Dari, l'araignée
S'il vous est arrivé un jour de vous asseoir à J'ombre d'un arbre à palabres vous avez sans doute aperçu un petit animal. Oh ! pas bien gros ! pas plus gros qu'un pousse-crottes, ressemblant fort à une araignée. Mais attention ! prenez garde, cette bestiole est plus qu'une araignée : elle est le personnage central des fables de chez nous : c'est DARI, ce qui veut dire premier fi|s. Il est à l'Afrique ce que Renard est à l'Europe.
Il y a très très longtemps, à une époque immémoriale, tous les animaux étaient dotés de parole, et Dari-l'Araignée était lui aussi doté de parole. Il avait en plus de cette faculté une autre que tous les autres animaux n'avaient pas : Dari avait un esprit vif, i| était rusé. C'était un personnage tantôt cruel, tantôt serviable. Vous le connaîtrez mieux en écoutant les fables que l'on raconte chez nous le soir quand la chouette a hululé, quand la bise fraîche se faufile entre les branches des arbres et que la lune brille de tous ses éclats au milieu des étoiles au firmament.
Pourquoi Dari a-t-il les yeux sur la poitrine
Dari était encore tout jeune, tout beau et ressemblait aux autres êtres. Il avait comme eux une tête, un corps et des membres. Il sortit un jour, comme tout jeune, à la recherche d'on ne sait quoi. Après des heures de marche, il arriva au bord d'un marigot. Ij vit sur la berge droite, des têtes qui avaient été ingénieusement ôtées de leurs troncs. Dari inspecta les lieux et vit dans l'eau des espèces d'êtres inidentifiables. Il se creusa la mémoire et conclut que ce devait être ces êtres dont lui ont souvent parlé ses parents. C'étaient effectivement ces êtres, car ils ont pour nom « Woclonis » au pays de Dari.
La curiosité l'empêcha de continuer son chemin. Il s'assit sur une racine d'Iroko et attendit la sortie des Woclonis. Ce qui ne tarda pas. Une vingtaine de Woclonis sortirent des eaux et se dirigèrent chacun vers une tête. Ils disaient tous un mot et aussitôt la tête se remettait en place. Dari eut un peu peur de la puissance magique de ces êtres, mais Pari qui était capable de tout voulut en avoir le coeur net. Il demanda le secret et l'un des Woclonis, sans doute le doyen, lui donna le mot de passe.
— Pour ôter nos têtes, dit-il, il nous suffit de dire le mot q,ue voici •« Voukpir », pour qu'elle se remettent en place, il suffit de dire « Nadouo ».
Dari avait bien retenu les deux mots. Il remercia les Woclonis qui s'en allèrent. Il resia un moment sur la racine, et quand les Woclonis furent cachés par l'épaisse broussaille, il éclata de rire.
— En voilà des manières, dit-il, quels types bizarres que ces Woclonis. Dire « Voukpir »...
Il avait à peine tarminé le mot magique que sa tête roula à ses pieds. Les Woclonis étaient déjà bien loin et Dari eut beau cfiercher le mot qui ferait reniontor sa têta il ne le trouva pas. Il réfléchit longtemps, mais rien n'y fit. Sa mémoire, qu'il avait d'ailleurs à terre, restait infidèle. De guerre lasse, il chercha son chef à tâtons, et quand il l'eu trouvé, il « exorbita » les yeux et se les flanqua sur la poitrine.
C'est depuis |e jour où Dari fit la connaissance des « Woclonis, ces nains aux pieds plats, que lui et tous ses descendants portent désormais les yeux sur la poitrine et non sur la tête à l'instar de tous les autres animaux.
Comment Dari épousa Mampouro
Dari quitta les lieux où un seul mot avait suffi pour le transformer en un autre être. Il retourna chez lui et ne se trouva pas plus mal dans sa nouvelle anatomie. Il était maintenant en âge de se marier et songeait à prendre une compagne. Toutes ses démarches avaient été vaines. Aucune fille ne voulait de lui.
Il y avait cependant dans un village, à une journée de marche du village de Dari, un roi qui avait une fille belle, plus belle que toutes celles du pays. Elle était belle comme la rosée du matin, fraîche comme l'eau de la source. Tous les jours de nombreux prétendants défilaient à la cour du roi rivalisant de prousse pour mériter la main de la belle Vièlonakourè. Vièlonakourè était en effet le nom que choisit le roi pour dénommer sa fille quand elle vint au monde. Les prétandants étaient si nombreux que le roi un jour voulut les mettre à l'épreuve afin de prendre comme gendre celui qui aurait ses grâces. Il fit couper par ses serviteurs un des plus vieux « Venn » du pays. Un « Venn » qui, le soir noyait de son ombre tout le village de Vièlonakourè et leur dit :
— Vous aspirez tous à |a main de ma fille ! je ne saurais l'imposer au premier venu. Il faut que vous la méritiez. Vièlonakourè épousera le plus brave de vous tous. A celui qui fera venir à ma porte la poutre qui se trouve sur la colline grise, là-bas, à celui-;à seulement je donnerai ma fille.
Les prétendants de la ravissante Vièlonakourè s'essayèrent tous à transporter la poutre, mais personne ne réussit à faire bouger |e tronc d'arbre de place; les rumeurs circulèrent et gagnèrent ainsi le village de Dari l'Araignée. Dari sortait un peu de l'ordinaire avec ses yeux désormais sur la poitrine, mais il demeurait jeune et beau. Le destin n'est-il pas aveugle '< Dari décida donc d'aller comme tous les autres tenter sa chance à |a cour du roi. Quand il arriva, il demanda à être présenté au monarque. H fut la risée de tous les courtisans :
- Voilà un prétentieux qui se croit plus fort et plus malin que les autres, disaient-ils entre eux. Dari ne fit pas atten-
tion aux plaisanteries des uns et des autres, il fut reçu par je roi qui n'eut pas souhaité avoir un tel gendre. Conscient cependant que Dari échouerait comme tous les autres, il l'assura de tenir sa promesse s'il faisait venir la poutre 63vant sa maison. Dari quitta le roi, sans avoir oublié au préalable de faire un clin d'oeil à la belle Vièlonakourè. !| se rendit sur la montagne grise où se trouvait l'enjeu de celle qui faisait courir tout le pays. Quand Dari arriva, il réalisa l'immensité de la tâche à laquelle il s'altelait. II fit plusieurs fois le tour du tronc d'arbre, s'essaya à le faire bouger ,de place, mais pas plus que l'éléphant, pas plus que l'hippopotame, pas plus que le rhinocéros, il ne réussit à le faire bouger d'un pouce. Dari escalada le tronc d'arbre, s'y assit et réfléchit. Au bout d'un moment, il aperçut Maître Caméléon progressant vers lui avec l'allure qu'on lui connaît. Il se laissa glisser le long du tronc et se cacha sous une écorce ayant soin d'avoir un maximum de champ de vision sur Caméléon. Caméléon arriva; mit un temps fou à grimper sur le tronc du « Venn ». Quand il se fut bien installé et qu'il se fut bien reposé, il sortit d'on ne sait où une verge fraîche. Il en fouetta le tronc d'arbre qui aussitôt s'éleva dans les airs et prit la direction de la demeure de la belle Vièlonakourè. Dari était toujours dans son refuge et préparait déjà ses plans. Sous le coup de la verge magique la poutre arriva au bout d'un instant devant la maison du roi. Quand les courtisans et tous ceux qui étaient venus demander la main de la fille virent arriver le tronc d'arbre par le chemin des airs, ils disparurent on ne sait si c'est de peur ou de confusion. Le tronc d'arbre s'abattit devant |a porte de la demeure du roi. Dari sortit aussitôt de sa cachette, et traînant la patte se dirigea vers le roi que les bruits avaient fait sortir, en criant.
