, sont les faussaires, puis les femmescoujables et incestueuses, celles-ci sont rongées par la lèpre et se mordent en écaillant à vif leur peau séchée. Les faux monnayeurs el les fourhes sont enfermés, atteints d'hydropisie, dans un gouffre de feu, les membres tordus ou enfoncés jusqu'à mi-corps dans le précipice.
Là, sont enchaînés pour toujours les orgueilleux géants qui se rebellèrent avec une audacieuse impiété contre la puissance Divine : Ephialte, Briarée, Antée, TytieetTyphée. Au-dessous de ces géants, Dante a placé les assassins. Jusqu'ici le feu a été le principal aliment de ses supplices. Mais, au contraire, jugez par cela de la variété de ses inventions ! les assassins sont plongés dans la ^lace, et le froid fait claquer leurs dents comme des becs de cigogne. C'est alors que Dante fait apparaître le comte Ugolin ; il ronge avec les dents, par derrière, le crâne de son bourreau, Tarchevêque Ruggieri.
'.'■ Le pécheur (1) détournant la bouche de son horrible pàturl'essuya aux cheveux de la tête dont il avait déjà rongé la nuque. Puis il commença en ces termes :
(1) Le comte Ugolin de Gherardeschi reçut l'assistance de l'archevêque de Ruggieri pour dépouiller son propre neveu. Nino di Gallura, du gouvernement de Pise, et s'en mettre en possession ; mais bientôt accusé par le même archevêque, de concert avec les Gualandi, Lafranchi et Sismondi, d'avoir livré les forteresses de la ville aux Florentins, il fut enfermé, lui et ses fils, dans une tour où on les laissa mourir de faim.
* Tu dois me connaître; je fus le comte Ugolin, celui-ci l'archevêque Ruggieri, et je vais te dire ce qui lui a valu un si terrible voisin.
» Je n'ai pas à l'apprendre que, victime de ses lâches desseins et trompé dans ma confiance, je tombai en son pouvoir, et qu'il me donna la mort. Mais à quel point cette mort fut atroce, tune peux le savoir; écoute, et tu verras comme il m'a traité.
» Déjà, par une étroite fente de cette prison que ma destinée a fait appeler la Tour de la Faim, et où tant d'autres auront encore à gémir, j'avais vu bien des lunes se succéder, quand je fis le rêve sinistre qui, pour moi, déchira le voile de l'avenir. Celui que voilà m'apparut, chassant en maître etseigneurunloup et ses louveteaux vers la montagne qui dérobe Lucques à la vue des Pisans. Le comte Gualandi, accompagné des Sismondi et des Lafranchi, courait en avant à la suite de chiennes maigres, agiles et bien dressées. Ils avaient peu couru, que déjà le loup et ses petits me parurent exténués, et je crus voir des dents aïgues s'enfoncer dans leurs flancs déchirés.
>> Je m'éveillai avant qu'il fût jour, et j'entendis mes fils, étendus près de moi, qui se plaignaient dans leur sommeil et demandaient du pain.
» Que tu es cruel, toi, si déjà tu ne frémis pas en songeant à ce que mon cœur pressentait, et si tu ne pleures pas, de quoi donc sais-tu pleurer?
> Déjà ils étaient éveillés et l'heure s'approchait où, d'habitude, on apportait la nourriture ; à chacun de nous le même songe fît venir un doute, et j'entendis que l'on murait en bas la porte de l'horrible prison ! Alors je regardai mes fils en face, sans dire un mot. Je ne pleurais pas, comme si à force de douleur, je fusse devenu de pierre ; ils pleuraient, eux ! mon petit Anselme dit: «Comme tu nous regardes, père ! qu'as-tu?» Et pourtant encore je ne pleurai pas, et je ne répondis rien, ni de tout le jour ni de toute la nuit, jusqu'à ce qu'un autre soleil se levât sur le monde.
> Lorsqu'un peu de lumière eut pénétré dans la prison douloureuse et que je pus, sur leurs quatre visages, reconnaître la pro-
pre expression du mien, dans l'excès de ma douleur, je mordis mes deux mains. Eux, pensant que c'était par besoin de manger, ils se levèrent aussitôt et me dirent : <i Père, nous souffririons bien moins si, te nourrissant de nous, ta faim nous dépouillait de ces misérables cbairs dont tu nous a revêtus. »
> Alors, je me contins pour ne pas les rendre plus tristes. Ce jour et le jour d'après nous restâmes muets. 0 terre sans pitié, lu ne t'es pas ouverte !
» Quand nous fûmes au quatrième jour, Gaddo tomba étendu à mes pieds, en disant : « 0 mon père, ne viens-tu pas à mon aide, » et il expira ! Et, tout comme tu me vois ici, je vis tomber les trois autres, un à un, entre la cinquième et la sixième journée.
» Et moi, n'y voyant plus, je me traînai de l'un à l'autre, les cherchant à tâtons; et je les appelai trois jours durant après qu'ils furent morts. Après quoi la faim fut plus forte que la douleur ;i). -
Quelle horrible histoire que celle-là, et comme le récit de Dante éveille en nous le sentiment de la terreur et de la pitié à la fois. Il n'y a pas un vers, un mouvement qui n'ait la même mesure, qui n'augmente graduellement notre profonde impression, sans forcer en aucune manière les ressorts délicats de notre sensibilité naturelle. La versification a plus de consistance et plus d'expression parce qu'elle accuse plus de sobriété, d'unité de pensée et de travail. Tous les sentiments qui traversant le cœur paternel du comte Ugolin, toutes ses appréhensions, son désespoir, les plaintes mortelles de ses malheureux enfants, les tortures de la faim, la foi du sang qui crie vengeance, sont admirablement dépeints dans ces strophes, sublimes d'énergie, de pathétique, de
(l) L'Enfer, chant xxxiip, traduction Mesnard.
sensibilité. Voilà bien le digne pendant de Francesca de Rimini ; malgré la dissemblance des deux scènes on reconnaîtra à leur noble facture, le même pinceau hardi qui les traduisit et leur donna la couleur, l'expression et la vie. L'Enfer se termine par une sombre image dans laquelle se manifeste le génie politique-monarchique de Dante, par le châtiment qui pèse sur Tange rebelle à Dieu, Lucifer, Judas qui livra le Christ à ses bourreaux, Brutus et Cassius, les régicides. Ah! c'est bien avec raison que M. Villemain appelle Alighieri, le grand justicier du xin« siècle. On pourrait ajouter, sans moins de raison, le justicier de tous les siècles passés sans exception !
liC Purgatoire.
Le Purgatoire, c'est bien un lieu d'expiation, mais là le coupable est (nourri de l'espoir d'un bien suprême, celui d'être heureux dans le sein de Dieu. Aussi la poésie Dantesque va-t-elle se ressentir de cette transition de l'éternelle douleur aux peines temporaires et expiatoires? Il s'en dégagera une inspiration plus tendre, plus pure, et une douce et pénétrante harmonie, jusqu'alors inconnue, s'exhalera de tous les vers. C'est qu'à mesure qu'il s'élève, le poète non-seulement se rapproche des sphères célestes et des bienheureux, son cœur aussi se gonfle d'espoir, des émotions de l'attente qui le bercent de l'image chérie de Béatrice. Et que voudrions-nous de plus pour verser dans son âme le baume de la consolation et tous les parfums du bonheur
et de la contemplation idéale? Doucement livré à ses pieuses extases, à ses ravissements d'amour, il laissera s'épancher dans ses chants, se refléter dans le beau miroir de sa vision, toute l'inexprimable tendresse et la touchante mélancolie dont il est rempli.
