‹ Dante et le Moyen-AgeChapitre 4 sur 21 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Durante Alighieri, plus tard nommé Dante par mignardise, naquit à Florence le 8 mai 1265, de Monna Bella, seconde épouse d'Alagliiero, jurisconsulte célèbre. Parmi ses aïeux, il y eut des hommes illustres pour leur bravoure ou leurs talents. Mais celui que l'histoire nous fait connaître comme le premier en date vivait au commencement du XII® siècle : 11 s'appelait Cacciaguida. Marié à une fille de la maison des Alighieri Fontana de Ferrare, il prit la croix pour accompagner l'empereur Conrad ni lors de la deuxième expédition des Chrétiens contre l'Orient. Mais, hélas ! tous les fléaux parurent se donner la main pour écraser cette nouvelle et pieuse tentative des fidèles d'Allemagne et de France. Ni le talent des chefs militaires, ni la valeur et la fidélité des soldats, ne "déjouèrent les indignes complots des Grecs. La déroute fut complète. Parmi tous ces preux, figurait Cacciaguida. Signalé pour plusieurs actes d'héroïsme, il fut armé chevalier de la main de l'Empereur et paya de son sang sa dette à la chrétienté. Pour prix de sa gloire^ Dante le fera siéger dans le paradis, au nombre des élus. Nous le retrouverons, illustre orateur, au chant xv.

Le père de notre poète était issu de Bcllincione, petitfils de Cacciaguida. A une époque où le choix d'un parti ne s'accommodait que trop avec une certaine position sociale, Alaghicro se déclara pour les Guelfes démocratiques. Peut-être cette prédilection ne coïncidait-elle pas avec les traditions aristocratiques de sa famille, au moins elle exprime les sentiments qui ont dû la motiver. Or, ces sentiments furent souvent blessés. Exposé aux vicissitudes du pouvoir éphémère d'un parti, Alaghiero fut exilé en i 249. Il resta pendant quelque temps hors de Florence où le rappela un nouveau succès des Guelfes. Mais la victoire des Gibelins àMonte-Aperto le força pour la seconde fois à s'expatrier (1260;. C'est dans le cours de cette proscription que Dante vint au monde. Il ne reçut le premier baiser paternel qu'à l'âge de deux ans, quand celui-ci rentra dans Florence avec tous ses coreligionnaires politiques. Enfant ou adolescent, il se ressentit des agitations politiques et des inquiétudes poignantes au milieu desquelles s'écoulait l'existence politique de son père. Intéressé par le cœur aux émotions, aux joies ou aux troubles de sa famille, il était miné de plus en plus par l'esprit de caste et de rivalité. Puis, ses parents moururent. Monna Bella, qui avait été la dernière à chérir son enfant et à l'élever dans la religion chrétienne, avait eu soin d'assurer son avenir intellectuel. Sa confiance en Brunetto Latini, qui avait suivi l'éducation de Dante, porta de bons fruits. Le maître et le disciple s'unirent par les liens d'une affection sincère que l'élude de la science accrut encore. Brunetto avait rempli des fonctions publiques importantes. Pro-

HISTOIRE DE Là VIE DE DANTE. 49

fesseiir, savanl, il joignait à ces litres celui de secrétaire de la république. Un tel homme ne dut pas, je pense, oublier d'ouvrir l'esprit de son élève à la science de la politique, et c'est peut-être à ces enseignements ou confidences intimes qu'on pourrait reporter l'espèce d'avidité pour l'intérêt de la cause générale qui le lança dans les assemblées et les manœuvres des Guelfes. Quoi qu'il en soit, son intelligence dirigée par la docte sollicitude de Brunetlo Latini se ploya aux études les plus sérieuses ; elle y puisa la rectitude des idées et particulièrement, dans la philosophie, la logique et le jugement. Mais sur quoi furent attirées de préférence ses investigations? C'est ce qu'il faudrait savoir au juste. A défaut de preuves, on peut croire que les leçons de Rrunetto ne touchèrent pas à l'art poétique, et que s'il étudia cet art ce fut dans dans Virgile et Stace et aussi Homère. Mais sa connaissance de la langue grecque était très-imparfaile et il ne lut sans doute de Vlliade que quelques fragments. N'était-ce pas assez pour faire éclore et développer les germes de son génie? Boileau l'a dit avec une admirable expression :

S'il ne sent point du ciel l'influence secrète.

Mais il est naturel de penser que son astre en naissant l'avait formé poète. Cependant, non, je me trompe. Cela ne dut pas suffire. On a bien reçu le don de rimer, mais il faut une éloile, une inspiration, un objet qui frappe la vue, les sens, le cœur, pour que soudainement la verve poétique se manifeste. Laissez- moi vous raconter une enfantine mais poétique légende à ce sujet :

Un jour, c'était à Florence, le peuple et les nobles se réjouissaient dans des fêtes continuelles pour saluer Mai et la saison fleurie qu'il commence. L'usage était établi depuis longtemps déjà de ces solennités. Chaque famille avait la sienne, elle se passait dans un cercle de personnes amies qui y amenaient leurs enfants. Or, dans une de ces réunions, il arriva qu'un petit garçon de dix ans, mêlé aux jeux et aux récréations bruyantes des autres enfants, remarqua avec une siiigulière attention une toute jeune fille, moins âgée que lui d'une année. Une robe de couleur pourpre faisait ressortir l'éclat de son teint ; ses traits fins et délicats annonçaient la distinction et la noblesse de l'origine. Mais l'adolescence eut son cours et malgré les entraînements, les dissipations de la jeunesse, le souvenir profondément gravé de cet amour si bizarre dictait à l'enfant devenu homme ces lignes charmantes :

« L'amour me commandait souvent dans mon enfance de chercher à voir ce jeune ange ; et souvent aussi je la cherchais, et je voyais toujours en elle quelque chose de si parfait et de al gracieux, que l'on aurait certes bien pu dire d'elle la parole d'Homère : Elle ne semblait pas être la fille d'un mortel mais dun Dieu. »

Eiibien! cet ange, c'était Béatrice, la fille de Folco Portinari ; le jeune poète, c'était notre Dante. Dès qu'il s'était rencontré avec elle, il avait associé son nom à toutes ses espérances. Adolescent, il n'ose exprimer les désirs qui l'assiègent. Peu à peu il s'enhardit, le besoin d'être aimé l'encourage. L'iiarmonieux chant d'amour qui berce ses oreilles depuis l'enfance l'inspire et la

poésie vient animer ses discours et cadencer ses soupirs Les différents canzones et sonnets qu'il a composés sur ce sujet sont rassemblés dans son ouvrage, intitulé : La Vie nouvelle. J'en détacherai un trait. L'amour lui envoie un songe cruel où sa bien-aimée apparaît recouverte d'un linceul et portée par les anges jusqu'aux nuages. Effrayante prophétie qui ne tarde pas à se réaliser 1 Béatrice mourut à Tâge de 24 ans, c'est à dire à l'apogée de la jeunesse et de la beauté. Elle avait été mariée quelque temps auparavant à un noble seigneur, Simon di Bardi. Pour bien d'autres, la mort eut brusquement tranché des relations qu'il de venait impossible de consacrer. Dante, au contraire, accepta cette épreuve, non comme une rupture, mais comme le signal du bonheur infini et éternel pour sa Dame. Qui sait si l'idée de perpétuer sa mémoire ne l'invita pas à entreprendre son pèlerinage dans l'éternité oii il exaltera ses charmes et sa gloire? Toujours est-il, que cette mort fut pour lui un coup funeste. Brisé par le désespoir, il interroge ses amis et les passants sur l'étendue de son malheur, car son amante était le type de la vertu. Ce fut sans doute à ce moment qu'il conçut le projet d'embrasser la carrière monastique et de solliciter de la bonté de Dieu, sous le régime des aspérités du cloître, la faveur d'être bientôt réuni à Béatrice. Néanmoins, on n'a à cet égard aucune note précise. Buti, un de ses commentateurs, assure que novice franciscain, il aurait revêtu l'habit des moines de cet ordre. Mais iii nous sommes arrêté par la contradiction : une autre version, en effet, témoigne que Dante arrrail séjourné dans un monastère des Alpes (proche de

San Benedetto in Alpe) appartenant à une communauté de l'ordre de St. -Benoît ; il n'importe que médiocrement d'être fixé là-dessus. Ce qui est moins récusable, c'est que sa dernière volonté fut qu'on le revêtit sur le lit même de la mort du costume de St. -François.