— Vite ! Vite 1 du massage ! du massage ! Je n'en puis plus, j'ai les reins cassés ! Le roi l'introduisit dans la maison auprès de la belle Vièlonakourè, plus belle que la rosée du matin, aussi fraîche que l'eau de la source. Caméléon mit encore beaucoup de temps à descendre du sommet du tronc d'arbre et quand i| voulut s'expliquer, il fut conspué par la foule. Dari épousa donc la belle Vièlonakourè qu'il surnomma plus tard Mampouro, sa femme légitime selon la coutume de la gent araignée.
Dari, Kyèkyè-Mouna -la Luciole,
Wara-la-Panthère,
et Kyè-la Civette
Tout le monde sait que partout en Afrique, le début de ia saison des pluies est l'époque à laquelle pondent les pintades sauvages. Dari alla trouver un soir Kyèkyè-Mouna-La-Luciole sa voisine qui brijie beaucoup par sa lumière mais qui ne brille pas tellement par l'esprit, et lui dit :
— Voisine ! Oncie-Ouh-La-Gueule-Tapée est allé l'autre matin en brousse et en est revenu avec une telle quantité d'oeufs sauvages que* sa famille a, depuis lors, de quoi améliorer son menu. Voulez-vous '< ce soir nous irons nous aussi en brousse. Je pense que nous ne serons pas plus malheureux que Oncle Ouh.
— Volontiers, répondit Kyèkyè-Mouna, cela m'enchante d'autant plus que depuis un certain temps ma vieille nous gave toujours de la même sauce.
Ils topèrent là-dessus. Dari retourna chez lui et revint que'iques instants après muni d'un groG sac en peau de bouc qu'il portait en bandoulière. Les deux compagnons se mirent alors en route. Ils marchèrent durant des heures et arrivèrent enfin au lieu dit: «Colline aux phacochères» La nuit tombait. Dari n'avait pas peur il pensait en effet à Kyèkyè-Mouna.
— Ma voisine est une lampe. Elle travaillera pour moi et m'indiquera le chemin du retour. Les deux (aventuriers s'engagèrent dans les grandes herbes et commencèrent à battre les fourrés. Kyèl<yô-Mouna-La-Luciole volait partout et pour mieux voir avait déjà allumé ses feux. Elle fut la première à découvrir un tas d'oeufs qu'une pintade venait d'abandonner à leur approche. Dari accourut aussitôt et lui dit :
— Ces oeufs sont à moi. Je les ai découverts voici une semaine déjà.
Kyèkyè-Mouna ne contesta pas la déclaration de Dari et lui abandonna les oeufs. Toutes les découvertes de Kyèkyè- Mouna, Dari se les appropriait de la même façon. La nuit vint. Dari suivait Kyèkyè-Mouna-La-Lucio:e comme son ombre car il ne voyait plus guère. Il eut de la sorte son sac en peau de bouc aux trois quarts plein et Kyèkyè-Mouna s'était contenue de quelques oeufs pourris. Mais bientôt tout se gâta. Des nuages s'étaient amoncelés à l'horizon et formaient une ligne noire et épaisse que zébrait de temps à autre un éclair. Quand Kyèkyè-Mouna et Dari décidèrent de regagner leurs demeures, l'orage se déchaîna. Pour se venger de son méchant compagnon, Kyèkyè-Mouna partit d'un trait de lumière abandonnant ce dernier. L'orage éclata. Tant bien que mal, battu par la pluie, fouetté par les branches des arbres et les herbes, flasque, à demi assommé, Dari gagna une demeure guidé par la pâle lueur d'un quinquet. C'était la demeure de Wara la Panthère.
Wara offrit l'hospitalité pour la nuit à son visiteur nocturne. Une fois à l'abri, et sans doute pour gagner la confiance de Wara et éviter ainsi toute mauvaise intention qui pourrait venir d'elle, Dari s'empressa de dire :
— J'ai entendu dire que vous veniez d'avoir des petits. Je viens vous apporter ces oeufs; c'est le modeste cadeau de ma famille. Nous en avons tellement mangé que chez moi tout le monde en est dégoûté.
— C'est gentil à vous ! Mes enfants sont voraces et avec cette pluie je me demandais où j'aurais pu trouver de quoi calmer leur faim pour la nuit. Vous tombez à point nommé et je vais aussitôt faire de ces oeufs, une omelette !
Wara mit sur le feu une grande poêle, vida le sac de bouc de Dari de son contenu, fit sauter les œufs et en distribua
à chacun de ses enfants. Quand ces dernier eurent mangé à leur soûl, Wara collecta les restes dans une grande écuelle en bois qu'elle déposa sur une claie de bambou. L'heure du coucher vint et tout le monde s'endormit. Que dis-je ? — Non ! Dari ne put fermer l'oeil. Il était tiraillé par la faim. Il se leva sur le coup de minuit et à pas feutrés alla se servir dans l'écuelle. Il ne put résister à la tentation, et trois fois de suite il rendit visite à l'écuelle. Wara en bonne maman dormait d'un oeil et s'aperçut de l'astuce de Dari. Quand ce dernier s'en fut choucher, elle se leva à son tour et rendit aussi visite à l'écuelle. Elle y mit un scorpion, un scorpion de pluie tout noir. Dari qui n'a rien vu se leva à nouveau et pour la quatrième fois il alla à l'écuelle. Cette fois il fut pris au' piège. Le scorpion noir planta dans la paume de Daril'Araignée son dard pointu. Imaginez ce que Dari fit. Tout comme quiconque serait piqué par un scorpion, surtout par un scorpion de pluie. Il fit donc SSS ! SSS ! SSS 1
Oh ! pas très haut, il tenait à son honneur et craignait que Wara ne l'entendît. Dari resta longtemps étendu sur son grabat et faisait SSS ! SSS ! SSS ! Mais la douleur devint son maître et il ne put la supporter plus longtemps. Il s'en fut réveiller Wara.