Caton d'Utique garde l'avenue qui conduit à la montagne du Purgatoire et recommande à Virgile de laver le visage de son compagnon et de ceindre son corps d'un jonc souple et uni. Ces actes sont des symboles de purification. Les pèlerins se trouvaient au milieu d'une plage immense, quand une barque leur apparut, qui fendait l'eau avec la rapidité de l'éclair et qui était conduite par un nautonnier céleste. De cette barque descendirent une foule d'esprits ; ils chantaient des versets de psaume : parmi eux, Dante revoit son ami, le célèbre musicien Casella, et cette rencontre donne lieu à des marques réciproques de joie fraternelle. Pendant que celui-ci, par ses chants, rappelait à Dante le bonheur passé et que toute la troupe des âmes formait le,cercle autour de lui, la voix du noble vieillard s'éleva pour leur reprocher leur lenteur à courir vers le but désiré, c'est-à-dire la montagne du Purgatoire :
« Attentifs et comme suspendus à ses doux accents, nous allions, et voilà que le vénérable vieillard : qu'est-ce à dire, s'écria-t-il, esprits paresseux? Pourquoi tan^t de négligence et de retard? Courez à la montagne et jetez-y cette dépouille qui ne permet pas que Dieu se manifeste à vous.
» Rassemblées autour de la pâture, on voit une troupe de palambes se jeter sur le blé et sur l'ivraie, oubliant toutes leur orgueilleux roucoulement ; mais que soudain une cbose apparaisse, qui les effraie, assaillies par un souci plus grand, eUes quittent aussitôt leur butin.
» Ainsi je vis cette foule de nouveaux arrivants s'éloigner du chanteur et se précipiter vers la montagne....»
En proie à la crainte, le poète revint tout près de son guide qui lui découvre que la vertu divine tout en dépouillant les corps de leur forme réelle, palpable, de sorte qu'ils sont pour ainsi dire opaques, les rend en tous points sensibles à toutes les souffrances de la chaire. La montagne qui mène au Purgatoire est rude et escarpée, et pour la gravir plus brièvement et par les meîTîeurs chemins, les voyageurs interrogent des troupes d'âmes. L'une de ces dernières n'est autre que Mainfroy, roi de la Fouille et de Sicile, qui exprime le désir d'être remémoré à sa fille Constance, car, ajoute-t-il, consacrant un des grands principes du dogme chrétien, « ici-bas on avance beaucoup par les prières de là-bas.» Les versants de la monlagne sont sillonnés de troupes de patients, soit condamnées à rester dans une immobilité complète pendant autant d'années qu'elles en ont passé sur la terre, soit légères comme une nuée d'oiseaux et courant par les sentiers en chantant le Miserere. Au chant 6% Dante rencontre Pierre de la Brosse, et à ce sujet il dit :
« Que son accusatrice, la princesse de Brabant, pourvoit k son salut, pendant qu'elle est sur terre, pour n'être pas un jour confondue dans le troupeau lamentable.»
Pourquoi donc cette brusque sortie de Dante contre une princesse éminemment vertueuse et chrétienne à propos d'un misérable dont la justice royale délivra la France par la potence? Il est bon que nous résumions ici en quelques mots ce que c'était que Pierre de la Brosse afin qu'on juge s'il méritait cet honneur,de Dante.
La Brosse était un tourangeau ; au temps de St. Louis, on ne lui connaissait qu'une charge, celle de barbier du roi. Mais il avait beaucoup d'astuce... pour faire le mal ; parvenu, il voulut affecter de grands airs, une bonne mine et mettre sous le talon les seigneurs de la cour. C'était un jeu auquel il pouvait perdre sa tête ; tout, au contraire, réussit à cet audacieux : Louis IX étant mort, il s'installa, près de Philippe III, dans ses conseils, en petit maître ; il devint chambellan, conseiller, une ombre, un embryon de Richelieu. Vous m'avouerez qu'il avait une part magnifique. Le démon du mal continua aie travailler; il se promit, non content de sa haute position, d'être un jour Tamant de la reine, alors Marie de Brabant, seconde femme de Philippe III. Il paraît qu'il l'aurait un jour rencontrée au bois de Vincennes, et se serait jetée à ses pieds, mais Marie n'aurait répondu à cette tentative criminelle que par de durs mépris.... Cette défaite emplit de rage le cœur du tourangeau. Presqu'en même temps circule un bruit sinistre. Louis, dit-on, le fils du roi et dlsabelle de Bavière, est gravement malade. Au bout de trois jours il meurt. La science déclare qu'il a été empoisonné. Empoisonné, par qui? Par quelque jaloux , par quelque membre de la famille royale ; oui, s'écrie-t-on, par la reine, par Marie de Brabant. Le coup venait de la Brosse. C'était sa vengeance. On enferma l'accusée ; on la soumit à des traitements rigoureux; Philippe III ne se contenait plus et refusait de la voir. Pour l'instruction du procès, on réclama le secours de la sorcellerie. L'abbé de St. Denis et révêque d'Evreux, sur les instances des seigneurs,
partirent pour aller consulter une béguine flamande, vieille femme invoquée dans l'affaire. Sans nommer le coupable, elle affirma que Marie était innocente. De graves soupçons planèrent alors sur la Brosse, qui semblèrent se confirmer. On le dénonça à Philippe comme ayant -voulu séduire la reine. Tout accablait le favori. Il fut prouvé qu'il avait volé le Trésor ; que ses concussions remontaient au commencement de sa puissance. La Brosse fut pendu ;!276).
Et voilà comment un poète, le Dante, allions-nous dire, écrit Thistoire! La maison de France lui était odieuse, et si l'on veut se reporter à notre étude biographique, on en concevra les raisons. Mais la postérité, dans ces questions, est aveugle sur vos personnalités; elle a le droit de vous demander librement l'expression de la vérité et de vous condamner à votre tour, si vous ne la respectez pas !
Nous avons omis de parler à notre chapitre sur les troubadours d'un chant satirique sur la mort de Blacas, un guerrier, par l'italien Sordello, également auteur d'un ouvrage en langue provençale intitulé : le Trésor des Trésors. Ici même, sur la montagne du Purgatoire, Dante le retrouve. Né à Mantoue, il donne à Virgile l'accolade fraternelle. Puis, soudain, avec un accent de colère terrible, qui ferait croire ta un rugissement du lion, le Dante s'écrie :
« 0 Italie, misérable esclave, rendez-vous de toutes les douleurs, navire sans pilote quand gronde la tempête, non plus comme jadis, dominatrice du monde, mais sale et prostituée, à cette heure, entre tous tes enfants la guerre est allumée ; ceuxlà mêmes se dévorent entre eux qu'abrite le même mur, qu'en-
^8 LA DIVir^È COMÉDIE.
ferme le même fossé. Cherche au loin sur tes rivages, regarde ensuite en toi-même, malheureuse, et vois s'il est encore un lieu qu'habite la douce paix.
> Justinien te mit un frein, mais à quoi bon, si le cavalier n'est pas en selle! Il n'a fait ainsi qu'ajouter à ta honte. Que ne laisses-tu César s'asseoir à sa place, toi qui devrais être obéissante, race toujours sourde aux avertissements de Dieu !