Un jeune homme d'un caractère ardent, emporté, nourri d'ambitions politiques, tel que Dante, devait d'ailleurs être assez naturellement peu disposé à adopter Taustérilé et les habitudes régulières e; tranquilles de Texistence religieuse. Déjà même il avait fait choix d'un parti et on l'avait vu, sur le champ de bataille de Campaldino ou Certomondo, briller par sa valeur aux premiers rangs de l'avant-garde des Guelfes. Il serait inutile de rapporter cette bataille. Les Gibelins, inférieurs en nombre aux Guelfes, ne leur cédèrent point en bravoure ni en audace. Mais leur indiscipline les fit se débander et ils ne purent résister au choc impétueux de leurs adversaires. Cette défaite affaiblit d'une manière notable les forces des Gibelins et les rendit plus impopulaires que jamais, tandis qu'on célébrait partout et principalement à Florence, le triomphe du parti opposé. C'était Florence qui avait entamé la lutte et qui avait pour ainsi dire concentré tous les moyens d'en remporter le prix. Voisine d'Arezzo, où le Gibelinisme avait établi son camp général d'agression et de défense, elle le frappait au cœur en l'attaquant victorieusement dans ses plus profonds retranchements.

Dante affronta bravement la mort à Certomondo et ne fut soustrait que par miracle à de très -graves dangers. On le comprend facilement si l'on songe qu'il était dans

les 150 feditori qui marchaient à la tête des Guelfes, usant de leur liberté de manifester leur amour pour leur pays, selon la proclamation énergique de Yieri del Cerclii.

Ce fut au retour de cette expédition qu'il apprit la mort de Béatrice Portinari et que la main qui venait de se servir si courageusement de l'épée, saisit la plume pour exhaler ses plaintes au Seigneur et annoncer aux rois et aux princes de toutes les nations cette perte irréparable.

Quelque temps après, le salut de sa cause appelait de nouveau Alighieri au siège de la ville de Caprona, assiégée parla ligue toscane guelfe contre des soldats lucquois. Cette seconde campagne était la continuation des hostilités contre les Gibelins. Constamment en querelle, s'insultant réciproquement dans la personne de leurs chefs, les deux partis se disputaient avec acharnement la prépondérance, exploitant avidement toutes les occasions de se battre et de mesurer leur vaillance. Le résultat de la lutte était douteux et d'autant plus incertain que des populations entières accordaient l'hospitalité dans leurs villes à tous Gibelins et, pour favoriser leur réussite, allaient jusqu'àprendre les armes. Mais dans ces alternatives diverses de la fortune, nous reconnaîtrons que Dante s'y faisait remarquer par la sagesse de ses avis et son expérience et fondait peu à peu sa réputation. D'un autre Coté, ses essais poétiques s'étaient répandus hors de Florence et le faisaient connaître dans les lettres et les arts. Déjà, il avait contracté des amitiés illustres auxquelles il revenait sans cesse dans les loisirs de la poli-

tique, aux moments trop rares où son âme goûtait les jouissances épurées de la culture de l'intelligence. Au nombre de ses amis nous citerons l'architecte Arnolfo, Cimabuë le restaurateur de la peinture en Italie, le sculpteur et architecte Giotto, Tastrologue et professeur Cecco réputé pour son érudition, le poète Guido Cavalcanti, le musicien Casella, François da Baiberino dont toutes les écoles italiennes étudient le fameux traité : Documenii d'amore. On voit par ces seuls noms que Dante était en rapport avec les célébrités littéraires et artistiques de son époque. Ainsi il s'ouvrait à la fois la porte de la carrière poétique et de la carrière publique. Il n'eut pas à se repentir de ces liaisons solides, car l'heure allait bientôt sonner où il aurait eu besoin de compter sur des cœurs généreux et dévoués....

Sa femme n'aurait pas été un de ceux-là, au dire de plusieurs biographes ; car, dès 1292, j'ai omis de le dire, Dante avait épousé Gemma Donati, membre de cette noble famille des Donati, dont le chef Corso avait été investi du commandement à la bataille de Campaldino et était aussi le capitaine de la faction guelfe. La parenté d'un politique de cette importance pouvait le conduire, grâce aux recommandations les plus influentes, aidées de son mérite, aux dignités et à des emplois importants. Ce fut sans doute l'un des avantages qui conseillèrent à Dante son alliance avec Gemma.

^ ^^on entrée dans la carrière publique fut brillante. On j ■' le distingua tout d'abord dans les assemblées des Comices où son éloquence et la popularité de ses opinions lui constituèrent de nombreux adeptes. Les intérêts du

de et plus k [ui lui sontfig^^^ d'adresser^Q^

comune n'ont pas de défenseur plus intrépide et plus chaleureux. Dans les différentes ambassades qi dévolues, il apporte beaucoup d'énergie et Soit qu'il représente la mère-patrie à Ferrare, soit qu'il sauvegarde le droit des gens àPérouse et, par la conciliation, obtienne la remise de plusieurs de ses concitoyens retenus abusivement, soit qu'il arrache à la clémence du prince de Naples le pardon d'un criminel florentin, interprète des lois ou de l'humanité, il accomplit avec une rare sagacité les missions qui lui sont confiées. C'est alors (1295) qu'il se rendit à Paris pour la conclusion d'un traité entre la Toscane et la France. Ici la divergence des avis des commentateurs nous embarrasse. Pendant que l'un suppose que le voyage de Dante à Paris eut lieu en 1308, c'est à dire six ans après son bannissement, d'autres, plus dignes de foi, le fixent à 1295. Se prononcer entre les deux rapports serait s'exposer en toute discrétion à tomber dans l'erreur. 11 faut donc ii^ieux les citer ensemble, et, nous le croyons du moins, s'interdire, à défaut de pièces probantes, de trancher ce nœud gordien. Qu'importe d'ailleurs puisqu'une certitude entière nous est acquise sur le séjour de Dante à Paris ? Ne parut-il pas devant l'Université: et par son éloquence, la sagesse de ses discours, sa science profonde, ne sut-il pas conquérir les suffrages •de cette illustre assemblée? Interrogé successivement sur tous les points des sciences, il répondit sans ânonnement aux questions ardues qui lui étaient adressées. Il subit ainsi tous les examens avec distinction pour devenir docteur. Mais lorsque fut arrivé le moment de

solder le prix de ce titre, il dut se résigner, faute d'argent, à en abandonner la concession (1). On a écrit que de Paris il avait continué sa route par Bruges et Londres jusqu'à Oxford où il aurait été accueilli et fortement remarqué des sommités scientifiques réunies dans cette ville.

Cette pérégrination terminée,Dante, revenu à Florence, reprit sa place dans le parti guelfe. En 1299, il en reçoit une nouvelle preuve de confiance. Son action est salutaire sur la population de San-Germiniano à laquelle il est député pour l'élection d'un capitano proposé avec avantage par les siens.

Nous étendrons -nous sur les événements qui précédèrent la magistrature de Dante ? Nous avons constaté les revers essuyés par le parti gibelin en Italie. Ces revers réduisirent tellement son influence et son action que dès 1298 11 s'éclipsa presque totalement. A l'abri des soulèvements et des représailles de leurs ennemis, jouissant de toutes leurs facultés et de cette parfaite quiétude dans laquelle l'anéantissement des Gibelins les plongeait , enorgueillis d'abord de leurs propres victoires , les Guelfes dominoient paisiblement sur les Florentins. C'était à leur volonté et dans leurs conseils généraux que s'élaboraient les projets suscités par les intérêts

primordiaux de la cité. A eux, les rênes du gouverne-

(1) Ce fut aussi pendant l'un de ses s^lours à Paris qu'il connut le professeur Siger, de l'Université. « Là, dans la rue du Fouarre » et sous le chaume où venait s'asseoir la foule des étudiants, il > assista, disciple immortel, » aux éloquentes leçons de notre célèbre compatriote.

ment, la libre disposition des emplois, la direction des affaires politiques. Sous une pareille impulsion, administrée seulement par une assemblée homogène d'hommes intelligents et dévoués, Florence était assurée contre les risques des violences des factions et les périls de l'anarchie. Il y avait sans doute peu ou point de régularité dans la fondation de ce gouvernement et d'un tel ordre de choses, car ce gouvernement n'était ni reconnu, ni consacré par les lois, encore moins l'expression des traditions et des vœux populaires. Tant qu'il eût duré ferme et uni, les exactions et le désordre n'étaient pas à redouter. Mais si au contraire les rivalités ou les différences d'opinions venaient à surgir, à quels déchirements, à quelles vicissitudes Florence n'était-elle pas simultanément livrée? Ces dangers paraissaient bien éloignés, et cependant ils tenaient par un fil si mince, si délicat, à l'amour-propre et à l'ambition d'hommes de partis toujours ardents et passionnés 1 On prévoit souvent le danger lorsqu'il est trop tard pour le conjurer.