— Wara, appe|a-t-il, comment se nomme votre aîné qui est décédé ja saison dernière.
— Ami et étranger, lui dit Wara, je n'apprécie pas qu'on retourne le poignard dans une ancienne plaie. Mais si cela peut vous servir... C'était une femelle; elle avait pour nom Maco.''a.
— Aïe Macora ! Aïe Macora ! Aïe Macora ! hurlait Dari se tordant de douleur.
Dari pleura Macora, l'aînée de Wara, jusqu'à ce que la douleur du scorpion noir de pluie s'estompât. Quand vint le jour il se réveilla tôt, ayant hâte de quitter cette demeure. 11 demanda à voir Wara. C'est 'aiors que l'un des petits de Wara lui apporta un cageot en lui disant :
— Notre mère avait une course urgente à faire. Elle est partie au premier chant du coq et m'a chargé de vous remettre ceci.
Dari s'ernpressa de prendre le cageot et après avoir fait ses adieux il prit congé des enfants de Wara. Quand il fut
assei éloigné de la demeure de Wara, il se retourna, cracha dans la direction de celle-ci en disant :
— Vieille vache I Tu as mangé tous mes oeufs, mais moi en retour je mangerai ton coq.
Dari croyait que Wara pour le remercier de son service lui avait offert ,un coq comme on le fait dans son pays quand on reçoit un étranger. Cependant chemin faisant, Dari qui portait le cageot en bandoulière se sentait griffée par le dit coq. Il tapotait alors le cageot en disant :
— Tes ergots font mal; Wara a dû me donner le plus vieux coq de sa basse-cour. N'importe, mes enfants broieront tes os. Trois fois de suite Dari seniit les griffes du vieux coq s'enfoncer dans sa chair. H voulut voir de plus près le genre de coq qui s'amusait ainsi à le griffer.
Il souleva délicatement le couvercle du cageot et aperçut, devinez qui ! Wara en personne qui lui dit :
— Dari, si ce cageot touche terre tu auras affaire à moi. Wara qui avait fait un sinistre plan s'attendait à dévorer
Dari une fois dans sa demeure et à emporter le reste de la famille pour nourrir ses enfants. Plus mort que vivant, Dari eut envie de flanquer le cageot par terre. Il mesura les conséquences d'un tel acte et continua son chemin chargé de son dangereux fardeau. Il cherchait un moyen de s'en défaire. Il rencontra au détour d'un sentier Kyè-I a-Civette balançant fort élégamment sa lioupette. Dari la héla et lui dit :
— Holà ! Où va-ton d'un pas si alerte ?
— Je vais dans le champ d'arachides qui se trouve au pied de cette colline là-bas de l'autre côté de la rivière.
Tout le monde sait en effet que Kyè-Ia -Civette a un faible pour les arachides, et on la surprend souvent en flagrant délit de vol. Dari ne s'étonna donc pas du but de la promenade de Kyè et reprit :
— Ne voudriez-vous pas me garder ce colis juste une minute, lo temps de me soulager derrière cette touffe ?
— Volontiers, répondit Kyè-la-Civette. Mais faites vite, le soleil monte et le gardien du champ ne tardera pas à s'y rendre.
Dari se déchargea de son fardeau et s'enfonça dans l'épaisse broussaille. Quand il atteignit un bosquet derrière lequel il pouvait se soustraire à la vue de Wara, il cria à Kyè-ia-Civette :
— Jetez vile ce cageot et fuyez. Il contient notre plus grand ennemi. Kyè voulut voir si Dari n'avait pas menti. Elle souleva le couvercle du ccgeot comme avait fait Dari et aperçut un oeil tout rouge, plus rouge qu'une braise de feu. Elle reconnut Wara |a Panthère, et jetant le cageot, elle disparut d'un tvond dans une touffe d'herbas. Wara sortit de sa cachette et se lança à la poursuite de Kyè. Kyè courut longtemps, longtemps et dut enfin la vie sauve à un trou qui se trouvait comme par hacard sur son chemin. Elle s'y engouffra. Wara arriva à son tour, rejeta sa queue par derrière et s'assit sur son séant attendant la sortie de Kyè.
Or Dari avait suivi la course désespérée de Kyè et avait repéré le trou qui venait de lui servir de refuge. Il rentra à la maison, changea de vêtement et revint peu après muni d'une alêne de cordonnier et de lanières de cuir. Il avait même contrefait sa démarche et traînait la paita. Il arriva clopin-clopant à l'endroit où Wara montait la garde.
— Oh là ! Que faites-vous ici de si bon matin, assise devant ce trou ? lança-t-il.
— J'ai un compte à régler au morveux de Kyè qui a échappé de justesse à mes griffes en se fourrant dans ce trou.
— En quoi puis-je vous être utile "^ proposa Dari, j'ai moi aussi un griief contre Kyè. Tout mon champ d'arachides est à moitié dévasté. Mais . . . Pendant que j'y pense ce n'est pas en l'attendant de la sorte qu'elle sortira du trou ! courez vite à la maison et ramenez du piment, il nous servira à l'enfumer; vous verrez, ce procédé sera radical.
La haine et |e besoin de manger de la viande l'emportèrent. Wara courut à sa demeure pour chercher le piment. Pendant ce temps Dari prépara un gourdin capable d'assommer un taureau qu'il cacha dans l'herbe. Il appela ensuite Kyè et lui dit :
— Prenez cette alêne et ces lanières de cuir. Quand Wara sera de retour, je lui dirai qu'en enfonçant sa queue dans le trou vous vous laisserez sortir en la mordant. Une fois la queu enfoncée, vous vous mettrez à l'oeuvre et vous l'attacherez solidement à l'aide des lanières à l'une des racines qui se trouvent dans le trou. Mais faites vite, car si Wara s'apercevait de no!re complot, nous ssrions fjiits tous deux. Wara
revint peu de temps après avec une telle quantité^ d^e piment qu'elle eut pu enfumer toutes les civettes du monde entier.
Elle s'approcha du trou pour y jeter uns poignée, mais Dari l'arrêta.
- Pas si vite, dit-il. J'ai réfléchi entre temps et je pense qu'il est inutile de gaspiller ce piment. J'ai trouvé une autre solution. Il vous suffit d'enfoncer votre queue dans le trou; Kyè la mordra et vous n'aurez plus qu'à la retirer sans peine.
- Oualaï I hurla Wara, fallait y penser plus tôt, ça m'aurait éviter cette course inutile.
Cela dit, Wara enfonça sa queue dans le trou et attendit que Kyè y morde.
