‹ Dante et le Moyen-AgeChapitre 2 sur 21 · DANTE · texte numérisé non relu

DANTE

ET

GLOIRE, HONNEUR A JAMAIS A l'ILLUSTRE POÈTE I

Cette inscription, gravée sur l'un des bas-reliefs de Santa-Maria del Fiore, témoigne de l'enthousiasme de l'Italie pour Dante.

Dante 1 devrions-nous essayer de le commenter? Ne nous accusera-t-on pas d'audace et de présomption? Il appartient à la classe peu nombreuse de ces hommes qui ont produit des merveilles et dont l'intelligence a été trop vaste pour être analysée et jugée entièrement d'un seul coup. Aussi les traducteurs et commentateurs de la Divine Comédie se succèdent-ils sans interruption? C'est que la matière, inépuisable en elle-même, fournit toujours à d'utiles travaux.

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Quelle foi en Dieu et quelle érudition ! Quelle imagination féconde et quelle poésie! Frappé des beautés supérieures de ce poème sacré, inspiré par les exemples que nous avons à profusion sous les yeux, je ne puis résister au désir de payer, humble prosateur, après tant d'écrivains célèbres, mon faible tribut d'admiration au génie de Dante.

Mais une autre idée appelait mon attention. Il ne m'échappait pas que Dante avait réellement été le représentant du moyen-âge, le poète de la foi, des croyances primitives et de la scolastique. Mais comment établir cette affiliation extraordinaire de son esprit et de ses oeuvres avec les siècles antérieurs? En le mettant en parallèle avec les diverses littératures qui l'ont précédé et en vérifiant sommairement, au fur et à mesure, sa ressemblance et ses relations avec elles. Traditions, chroniques, dogme, scolastique, langage, législation, il a tout fouillé. C'est vous dire qu'il a dérobé à Virgile sa lyre et le feu sacré, qu'il réunit dans ses ajuvres les systèmes philosophiques de saint Thomas at de saint Bonaventure, qu'il est à la fois magistrat, médecin et père de la langue italienne !

Ainsi, il a été universel.

Mais quel contraste entre ces gloires impérissables et les vicissitudes que Dante Alighieri souffrit ! Si l'on cherchait une victime des affections du cœur, du patrio-

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tisnie, des passions politiques, il faudrait choisir Dante exilé, déconsidéré, obligé de demander l'hospitalité et de subir tous les affronts et toutes les privations, voué enfin à la douloureuse pauvreté ! [dolente poverta, comme il l'a dit lui-même) .

Mais l'infortune n'at-elle pas été quelquefois, pour les hommes de génie, la grande révélatrice de leur talent? Plusieurs d'entre eux n'ont conçu et produit que dans le malheur, lorsque le désespoir les accablait : le vieil Homère, aveugle, parcourt en mendiant les villes et bourgs de la Grèce ; le Tasse, atteint de folie furieuse, est jeté en prison; le Camoëns est banni de son pays; Gilbert meurt de faim ; André Chénier porte sa têle sur l'échafaud ; Lord Byron, cosmopolite, est abreuvé de soucis et d'adversités ! Je pourrais d'ailleurs aussi nommer Galilée, Christophe Colomb, Bernard Palissy, et l'inventeur de Thélice, Frédéric Sauvage, mon compatriote, dont l'existence agitée et misérable s'éteint dans une maison de santé I

Malgré ses malheurs, Dante, loin de se révolter contre la justice divine, baisa toujours la Main qui le châtiait. Non-seulement il se conforma aux règles strictes de l'orthodoxie, mais il consacra de longues années à élever, à la gloire du christianisme, le monument que nous avons nommé, où il chanta les supplices de l'Enfer, les peines du Purgatoire et le bonheur des Élus.

Mais à la mort, souvent la haine, le mépris, les pré-

. ventions expirent sur la tombe de la personne qui en a

été l'objet. Ainsi, Alighieri fut de son vivant calomnié,

persécuté, méconnu, tandis qu'après sa mort on honora

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sa mémoire et on ne voulut plus lire que ses œuvre

qui bientôt devinrent classiques.

« aujourd'hui les gémonies, demain le capitole 1^.

L'Italie, mue par la compassion, s'était dit : Voi' un grand homme que j'aurais pu favoriser et rendi heureux, je l'ai abreuvé de maux et d'ingratitud puisque je me suis abandonnée à l'injustice, je glorifier Dante au centuple et ne lui refuserai ni le respect, i les libéralités de mon amour. A partir de ce jour, qi le méprise me méprise. Si on l'attaque, je prend! sa défense.

Cet engagement une fois pris, les Italiens ne s'en soi pas départis. Rien n'est piquant d'originalité comm leurs scrupules. Exprimez-vous de l'admiration pot; leur poète? Ils se jettent dans la superfétation, c'est un enchère. Le critiquez-vous, avec réserve, j'entends? L discussion en ce cas peut devenir toute personnelle. On vous outrage si vous n'êtes entièrement élogieux. Il s'agirait d'intérêts propres que vos interlocuteurs ne seraient pas plus vifs et plus emportés. C'est ainsi que M. de Lamartine, ayant, dans une étude d'ensemble, (2) touché à plusieurs défauts réels d'Alighieri, a failli payer de sa vie l'usage de ce droit commun à tous, ^c Puisse, s'est écrié, dans le paroxysme de la fureur, un critique italien, la plume que je liens se changer en la pointe d'une épée et te percer au cœur ! »

Quoi! ne sommes-nous pas libres de discourir sur

(1) M. Philarète Chastes. Souvenirs d'un médecin.

(2) Cours familier de littérature.