» 0 Albert de Germanie, la cavale ne serait pas si rétive, si elle eût senti tes éperons au moment où la bride fut dans tes mains i Pourquoi l'avoir abandonnée à elle-même, sauvage et indomptée, au lieu de la monter et de raffermir sur les arçons? Puisse tomber sur toi et les tiens, de ce ciel étoile, une réprobation méritée, éclatante, inouïe, telle que ton successeur en soit épouvanté 1
» Et ta Rome délaissée, viens lavoir; écoute-là, veuve et désolée, criant la nuit, le jour : mon César, pourquoi rn'abandonner?(i) »
Nous nous contentons de citer sans commentaire ( u morceau d'éloquence, attendu que nous aurons à étudier bientôt le Dante politique, d'une manifère spéciale. Sordello dirige les pas des pèlerins vers l'un des versants de la montagne où ils distinguèrent dans une prairie émaillée de verdure et de fleurs, des rois et des princes en grand nombre : l'empereur Rodolphe, Philippe III, Henri de Navarre, Pierre III d'Aragon, Charles l", "Henri d'Angleterre, etc. Par esprit de dénigrement pour la France, Dante flatte l'anglais, il a produit de meilleurs rejetons. C'est là sans nul doute ce qui représente un contraste consolant avec les vices et la corruption de notre pays. Ainsi que les âmes chantaient avec accord
(1) Le Purgatoire, client vi«, trad. Mesnard.
rhymme de saint Ambroise : Te lucis ante, deux anges descendirent du Ciel afin de les sauvegarder contre les tentations du serpent qui trompa Eve, la première femme. Le sommeil s'empare du poète, et pendant ce temps où Virgile veillait sur son fils, Lucie venue de là-Haut, le transporte jusqu'au rempart du royaume des expiations. Pour arriver à la porte du Purgatoire, il faut gravir trois marches qui symbolisent la confession, la contrition et la satisfaction, c'est-à-dire les trois phases successives du sacrement de pénitence. Un ange garde l'entrée ; après lui avoir baisé les pieds et avoir reçu sept fois sur le front l'empreinte de la lettre P, voici Dante et son conducteur au premier cercle du Purgatoire. Vous soupçonnez bien que ces sept lettres représentent ici les sept péchés capitaux dont le poète, encore souillé à ce moment, sera peu à peu et totalement purifié lorsqu'il parviendra au Paradis. Sur les côtés des sentiers escarpés, on ne voyait que bas-reliefs magnifiques et tableaux sculptés dont l'artistique perfection aurait couvert la nature de honte. Les troupes des âmes sujettes à l'orgueil et à la violence portent de lourds fardeaux et pour se consoler de leurs fatigues chantent "êrf marchant un Pater au Seigneur. C'est une prière admirable et pleine de douceur, de piété filiale et d'espérance. Elle est écrite dans un style simple mais des plus naturels et des plus touchants.
De toutes parts, sur sa route, on intercède Dante d'invoquer pour les patients la clémence divine afin qu'elle abrège la durée de leur exil. Au deuxième degré, un ange efface du front de Dante une des lettres P, et il en
sera de même dans toutes les autres divisions qu'il parcourra. Après les orgueilleux, viennent les envieux qui ressemblent cà des aveugles mendianlâ couchés l'un auprès de l'autre à la porte des églises et chantant des psaumes ou des litanies. Ici la politique interrompt la description des peines, et plusieurs familles illustres d'Italie comparaissent devant l'inflexible juge qui les loue ou les maudit. Je passe également sous silence les discussions théologiques entamées sur tel ou tel point du dogme ; qu'il me suflûse de dire que ces dissertations sont nourries de la plus saine et la plus substantielle érudition, qu'elles sont également conformes à l'orthodoxie ; mais aussi qu'à part la valeur intrinsèque pour notre foi et notre dévotion de ce chrétien enseignement, ces digressions choquent sensiblement par leur monotonie et leurs apparences, leur caractère... peu poétiques. Nous nous réservons également de développer ailleurs les images brillantes et neuves par lesquelles Dante représente son système politique et en recommande l'excellence. Dans le troisième degré du Purgatoire sont renfermés les colériques et les paresseux; allant par troupes et à la file en chantant avec le plus doux accord : Beati miséricordes, Agnus Deij Beau pacifei, etc. Deux femmes apparaissent tout à coup aux yeux de Dante, l'une, bègue, aux yeux louches, aux pieds tors, manchote et au teint hâve, créature hideuse dont aucun simulacre ne se trouve même pas dans son Enfer; l'autre, belle et prompte à rendre la première confuse. Selon Lombardi, ce sont : le mensonge et la vérité. Rien n'est plus saisissant que ce contraste, et ne dénote mieux
l'habileté et l'imagination de celui de nos peintres symboliques qui, avec la plume, inventa, composa, peignit les plus suaves, les plus terribles, les plus bizarres tableaux. Au cinquième degré, les avares sont renversés la face contre terre dans une raideur et une immobilité complète. C'est la position du pape Adrien V que Dante apostrophe avec beaucoup de vivacité. Cette vengeance accomplie contre le patient, il se prosterne devant l'ancien pape. Mais celui-ci le relève, car, dit-il, je suis comme tous les hommes serviteur de la même puissance. Que deviennent donc les signes extérieurs de vénération accordés à la papauté ! Il y a néanmoins une différence à établir : nous sommes actuellement dans réternité, et là, selon saint Mathieu, tous sont égaux. Plus loin, Dante converse avec Hugues Capet qui lui apprend (rexcellente nouvelle ! ) qu'il est fils d'un boucher de Paris. Nous sommes persuadés que c'est une erreur manifeste. Les Capets n'en étaient sans doute que plus ridicules de prétendre surpasser Charlemagne en antiquité, mais cela n'a rien changé à l'état de leurs ancêtres et ne les a pas rendus, soit moralement, soit effectivement, plus bouchers que sa haine pour la maison de France n'a rendu impartial l'historien Dante. Nous renonçons d'ailleurs à nous ingérer dans la multitude de vengeances et d'allusions politiques dont l'Alighieri a embelli presque tous les chants d'amour et de prière du Purgatoire. Nous noterons cependant une allusion à Charles de Valois, qui perce Florence au ventre de son épée de Judas, et qui ne recueillera que la honte et le malheur de son entreprise. Puis,
242 LA DIMNE COMÉDIE.
écoulez avec quel accent biblique, de quel ton sentencieux, menaçant, prophétique, le poète redevenu chrétien, et indigné des outrages faits à l'Église, stigmatise les actes de violence commis à Anagni par les Colonna et les Nogaret.
« 0 avarice, que te reste-l-il à faire encore, quand tu as corrompu mon sang à ce point qu'il n'a plus souci de sa propre chair? Et comme pour faire pâlir tout attentat passé et futur, voici dans Anagni l'homme aux fleurs de lys : et, dans la personne de son vicaire, le Christ devenu captif! Voici le Christ encore une fois livré à l'outrage! Voici encore le fiel et le vinaigre, et le supplice entre deux larrons vivants. Et puis, c'est le nouveau Pilate, avec sa cruauté inassouvie, qui porte jusque sur le Temple ses convoitises sans loi et sans frein! > (1;
Le Pilate nouveau, c'est Philippe-le-Bel ; ce vicaire prisonnier, c'est Bonifacé VIII. Les évoquer, c'est remettre en mémoire à tous ceux que l'histoire intéresse le spectable de leur lutle gigantesque et de leurs vengeances implacables. Leur réunion offre le plus grand contraste qu'on puisse s'imaginer. Le premier, dénué d'armes matérielles, tient sa force, son pouvoir, de l'ascendant séculaire de l'Eglise et de la puissance morale dont elle n'avait cessé d'être pourvue pendant le moyen-âge ;•— le second, au contraire, voulant briser cette domination suprême et orgueilleuse qui pèse sur sa volonté comme un fardeau écrasant, revendique et exagère les attributs . de la royauté, et oppose à son redoutable rival la violence de ses hommes d'épée. Si les traditions, la force d'inertie, l'élévation de son sacré caractère place Bonifacé VIll au
premier degré de la hiérarchie spirituelle, il ne faut pas
(1) Le Purgatoire, chant xx, trad. Mesnard.