- Vous sentirez de temps à autre de petites douleurs, ajouta Dari, qu'à ceila ne tienne les dents de Kyé font mal. Plus vous sientirez de douleur mieux ça vaudra car il faudra longtemps avant que Kyè ne morde dur. Wara attendit donc, supportant tant bien que mal la douleur qu'elle ressentait. Au bout d'un moment, Dari jugeant le moment venu lui dit .:
- Tirez un tout petit peu sur votre queue nous nous rendrons compte si Kyè n'a pas lâché.
Wara tira un peu. Elle sentit une résistance.
— Encore plus fort, cria Dari.
Wara tira un peu plus fort, mais la résistance se faisait plus grande.
— Tirez très fort, hurla Dari fier du tour qu'il venait de jouer à Wara.
Wara se cambra les reins, enfonça les griffes dans la racine d'un arbre et tira de toutes ses forces. Rien n'y fit. Dari se saisit alors du gourdin qu'il avait caché dans l'herbe et assomma Wara. Ij demanda ensuite à Kyè de trancher )es lanières de cuir afin qu'il puisse tirer leur victinne loin du trou, ce que Kyè fit. Dari traîna Wara sur le côté et demanda à Kyè de sortir. Quand cette dernière eut à peine montré le museau Dari abattit son gourdin et Kyè eut juste le temps de se rétracter au fond du trou et dit à son sinistre compagnon :
— Que vous arrive-t-il, ami Dari ?
— Le gourdin est tellement lourd qu'il m'a échappé des mains. Rétorqua Dari.
— Voilà qui est plus rassurant, soupira Kyè.
Mais le gourdin de Dari lui échappa une deuxième fois des mains, et une troisième fois. Ce coup fut fatal à Kyè. Elle eut la tête brisée. Dari s'en retourna chez lui courbé sous le poids de Wara la Panthère et de Kyè-!a-Civette. Il avait perdu ses œufs, mais il avait de la viande pour plusieurs jours.
Dari et Diéla - l'engoulevent
Quelques temps après, Dari partit en chasse, très loin dans la brousse. Il arriva au bout de quelques heures de marche au pied d'un arbre semblable aux autres mais qui retint tout de même son attention. Il y avait sur Je tronc de l'arbre à hauteur d'homme un gros trou qui ressemblait plutôt à une bouche, et de celte ouverture sortait un bourdonnement, on eut dit celui que font les abeilles dans une ruche. Pourtant aucune abeille ne sortait de ce trou. Dari, toujours égal à lui-même, rusé et curieux, voulut en avoir le coeur net. Il jeta un caillou au fond du trou et attendit un moment. Le bourdonnement se fit plus fort, mais rien ne sortait. Dari se hissa alors sur la pointe des pieds et enfonça son bras dans l'embrasure. Quand il voulut le retirer, il sentit que quelque chose le retenait prisonnier.
— Qui est-ce '< demanda Dari.
— C'est moi, répondit une voix qui semblait venir des entrailles de la terre.
— Toi qui '< reprit Dari.
— Moi, « Virvirkilo-qui fait Valser», déclara la voix. Dari hésita un moment puis poursuivit :
— Faites-moi donc valser !
Il avait à peine terminé la phrase que Virvirki'o le fit tournoyer dans les airs. Dari alla clioir lourdament dans une Clairière à un jsî de pierre de l'arbre. Il perdit connaissance eï recta longtemps é'endu à terre. Il serait resté encore longtemps, peu'i-ôtre pour toujours, si Virvirkilo n'avait eu pitié de lui. L'arbre étendit une brnnclie et toucha Dari qui se réveilla. - Alors il lui dit :
— Je te pardonne ta curiosité d'aujourd'hui. Je n'aurai plus pitié de toi à l'avenir. Si d'aventure tu repassais par ici, oublie qui \q suis, car je suis « Virvirl<ilo-qui - fait- Vals3r. » Dari regagna sa maison ce jour là bredouille et fort mal en point, encore «groggy». Mais à quelque chose malheur est bon. Ce dicton est d'autant plus vrai quand il s'agit de Daril'Araignée qui sait tirer parJ de tout. Dari venait de découvrir un moyen qui lui permettrait de manger tous les jours de la viande fraîche. Il retourna le lendemain matin à l'endroit oij la vteilie il ava t failli perdre la vie, avec son légendaire sac en peau de bouc qui contenait une vingtaine de flèches empoisonnées qui! avait pris co!n de bien affûter. Quand Dari partit, il promit à Mampouro d3 lui ramener de quoi améliorer le menu du jour et celui du jour suivant. Il arriva a l'endroit dit domaine de « Virvirkilo-qui-fait-Va'ser ».
Il planta ses f èches dans la clairière oij Virv'.rkilo l'avait expédié la veille, ayant soin de mettre les pointes biJen en l'air, puis il se cacha derrière un buisson. Peu de , temps après» Wala-!a-Biche, gracieuse sur ses fines pattes vint à passer. Dari l'interpela,
— Oh là ! Belle voisine, où allez-vous d'un pas si alerte V
— Je vais à la source là-bas au pied de cette colline répondit la biche.
— Avant que de vous laisser continuer votre chemin, je voudrais vous montrer quelque chose que vous n'avez jamais vu, quelque chose que ni vos grands parents ni vos parents n'ont jamais vu.
Dari convainquit facilement la biche qui le suivit auprès de l'arbre. Quand ils arrivèrent, VVa!a-la-Biche vit le trou béant et entendit le bourdonnement qui en sortait. Elle s'exclama :
— Vraiment ! Je n'ai jamais vu pareille chose. J'ai pourtant traversé des pays, escaladé des montagnes, traversé des rivières, nulle part je n'ai vu un arbre semblable.
Pauvre naïve de biche ! Attends un peu et tu connaîtras le sort qui t'est réservé !
— Voyez-vous ce trou, dit Dari, l| contient quelque chose d'extraordinaire. Mettez-y votre patte et vous la retirerez ointe d'une huile qui rajeunit.
Wala-la-Biche, comme toutes les personnes du 3exe faible, était soucieuse de sa forme et voulut rester toujours fraîche. Elle enfonça une des pattes dans le trou de l'arbre et quand elle voulut la retirer, el!e ne réussit pas. Tous les efforts étaient vains. Quelque chose l'étreignait solidement.
— Demandez qui est-ce qui vous tient ainsi la patte s'empressa de dire Dari.
Wala-la-Biche fit ce que lui disait son compagnon et demanda timidement.
— Qui est-ce ?
— C'est moi, lui répondit une voix, une voix sourde qui semblait venir des entrailles de la terre.
— Toi qui ? reprit Wala-la-Biche.
— Moi Virvirkilo- qui -fait- Valser.
Wa!a-!a-Biche res'.a un bout de temps silencieuse; regardant tristement Dari. Dari lui dit enfin :
— Virvirkilo -qui -fait- Valser ! Connaissez-vous ce phénomène ? Dites lui qu'il vous fasse valser, peut-être sortira-t-il du trou et nous verrons bien ce que c'est !
