CHAPITRE VI
Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport préliminaire; je demande à m'expliquer ensuite, car le peuple doit être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées transpirent déjà. C'est en soulevant petit à petit le voile, c'est en renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l'explosion que pourrait produire l'excès de mécontentement. Je demande que le Conseil exécutif, pièces en main, nous rende compte des rapports de ses différents agents. Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore l'espoir de sauver la République , et de ramener à un centre commun ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions.
Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe entière pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s'opère enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l'envoi des commissaires dans les départements pour y souiller l'esprit public, sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de misérables détails 1 El des corps administratifs n'ont-ils pas demandé ma tête? Ma tête !... elle est encore là, elle y restera. Que chacun emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites passions, mais pour servir la République. (On applaudit.)
Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de dilapidation , de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain franchement sur ces soupçons, sous peine d'être réputé calomniateur. Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la révolution , j'ai été peint sous les couleurs les plus odieuses.
Je suis resté inébranlable, j'ai marché à pas fermes vers la liberté. On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir écrasé tous les ennemis . Mais puisqu'aujourd'hui l'union, et par conséquent une confiance réciproque nous est nécessaire, je demande à entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes les explications qu'on jugera.
(Danton descend de la tribune au bruit des applaudissements d'une partie de l'Assemblée et de l'auditoire.) [Moniteur du 1" avril 93.)
Quel calme ! s'il ne prouve pas l'innocence de l'accusé, il décèle une profonde scélératesse; le jugement auquel nous allons assister va nous apprendre à laquelle de ces deux appréciations l'historien doit s'arrêter. Mais ce dont, au préalable, il faut être bien convaincu, c'est que cette assurance ne résultait pas de la certitude d'être soutenu par un parti au dedans et au dehors de l'Assemblée. Il faut bien qu'on sache, quoi qu'aient aflirmé quelques écrivains, qu'il n'y avait plus de parti Danton à partir de la proclamation de la République. Le génie de l'orateur, l'énergie du tribun, la loyauté de l'ami, le bon cœur de
DANTON (l79ô).
l'homme privé avaient pu lui attacher des sympathies, des dévouements individuels ; mais il n'y a de parti , à proprement parler, que là où l'on peut trouver un chef qui donne le mot d'ordre; un centre où tout aboutisse; or, Danton avait trop d'insouciance de sa glorification, de sa popularité, de son avenir, pour se donner tant de peines, pour enrôler des partisans; il avait trop de confiance dans sa propre force pour s'attacher des défenseurs. Lui c.aindre! ne savait-il pas, pour en avoir fait l'épreuve, qu'il lui suffirait au besoin d'un geste, d'un mot, pour attérerses ennemis. Et n'ayant pas de crainte, pourquoi des soldats? Tous ces satellites qu'on appelait desDantonnistes, étaient attirés par l'irrésistible attraction delà planète; mais elle s'avançait dans sa force, insoucieuse de ce qu'elle entraînait après elle. En un mot, Danton était un tempérament révolutionnaire; il ne fut chef de parti que par circonstance. Expliquons-nous plus clairement. Nous croyons que Danton, sous la royauté, avait senti le besoin d'opposer la force à la force, et, qu'à cette fin, le président des Cordeliers s'était réellement fait chef de parti pour qu'il y ait unité d'action. Mais nous sommes convaincu, qu'à partir de la Convention, il aurait cru trahir que d'en agir ainsi; il pensait qu'alors il n'y avait plus que des nuances différentes d'une même opinion, que la force brutale n'était plus nécessaire. Cest cette modification d'un môme principe que les historiens ont calomniée, ne pouvant la comprendre.
Nous avons dit, d'après ses propres aveux, quels furent les sentiments de Dumouriez, et les raisons qu'il allégua pour appuyer sa trahison; les uns et les autres sont encore consignés au Moniteur du 1 er avril 93, dans le rapport fait à l'Assemblée par les trois commissaires Proly, Pereyra et Dubuisson :
La Convention et les Jacobins sont la cause de tout le mal de la France ; je suis assez fort pour me battre par devant et par derrière, et dut-on iu'appeler César, Cromwcll ou Monk, je sauverai la France seule et malgré la Convention. Celte assemblée est composée de 745 tyrans, tous régicides, je les ai tous en horreur ; je me moque de leurs décrets ; j'ai déjà dit à Danton que bientôt il n'aura de validité que dans la banlieue de Paris; je ne veux que des troupes de ligne, vos volontaires sont des poltrons ; je ne souffrirai pas l'existence de votre tribunal révolutionnaire. Tant que j'aurai quatre pouces de lame à mon côté, je saurai bien empêcher toutes ces horreurs; si on