non plus qu'il dépasse les limites de sa suprématie, qu'il envahisse le domaine des prérogatives royales à ce point de se servir de Philippe-leBel comme d'un esclave. Aussi quel adversaire acharné ne rencontre-t-il pas ! Loin de baisser la tête, Philippe, emporté par son orgueil , insulte , menace et défie la papauté. Dieu, par surcroit de malheur, a mis dans son cœur des passions terribles, la dureté, la colère, l'avarice, le vol. Pendant qu'il bat de la fausse monnaie , il augmente ou double les impôts de son peuple ; il s'approprie les biens du clergé en le ruinant par des confiscations multipliées ; il accorde l'hospitalité à tous les ennemis du Pape et les enrichit; il fait saisir le légat de Rome,et, méconnaissant toute autre autorité que celle de Dieu, il jette aux flammes la bulle sur l'indépendance; enfin , irrité violemment, exaspéré , il envoie en Italie le chancelier Nogaret pour s'emparer de la personne de Boniface VITI, et ce Pontife, surpris dans Anagni, est souffleté par l'exilé Colonna. Toutefois , le premier vicaire de l'Eglise Romaine annulera-t-il ses menaces? rétractera-t-il ses excommunications contre la famille de France , fléchirat~il, lui dont le sceptre spirituel ne s'est jamais humilié devant personne, fléchira-t-il devant le brutal courroux des agents ou des misérables audacieux qui instrumentent pour la satisfaction de Philippe- le-Bel? Non; cet homme que nous avons vu grand, terrible, opiniâtre, invulnérable dans les situations les plus critiques, les crises les plus dangereuses , qui a déployé dans les plus mémorables engagements autant d'adresse que de persistance , de fureur que de passions , se soutiendra
jusqu'au bout par l'énergie du désespoir. Comme Jésii forcé d'endurer toutes les violences, toutes les ignominies, trahi, flagellé, traîné, craché au visage, Boniface VIII n'abdiquera jamais sa puissance , sa fierté , sa dignité. Le jour de l'attentat, il s'était couvert de ses habits pontificaux, il avait mis la mitre et pris la crosse. Meurtri ou blessé, il n'avait pas quitté son sourire dédaigneux et sarcastique qui trahissait l'amertume de ses sentiments et le mépris sanglant qu'il professait pour ses ennemis. En proie à la lièvre, fièvre de haine et de rage concentrée, pendant trois jours où il ne voulut ni manger ni boire , délivré par Anagni, transporté à Rome, livré à une solitude mortelle, ce vieillard de 86 ans se brisa, semblable au chêne altier dont l'ouragan en furie brise la cime....
Dante et Virgile rencontrent le poète Stace qui rend à l'auteur de l'Enéide des hommages inspirés par une vénération toute filiale. Il ne découvrit point pendant sa vie le secret de sa conversion au christianisme de peur de partager le sort des martyrs que Domilien envoyait de toute part au supplice. C'est pour avoir ainsi manqué de courage qu'il a séjourné pendant quatre siècles au quatrième cercle.
En franchissant le degrés supérieur, diverses voix se font entendre à Dante, et l'une disait : « Vous vous abstiendrez de toute nourriture; une autre chantait sur un ton plaintif : Labia mea Domine. Il était impossible d'imaginer un genre de châtiment qui fut plus cruel pour les gourmands et plus piquant d'originalité, comme on va le voir : La troupe d'ombres marchait lentement,
LA DIVINE COMÉDIËi 24br
les souffrants avaient les yeux noirs et caves, leur face pâle et décharnée laissait voir leurs os. C'est par les douleurs constantes^e Ja faim etje la soif qu'ils se purifient des excès qu'ils ont commis. Dans la foule de ces âmes sont mêlés le florentin Forèse, le Pape Martin IV, de Tours, et deux archevêques. Ici une allusion aux vices de Corso Donati , le chef du parti guelfe, qui serait entraîné à la queue d'une bête vers la vallée où nulle faute n'est remise. Aux gourmands succèdent les âmes qui n'ont pas été fidèles à la chasteté. Elles sont entourées de flàmWes et exposées aux rafales de vent de l'abîme, et bien que leur état leur causât de grandes souffrances, elles chantaient : summm Deus clementim ; 'ou bien criaient Sodome et Gomorrhe en se lamentant. Parmi elles on remarque plusieurs poètes, dont Arnault Daniel, un poète troubadour, renommé pour ses gracieuses et tendres chansons d'amour, et que Dante salue par les plus beaux éloges.
Au dernier degré du Purgatoire, un ange arrête les pèlerins. Ils traversent la flamme pour sortir du lieu de purification. Notons en passant un lumineux et savant parallèle de la vie contemplative et de la vie active symbolisées par Lia et Rachel. Bientôt Dante atteint, et décrit en des termes qui annoncent la béatitude, le sommet de la montagne sainte où Virgile le couronne.
Nous nous demandons si ce n'est pas une très-heureuse coïncidence e^ une combinaison à laquelle on ne saurait refuser d'être rationnelle, que de ressusciter l'Eden ou le séjour de nos premiers parents au sommet du Purgatoire, servant d'avenue au Paradis. Une jeune et belle
femme, légère comme un papillon, court en folâtrant parmi les prairies, et s'arrêtant pour cueillir des fleurs. Puis voici sept arbres d'or (les sept grâces du St. -Esprit) et les patriarches.... du moins en symboles. En haut de la colline se dessinent sept lignes rayonnant de diverses couleurs fc'est-à-dire les sept Sacrements) et encore également en simulacres, les vingt-quatre livres de l'ancien et du nouveau Testament, les quatre Évangélistes, les trois vertus théologales. L'Église est représentée par un char sur lequel plusieurs bienheureux répandent des fleurs en chantant de pieux cantiques. Au milieu de cet appareil somptueux, de ce cortège céleste, sort d'un nuage doré une femme ayant le front ceint d'oliviers et voilée , c'est Béatrice. Ici elle s'est transfigurée ; à l'abri de toute flétrissure, ses charmes , ses dons sont immortels ; elle ne se présente pas comme ferait une amante, mais imposante au contraire d'idéale et de sereine beauté et de respect. Dante l'intronise dans la manifestation la plus éclatante sous les traits immatériels de la théologie. Il lui décerne la sagesse de Minerve et la pare d'une érudition scientifique dont il a seul la clef, dont il connaît seul les profondeurs. Et elle à lui : « Regarde-moi bien, je suis bien Béatrice. » Alors, devant la majestueuse réunion des bienheureux, elle déchire le secret des égarements et de l'inconstance du poète ; sa voie naturelle le destinait à faire le bien ; mais il a fait un mauvais emploi des grâces que Dieu lui a départies. Tant que Béatrice a habité la terre, la prudence de celle qu'il aimait l'a sauvegardé du mal ; mais en la perdant, il a perdu le gouvernail de son
LA DIVINE COiMÉDIE. 247
courage et de ses intentions droites. Et c'est pour être racheté à la justice et à la piété et sortir des ornières où il s'est enfoncé, que la faveur insigne lui a été faite de visiter les damnés et d'être intimidé et corrigé par un si terrifiant exemple. A l'audition de ces paroles, la honte était montée avec la rougeur au visage de Dante, et il tenait humblement, accablé sous le poids de ses accusations fondées, la tête inclinée vers la terre. Béatrice, après un court intervalle, se ressouvenant des liens du passé, lui reprocha alors ses amours licencieuses et matérielles. Après quoi, s'étant relevé et ayant porté les yeux vers elle , il fut tellement frappé, son âme comme ses sens, de tant de beauté et de perfection, qu'il s'évanouit. A son réveil, Mathilde lui fit traverser un petit fleuve avec l'eau duquel elle lui lava la tête pour le purifier entièrement. Un griffon (1) était attaché au timon du char de l'Eglise, et Béatrice se tenait près de son poitrail. Ce fut au bout de quelques instants que Dante put la contempler de joie et à son aise, l'âme exaltée et éprise plus que jamais de tant de merveilles. Le cortège se mit en marche. Dante, Slace et Mathilde marchèrent ensemble. Au détour d'une route qui traverse la forêt, le grifïon poussa son char sur un arbre desséché et dépouillé de ses feuilles; mais frappé subitement comme par une vertu régénératrice, l'arbre reprit de la sève et se recouvrit de feuillage. Dante s'endormit, et ensuite une voix lui cria de se lever. En ce moment, il aperçut sa noble dame , assise sur le
(1) Le Christ.