— Faites moi valser demanda Wala-la-Biche.
Aussitôt dit aussitôt fait. Wala-la-Biche voltigea dans l'air, tournoya sur elle-même et a!la s'empalîer sur les flèches empoisonnées de Dari. Ce dernier craignant d'être surpris par quelque curieux s'empressa de dépouiller sa victime qu'il mit dans son gros sac en peau de bouc et reprit je chemin de retour, sans avoir oublié de remettre au préalable les flèches à leur place, les pointes tournées vers le ciel.
La famille Dari fit bonne chair ce jour-là. Elle fit bonne chair le lendemain et le surlendemain. Durant plusieurs semaines, Dari et ses enfants se régalèrent de viande fraîche. Les animaux devenaient de plus en plus rares, pourtant Dari poursuivait toujours sa chasse.
Au troisième jour de |a nouvelle lune, Dari partit comme de coutume avec son sac en peau de bouc rassurant sa famille. Il se rendit auprès de Virvirkilo -qui -fait- Valser. Ce
matin là, il ne rencontra aucun animal. Si, il vit Dièla-l'Engoulevent qui sautillait devant lui, traînant Ja patte et faisant le blessé. Dari ne prêta pas attention à l'oiseau, car la prise ne valait pas la peine.
H s'attendait à plus gros. Il attendit longtemps. Rien ne vint. Les charognards eux-mêmes, ces oiseaux détectives, s'étaient faits rares. L'ennui commença à tisser sa toiîe autour de Dari. Il le sentit et se leva pour se détendre les membres engourdis. Ce fut l'instant que choisit Dièla-l'Engoulevent. Par petits bonds, il vint au devant de Dari traînant cette fois-ci de la patîe et de l'aile. Dari l'aperçut et pensa qu'il valait mieux se contenter de ce fretin que de rentrer bredouille à la maison. Il se souvint de la promesse faite à sa femme et à ses enfants quand il sortait de la maison. Il s'avança vers Dièla-l'Engoulevent, lui adressa la parole en ces termes :
— Ami Dièia, que je suis heureux de vous rencontrer par ici. J'ai justement quelque chose de merveilleux à vous montrer.
— Sans blague ! fit Dièia-i'Engoulevent qui poursuivit, que pouvez-vous découvrir d'extraordinaire dans un domaine qui est mien ?
— Je vous jure, entrecoupa Dari, que ni vos grands parents ni vos parents n'ont jamais rien vu de pareil.
— Alors faites vite, demanda Dièla-l'Engoulevent, j'ai hâte de connaître celte merveille.
Dari et Dièla se dirigèrent vers l'arbre et quand ils s'en approchèrent, ils entendirent ce bruit sourd tel un bourdonnement d'abeilles.
— Entendez-vous ? dit Dari à son compagnon. Avez-vous jamais entendu pareil bruit V
— Certes non, avoua Dièla.
— Ce n'est pas tout, continua Dari. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Il y a plus sensationnel. Introduisez votre patte dans le trou d'où sort la rumeur, vous serez oint de l'huile de la régénération.
— Vous avez peut-être raison, mais mes pattes sont si courtes qu'elles n'arriveront jamais au fond du trou, déclara Dièla-l'Engoulevent.
— Un peu d'effort et vous réussirez; tendez-les bien, d'autres plus petits que vous ont réussi qui ont découvert le mystère.
Dièia se posa sur le bord du trou, battit des ailes et dit encore à Dari :
— Désolé, mais mes pattes sont vraiment trop courtes. Ne pourrais-tu y meitre ta main afin de me ramener celte huile qui rajeunit '<
A plusieurs reprises, Dièla-l'Engoulevent vint au bord du trou qu'il couvrit de ses ailes et s'accrocha au bord. A chaque fois Dari croyait enfin au succès de son piège, mais à chaque fois, Dièja se retirait. Exaspéré, Dari attendit que Dièla s'accrochât à nouveau au bord du trou. Il se précipita sur lui et voulu l'engouffrer dans l'embrassure, mais Dièla qui s'attendait au coup fit un écart et la main de Dari dans son élan alla se perdre au fond du trou. Dari venait de se faire prendre à son propre piège. Conscient du danger qu'il courait, il se retourna vers son compagnon et lui dit :
— Ami Dièla !, Vous avez toujours manifesté de la sympathie à mon égard. Vos parents let les miens ont noués des liens d'amitié qui se perpétuent et que ni le temps pi les mauvaises langues ne pourront rompre. Voyez-vous ces petits bouts de bois là-bas, dans la ciairière ? — Allez, arrachezles. Amenez-les moi. Je les ai oubliés l'autre matin en venant chercher des termines pour mes poussins.
Dièla-l'Engoulevent partit de son pstit vol habituel dans un frou-frou d'ailes. Dari le suivit des yeux. Il revint peu de temps après et dit à Dari :
— Ami, ces bois sont enfoncés trop profondément et je n'ai pas assez de force pour les arracher. J'ai essayé à maintes reprises au risque d'y laisser mes plumes.
— Frère, essayez encore une fois, supplia Dari, je vous donnerai tout, tout !
Dièja retourna au lieu des flèches non pas une fois, non oas d'eux fois, mais un nombre incalculable de fois, et revint toujours au pied de l'arbre laissant les flèches empoisonnées plantées au sol, les pointes en l'air.
Désapointé, las, Dari regarda Dièla et versa une larme, une larme d'Araignée. Il regarda le trou de l'arbre et en versa une deuxième, puis une troisième. Le bourdonnement sortait toujours du trou et semblait à Dari plus fort que de coutume; ce bourdonnement bizarre, on eut dit celui que font les
abeilles dans une ruche. Dièla regarda Dari et fut pris de pitié. Il s'avança vers lui et lui dit :
— Ami Dari, j'enlèverai volon'.iers ces fléchas à la condition que vous juriez de ne plus vous servir de votre ruse pour dépeupler la brousse. J'ai suivi pondant des jours et des nuits de derrière cette touffe là-bas près de la clairière votre odieuse entreprise. Je vous ai vu emporter jour après jour, et Wa|a-la-Biche, craintive et naïve, et Douo-le- Phacochère, brutal et bête, et Siba-le-Bubal, élégant mais niais. J'ai crié vers le génie de la brousse qui a répondu à mon appel. C'est lui qui m'a chargé de vous arrêter dans votre massacre. Jurez donc de ne plus opprimer les plus faibles. . i '
Dari jura, et Dièla-l'Engoulement alla de son petit vol habituel retirer les flèches qu'elle lui ramena. Il les déposa
auprès de l'arbre et disparut. C'est alors que Dari demanda à l'autre :
— Qui est-ce ?
— C'est moi, répondit la voix qui ne lui était. point inconnu, il chercha Dièla-l'Engoulevent mais ne le trouva pas. Il
se sentait à présent à bout de force, il se retourna de nouveau vers l'arbre et demanda une seconde fois.