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Dante comme sur Virgile? Et parce que le hasard a voulu qu'il naquît en Italie, le droit d'être vrai et impartial sur son comple est-il aliéné? M. Edmond About l'a dit:

« Les plus beaux ouvrages de la nature, comme les cliefsd'œuvre de l'art, sont sujets à la critique. Dieu même, au dire des Ecritures, a livré le monde aux discussions des hommes : Tradidit mundum disputa tionib us. »

Quand les œuvres d'un littérateur, poète ou historien, sont livrées à la publicité, elles tombent sous le coup de tous les jugements, c'est-à-dire des jugements des savants comme des sots. Tous les peuvent condamner ou louer à plaisir, selon leurs dispositions ou leurs travers. Le patriotisme, les sympathies de famille n'ont rien à y démêler. J'admire ceci, vous détestez cela. Il y a entre ces affections particulières la loi immuable de la vérité qui ne doit pas être violée ou remplacée.

Cependant, rendons hommage dans le principe, bien qu'en en blâmant quelquefois les aberrations, au patriotisme des peuples italiens à l'égard de Dante pour le venger des vîles atteintes de l'envie ou des stupidités des ignorants. Nous sommes trop chaleureux à défendre nos gloires nationales pour incriminer une conduite si louable au fond.

Ravenne reçut et conserva pieusement les cendres de Dante. Florence, revenue de ses égarements et à de meilleurs temps, confessa son erreur et sollicita que les restes du poète lui fussent remis ; c'était comme la voix

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du sang qui parlait. Mais Ravenne, noblement inspirée, n'acquiesça pas à ce désir tout patriotique. Elle continua de voir affluer dans son sein les littérateurs-pèlerins d'Italie et d'autres pays. Il est logique qu'elle apporte même de l'ostentation à montrer le tombeau d'Alighieri.

L'expiation a commencé. Bientôt il n'est plus question dans l'aristocratie, parmi les savants, le peuple, que de Dante. Il est le poète national de Tltalie, adopté unanimement par vingt républiques distinctes. Chaque ville où il a passé revendique l'honneur de lui avoir donné asile. Il venait souvent se promener par ces chemins, dit Tune aux étrangers, voilà la pierre où il avait coutume de s'asseoir, où il venait méditer ses tristes pensées! Tenez, dit une autre ville, c'est ici qu'il écrivit les six premiers chants de son poème; nous vous raconterons les incidents qui ont marqué son séjour parmi nous. Ainsi les notes se recueillent de bouche en bouche, les plus petites particularités de celte vie orageuse sont rappelées et décrites avec un soin ingénieux plein d'amourpropre.

Raphaël peignant dans ses fresques historiques et symboliques les illustrations et les bienfaits du catholicisme y place la physionomie austère, pâle, mais rayonnante et vénérée du poète Florentin.

Florence nomme des professeurs illustres pour expliquer la Dkine Comédie dans les chaires publiques. Aussitôt dix villes d'Italie jalouses imitent ce fructueux exemple.

Boccace emploie presque toute sa vie à réunir des documents épars, des incidents au moyen desquels il

forme la biographie de notre poète. Chargé d'expliquer la Divine Comédie, il le fait avec une sagacité et une érudition profonde.

L'étude portait de préférence sur le système philosophique ou théologique. Savants théologiens eux-mêmes, des archevêques et des évêques ne se crurent pourtant pas suffisants à celte tâche : longtemps ils associèrent leurs travaux à ceux de docteurs laïques d'un mérite solide, leur érudition et leur ténacité eurent raison de beaucoup de points sur la théologie, que la bizarrerie et l'obscurité du style rendaient douteux ou incompréhensibles.

La route était frayée. Les traducteurs et les commentateurs augmentaient tous les jours en nombre. On enseignait, on discutait les opinions théologiques de Dante. Son autorité équivalait pour les savants à celle de l'Ange de l'Ecole. Pour les littérateurs, il égalait Homère. L'Italie suivait avec orgueil les phases de cette révolution extraordinaire. Déjà elle avait osé ajouter de sa main un superlatif sans exemple au titre du poème. Il y avait tout simplement ce mot : Comédie, qui, dans l'esprit de Dante, avait une simplicité profonde. Dans l'excès de leur bonheur, les Italiens écrivirent la Divine Cr)médie, et personne ne soufflant mot, l'épithète est demeurée. « Mais surtout Florence a entouré d'un culte expiatoire tout ce qui reste de lui, le toit qui abritait sa tête, la pierre même où il avait coutume de s'asseoir. Elle lui a décerné une sorte d'apothéose en le faisant représenter p^ la main de Giotto, vêtu d'une robe triomphale et le frotit couronné, sous l'un des por-

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tiques de l'église métropolitaine et presque entre le^ saints patrons de la cité » (Ozanam).

Ainsi s'est accompli le vœu ardent du poète.

De tous les côtés on l'a acclamé, imitant presque, j'allais dire, la ferveur et le respect de l'Italie. Son nom et son chef-d'œuvre se sont répandus dans toute l'Eu rope. Là on a cru sur parole les panégyristes , ici on .i lu Tauteur, on a approfondi ses idées, on a approuvé se> croyances , rejeté ses principes politiques ; mais l'on est convenu, en résumé, qu'il était un grand poète. I! y a eu des époques oii il a été bafoué, incompris, où quelqu'étourdi l'a renversé du piédestal que les Italienlui ont taillé. Mais ces injustices n'ont pas persisté. L'admiration a repris le dessus. Il en est du mérite des hommes comme des bonnes institutions ; on les établit, puis on les supprime, mais on est bien forcé d'y revenir.

L'étude qui va suivre le prouvera.

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