terrain, au pied de l'arbre, qui semblait garder le char pendant que le griffon se dirigeait vers le ciel avec les saintes cohortes des anges. Sept nymphes dissimulant les sept vertus entouraient Béatrice, ayant à la main de vives lumières. Tout à-coup un aigle descendit d'en haut et s'apitoyant sur l'arbre, il en meurtrit et déchira l'écorce avec son bec et le fit trembler du pied ~à la cime. Puis, dans le char veuf d'attelage, survint un renard décharné qui fut chassé par Béatrice. L'aigle à son tour s'abattit sur le char et le couvrit bientôt tout entier de plumes, tel qu'on voit le toit des maisons blanchies par la neige. La terre sembla donner passage à un dragon. La bête monstrueuse enfonça sa queue à travers le char qui bientôt fut armé de sept têtes diversement hideuses et menaçantes, et dedans étaient un géant et une prostituée débraillée. L'un et l'autre s'embrassaient, et celle-ci ayant eu le malheur de regarder Dante, le féroce amant la fouetta cruellement et fit avancer le char qui disparut dans la forêt. Voilà pourtant l'amalgame d'inventions et d'allégories soit fantasques, suit au moins saugrenues,— si l'on fait attention que nous sommes à quelques pas du lieu de toute pureté et béatitude ~ dans lesquelles Dante se complaît et où il recherche constamment le moyen d'assouvir ses haines ou sa soif de vengeances. Aussi chacune de ses images est-elle un symbole : l'aigle signifie la persécution des Empereurs; le renard, celle des hérétiques ; le dragon, c'est Mahomet qui déjà a été rappelé dans VEnfer; les sept têtes annoncent les sept péchés capitaux; la prostituée, le Pape; le géant, Philippe-le-Bel. (Grangier).
Béatrice recommanda peu après à Mathilde de ranimer ses forces défaillies en l'abreuvant de l'eau de l'Eunoë.
« Je sortis de Tonde sainte, plein d'une vie nouvelle, rajeuni comme la plante qui voit reverdir son feuillage renouvelé, pur et prêt à monter au séjour des étoiles. »
l,c Paradis.
« La gloire de Celui par qui tout se meut, pénètre l'Univers et resplendit tantôt plus, tantôt moins, dans toutes ses parties.
» Arrivé jusqu'à ce Ciel où brille sa plus vive lumière, je vis des choses que ne sait ni ne peut redire celui qui descend de ces hauteurs.. .. »
Voilà comment Dante s'exprime au début du troisième cantique, qui est celui des bienheureux. Et vraisemblablement, saint Paul ne dit pas autre chose après qu'il a été enlevé par une vertu mystérieuse, jusqu'au quatrième ciel. Cependant le poète sent bien qu'il a chargé son esprit d'un lourd fardeau. Aussi nous l'entendons s'écrier comme le ferait un homme rompu par la fatigue de la route qu'il a parcourue, et lorsque son regard s'élance vers le terme encore éloigné de son voyage :
« 0 vous qui, jaloux de m'entendre, suivez sur une frêle nacelle mon vaisseau qui vogue en chantant, retournez, allez revoir vos rivages, n'affrontez pas l'Océan ; là peut-être me perdant resteriez-vous égarés. Ces eaux, où je m'aventure, jamais ne furent parcourues : Minerve gonfle ma voile, Apollon me dirige et les muses me montrent les deux ourses (1). »
C'est là une belle image et bien poétique, et surtout qui est traduite avec beaucoup d'élégance et d'expression.
(1) Le Paradis, chant II^ trad. Mesnard.
Selon l'usage des anciens, Dante invoque Apollon de le secourir afin qu'il remplisse de magnificence les peintures des merveilles éternelles qui vont se déployer dans les sphères du Paradis. Ses yeux rencontrèrent Béatrice qui fixait le soleil avec une fermeté qu'aucun aigle n'a jamais dépassée. Alors par la puissance de la noble dame de se communiquer à qui elle veut, Dante put supporter la vue et Téclat des roues célestes, et le soleil enveloppé de couleur pourpre et élincelant de lumière. Mais tout ceci offusqua son esprit de ténèbres tels que sa raison devint inactive et stupide de confusion. Ce pourquoi, Béatrice essaie de l'éclairer et le fortifier en lui montrant les lois des astres et de l'harmonie dos êtres. En pénétrant à la première sphère (la lune), diamant brillant et poli comme une glace, elle se jette dans l'astrologie, et grâce aux plus lumineux raisonnements, aux ])lus profondes subtilités, elle lui explique l'origine des diverses taches que l'œil remarquedanslalune, et où le peuple croyait voir Caïn perlant un fagot. Ces ombres seraient produites par la vertu spéciale qui avive chaque astre et non par les corps denses et raréfiés comme se l'imaginait Alighieri. Ce sont là affaires aux gens du laboratoire. Le poète ici est tourmenté de parler science ; et c'est par Béatrice qu'il fait triompher son système. Est-ce encore une consolation et vraiment bonne chose de n'avoir qu'cà s'entendre parler pour être vidé de doutes obscurs; Dante ressemble à ce guerrier qui ayant deux armes à la fois dans les mains blesserait fort avec l'une et guérirait au moyen de l'autre. Le beau privilège, et bien envié de la majorité des humains dans
LA DIVINE COMEDIE. 2o1
Taffliction ou qui ont la manie de se vouloir malades, à l'instar de cet imaginaire que Molière a chargé de drogues, de se pouvoi;- tenir en bons approvisionnements de maladies et à la fois de remèdes miraculeux et radicaux !
Parmi les ombres dont Timage se reflète d'une manière double dans des miroirs, par une vertu d'En Haut, Dante reconnaît Piccarda, de la famille des Donati, de Florence. Piccarda avait, par esprit de sainteté, obéi à la vocation du cloître ; mais ayant prononcé des vœux et ayant été retiré de la carrière monastique par ses parents, elle a été mise avec les âmes pures qui n'ont pu entièrement accomplir leurs vœux. Sur diverses interrogations, la Bienheureuse entre dans des développements de philosophie mystique dont la substance est que, les âmes possédant dans chaque sphère , soit inférieure ou non, le juste degré de félicité qui leur convient, elles ne sont assaillies par aucun désir de goûter des jouissances plus étendues. Béatrice vient confirmer ces avances et y ajouter que c'est par les bonnes œuvres qu'on supplée à la rupture des vœux. Dans la deuxième sphère (Mercure), apparaît l'empereur Justinien P% qui tient un long discours politique sur Constantin et l'aigle romaine, et la vengeance de la papauté sur la Lombardie par l'épée de Charlemagne. C'est un métier commode et facile que de convertir au cuUe de ses misérables passions personnelles des saints, des empereurs, des rois, et de leur faire déchiqueter à belles dents ces adversaires politiques. Aussi voyons-nous le gibelin Dante prêter au célèbre législateur des Codes, du Digeste et des Jw^/ituteSjkwïi^QS plus glorieux monarques qui aient aimé et
fait chérir la justice, des paroles affligeantes de partialité. Que Charles II, roi de la Fouille, qui , avec ses guelfes, voudrait terrasser le peuple Florentin, prenne garde; que les gibelins, confiants en leur cause, se rallient sous un nouveau signe.... et que sais-je? Le bon Dieu, dans le palais duquel Dante a été introduit par une insigne grâce, ne doit pas être favorable à un langage aussi séditieux, à ces rancunes, à ces vengeances, à ces cris d'appel à toute l'Italie anarchique? Quelles touchantes dispositions à la commisération, au pardon pour un citoyen qui a été assez courageux et assez rangé pour prétendre, dans un moment de lassitude, où la fièvre n'annulait pas son bons sens, que tous les partis sans exception méritent la plus complète réprobation! Que fomentes-tu les troubles, pourquoi aigris-tu les partis, ô homme si « divers et ondoyant » ! puisque ta bouche les condamne? Y a-t-il une autre conséquence que le délire de la raison et la mort de la logique à ainsi dire et n'agir que pour se fournira soi-même le plus vif démenti ?