— Qui est-ce '<
— C'est moi, répondit encore la voix sourde, toujours sur le même ton.
— Toi qui, V reprit Dari.
— Moi Virvikilo- qui -fait- Valser, ajouta la voix.
Dari regarda la clairière, regarda l'arbre. Il n'en pouvait plus, il sentait son bras lui arracher du corps. Alors, tout doucement, très doucement, il dit d'une voix éteinte :
— Faites-moi valser.
A peine Dari avait-il prononcé ces mots qu'il voltigea dans les airs, tournoya sur lui-même et alla choir là où il y a. quelques jours, pour la première fois, il avait appris à connaître Virvirkilo - l'arbre - qui - fait - Valser.
Virvirkiio eut encore pitié de Dari, et, étendant une de ses branches, il le toucha. Dari se réveilla et entendit encore le bourdonnement sourd et il distingua ces paroles :
— Je te pardonne encore Dari. Mais si d'aventure tu venais à passer par ici, sache que je suis Virvirkilo -qui -fait - Valser, car je donne la vie et la mort.
Dari retourna chez lui ce jour-là, bredouille, contusionné et penaud. Mais quelques jours suffirent pour lui faire oublier sa promesse à Dièla-l'Engoulevent. Sa besace contenait encore beaucoup de tours.
Comment Dari fut sa propre dupe
Dari possédait un troupeau de chèvres qui faisait sa joie et celle de sa famille. Ses enfants menaient les chèvres paître le jour, et la nuit, ils les parquaient dans un enclos aux murs de pisés.
Dari admirait tous les jours ce troupeau de chèvres au milieu duquel gambadait un bouc castré, un bouc gros et gras, un bouc qui dépassait |e reste du troupeau en poids et en taille. Plusieurs de ses amis lui avaient proposé de fortes sommes pour avoir ce bouc, mais Dari avait toujours repoussé les propositions des uns et des autres. Il trouvait la valeur de son bouc supérieure à celle que lui proposaient ses voisins.
Mais plus Dari regardait son bouc, plus il lui prenait envie de le manger. Mais... car il y a un mais, il voulait être seul à le manger. Il lui fallait pour ce faire trouver un alibi. Dari y réfléchit plusieurs jours et plusieurs nuits. Il maigrissait de jour en jour, et était même arrivé à en perdre l'appétit. Mampouro sa femme était anxieuse, les enfants
cependant ne s'en trouvaient pas plus mal et appréciaient l'inappétance de leur papa, car leur ration alimentaire s'en trouvait augmentée.
Un malin, Dari ne quitta pas sa couchette. Ses enfants étaient partis comme de coutume, les uns faire paître le troupeau de chèvres, les autres chercher des termites pour les poussins. Mampouro se rendit auprès de son mari et le trouva alité, les deux joues enflées.
— Que t'arrive-t-il, demanda-t-elle affolée. Tu as les joues toutes gonflées 'i
— fvla foi, marmonna Dari, comme tu vois je suis mal en point. J'ai un de ces maux de dent qu'une nuit a suffi pour me défigurer. Aïe ! Aïe ! Aïe ! mes dents !
— Je vais te préparer un peu de bouillie pour ton déjeuner, s'empressa de dire Mampouro. Avec ton mal, tu ne pourras certainement rien prendre de solide.
Dari soupirait toujours et Mampouro, prise de pitié, prépara de la bouillie de petit mil pour son mari.
Dari resta au lit toute la journée et Mampouro ne quitta pas son chevet. Le soir, quand les enfants rentrèrent, Dari les fit mander auprès de lui.
— Mes enfants, entama-t-il d'une voix étouffée, mes enfants, votre père souffre d'un mal dont il ignore l'origine. Je voudrais que vous consultiez un devin qui vous prescrira le remède à ce mal. Demain vous irez, sur la route qui mène à la carrière d'argile. Au croisement de deux sentiers, vous trouverez un panier renversé. Dessous se trouve, un devin que j'ai l'habitude de consulter. Il vous dira ce dont souffre votre père et vous indiquera ce qu'il faut faire pour sauver votre père. Mais attention ! ne vous approchez pas trop du panier, il pourrait vous arriver malheur. Retenez bien ceci : vous devriez être au lieu dit au premier chant du coq, car il vous faudra rejoindre la maison avant le lever du jour. Aïe ! Aïe I Aïe ! — mes dents . . .
Les enfants comme tou3 les enfants du monde écoutèrent attentivement les recommandations de leur père, puis s'en furent coucher.
Au milieu de la nuit, Dari, toujours Dari, se leva, cracha dans un coin de |a chambre les deux oeufs qu'il s'était fourré dans la bouche, prit un des plus grands paniers de
Mampouro et courut au lieu qu'il avait indiqué, peu avant, à ses enfants. Ces derniers ne tardèrent pas à arriver. Le coq venait de chanter pour |a troisième fois. Dari qui avait sorti un bout de tête pour mieux voir, se retracta à l'approche du bruit des enfants. Ces derniers arrivèrent donc et commencècèrent à se disputer à la vue du panier pour désigner celui qui demanderait l'oracle. C'est alors qu'une voix sortant de dessous le panier leur dit :
— Hâtez-vous, hâtez-vous, car en ce moment même, votre père souffre énormément et risque de succomber si vous n'agissez pas vite.
L'aîné donna un coup de coude au cadet qui en fit autant au benjamin, lis attendirent, se regardant mutuellement. Enfin, l'aîné prit la parole et expliqua le but de leur visite nocturne. Quand il eut fini, la voix reprit de dessous le panier :
— Votre père souffre d'un mal que vous ne pourriez soigner avec une quelconque médication. Votre père ne guérira que si vous lui offrez à lui seul, je dis bien à lui seul, le gros bouc qui se trouve dans le troupeau familial. Dites-lui de l'offrir en sacrifice aux mânes des ancêtres. Mais je je répète, retenez le bien; lui seul aie droit de consommer de cette viande Nulle autre personne ne pourra en manger au risque de perdre la vie. Retournez à présent à la maison par un autre sentier, vous éviterez ainsi les esprits maléfiques qui peuvent vous guetter sur le chemin du retour. Mais avant que vous ne partiez, je vous le redia : que personne d'autre ne consomme de la viande du bouc ! C'est le seul prix de la consultation. Observer strictement ce que je vous ai prescrit et tout ira pour le mieux.
La mission accomplie, les enfants de Dari prirent le chemin du retour, évitant le sentier qui les avait conduits au lieu de l'oracle. Dari attendit un peu pour s'assurer de leur départ, et quand il fut bien certain que personne d'autre ne se trouvait sur les lieux, il sortit de dessous son panier et rentra par un racourci à |a maison. Il remit les oeufs en place, se mit au lit avec un air de malade près de mourir. Les premiers rayons de soleil filtraient à travers le toit de chaume de la demeure de Dari quand ies enfants arrivèrent. Ils entrèrent dans la demeure de ce dernier et le trouva emmitoufflé dans les draps, gémissant à mort.