Le calme plat de la situation en engourdissant les intelligences les fatiguait aussi. Chacun, d'ailleurs, excité par la jalousie et la haine, travaillait ouvertement ou en silence à percer dans les réunions générales, seul chemin ouvert à la jeunesse qui se destinait à la carrière politique. Qu'en résulta-t-il? C'est qu'on chercha mutuellement à se confondre, à se déprimer, à s'élever, celui-ci aux dépens de l'autre. Ces tracasseries déplorables envenimaient les plus graves questions et menaçaient la sécurité et l'intégrité des intérêts communs.

Dans la production de toutes les idées des personnes,

il fallait nécessairement dégager la nature de leurs principes sous toutes leurs nuances. Ce fut dans ces conditions que se rompit l'unité des Guelfes. Us se divisèrent en deux partis diamétralement contraires où la supériorité appartint : dans le premier, à Corso Donati, de tige illustre, représentant des traditions aristocratiques et des coutumes féodales ; dans le second, à Vieri del Cerclîi, commandant de la cavalerie à Campaldino, plébéien enrichi et conséquemment élu pour être le patron de la démocratie. Ces sectaires politiques se valaient pour la dureté, l'orgueil, Tambition, la résistance. Les menaces sourdes qui circulaient des deux côtés étaient des augures sinistres pour l'avenir. Voici comment elles s'exécutèrent d'abord : On verra par ce fait garanti par Machiavel l'extrême inimitié qui régnait non-seulement dans les partis, mais dans les familles :

Les Donati avaient reçu chez eux une famille venue de Pistoie, désireuse d'assister aux fêtes annuelles de Florence. Les Cerchi également comptaient en cette occasion de riches visiteurs. Or, le 1" mai 1300, au soir, le peuple réuni sur la place de la Ste-Trinité, manifestait l'excès de sa joie par des chants d'allégresse et des danses bruyantes. Animé aux plaisirs, il s'était dépouillé de ses idées politiques. Un accident bien grave l'arracha tout à coup à son bonheur et à son entrain : c'étaient deux cavalcades composées des jeunes gens des Donati et des Cerchi qui venaient de se coudoyer en traversant la place. En face l'une de l'autre, elles n'avaient pu étouffer leur aversion et leur colère. Des menaces sont proférées de part et d'autre, et malgré les rumeurs de la foule, le

combat s'engage et bientôt le sang coule.... Aussitôt que la nouvelle de l'accident fat connue, les Guelfes divisés, prirent les armes et s'établirent sur le pied de la défensive et de Toffensive, de sorte que « Florence passa en un clin-d'œil des joies d'une fête populaire à la guerre civile. » A partir de ce moment la guerre était déclarée entre les blancs et les noirs. Ces appellations, qui appartemiientaux familles étrangères reçues par chacun des chefs, servirent à désigner : la première, les Cerchi, et la deuxième, les Donati.

Cet événement, qui apparemment n'était qu'une escar-mouche, provoquait les conséquences les plus graves. Dans l'état de surexcitation des partis, il était sérieusement à craindre qu'aucune journée ne se passât sans être signalée par de nouvelles prises d'armes, de nouveaux engagements et de nouveaux meurtres. Les noirs, quoique valeureux et disposés à faire tous les sacrifices pour se soutenir, étaient inférieurs aux blancs pour le nombre. De la sorte, une rencontre décisive et peut-être inévitable, eût découvert leur faiblesse et les blancs eussent triomphé, acclamés par le peuple qui souhaitait alors leur avènement exclusif au pouvoir.

Une telle situation était intolérable. Le pâpeBonirace VIII jugea qu'elle n'eût pas duré et se fût changée quelque jour au détriment de ses partisans et soutiens, les noirs. Pour y obvier et par ses ordres, le cardinal Malteo Aquasparta accepta la lourde tâche de se transporter à Florence pour rétablir entre les deux partis l'entente et la cordialité ainsi que pour améliorer ou transformer le gouvernement. Ces démarches exigeaient

un diplomale consommé et excessivement habile. Le cardinal y dépensa toute son astuce et, malgré ses labeurs, il se trouva qu'en quittant Florence, noirs et blancs étaient dans l'effervescence la plus dangereuse et impatiens d'en finir. Plus les uns, à l'ombre du légat du Saint-Siège, demandaient à cor et à cris qu'on le laissât introduire toutes réformes nécessaires dans le gouvernement, plus les autres s'opposaient à lui reconnaître l'exercice d'une autorité dictatoriale. Le renouvellement du personnel de la magistrature n'était-il pas de nature à augmenter encore les agitations et les craintes? Des six prieurs nommés pour remplacer ceux dont les fonctions étaient échues, Dante était assurément celui dont les capacités et le zèle s'accommodaient le mieux avec le danger exceptionnel de la situation. Il s'élevait enfin par dessus tout, en dépit des obstacles, des calomnies, et c'était entre ses mains que reposait peut-être l'avenir de sa patrie. Sa position politique devenait subitement l'une des plus considérables. Tout était à raccorder, à réorganiser et à reconstituer. Malgré le courage et l'opportunité des mesures qui furent prises dans ce moment, l'animosilé des partis croissait et paralysait les moyens décompression les plus efficaces, Comme le cardinallégat était gênant, on s'arrangea pour le déterminer, par l'intimidation, à courir pacifier d'autres villes. Ainsi les insinuations, les conseils, les menaces de la papauté étaient de l'ellébore insuffisant pour guérir la haine et l'anarchie contagieuse des factions. Voilà ce que Téchouemenl de cette tentative honorable de conciliation prouva à Rome : ambitieux et persistant dans ses des-

seins, indigné de la perversité de cette ville de Florence qui méconnaissait son intervention médiatrice et riait de ses excommunications réitérées, Boniface VIII allait appesantir rudement sa colère et sa justice sur elle.

Le projet qu'il avait conçu éveillait l'enthousiasme des noirs. Ils ne se maîtrisèrent point et, au lieu d'attendre en silence, ils s'en vantaient pour donner un prétexte à leur fierté et à leur indépendance absolue. En quoi consistait leur espoir? Etait-il fondé? Aces interrogations, la voix publique justement émue répondait non sans trembler : Si Boniface l'a décidé, Florence est livrée à toutes les horreurs et à tous les désastres que la descente en Italie d'un prince français, exécuteur sans pitié de ses vengeances, suscitera de toutes parts.

Ce prince français, il était déjà choisi, on le nommait tout haut, il était le fils bien-aimé du Pontife, sa famille appartenait à la maison de France, enfin c'était Charles de Valois.

Il y avait longtemps que les noirs soupiraient après son arrivée, mais vainement. Pour hâter sa marche et solliciter d'être admis à ses bonnes grâces, les noirs arrêtèrent communément dans les premiers jours d'août 1300, dans l'église de la Sainte-Trinité, qu'ils expédieraient un message au Pontife dans ce sens. La nouvelle.de ce message s'ébruitant, la terreur gagna les blancs et le peuple entier. On réclamait prompte justice d'un acte qui était le contre-pied du patriotisme, de la liberté et de la sûreté publique. De quelle manière satisfaire à tant de plaintes ? C'est abrs que les charges qui incombaient à la magistrature la mirent aux abois.