A proportion que l'on monte dans les sphères, la beauté de Béatrice grandit et a plus de brillant. A la troisième sphère (VénusJ, Dante est ébloui par une multitude de lumières qui se meuvent en rond et d'où semblent sortir des chœurs pleins d'allégresse et de mélodieux Hosannas. Là, il rencontre Charles Martel, roi de Hongrie, qui gémit sur les maux dont le monde est désolé depuis sa mort. Ici, une courte allusion aux Vêpres Siciliennes. Charles termine par une conclusion théologique sur l'intluence exercée sans relâche par la
providence sur la productivité humaine et la formation les corps qui, sans Tintervention inostensible de la Divinité, seraient identiques à la substance qui les a portés. On devrait suivre la vocation assignée à l'avance par une volonté supérieure et vulgairement révélée par nos instincts naturels. Si Ton se maintenait dans cette ligne de conduite, le monde en serait meilleur, parce que les rôles ne seraient pas si fréquemment intervertis. Et ensuite : Cunniza , sœur d'Ezzelin da Romano, tyran de Padoue,et Foulques de Marseille, un poète provençal, un frère d'Arnault Daniel. On voit par là que Dante faisait profession de connaître nos troubadours et de paraître au courant de l'histoire littéraire de la Provence, en savant qu'il était, n'ayant nulle honte d'être épris de ces charmants et sensibles diseurs d'amour ; seulement, il ne fallait pas les prendre le sarcasme aux lèvres, étincelants et vomissant de haine et de furie contre le Pape adultère qui corrompt l'Église. Dante entra bientôt dans le soleil :
« Là était cette quatrième famille, que son père suprême éternellement rassasie par la contemplation de son esprit et de son verbe.
» Rends grâces, alors s'écria Béatrice, rends grâce à ce soleil des Anges, qui jusqu'au soleil visible t'a élevé par sa grâce.
» Jamais cœur incliné par la dévotion ne fut si prompt à se rendre à Dieu de son plein vouloir, que je le devins moi-même à ces paroles ; et en lui s' absorba tout mon amour, au point que Béatrice s'éclipsa dans l'oubli. Loin d'être fâchée, elle se prit à sourire, et la splendeur de ses yeux riants attira sur de nouveaux objets ma pensée concentrée en un seul. »
Ensuite les âmes entourèrent le poète et son angélique
prolectrice, et chantèrent des mélodies qu'il n'est }> possible ni de traduire ni de commenter. Alors l'unr d'elles se détacha et s'adressa au Dante : c'était saint Thomas d'Aquin. Il a été réuni à la grande famille <1 théologiens illustres du moyen-âge, ses maîtres et s disciples, et des penseurs de tous les temps : Albert Cologne, Pierre Lombard, Salomon, Denis l'aréopagii Paul Orosius, Boëce, et le professeur Sigier, de l'Un versité :
'. C'est la lumière d'un esprit, qui dans ses graves pensé trouvait la mort trop lente; c'est l'impérissable lumière Sigier qui enseigna dans la rue du Fouarre, où il fit envie \>i. sa logique pleine de vérité. >
Ainsi loue saint Thomas d'Aquin, notre compalriol et il continue à développer en ce langage plein de forci , d'élévation, de somptuosité, le récit de la vie ascétique ^ t laborieuse de saint François d'Assise, mêlé aux grand vérités de la foi chrétienne. Nous cédons avec conteiii ment au désir de citer une partie de ce passage qui ( un des plus saillants du Paradis, non-seulement par le style, mais aussi par la profondeur et la beauté didées :
» La Providence gouverne le monde avec une sagesse que nul regard créé ne peut, sans défaillir, essayer de pénétrer à fou Afin qu'on pût s'approcher du bien-aimé, plus confiante en soi plus fidèle encore, l'épouse de celui qui. jetant un grand cri \< le Ciel, s'unit à elle avec son sang béni, la Providence instil . en sa faveur deux princes pour lui servir de guides dans un. double voie. L'un fut animé d'une ardeur toute séraphiqu< , l'autre par sa sagesse, parut sur la terre comme un rayonneunjiit de la lumière des chérubins.
» Entre le Tapino et les eaux qui sécoulent de la colline où le lienheureux Ubalde a choisi sa retraite, un coteau fertile desend de cette haute montagne, d'où viennent à Pérouse le froid »t le chaud par la porte du soleil, tandis que derrière elle N'ocera et Gualdo gémissent sous le joug qui les accable.
s Ce coteau, là où s'adoucit sa pente, vit naître au monde un soleil pareil à celui-ci, alors qu'il sort des flots du Gange.
> Ce lieu, qui l'appellerait Assise dirait trop peu ; c'est Orient qu'il convient de le nommer.
3 Encore tout près de son lever, ce soleil déjà faisait éprouver à la terre l'heureuse influence de sa haute vertu, recherchant, tout jeune encore et indocile à son père, la dame à qui, non plus qu'à la mort, on n'ouvre jama4s la porte avec plaisir. Puis, devant sa cour spirituelle, coram pâtre, il s'unit à elle, et, de jour en joiur, l'aima plus fort.
» Pour elle, privée depuis mille et cent ans et plus de son premier époux, méprisée, obscure, nul avant celui-ci ne lavait encore recherchée.
» Vainement on disait qu'auprès d'Amydas elle fut trouvée sans peur au son de la voix de celui qui avait été la terreur du monde.
> Vainement elle poussa la constance et le courage jusqu'à monter sur la crois avec le Christ, tandis que Marie se tenait en bas.
'k Mais pour cesser de parler dans un sens caché, comprends que les deux amants dont je vais parler en un langage plus ouvert, c'est François, c'est la PamTeté.:>
La sainte meule s'ébranla de nouveau, et Dante et Béatrice se trouvèrent dans une sphère supérieure. St- Bonaventure y succède à l'Ange de l'Ecole. Il y retrace la vie de St-Doniinique ; ce tableau et celui qui précède sont liés par une irréfutable unité de talent, de génie et de sagesse. Ce sont de magnifiques ex-voto à la gloire des saints, François d'Assise et Dominique, qui.
pour avoir éprouvé des destinées fort dissemblables, n'en sont pas moins arrivés à Dieu par une piété des plus ardentes et un dévoûment illimité en faisant tout sacrifice d'eux-mêmes, en abjurant les ambitions de leur personne, avec un désintéressement évangéiique. Rarement, leur mémoire rencontrera plus sérieux et plus parfait panégyriste et moins exempt de toute passion. Les règles de l'ordre des Frères Dominicains sont aussi le sujet de quelques allusions et réprimandes, car si leur observation rigoureuse entretient dans la pratique de la vertu, leur relâchement, par contre, livre les âmes au désordre, pourquoi St-Thomas d'Aquin ajoute : «cOù » l'on se fortifie, si l'on ne s'égare pas. »
Béatrice prie les saints docteurs d'enseigner à son ami les vérités chrétiennes afin d'effacer les doutes qui vicient son jugement. Aussitôt un concert de joie répondit à cette demande. Nouvelle digression sur l'ardeur de l'amour qui augmenterait la clarté dans les âmes, instantanément. Les bienheureux du cercle répondent «A7ne7i,» quand cesse le discours de l'orateur.