— Qui est-ce '^ demanda Dari
— C'est nous, reprirent les enfants en choeur.
— Alors, que vous a dit le devin ? Quel remède prescrit-ij V
— Voici ce qu'a dit le sorcier, commença l'aîné « pour que votre père guérisse, il faut qu'il offre le plus gros bouc du troupeau familial aux mânes des ancêtres. Votre père sera seul à en manger la viande. Le sacrifice doit se faire loin de la maison sous un tamarinier. » Le devin nous a demandé de faire vite si nous voulions sauver notre père ». surenchérit le cadet dss enfanls.
— Allez de suite mettre une corde au bouc castré du troupeau. J'irai tantôt l'offrir loin d'ici sous le tamarinier qui se trouve au bas de la colline aux phacochères. Là, personne ne viendra me déranger.
Les enfants se re;irère.it. Quand Mampouro vint voir Dari, ce dernier la tint au courant du résultat de la consultation et demanda de préparer une marmite, du sel et du piment. Mampouro qui se voulait très serviable vis-à-vis de son mari, apprêta tout. Quand il fut seul dans sa Chambre, Dari se leva, et, plié en deux, il pt*it ce que lui avait préparé Mampouro. Sur le seuil de la porte était le benjamin de la famille qui attendait son pèro retenant avec peine le bouc qui répondait aux bêlements de ses compè.'es. Il prit le bcuc, et toujours courbé, gémissant, il prit la direction de la colline aux phacochères.
Il arriva à destination et choisit pour le sacrifice un tamarinier à flanc de colline qui donnait beaucoup d'ombre. Il
tua alors le bouc, son bouc qui jadis gambadait au milieu de son troupeau de chèvres, ce bouc qui dépassait tout le reste du troupeau en poids et en taille. Quand il l'eut débité, il se mit en devoir de le faire cuire dans la marmite que lui avait préparée sa femme Mampouro. Il mit force bois dans le foyer, recouvrit |a marmite de son couvercle, et alla à la recherche de quelque herbe odorante qui donnerait un fumet à sa cuisson, l| arriva au pied d'un arbre où il vit un trou qui lui semblait être la demeure d'un lièvre. Dari pensa aussitôt au supplément de viande qu'il pourrait avoir en attrapant l'occupant du trou. Il chercha un long bâton, l'enfonça dans le trou. Dari ignorait que ce trou était |e repère de Vanvio, cet animal difforme qui d'un seul mot neutralise ses ennemis. Da.i enfonça plusieurs fois son bâton. A la longue, agacé, Vanvio cria du fond du trou :
— « Vanvio » I
et Dari s'étala de tout son long. Vanvio sorlit alors du trou et ressuscita Dari. Levant les yeux, Dari aperçut celui qui venait de le terrasser. Pris de peur, il ne put bouger et Vanvio lui dit :
— Sache que je suis Vanvio-celui-qui-Tu-et-qui -Ressuscite. Lève-toi et conduis-moi à cet endroit là-bas, sous l'arbre, où j'aperçois une fumée qui monte au ciel.
Devant un tel ennemi, Dari n'eut pas le cran de rétorquer. Il chargea Vanvio et se dirigea vers l'arbre sous lequel mijotait son bouc. Quand il arriva, il déposa précautionneusement Vanvio sur le tapis d'herbe qui recouvrait le sol. Il n'eut pas le temps de dire un mot. Vanvio lui ordonna :
— Decends cette marmite et fais-moi voir ce qui s'y trouve. Dari voulut cette fois riposter, mais à peine avait-il ouvert la bouche pour dire un mot que Vanvio lança :
— « Vanvio » !
Dari s'étala encore une fois. Vanvio descendit la marmite et se régala du bouc de Dari, ne lui laissant que les os. Il réveilla ensuite Dari et devant la mine de ce dernier il éclata de rire :
— Ha I Ha 1 Ha ! — il était vraiment délicieux ton bouc ! Ah ! Ah ! Ah !...
Mais Vanvio qui connaissait mal Dari avait parlé trop vite. Dari venait de trouver un moyen de se débarrasser de
Eon méchant compagnon. I| indiqua à Vanvio un terrain vague où l'herbe n'avait pas encore été brûlée, et lui dit :
— Voyez-vous ces herbes ! — foi de moi, je suis certain :iu'il s'y cacNe quelque gibier. Puisque vous avoz une telle puissance, je m'en vais vous y conduire. J'y mettrai le feu et chaque fois qu'un animal en sortira, vous crierez : «Vanvio» et l'animal tombera foudroyé. Ainsi vous et moi aurons assez de viande. Je doute fort que ce maigre bouc vous ait suffi.
Vanvio acquiesça et se fit transporter au lieu dit. Dari le mit au milieu des herbes et fit autour de lui un cordon de feu. Il se mit à l'écart pour assister au spectacle. Quand Vanvio vit que le cordon se rétrécissait et que la chaleur devenait insupportable, il cria :
— Vanvio !
Mais rien à faire, le feu dévorait toujours le tapis d'herbes sèches et le cercle devenait de plus en plus étroit. Ce fut Dari qui éclata de rire à son tour :
— Ah ! Ah ! Ah ! Vanvio ! — Toi le tout puissant — toi qui -Tue -et -Ressuscite; qu'attends-tu! Crie plus fort et le feu sera neutralisé !
Vanvio eut beau crier, c'était peine perdue. Le feu brûla les herbes, le feu brûla Vanvio.
Dari riait encore du bon tour qu'il venait de jouer à cet animal, mais à la pensée de son bouc, il devint triste. Penaud, il ramassa ses marmites et prit le chemin de retour. Sa famille le guettait. Quand les enfants l'aperçurent, ils coururent au devant de lui. Quelle ne fut pas leur surprise. Leur père était effectivement guéri. Ses joues n'étaient plus enflées, et il ne marchait plus courbé.
Dari arriva et sans mot dire, se dirigea dans l'antichambre où il s'assit sur un escabeau. Mampouro lui donna à boire. Quand Dari eut étanché sa soif, Mampouro, histoire de le taquiner, lui dit :
— Te voilà bien guéri ! Mais avoue que c'est quandmême fort ! Qui l'eut cru ! Que toi Dari, tu puisses manger tout un bouc à toi tout seul I — Un bouc si gros et si gras !
— Tu parles, répliqua Dari, je ne sais même pas quel goût il avait ton bouc. J'eusse préféré conserver mes maux de dents et avoir toujours mon bouc au milieu du troupeau. La leçon est bonne et je ne suis pas près de l'oublier.