Chasser les noirs m ea?/remi5, n'était-ce pas mécontenter Boniface VIII, s'aliéner la protection de Charles de Valois et précipiter sa descente ? Cette considération suspendit la justice des prieurs levée pour frapper exclusivement les objets de l'indignation et de la réprobation générale. Dante, poussé à bout sans doute par les menées el les intrigues des partis, proposa sans hésiter qu'on les expulsât indistinctement et immédiatement. Mais des restrictions sont à envisager ici : les noirs furent exilés en masse ; plusieurs furent impitoyablement châtiés, entr'autrcs. Corso Donati qu'on condamna au bannissement perpétuel et à la confiscation de tous ses biens, tandis qu'on punit seulement les adhérents les plus dangereux des blancs. Ces rigueurs, en passant sur la tête de ceux-ci, blessaient au cœur le parti des noirs. Frappés de stupeur, ils transgressèrent la loi de l'exil et s'enfuirent à Rome déposer aux pieds de Boniface VIII leurs plaintes amères, leurs protestations et leurs désirs de vengeance. En apprenant cette témérité, les blancs furent saisis et commencèrent à regretter leur avantage momentané. Ils se conduisirent en adroits compétiteurs et leur soumission et leur déférence durent toucher le Pontife. Dante avait abandonné le priorat à cette époque : Ce fut lui qu'on délégua pour présenter, avec une ambassade spéciale, à Boniface VIII, l'hommage du respect et de la fidélité des blancs et pour le prier d'annuler les excommunications lancées contre eux antérieurement. Si l'homme politique n'éprouva dans son entrevue avec le Pape qu'un dédain significatif, le poète fut grandement impressionné par l'aspect religieusement

imposant que la célébration du jubilé séculaire en 1300 donnait à la ville éternelle. « Des flots innombrables de chrétiens de toutes les contrées de l'Europe affluaient, se heurtaient sur toutes les voies, dans toutes les rues de Rome ; les uns arrivant, les autres partant, et tous unis dans une seule et même pensée, dans une seule et même espérance, tous transportés d'une même joie.» Et cette espérance, cette joie, qui montaient vers Dieu dans les églises, s'identifiaient si noblement avec la pensée inspiratrice de son œuvre : le ciel !

Toujours est-il que Dante retourna à Florence, apportant sans doute avec lui quelques vagues promesses, qui ne rassurèrent pas les blancs et les aigrirent davantage contre leurs ennemis. Il n'y eut de pas moyens de vexation et de destruction auxquels ils n'eurent recours. Boniface était bien attristé et courroucé de leurs trames et de leurs vengeances, mais il paraissait aveuglé et confiant dans les représailles, se rappelant que tout vient à point à qui sait attendre.

Aussi à peine l'arrivée de courriers révéla-t-elle l'approche de Charles de Valois, que l'anxiété et l'effroi s'emparèrent de tous. Les noirs étaient allés à sa rencontre aux portes mêmes de l'Italie, mettant à sa disposition leur épée et leur vie et lui jurant obéissance. Ce fut, assailli de ces protestations renouvelées au ralliement de nouvelles bandes sur son passage, que le prince français parcourut la Péninsule jusqu'à Rome. Là, il s'arrêta pour conférer avec Boniface VIII sur l'exécution de ses projets de châliment. Puis, il visita une partie des villes d'Italie rebelles, au nombre desquelles

figure Pistoie, mais il n'entra pas à Florence, bien qu'il n'en fût séparé que de quelques lieues. Non -seulement les Florentins s'alarmèrent de celte retraite, mais ils avisèrent sur le champ de ce qu'il conviendrait de faire pour détourner le bras du Pape. Une ambassade fut décidée à l'unanimité qui serait chargée de lui confirmer le serment de soumission et d'amour de la Toscane pour sa suzeraineté et d'implorer sa clémence pour empêcher la descente si impopulaire du prince français. L'on rechercherait' sans suite à se dissimuler la gravité et les conséquences d'une semblable démarche : ce n'était pas les Guelfes blancs qui étaient seulement en jeu ; tout un peuple était en proie à la crainte et au désespoir, toutes les familles consternées et tremblantes. Aussi fallait-il choisir pour les représenter dignement un patriote assez capable et assez dévoué pour dire toute la vérité à Rome sans l'indisposer et pour faire fléchir sa rigueur. Ceux que leur expérience destinait à cette haute mission tergiversaient ou l'éludaient. Dante était dans rassemblée; ces réticences l'exaspèrent. Nommé pour assumer cette responsabilité immense, il s'écrie avec feu : « Si je vais, qui reste? Si je reste, qui va? » Il part pourltome ; le prélat répond par des cajoleries et des paroles rassurantes aux supplications des députés florentins. « Laissez-moi faire, leur dit-il, et vous serez contents. » Et eux d'accepter avec bonheur ce précieux joyau de la paternelle bonté de Boniface. Ils s'empressent de reprendre la route de Florence, munis de cettle bénigne consolation, à l'exception de Dante qui demeure à Rome. Pourquoi cette préférence? Puisqu'il est le chef

de la délégation florentine, n'est-ce pas à lui que revient le soin d'aller rendre compte de sa mission à Florence

qui l'envoie ? Ceci était excessivement logique Mais

le Pontife se montra si tendre, si afl'ectueux, si prévenant; il y avait tant de sincérilé apparente dans ses instances que Dante et son patriotisme et son adresse y furent dopés....

Le Saint Siège, principal moteur dans cette grande et déplorable conspiration, n'en avait pas laissé transpirer les secrets intimes. C'est ainsi qu'il avait décoré Charles de Valois, par un bref daté de septembre 1301, à Anagnj, du glorieux titre de grand pacier de la Toscane. Celui-ci s'avançait donc à marches forcées sur Florence, précédé par la rumeur publique comme s'il se fût agi de la marche et des progrès d'un fléau. A la vérité, ses largesses, son aménité n'étaient qu'une combinaison sinistre. On fît pourtant bonne contenance et il n'eut pas lieu d'être mécontent de sa réception à Florence. Le peuple se porta au devant de lui, alléché par les promesses réitérées qu'il avait données de respecter les lois et les coutumes de la république. De son côté, Charles employait tous les artifices, se livrait à toutes les feintes, pour mieux s'assurer de sa victime. 11 se dépouilla de ses armes en entrant dans la ville et ce fut sans nul doute sur sa recommandation que Corso Donati ne l'y accompagna point. Ses conférences avec les prieurs et les principaux chefs de partis tendirent à sanctionner encore dans l'esprit de la population ses intentions soi-disant pacifiques. Il avait besoin qu'on crût à cette prétendue sollicitude 'pour trahir solennellement la con-

fiance générale et la foi jurée dans le grand événement du 15 novembre. Ce jour là, toutes les autorités, sur l'invitation et sous la présidence de Charles de Valois, étaient rassemblées dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle. x\près qu'il eut dépeint la situation politique de Florence et ses projets bien arrêtés de la rendre meilleure et prospère, il demanda qu'on lui décernât la bailie ou la dictature. Sa bienveillance effrontée prévoyait raisonnablement qu'en des moments diHlciles ce pouvoir lui était indispensable et que, par son étendue et son caractère absolu, il favoriserait ses entreprises conciliatrices. .A l'unanimité, l'autorité demandée fut accordée pleine et entière. Aussitôt, des symptômes effrayants de troubles se manifestèrent dans Florence ; ce fut comme un changement à vue. Les noirs prirent les armes, et séparément on les vit, montés sur leurs cheveaux carapaçonnés, sillonner les rues et les places. Il régnait dans ces sorties, ces allées et venues de cavaliers, ce mouvement militaire, quelque chose de menaçant et de révolutionnaire. C'était Florence en état de siège, passant sous le joug des armes et obéissant au commandement d'un chef militaire. En même temps une des portes de la place tombait sous les coups de hache de la troupe de Corso Donati, à qui bien certainement le mot d'ordre avait été donné par Charles de Valois et qui pénétrait dans Florence, au grand mépris des lois, en triomphateur et en ennemi. Toutes les exactions, tous les désastres remplirent de deuil la ville entière pendant près de six jours. Les noirs arborant le drapeau aux édifices publics s'étaient mis en possession de nombreux

quartiers. Avec une fureur aveugle, ils poursuivaient, harcelaient, blessaient ou tuaient ceux du parti blanc, s'em parant de leur personne, et, non contents de ces crimes, dévastant leurs propriétés en les livrant au pillage ou aux flammes. De nouveaux prieurs, créatures du prince, furent nommés en ces journées néfastes et sanglantes et ce n'était pas sans effroi que l'on remarquait l'avènement comme podestat de Cante de Gabrielli d'Agubbio. Les scènes de boucherie et de désolation qui venaient d'atterrer Florence étaient le prélude d'une foule d'iniquités aussi révoltantes les unes que les autres. Parmi elles figure la sentence, publiée vers janvier 1302, par laquelle Dante et plusieurs de ses amis sont nominativement condamnés à l'exil et au paiement d'une amende de 8,000 livres. C'est ainsi que le grand pacier de la Toscane récompensait son patriotisme, ses lumières, son activité et son dévoûnient sans bornes !