Transporté dans une autre sphère, Dante remercie le Très-Haut de sa grâce et de sa clémence pour les choses merveilleuses qu'il a été admis à contempler. « Des » rayons constellés formaient, dans la profondeur de » Mars, le signe vénérable que forme dans le cercle la » jonction des cadrans.» Ce signe, c'est la Croix. Dessus était attaché hi Christ, ainsi que sur le Calvaire de Golgotha, mais il était resplendissant de clartés. Autour delà croix scintillaient un grand nombre de vives lumières qui soudain mouraient et à leur place en renais-
ient constamment de nouvelles. Il « se forma » sur i croix une céleste mélodie qui saisit l'esprit et les sens u poète, le rendant étranger à toute autre préoccupaon. « La volonté toute puissante imposa silence à cette
douce lyre et fit reposer les saintes cordes (1) que la
main du ciel monte et descend. » Un astre radieux se étache de la constellation et aborde Le Dante. C'est lacciaguida, son aïeul, sur lequel nous avons donné uelques détails à notre IP livre. Ce qu'était Florence n son temps, ce que peuvent conspirer et réaliser envie et l'ingratitude, et les malheurs politiques qui ttendent Alighieri ;dans sa patrie et hors de son sein, oilà les sujets des récits, des imprécations et des prohéties de Cacciaguida. « Toute conscience noircie de sa ropre honte ou de la honte d'autrui, sera sensible à ette rude parole. Cependant écarte tout mensonge ; évèle ta vision tout entière, où est la gale, laisse qu'on e gratte.» H est fâcheux qu'un si grand et si beau poète alisse son style de ces trivialités ; les chants du Paradis xhalent en général un tel parfum de suavité et de 3éatitude qu'un lecteur un peu délicat est choqué de ces carts trop souvent répétés.
En regardant attentivement, Dante vit tournoyer aux 3ras de la croix les lumières qui représentaient Josué, Vlachabée, Charlemagne, Roland, Guillaume et Richard, e duc Godefroi, le héros de la première croisade, et \obert Guiscard, qui défendit le pape contre les pirates. Dans la sixième planète (Jupiter], les saintes créatures,
(1) Les âmes des bienheureux.
cgalemenl figurées par des bannières chantaient en \ lant et formaient tantôt un D, un I ou L, ou bien réunissant produisaient ces mots : Diligente justitiam quijudicatisterram. Puis elles se séparèrent et s'agitèrent de nouveau au gré du soleil jusqu'à ce que leur assemblage représentât la forme d'un aigle immense' , C'est le plus éclatant symbole des doctrines politiqi de Dante, c'est l'image et la manifestation superbe de la puissance éternelle, légitime et universelle (toujours au point de vue de notre personnage) de l'empire d'Allemagne à la domination duquel l'Italie factieuse et révolutionnaire aurait voulu échapper, malgré les remontrances et les effrayantes prophéties de tous les Gibelins et d'Alighieri en particulier. Dans la prunelle de Toeil de cet aigle, on voyait David, cinq rois couvrent son sourcil arqué et au déclin de l'arc brille Ripliée le Troyen, que Virgile a immortalisé déjà dans l'Enéïde. Et du bec recourbé de l'aigle s'échappait un son de voix humaine. Le magnifique oiseau fait résonner l'écho de menaces, de salutaires avertissements , de foudroyantes remontrances. Par la pensée, il devance les temps et assiste au jugement dernier :
« Que ne diront pas les Perses à vos rois, en voyant ouvert ce livre où sont écrites toutes leurs iniquités?
»Là se verra la réprobation qu'excite, aux bords delà Seine, en falsifiant les monnaies, celui qui périra blessé par un sanglier.
» Là se verra cet orgueil qui enivre l'Anglais et l'Ecossais, troublant à ce point leur raison, qu'ils ne peuvent ni l'un ni l'autre souffrir leurs frontières. »
Philippe-le-Bel mourut en effet par suite d'une blessure reçue à la chasse, dans le délai que sur le bûcher lui avait assigné le chef de l'ordre des Templiers, Jacques Molay. Quant à l'Angleterre, son orgueil est né avec elle, et l'augmentation de ses ressources politiques ne l'a que trop accru en n'importe quelles circonstances. C'est un défaut d'origine, un vice de constitution auquel elle a dû souvent d'importants avantages et aussi d'irréparables désastres. Dernièrement encore, ne l'avonsnous pas vu, par l'effet de cette morgue qui se joint presque toujours à la dureté, aux prises avec toutes les populations révoltées de l'Inde? Dieu nous garde, Français, de souhaiter le renouvellement de tant de pillages, de tueries, de massacres qui ont ensanglanté pendant longtemps le sol de llnde, malgré le peu d'intérêt et de sincérité qu'on nous octroie, malgré les invincibles haines que la prospérité ou la gloire de notre patrie déchaînent toujours contre nous de l'autre côté du détroit 1...
Béatrice ne se montre pas à Dante dans toute la puissance de ses attraits célestes, car il se briserait comme une feuille à la vue d'une semblable splendeur. Les voici dans la planète Saturne, c'est-à-dire à la septième sphère, où demeurent les âmes qui vécurent de la vie contemplative. Là se trouvait une 'échelle de la couleur que celle frappée par un rayon de soleil et dont Toeil ne pouvait, malgré sa bonté, distinguer le sommet. De brillantes lumières couraient d'échelon en échelon, descendant et remontant alternativement. L'une d'elles se détache, c'est Tâme de Pierre Damions (988-1072), qui d'abord ermite, puis cardinal, et évêque d'Ostie, alla
mourir dans la solitude. Nouvelles hardiesses du Dante ! Savez -vous ce qu'il fait dire au vénérable solitaire? Imagineriez-vous que dans le ciel même, à la face de ses milices sacrées, de Dieu, on ose bafouer avec une audace effrénée l'Église et tous ses membres, et tous ses ministres? Si Ton est désireux de connaître comment Dante tire parti de la majesté du lieu et de l'excellence de l'orateur pour offrir un scandale plus éclatant, qu'on se reporte au chant xxi. Quand par l'organe de St- Pierre Damiens, Dante eut épanché ce venin nouveau sur Rome et ses prêtres, des lueurs descendirent de réchelle et entourant le cardinal poussèrent un grand cri dont le retentissement effraya le poète qui se réfugia près de Béatrice. Un sourire de la belle dame fît renaître la joie dans son cœur.
Cent petites sphères tournent chargées de lumières répandant autour d'elles un commun éclat. De l'une d'elles sort St-Benoit qui [bon juge doit-il être en celte cause?] s'apitoie sur l'usure des moines de son ordre et la dégradation où la cupidité les a plongés. Puis le chant xxiii commence par cette fraîche et tendre métaphore :
« Comme l'oiseau qui, dans le feuillage bien-aimé, pendant la nuit qui nous cache toute chose, repose près du nid de ses doux nouveaux-nés, impatient de jouir de leur vue désirée, et pour leur chercher la pâture, avec les dures fatigues qui lui seront un plaisir, devance le temps sur la branche découverte, attendant le soleil avec un ardent désir, et le regard fixé vers l'aube qui va naître ; ainsi se tenait ma dame, debout et attentive, les yeux tournés vers la région où la marche du soleil se montre moins rapide (l).»
