Séjour de Dante & Paris
Il est hors de doute que Dante a été, une première fois, comme étudiant, à Paris, dans l'année 1291. Il y est allé,
en partie, pour se distraire du chagrin que lui avait causé la mort de Béatrice, décédée en 1290, mais, principalement, pour y achever ses éludes théologiques , philosophiques, et scientifiques , qu'il avait commencées à Florence dès 1285, sous son maître Brunetto Latini, et qu'il avait continuées ensuite à Bologne. Il est allé à Paris sans doute d'après le conseil de son maître, qui , après 1260, s'est retiré en France , où il a composé son Tesoretto , et, en langue française, son Trésor, et qui, revenu à Florence après 1284, y est mort en 1294.
Le professeur qui à Paris a exercé le plus d'influence sur l'esprit de Dante était le docteur Sigier du Brabant, qui éveilla en lui le sens et le jugement politique, parce que ce docteur , en commentant la Politique d'Aristote, transmit à Dante cette idée sociale, qu'il a toujours maintenue depuis , à savoir que la bonne direction d'en haut, les bonnes institutions, et les bonnes lois ont plus d'empire sur les individus et les peuples, que les préceptes de la théologie et de la morale.
Sous le rapport du goût et de la forme artistique et poétique, l'esprit de Dante a gagné à Paris , où il a continué ses exercices de dessin, en crayonnant, dans ses moments de loisir, dans le style de Giotto, des figures d'anges (voy. Opère minori II, p. 113). Dante s'intéressait aussi à l'enluminure, dans laquelle Paris avait acquis de la réputation (Purg., 11, 80). C'est au moment où Dante dessinait ou enluminait des anges, qu'il eut la visite de deux parents de Béatrice, le jour anniversaire de la mort de cette dame. Cette date prouve que Dante a passé au moins une année à Paris. Il retourna ensuite à Florence, où il se maria en 1292 à Gemma de' Donati. Dante rapporta de Paris une philosophie catholique libérale , un goût littéraire plus épuré, la connaissance de la langue française.
et une affection vraie pour le peuple français, affection qui, plus tard, s'est changée en ressentiment, par suite de la politique du gouvernement français , laquelle causa , selon lui, son exil et ses malheurs.
Dante de retour à Florence composa et publia, entre les années 1292 à 1298, la plupart des canzones philosophiques, qui constituent la seconde série de ses poésies. 11 prit aussi part au mouvement politique de sa ville natale.
Noble lui-même et allié, par son mariage, à une famille noble, il fut agréé des grands de la république. Mais libre, comme philosophe, des préjugés de la noblesse, et reconnaissant les signes du temps, il se fit inscrire, comme pharmacien, sur ce qu'on appelait le rôle des arts et de la liberté (voy. p. 71), et devint ainsi l'ami de la bourgeoisie (grasso populo). En 1295, il fut recherché et honoré par Charles Martel, roi de Hongrie, qui vint à Florence et y resta une vingtaine de jours. S'étant fait un nom en politique, Dante soutenu par la noblesse et la bourgeoisie fut chargé par le Magistrat d'une mission diplomatique àla Cour de France, et il alla à Paris, pour la seconde fois, comme chargé d'affaires de la république. C'était dans l'année 1298 et non en 1295 comme le prétend Dionigi ; car en 1295 Dante était à Florence auprès du roi de Hongrie. Rappelons nous que les chargés d'affaires des républiques n'étaient pas encore, comme aujourd'hui les ambassadeurs des monarques, des grands -seigneurs riches, chargés de représenter à l'étranger, avec luxe, les empereurs et les rois. Encore au 16^^ siècle les républiques choisissaient pour des missions diplomatiques des bourgeois distingués. Ces chargés d'affaires voyageaient à cheval , comme naguère les courriers d'ambassade. C'est ainsi que le magistrat de Florence chargea , au 15® siècle , Macchiavelli de plusieurs missions diplomatiques, et lui notifiait, d'un
jour au lendemain, sa mission en lui disant : Nicolas va te mettre à cheval. Le Stàdtmeister de Strasbourg Jacob Sturm chevaucha souvent, comme chargé d'affaires de la république auprès des cours de France et d'Allemagne. C'est ainsi que Dante, comme aussi Pétrarque, furent chargés de missions diplomatiques.
Giovan Maria Filelfo , dans sa Vita Dantis , dit que TAllighiero réussit dans sa mission à la cour de France, et établit une bonne entente entre le monarque et la république florentine. De retour à Florence, Dante fut de nouveau envoyé comme chargé d'aflaires à San Germiniano, en mai 1299. Rentré bientôt après, il prépara son élection au Priorat, où il arriva, non sans peine, par des concessions réciproques , que se faisaient les différents partis de Florence.