Le sort en est donc jeté ! Dante, conspirateur, opposé à la mission de Charles de Valois, magistrat vénal qui a sacrifié la justice à la cupidité, à ses passions, à son égoïsme, ne reverra plus jamais le bercail de ses jeunes ans, sa belle maison de Florence dont le toit couvre encore Gemma et ses enfants; Une retournera plus jamais dans sa patrie !

Mais, que dis-je? Une ancre de salut lui reste ; peut-être trouvera-t-il dans l'espace de quarante jours les fonds nécessaires pour payer Ténorme amende de 8,000 livres,

et alors Non; quoique vivant dans l'aisance, il ne

saurait acquitter une pareille somme en si peu de temps. Bientôt une sentence définitive vient confisquer ses

biens, le bannir à perpétuité et le menacer d'être brûlé vif si un jour il tombe au pouvoir du gouvernement florentin. Il fallait donc se résigner à l'exil pour toujours! Au moment oii Tàge de ses enfants allait le cbarger du devoir impérieux de leur assurer une position dans la société, il était forcé de les abandonner aux ressources de leur mère, orphelins et faibles, n'ayant plus de pain ni d'abri....

En homme de cœur et d'énergie, foudroyé d'abord par de si terribles épreuves, il se releva avec confiance. Un nombre considérable de blancs- Gibelins avaient été enveloppés dans les mêmes mesures de proscription, et, comme lui, dépouillés de leur fortune ; ils étaient courageusement résolus, quoi qu'il dût leur en coûter, à tenter de la reconquérir et de se venger. Dans ce but ils se réunirent près d'Arezzo et s'organisèrent en gouvernement. Dante prit part aux conseils et aux discussions communes. Lorsque Rome envoya son ambassadeur, le cardinal de Prato, pour mettre fin aux troubles entre les deux factions, notre poète fut délégué par ses compagnons, les bannis, pour se concerter avec le légat et lui exprimer leurs vœux. Les efforts dévoués du cardinal empirèrent encore la situation des partis qui, peu après son départ, commirent de nouveaux désordres; un jour comme ils s'étaient violemment rencontrés et que les noirs perdaient l'avantage, on entendit tout à coup le peuple pousser d'horribles clameurs: des flammes s'élevaient dans l'air à une très-grande hauteur, consumant plusieurs maisons à la fois et embrasant bientôt tout un quartier.... Vainement l'on essaya d'arrêter l'élément

destructeur; le feu dura huit jours consécutifs. Jamais les Florentins n'avaient joui d'un semblable spectable; il couronna la série des désastres ouverte par Charles de Valois et prouva une fois de plus à quelles extrémités pouvaient s'arrêter la haine et la frénésie des factieujc... La nouvelle de l'infâme action des noirs se propagea rapidement. Pour en avoir raison, Boniface XT appela devant lui les chefs de ce parti.... Dans ce contre-temps (avril 1304), les blancs, organisés pour une tentative d'irruption dans la cité florentine et avisés par le cardinal de Prato de cet incident, s'avancèrent jusqu'à Trespiano et la Lastra, aux environs de Florence; mais ils abusèrent du silence dans lequel s'étaient jusqu'alors exécutés leurs plans d'attaque et donnèrent l'éveil.... Le lendemain, on s'était apprêté à les refouler au dehors. Ils parviennent cependant à entrer dans Florence. Maîtres déjà de plusieurs rues, ils se comptent sur la place publique la plus voisine et pendant qu'ils se préparent à pousser vigoureusement leur tentative, quelques-uns des leurs vont, en signe d'avant-garde, avertir le peuple pour gagner ses faveurs. Mais ce qui ne semblait tout d'abord être qu'une pure démonstration de forme et dont par conséquent on aurait pu se passer, tourna fort au désavantage de l'armée des blancs. L'avant-garde fut ici et là dédaignée, huée; on lui résista avec fureur presque partout, et elle fut forcée de se disperser devant les attroupements menaçants de la populace. Ce mauvais accueil fit tout échouer : démesurément grossi et amplifié, il effraya les blancs qui se hâtèrent de s'enfuir de Florence et furent encore bien plus déconcertés en

70 HISTOIRE DE Lk VIE DE DANTE.

constatant la retraite du corps de réserve qu'ils avaient laissé à la Lastra. Cet échec était trop complet, il accusait trop de faiblesse ou d'inertie pour qu'on songeât ensuite à de nouveaux renversements. Les noirs en furent aises; l'inconduite, la témérité et la maladresse de leurs enne-, mis venaient justifier les rigueurs inouïes qu'ils avaient exercées contre eux.

Dante apprit avec douleur cette nouvelle qui renversait ses projets do retour dans sa patrie. Aussi, se détacha t-il des blancs brusquement. Il se rendit alors à Vérone oh il trouva dans le seigneur Alboino délia Scalla un hôte aimable et opulent. Néanmoins, il ne demeura pas longtemps chez ce seigneur puisqu'en juillet 1306, ravi des charmes d'une des femmes les plus distinguées de cette ville, il chantait k Padoue un amour coupable. Mais il ne prenait guère de repos et ne s'arrc • tait nulle part pour ainsi dire : on nomme différentes villes et chclteaux où il séjourna, toujours pleurant la patrie absente et la guerre civile et toujours vivement rempli du souvenir de Béatrice. M. Fauriel ne doute pas que ce fut dans ces quelques années qu'il composa les deux ouvrages de philosophie et d'éloquence qui ont r^ pour titre : le premier, le Convito ou le Banquet; le se- Vx^ond, De Vulgari Elogucntia, ou traité de l'Eloquence Vulgaire et des dialectes alors en usage en Italie.

Malgré sa prédilection sage et constante pour la littérature, Dante pensait toujours à Florence. Les remords cuisants qui l'obsédaient, l'amertume de l'exil, l'intéressaient naturellement aux dissensions des noirs -et des blancs. Ceux-ci n'étaient pas plus avancés que lors-

qu'il les avait quittés, leur déchéance était précipitée par leurs malheurs réitérés; ils s'étaient retirés dans Pistoie ou ils gouvernaient et se croyaient protégés contre toute entreprise des noirs. Mais leur assurance avait été «vaine, et Pistoie n'était même plus à leur pouvoir. Le Saint-Siège, occupé par Clément V, était accouru à leur secours. Par l'organe de son légat, le cardinal Pacier de Toscane, Napoléon des Ursins, il avait octroyé à la faction des noirs de ne pas persister dans ses desseins ; mais les protestations et les excommunications n'avaient servi à rien. Voyant le cas indigne que l'on faisait de sa prépondérance, Rome résolut de châtier Florence, et pour cela elle donna rendez-vous à Arezzo à tous les blancs et ennemis du gouvernement. Peut-être qu'à cette voix puissante, sous cette grave impulsion, les troupes auraient marché de succès en succès. Dante crut le prévoir; il se joignit aux blancs à l'appel du cardinal des Ursins; mais encore une fois il fut désabusé de ses illusions ; car, soit inactivité ou désunion, la confédération n'aboutit qu'à de chimériques projets et ne parut organisée et disciplinée que pour offrir un triste exemple de désordre, d'énervation et de légèreté.

Dante rompit de nouveau avec la politique. L'événement des blancs d'Arezzo l'avait arraché à la Lunigiane, il y retourne, et ses relations avec le marquis Morello Malespina sont à remarquer pour l'histoire littéraire de ses œuvres. Ce seigneur aimait les lettres. En accueillant Dante et en se liant avec lui, il ne suivait pas seulement la loi généreuse de la chevalerie : l'hospitalité, il se liait avec le personnage de l'époque le plus passionné pour

les études du genre sérieux et le plus érudit peut-être. Aussi celle ressemblance avec Morello dut-elle paraître agréable à Danle et lui inspirer le désir de vivre longtemps en Lunigiane. En même temps, le repos, le malheur, les déceptions, la solitude, l'ambition, soulevaient le voile de ses puissantes facultés intellectuelles et lui faisaient sentir le besoin d'exprimer les grandes pensées qui réglaient sa conduite et les fortes émotions que son cœur éprouvait ou avait éprouvées. Mais déjà Dante avait jeté sur la toile les premiers traits de son grand œuvre.... Une seule diÛTiculté était à résoudre : la fugitive ébauche avait disparu et l'on ne savait où. Lorsque le gouvernement florentin avait confisqué les biens de notre exilé, qu'il avait fait envahir, piller sa maison, peut-êlre avait-il jeté à Vulcain, sans y prendre garde, la liasse de papier barbouillé qui contenait les sept premiers chants de l'Enfer. Mais la Providence intervient toujours à point : elle ne put consentir à laisser Dante désœuvré dans son heureuse et paisible retraite de la Lunigiane.