(1) Le Paradis, chant xxiii. — Trad. Mesnard.
Et Béatrice voyant combien les yeux de Dante restaient affectueusement fixés sur elle s'étonne de ce qu'il ne se tourne pas vers le beau jardin qui fleurit sous les rayons du Christ. Alors par une de ces allégories si naturelles et gracieuses qui fourmillent dans son poème, il représente sous les formes de la rose la Vierge, mère de Dieu, et de lis dont le parfum dirige vers le droit chemin, les apôtres. Une lueur (l'archange Gabriel) descendit du ciel qui se joignit à d'autres lueurs semblables et ensuite elles chantèrent ensemble le Reginacœli pour glorifier Celle que la terre honore et aime sous le doux nom de Marie. Béatrice invoque de nouveau en faveur de Dante les âmes joyeuses, et Tune d'elles quitte ses sœurs pour répondre à ce pieux désir : c'est St- Pierre. Ex abrupto, le premier chef visible de l'église romaine demande à Dante : Qu'est-ce que la foi? — A quoi celui ci répond selon St-Paul, et continue de satisfaire heureusement aux questions qui lui sont posées sur les bases de la foi, la révélation divine qui nous l'impose, les miracles qui l'entretiennent. Ces développements théologiques sont suivis d'un concert sublime à la louange de Dieu, qui se répercuta dans toutes les sphères La discussion reprend et le croyant déclare selon la doctrine évangélique : « Je crois en trois personnes éternelles et je crois que leur essence est une et triple à la fois, au point qu'on en peut dire également elles sont ou elle est. » St-Jacques à son tour interroge Dante sur l'Espérance. Et ensuite vint celui qui reposa « sur le sein de notre Pélican (Jésus-Christ), c'est St- Jean. Soudain, Dante perdit l'usage de la vue et ne
distingua plus Béatrice. Aussi St-Jean calme-t-il ses craintes. Des voix retentirent sous la voûte enflammée et l'on entendait qu'elles chantaient avec transport • saint, saint, saint ! Béatrice ayant dissipé l'obscurcissement de ses yeux lui parle de la première âme. Dante a le bonheur de s'entretenir avec Adam du séjour des Limbes et des conditions de la félicité suprême. Le Paradis tout entier entonna un saint cantique à la gloire du Père, du Fils et du St-Esprit. Après, s'éleva la voix de St-Pierre qui flétrit avec éloquence l'usurpateur (Boniface VIII) qui a transformé son cimetière de Rome en un cloaque de sang et de pourriture. Je ne suivrai pas le bienheureux dans ses imprécations contre la Papauté et l'Eglise. En vérité, plus Dante est proche de Dieu, plus il prodigue les scandales...
Le Premier-Mobile communique avec l'Empyrée, la plus haute sphère. « Je vis, écrit Dante, un point d'où s'échappaient des rayons d'une lumière si vive, que l'œil, sous leurs dards enflammés, est contraint de se fermer. Placée près de ce point, la plus petite étoile que nous voyons d'ici semblerait une lune.» C'est la sagesse suprême, c'est Dieu que Dante propose ici comme une étoile infiniment petite, mais d'un éclat qu'on ne peut supporter. A Tentour, se meuvent une foule de cercles d'autant plus rapides dans leur évolution qu'ils sont plus voisins du Centre universel La hiérarchie, d'après le témoignage de Béatrice, est partagée en trois ordres : les Chérubins et les Séraphins; les Dominations, les Vertus et les Puissances; les Principautés, les Archanges et les Anges. Dieu existe de toute éternité et anté-
rieurement à toute création et à tous les êtres. Lucifer était avant la formation du monde un des anges supérieurs de la milice sacrée, mais par son orgueil^ il a été précipité dans les profondeurs de l'Enfer. — J'aurai à cet endroit plus de réserve, de charité, de pudeur et de révérence pour le lecteur que Dante ; mais tout en lui laissant la responsabilité de la triste effronterie de ses outrages,je déplore qu'il n'ait pas songé que placer de pareils blasphèmes dans la bouche de Béatrice, c*était conspuer son caractère et infamer la conduite et les discours d'une femme par lui aimée d'une affection sans exemple et en laquelle il a eu la confiance de transfigurer la théologie elle même. Dante atteint enfin l'Empyrée.
« 0 splendeur divine, s'écrie-t-il, par qui je pus voir, dans lé royaume de la vérité, ce suprême triomphe...
» Une lumière est là haut, rendant le créateur visible à la créature qui ne trouve le repos que dans sa vue.»
Dieu est représenté comme une lumière en forme de rivière aux bords fleuris et dans laquelle se mirent toutes les âmes bienheureuses, Béatrice montre au poète le siège et la couronne destinés au grand Henri, c'est-à-dire à l'Empereur d'Allemagne qui viendra réformer l'Italie (I). Quant au pape Clément VI, il sera envoyé en la compagnie de Simon le magicien. C'est toujours l'application du même système ! La milice des anges reproduit une rose éblouissante de blancheur sur laquelle descend par milliers, pour en goûter le suc et en aspiier le parfum, la milice si nombreuse des élus.
(1) Voyez notre IP Livre.
Ces âmes avaient la face vive, des ailes d'or et le resU' plus blanc que la neige. Béatrice ayant disparu est remplacée par son serviteur St-Bernard, qui fait remarquer à Dante sa bien -aimée assise sur un des trônes de la première hiérarchie où les rayons éternels se reflètent dans son regard; puis la Vierge «celte oriflamme de paix » autour de laquelle volaient en excitant son sourire un nombre immense d'anges. Eve est aux pieds de Marie; Rachel, Béatrice, Rébecca, Judith et Ruth sont à ses côtés. Dans des degrés difl'érents se trouvent les juives, les païens qui crurent au messie, etc. Et aussi de cercle en cercle, les saints : Jean, François, Benoit, Augustin. L'ange Gabriel vint chanter devant Marie VAve Maria, et toute la cour avec dévotion répéta cette belle prière. Vis-à-vis de St-Pierre, siège Ste Anne, et vis-à-vis d'Adam, Lucie, symbole de la grâce illuminante.
St-Bernard le Contemplateur prie Marie d'accorder à Dante la grâce de pénétrer davantage dans la Lumière Divine, et le poète, muni de cette grâce, ayant plongé dans le regard de Dieu, vit relié en un volume tout ce qui est dispersé par feuillets dans l'Univers. Le bien seul réside en cette lumière sacrée où le poète crut distinguer l'effigie humaine, peinte de sa couleur naturelle, et aussi le Fils et le St-Esprit se reflétant l'un dans l'autre, de sorte que les trois personnes formaient une même puissance se comprenant seule et procédant d'ellemême ! Et comme il voulait s'assurer comment l'image humaine s'adapte à l'intérieur avec le cercle, ses facultés défaillirent.
« Arrivée là-liaut, Timagination demeure impuissante; mais déjà mon désir et ma volonté obéissaient, comme une roue qui tourne d'un mouvement régulier, cà l'amour qui fait tourner le soleil et les autres étoiles (Ij,
(1) Encore une fois, nous éprouvons le besoin de prier nos lecteurs de ne voir dans ce travail analytique qu'un pur, modeste et simple aperçu : on comprendra combien il est difficile sinon impossible de resserrer une œuvre si magistrale dans un cadre si Infime, œuvre dont un commentaire assez complet demanderait plusieurs volumes. Nous devons ajouter que les notes publiées par M. Léonce Mesnard, à la suite delà traduction en trois parties de la Divine Comédie, nous ont été d'un précieux secours, rien n'étant plus frappant que l'érudition et la profondeur de notre annotateur dans l'intelligence et l'explication du texte Dantesque.