Donna Gemma avait été avertie du projet de piller sa maison de Florence. Aussitôt clic en ôla les objets précieux ou de famille qui y élaient renfermés. Le tout fut déposé dans des coffres et échappa au vol et à l'incendie. Le moment de la terreur passé, on n'y songea plus. Ce ne fut que plusieurs années après, et pour une circonstance personnelle à Gemma Donali, qu'on rechercha dans les paperasses sauvées du feu, et que les premières pages de l'Enfer écrites par Dante avant son exil furent retrouvées par un jeune homme, André Poggi, fils

orphelin de la propre sœur de notre poète. Il avait été recueilli par Dante qui l'éleva avec ses enfants, à Florence. Ce fut à Morello Malespina qu'on adressa- les chants de l'Enfer; il les lut avec admiration, et grâce à ses instances, ses conseils, ses éloges, Dante reprit avec courage et confiance l'ouvrage commencé. Mais à peine s'est-il remis au travail, qu'un événement gigantesque pour les destinées de l'Italie et les siennes vient assaillir sa pensée, ses ambitions et Tarracheraux doux plaisirs de la poésie. L'an 1310 était arrivé. Le trône impérial avait alors pour titulaire Henri VII de Luxembourg. Le jour même de son couronnement, en novembre 1308, il avait, a la face de tous ses sujets, annoncé qu'il était bien décidé à intervenir dans les troubles et les guerres qui déchiraient l'Italie et à y faire respecter sa domination légitime. Clément V avait transférée Avignon le siège de la papauté. Ce fait favorisait naturellement l'entreprise téméraire de TEmpereur, dont la nouvelle partie de Spire se répercuta dans l'Italie toute entière. Figurons-nous sa stupeur à ce coup de foudre ; elle vivait séculairement exempte du joug des empereurs; envers et contre tous, elle s'était arrogée l'indépendance, avait changé ses coutumes, laissé se tirailler les partis, repoussé ou accueilli les Guelfes ou les Gibelins; et voilà qu'on oserait terrasser tous ces droits, usurper ces libertés, abolir gouvernements, factions, règlements, dissensions, et encore....

Au milieu de ces angoisses et de cette consternation réelle, des soulèvements et des menaces des républiques italiennes, une voix puissante et connue frappe les oreilles :

c'est celle de Dante. Dans le délire de la joie et obéissant à l'entraînement des passions, il chante un cantique de gloire et d'allégresse pour saluer à l'horizon la marche d'Henri VU et de ses légions :

« Nous allons donc goûter l'allégresse inattendue, s'écrie-t-il, > nous qui séjournons depuis si longtemps dans le désert. Le » soleil de la paix va se lever, et la justice qui ne rendait plus » de clarté, torpéûée quelle était dans les voies de la rétrogra-

» dation, va reverdir aussitôt que paraîtra la splendeur Ré-

» jouis-toi désormais, ô Italie si digne de pitié et qui seras bientôt » enviée par le monde entier, par les Sarrazins eux-mêmes ; car » ton époux qui est la joie du siècle et la gloire de ton peuple, » le miséricordieux Henri, le glorieux César, sehcàte d'accourir » à tes noces. »

Henri VU avait, on le voit bien, un pieux et ardent fidèle à son audacieux projet de descente. Mais en fait de popularité toutes les bruyantes acclamations de Dante étaient de nul effet. Tout le monde ne pensait et ne parlait pas comme lui , et cela par une raison bien simple, c'est que la plupart des Italiens, n'étant pas exilés, se trouvaient heureux du train politique qu'ils menaient. S'ils eussent voulu, au contraire, ceux-là retourner à Florence, ceux-ci, à Pistoie ou à Lucques, et s'ils eussent espéré que Henri VU leur eût ouvert les porles de ces villes, ils auraient élevé bien haut ce prince et l'auraient renommé le messie, 1er César, le juste, le magnanime, etc., etc.

Les villes libres étaient divisées entre les partis: celles que possédaient les Guelfes étaient disposées à repousser énergiquement le tyran; là où régnait le gibelinisme, tous les vœux appelaient Henri VH. Sa venue fut un

long triomphe; depuis Suze jusquà Milan, les populations abondèrent d'enthousiasme. Les Gibelins s'en réjouissaient. Dante en particulier, ivre d'espérance, s'empressa de porter à l'Empereur l'offre de son dévoûment et de sa gratitude. Puis il s'approcha peu à peu de Florence, la côtoyant, visitant ses environs, attendant avec anxiété l'heure où il y rentrera, à la suite de Henri

VII victorieux L'Empereur ne resta pas inactif dans

les premiers temps de sa présence en Italie. Ses affaires étaient en voie de prospérité ; déjà plusieurs avantages remarquables remportés sur les Guelfes et la soumission de villes rebelles assez importantes avaient couronné ses expéditions; c'était un gage de sécurité pour l'avenir. Mais si le revers décourage et annihile les forces d'une armée, le bonheur enivre aussi l'homme, qui, faisant de ses lauriers un lit de repos, s'y couche mollement, au lieu de persister et de s'enhardir dans la voie brillante oîi il s'est illustré. Ce fut ainsi qu'Henri VIÏ, gonflé d'orgueil et de confiance en ses armes, aveuglé sur la résistance formidable qui s'organisait partout, s'épuisa à tramer de sourdes conspirations, à entamer une guerre d'escarmouches aussi absurde que meurtrière. Le peuple des villes et des campagnes était effrayé d'entendre prononcer son nom. La haine et les alarmes publiques des cités où Henri avait passé trouvaient dans les cœurs un écho puissant. Justicier barbare, il était devenu irascible et sanguinaire : aussi, combien de villes riches et heureuses furent sillonnées de sang, d'incendies, de massacres. Dans la fermentation de toutes les colères, de toutes les vengeances, des milliers

de voix confuses grondaient et l'accusaient en frémissant.... Ce que Dante voyant, il se dit que TEmpereur se noyait dans les plaisirs et que s'il ne se hâtait pas, Florence lui échapperait et l'Italie aussi... Il emboucha donc de nouveau la trompette pour rappeler à l'ordre le monarque :

« Pourquoi tarder?..,. Es-tu celui qui doit venir? ou en altendons-nous un autre? ne découvres-tu point, ô excellent prince, du faîte de ta grande altitude, en quel lieu le renard de la corruption

se cache, à l'abri du chasseur? Cet abominable fléau s'appelle

Florence, elle est la vipère qui se redresse contre les entrailles de sa mère, la brebis contagieuse qui souille le troupeau. Tu dois tuer l'hydre, en coupant sa tête.... »

Voilà bien la fureur et la rage d'un proscrit dévoré d'ardeur et d'impatience. Ni le souvenir delà mère-patrie, ni l'enfance dans la famille, ni l'impartialité et la raison n'arrêteraient son bras, quand les intérêts de son parti altérant et montant ses facultés, enflamment son égoïsme. Pour lui, advienne que pourra, et le pillage de Florence, et le despotisme des étrangers, et la révolte du peuple, et le renversement des lois, qu'importe? se décharger du fardeau de l'exil, tel est son but. Quand même on aurait été banni comme fomenteur de troubles, quand même l'on serait le factieux le plus ardent, un Blanc- Gibelin ou un renard sous une peau de loup qui se cache aujourd'hui à l'ombre des impériaux et demain les expulsera en criant : vive les Guelfes démocratiques ! Mais l'empereur se souciait peu, s'il faut en croire son indifTércnce, des rudes apostrophes du poète florentin. Ce n'était pas qu'il ignorât l'endroit où siégeait le mal;

il savait bien que Florence représentait la plus grande masse d'opposition et de force, que Robert de Naples la soutenait et l'aurait défendue au besoin : il voulait donc l'attaquer sûrement^ pour ne pas subir un échec. Des précautions furent prises; nous n'en contesterons pas Topportunilé mais bien la suffisance. Muni derenforts assez considérables, l'Empereur se dirigea sur Florence et se prépara à en faire le siège (septembre 1312). Ses attaques furent déçues; l'habileté des Florentins et leur persistance infirmaient l'exécution de tous ses plans. Son courroux ne connut plus de bornes à l'aspect de cette noble persévérance. D'autres villes en ressentirent le poids et payèrent cruellement une résistance si digne et si courageuse.

Une catastrophe terrible confirma Florence dans son indépendance et ruina entièrement du même coup la cause et Tespoir des Gibelins et des Guelfes blancs : Henri VII mourut à Buonconvento le 24 août 1313, languissant et rongé par la souffrance et le remords... Son invasion en Italie, en ranimant de vieilles et historiques préteniions, avait été désastreuse... L'esprit de liberté y avait combattu corps à corps avec la monarchie et l'avait terrassée, l'aversion et le caractère turbulent et révolutionnaire des partis s'étaient alimentés de leurs défaites ou de leurs succès réciproques, la vengeance était sur le point d'éclater partout, je veux dire la guerre civile.

Quant à Dante, cette dernière infortune fut pour lui le comble des vicissitudes. Ses espérances les mieux fondées s'étaient évanouies sans retour. 11 avait mis au

service de l'Empereur toute sa fougue et loutj sa science ainsi que son patriotisme; c'élait lui qui avait annoncé son approche, loué sa vertu, c'était lui qui accélérait sa marche contre Florence, qui consacrait ses principes, ses droits, ses rapports d'une manière absolue et universelle, en écrivant exprès pour lui son traité sur la monarchie.

Nous croyons que c'est chasser sur le terrain des conjectures que de chercher à déterminer exactement les villes ou châteaux où Dante séjourna pendant le reste de sa vie. La tradition a dénaturé la plupart des faits; elle y a ajouté, /effacé^ sans raison, sans preuve, c'est à dire que l'imagination des Italiens a exagéré les rapports de chroniques. Ainsi on raconte que Dante fut p;is au piège par un comte de Romcna qui le jeta dans un cachot pendant quelque temps. Mais il y a certitude qu'il vécut à Gênes dans la maison d'Uguccione, et que là il fut en butte aux menaces de mort du fameux Branca Doria. Mais son instinct de la chose publique raccompagne toujours : il est question d'élire un nouveau pape, et à ce propos, Dante, protestant de son orthodoxie et de sa foi, réclame instamment que le siège de la papauté soit transféré d'Avignon à Rome. Cette proclamation religieuse et politique est écrite à Lucques, dans le calme de l'hospitalité accordée à notre exilé parle memeUguccione, alors podestat. Mais il poursuit l'accomplissement de son grand dessein poétique. Déjà il a dédié la première partie de sa Comédie à Morello Malespina; il la retouche et termine le Purgatoire à Lucques où ses relations avec la Gentucca, dame d'une rare beauté,

adoucissent l'amertume du souvenir de la mort de Béatrice.

Vers cette époque, des propositions de grâce pour revenir à Florence lui furent adressées. On se demande quelle joie il en dut éprouver : bien au contraire, ce fut l'indignation qui s'empara de lui en apprenant les conventions qu'on lui imposait pour cette faveur. Notre Dante était un homme ardent, chaleureux, dangereux même, et il possédait en outre un grand fonds d'orgueil. Cette sotte et déplorable vanité de lui-même le trompait souvent sur ses propres actions. Les adversités n'avaient pas été non plus sans assombrir son caractère, elles l'avaient rendu taciturne, chagrin, irascible et d'une violente fierté. S'il a particulièrement accordé une prédilection particulière aux blancs ; si, pour détruire le parti noir, il n'a pas craint d'enfreindre les lois et les arrêts du gouvernement florentin et de se jeter dans Florence, en armes, comme dans une ville ennemie; s'il a crié vengeance contre sa patrie, insulté ses magistrats, concerté sa réduction par l'empire, c'est que l'intérêt public exigeait ces manifestations. Mais on l'a accablé d'ingratitude, on l'a voué aux Gémonies, lui le patriote dévoué qui expie actuellement dans l'exil la bonté de ses intentions, son impartialité et son courage ! Dante paraît donc convaincu de son innocence, de son mérite, de ses sacrifices. C'est une victime publique, et comme tel, il ne se soumettra jamais à la pénitence et au pardon, il rentrera bien dans Florence, mais escorté par le peuple tout entier auquel il aura pardonné son injustice et son crime envers l'ancien prieur et l'ancien député. Et

c'est lui qu'on veut gracier à la condition de faire amende honorable et de payer la dette des criminels dans l'église de St-Jean ! Il eût tout préféré à ces bassesses. Aussi, exalté et colère, répond-il vertement et sans hésiter à un religieux au sujet de l'acceptation des offres du gouvernement de Florence :

« Est-il généreux, dites-moi, de me rappeler dans ma patrie, à de pareilles conditions, après un exil de près de trois lustres ? Est-ce là ce qu'a mérité mon innocence manifeste à tous? Est-ct là ce qui est dû à tant de veilles et de fatigues consacrées à l'étude? Ah! loin d'un homme familiarisé avec la philosophie, la stupide humilité de coeur qui le porterait à subir, en vaincu, la cérémonie de l'offrande, comme l'a fait certain prétendu savant, comme l'ont fait d'autres misérables? Loin de l'homme accoutumé à prêcher la justice, et que l'on a dépoirllé, la bassesse de porter son argent à ceux qui lui ont fait tort, les traitant comme des bienfaiteurs !

Non, mon père, ce n'est pas là pour moi la voie de rentrer dans ma patrie. Si vous en avez déjà découvert, ou si quelqu'un par la suite en découvre quelqu'autre où je puisse conserver intacts mon honneur et mon renom, me voici prêt à y rentrer à grands pas. Que si, pour retourner à Florence, il n'y a pas d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je ne retournerai point a Florence.

Eh quoi! ne puis-je partout contempler le soleil et les astres? ne puis-je pas me livrer partout à la douce recherche de la vérité? Ai-je besoin pour cela, d'aller perdre ma réputation, d'aller m'avilir dans la cité des Florentins? Non, certes ! non pas même pour avoir du pain. >

Quelle que fût la valeur de ses convictions personnelles, Dante tenait là un langage admirable de -dignité et d'énergie. Certes, il aimait passionnément la terre natale, mais cette affection ne pouvait eflféminer ses prin-

îlpes de loyauté et d'honneur. N'ayant jamais courbé a tête devant personne, il ne voulait pas, à plus forte aison, fléclnr dans une circonstance solennelle, devant in peuple hautain et impitoyable. Un jour, sans qu'il es cherche, sa gloire littéraire, sa réputation lui vautrent d'illustres sollicitations ; il espère que son nom partout cité, partout accueilli, inspirera aux Florentins e remords de leurs fautes et qu'ils voudront racheter le passé en rappelant dans leur ville un compatriote si prouvé et si remarquable à tous égards. Mais c'était la présomption qui le nourrissait de ces illusions et de ces probabilités.

En 1316, Dante avait quitté Lucques où Uguccione avait dû abandonner le pouvoir à un chef de parti, Castruccio Castreane, et il menait dans le palais de Can Grande délia Scalla à Vérone une existence heureuse et tranquille. Rien ne donnerait une idée de la munificence et dé la grandeur de ce Scalla, rapportées par les chroniques contemporaines. Jouissant d'une fortune trèsconsidérable, il s'était constitué le protecteur sans rival des lettres et des arts en son temps. C'est ainsi que tous les poètes, littérateurs et artistes qui végétaient dans l'exil accouraient se réfugier auprès du seigneur de Vérone. Il conversait souvent avec eux, prenait plaisir à encourager leurs essais, les logeait dans des appartements richement meublés, les admettait à sa table et dans ses salons, en un mot, il réunissait autour d'eux tous les moyens capables de les charmer et de les retenir à sa cour. Mais aussi que de fatigues l'arrogance et la susceptibilité de Dante y endurèrent ! Ce n'était pas,

pour lui, vivre librement et avec la paix de sa conscience, que de se faire constamment violence, soit en affectant de paraître gai quand le cœur était plein de soucis, soit en supportant les bassesses et les courtoisies des nobles ou en s'y prêtant même avec grâce ! Animé de cet esprit et indisposé à l'avance contre ce genre de relations, Dante ne se tut point à la première occasion qui se présenta. Cangrande, émerveillé de la bel.' se et des farces grotesques d'un stupide bouffon, le jongleur de sa cour, eut rétrange idée de le comparer avec Dante, s'étonnant, disait-il, qu'un homme si savant n'aurait pu réjouir ainsi, par ses sornettes, l'assistance. L'observation était ridicule; Dante en fut blessé; il répartit brusquement à Cangrande, oubliant ses devoirs de gratitude : « Tu ne serais nullement émerveillé de cela, si tu savais que Tamitié se fonde sur la parité des mœurs et de l'esprit. » Il ne resta pas davantage à Vérone. C'est à Ravenne, A sous le toit des comtes de GuididaPolenta, qu'il terminale f,,. FaradisàiQiwX il avait prié Cangranded'accepter l'hommage "en réconnaissance de ses bienfaits. Là, un rayon de bonheur éclaire sa pénible existence. Il semble se fixer, s'attachera Ravenne par les liens du cœur, comme si le pauvre banni conçut le pressentiment qu'il y devait mourir. Sur les cinq enfants que Dieu lui avait donnés, les deux plus jeunes avaient été enlevés par la peste, ce terrible fléau qui décima si fréquemment les peuples au moyen-âge. Trois lui restaient encore, dont deux garçons, Jacques etPierre, et une fille, âgée de 8 ans, qu'il avait prénommée Béatrice pour se ressouvenir toujours, en la voyant, de sa bien-aimée. Voici Dante installé à Ravenne, ayant sous

les yeux ses trois enfants. Quelle joie pour le père et

[uelle consolation pour le proscrit ! Mais Gemma, qu'est-

îlle devenue? Nous ne la voyons pas dans la famille à

Lavenne. Etait-elle morte? Dante ne dit rien décela,

let ce silence est singulier. Gemma était toujours, malgré

[l'absence, sa compagne et devant la loi et devant Dieu.

Et les enfants aujourd'hui réunis à leur père, ne sont-ils

pas la vivante image de leur mère? — Jusqu'à un certain

point, il est donc permis de croire que Dante souffrait à

la pensée de Gemma et que leur union n'avait pas été

heureuse.

Mais à Ravenne, ce ne sont pas seulement des bienfaiteurs et des amis qu'il a rencontrés dans le comte Guido et son cousin, ce sont des juges impartiaux. Les infortunes du proscrit les ont émus, son talent plus encore les a frappés et entliousiasmés et ils emploient toute leur influence pour le faire publiquement récompenser. Enfin, Dante recevra le prix fameux des labeurs de l'esprit, son rêve enchanteur se réalisera, il reluira d'un éclat extraordinaire, recouvrera sa position, sa fortune, sera glorifié, applaudi, admiré partout, en Italie, en France, à Florence mêmel... «Je rentrerai enfin, dans le bercail, mais avec une autre toison et une autre voix, j'y rentrerai poète ; et sur les mêmes fonts où je reçus le baptême, je prendrai la couronne. » Vœu sublime! Être couronné le poète de Tltalie et pour plus de bonheur et de gloire, être couronné publiquement à Florence, au milieu des ovations patriotiques de ce peuple qui l'avait méconnu et indignement sacrifié, c'aurait été Tapothéose et la réalisation du noble projet

du comte Guido. Mais tous les rêves de l'homme sont souvent des roses que la brise effeuille et qui ne répandent qu'un parfum éphémère... Tous nos projets sont sujets à varier et exposés de la veille au lendemain à tomber en ruine, tant il est vrai que notre certitude ne repose que dans la mort ! Dante acheva enfin son poème: on était au commencement de l'année 4321. Il avait atteint le terme de sa carrière et son triomphe solennel se préparait... En attendant, Guido le chargea d'une mission diplomatique, hors de Ravenne, près du sénat de Venise, sans doute; mais quoi qu'il en soit, on comprend que toute son attention était ailleurs et qu'il fut de retour à Ravenne aussitôt que les arrangements conclus le lui permirent. La couronne de laurier va bientôt ceindre son front ; il annonce son allégresse à tout le monde, mais la mort foudroie tout à coup ( 14 septembre 1321 ) le poète de l'Italie qui part chercher devant Dieu une autre couronne...

Jusqu'au dernier moment, jusqu'à la dernière heure, il avait lutté, travaillé, espéré, et dans chaque attaque, il avait été vaincu...

Guido fut vivement attristé de cette mort. Cependant il accomplit religieusement sa promesse : Dante fut enseveli avec pompe, couronné et vêtu des habits de poète. « Ses funérailles, ajoute M. Fauriel, furent le sombre et froid simulacre d'un triomphe poétique. » Sa place fut marquée dans l'église des Frères Mineurs, et la pierre tumulaire qui Recouvrit ses cendres porta cette épitaphe :

« J'ai chanté les droits de la monarchie et les mondes siipé-

rieurs. J'ai chanté, en les parcourant, le Phlégéton et les lacs impurs, tant que les destins l'ont permis. Mais comme la partie de moi-même, passagère ici-bas, rentra dans de meilleurs domaines et plus heureuse, remonta vers son auteur parmi les astres, je suis enfermé ici, moi Dante, exilé du sein de ma patrie— moi, qu'engendra Florence, mère sans amour? »

On n'a sur sa vie, ses habitudes intérieures et sur son extérieur que des rai^ports assez vagues, en partie conlrouvés. Boccace, un de ses biographes les plus accrédités, nous le représente comme étant de taille moyenne ; il plia de bonne heure sous le poids de la souffrance et du travail. Son visage était long et ovale, d'une maigreur extrême. Il avait le nez aquilin, les cheveux d'un noir d'ébène et le teint basané, il portait une barbe noire épaisse. Tout, dans ses traits mâles et fortement accusés, décelait la noblesse et la résignation. Un sourire plein de dédain et d'amertume donnait une expression sévère, mélancolique et profonde k sa physionomie sur laquelle le malheur avait imprimé des traces ineffaçables. Son front était haut et large comme son intelligence, mais des rides nombreuses le sillonnaient. La face de ce proscrit « au regard voilé par la réflexion intérieure, » était l'image de ses passions et de ses misères. La puissance de ses facultés s'y reflétait aussi bien que la morgue et l'indépendance de son caractère, ainsi que les tortures et les agitations de son cœur. 11 ne put jamais souffrir l'ironie et l'ignorance et c'est par des insultes ou des brusqueries qu'il répond à l'une et cà l'autre. A l'occasion, vous l'avez vu chez Can Grande délia Scala; il ne dévorera pas son dépit et se moquant des faveurs et de la renommée, il poussera

la riposte jusqu'à -l'injure et les voies de fait. Dans les rues de Vérone, indigné d'entendre des femmes et des enfants calomnier son parti, il les poursuite! leur jette des pierres. Cependant on rapporte que ses discours étaient souvent intéressants et toujours instructifs et que son langage, constamment élégant et correct, ne manquait pas d'élévation et d'éloquence, même dans la conversation. Mais il avait ses prédilections, sa classe d'hommes. Ainsi on a remarqué qu'il fut toujours singulièrement épris de tout ce qui portait un nom dans les arts et la science. L'amitié qu'il avait étudiée dans Aristote le trouvait prévenant, toujours accessible et naturellement expansif. Il consacrait de longues heures à la méditation et restait pendant des jours entiers absorbé dans la pensée de ses malheurs, de sa patrie et de sa famille, sans que rien pût le distraire de cette idée fixe. Lorsqu'il était plus résigné et mieux disposé, il chantait; sa voix était juste et fort belle, et la musique, en le consolant, l'habituait aux lois de l'harmonie et des vers. Sa tenue était régulière ; bien qu'il aimât les riches étoffes et les draps lins pour ses vêlements, il n'y avait dans sa mise rien d'extravagant et de superflu. Quant à ses relations dans le monde, elles étaient réglées sur la politesse la plus stricte et la plus sage réserve. Il parlait peu mais fort à propos et se montrait attentif et d'une extrême courtoisie dans la société des dames.

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