Dari et la vieille sorcière
On était au début de la saison sèche. Les feux de brousse avaient dévasté toute la région, et les animaux s'étaient éloignés des villages. Les arbres calcinés n'abritaient plus les oiseaux, et les animaux sauvages s'étaient retirés très loin au bord des fleuves. Seul Nambaolè-le-Chasseur connaissait le refuge de certains animaux.
Un jour il alla chasser très très loin de son village. Il blessa d'une flèche empoisonnée un perdreau qui réussit pourtant à s'envoler. Nambaoiè grimpa dans un arbre et suivit le vol de l'oiseau des roseaux. Jl le vit descendre dans la cour d'une vieille maison toute délabrée, une de ces maisons qui servent de refuge aux sorcières chassées du village. Nambaoiè descendit de son arbre et courut après le perdreau blessé. Quand il arriva, il vit une vieille femme à la figure ravinée, au dos voûté qui s'affairait auprès d'une marmite posée sur un foyer fait de trois pierres. La vieille invita Nambaoiè à prendre place sur un escabeau aussi vétusté que son propriétaire. Elle descendit la marmite du feu, en vida le contenu dans une écuelle qu'elle présenta à Nambaoiè. Ce dernier ne se fit pas prier et mangea ce que la vieille lui
avait offert. Quand il eut fini, la vieille lui apporta une flèche et Nambaoïè la reconnu'. C'é;aiî la sienne, cel!e qui avait blessé le perdreau, et le repas qu3 venait de lui offrir la vieille était la viande du perdreau blessé. Après avoir dit toute sa gratitude à la vieille, Nambaoïè regagna sa maison. Il a!la par la suite chazser aux aientou.s de la demeure de la vieille femme. Chaque fois qu'ij blessait un animal, ce dernier allait mourir dans |a cour de la vieille solitaire, et chaque fois cette dernière l'apprêtait pour Nambaoïè. Les récoltes arrivèrent et furent très mauvaises. Déjà les signes précurseurs de la famine s'annonçaient dans le ciel. Les oiseaux de la bonne fortune fuyaient |e pays . . .
Un jour Nambao;è décida d'aller à la chasse du côté de la demeure délabrée de la vieille femme. Il blessa ce jour-là un perdreau qui, comme iss précédents, alla expirer dans la cour de la vieille. Celle-ci le pluma, l'apprêta et quand Nambaoïè vint, elle le lui offrit. — Après le repas, elle dit à Nambaoïè :
— Prends les cordes que voici et ligote-moi.
— Je ne suie paz ingrat au point de ne pas reconnaître le bien que vous m'avez fait, riposta Nambaoïè.
— Faites ce que je vous dis, vous comprendrez plus tard. Nambaoïè chargea la vieille femme af.rès l'avoir ligotée
et retourna chez lui. Quand ils arrivèrent, la vieille demanda à Nambaoïè de la déposer c'ans le plus gro3 de ses greniers; ce quil fit. La nuit était tombée. Nambaoïè ne souffla mot à personne, pas même à sa femme. Le lendemain matin, il se leva avec les premiers rayons de soleil. Jl a'Ia jeter un coup d'oeil dans le plus gros de ses greniers pour prendre des nouvelles de son hôte. Il fut stupéfait. Le grenier s'était rempli de petit mil tout blanc, plus blanc que le sable du marigot, mais la vieille avait disparu.
Nambaoïè et sa famille ne souffrirent pas de la famine. Il ne renonça pas cependant à ses parties de chasse. Il allait souvent chercher du gibier du côté ce la demeure de la vieille sorcière. Partout ailleurs, c'était la désolation. Les personnes et les animaux se disputaient les quelques feuilles vertes qui restaient dans les arbres.
Dari, las de voir sa famille dans un piteux éta;, partit un jour à l'aventure. Il tomba comme par hasard sur Nambaolè-
le-Chasseur qui venait de blesser justement un perdreau. Ils suivirent ensemble les traces de l'oiseau blessé. Chemin faisant, Nambaoïè raconta toute l'histoire à Dari. Quand ils arrivèrent chez la vieille sorciôre, ils trouvèrent un plat bien cuit. Ils s'en régalèrent. Ils prirent ensuite congé de la vieille femme et regagnèrent chacun, sa demeure. Dari se félicita de la découverte et le lendemain matin de très bonne heure, il prit arc et carquois et partit en chasse du côté de la demeure de la vieille femme. Tout comme Nambaoïè, il blessa un perdreau qui prit |a direction de la maison de la bonne vieille. Dari s'y rendit et trouva aussi le perdreau apprêté. Il le mangoa. Puis il sortit de son sac en peau de bouc une corde et se'mità ligo'.er la vieille. Que voulez-vous qu'une vieille fit contre Dari V - Elle ne fit rien et se laissa ligoter. Dari regagna sa maison qu'il atteignit de nuit, courbé sous le poids de la vieille femme. Une fois arrivé, il la je'a dans le plus grand de ses greniers et se rendit auprès de Mampouro qui était anxieuse. Les enfants dormaient déjà. Dari dit à Mampouro :
— Finie la famine ! Désormais nous mangerons à notre faim. J'ai découvert un moyen de nous procurer du mil, du petit mil, tiens-toi bien.
Mampouro n'avait pas le coeur à rire. Elle avait le ventre creux et souffrait terriblement de la faim. Après avoir devisé quelques instants, ils se mirent au lit.
Dari dormit mal ce jour-là. Il avait hâte de voir venir le jour. Aux premières lueurs du soleil, il envoya son fils aine avec un grand panier en lui disant :
— Va dans le gros grenier, celui qui se dresse au milieu des autres, emplis ce panier de mil. Désormais, toi et tes frères ne souffrirez plus de faim.
L'enfant ne comprit pas ce que voulait dire Dari. Il avait balayé le fond du grenier, et il y avait des mois que Mampouro était obligée de quémander peur nourrir la famille. Il obéit cependant à son papa. Quand il atteignit la porte du grenier, il vit que celui-ci était plein de mil, plein de petit mil plus blanc que le sable du marigot. Fou de joie, il sauta dans le grenier et disparut. Dari a;tendit long'emps son premier fils qui ne revint pas avec |e mil. Il envoya le cadet qui ne revint pas non plus. Il envoya son troisième fils qui ne revint pas. Pris de fureur, Dari se rendit lui-même au grenier et quand il vit
le mil, du petit mi! tout blanc, il oublia ses enfants et voulut sauter dans je grenier, — plouff; il disparut à son tour,
La vieille sorcière, pour se venger de Dari avait, avant de disparaître, rempli tous les greniers de selles liquides qu'elle saupoudra de mi!, de petit mil plus blanc que le sable du marigot. Dari et ses enfants se débattaient au fond du grenier dans cette fange humaine. — Il trouva encore la force d'appeler Mampouro.
— Oln Mampouro ! Démolissez vite le grenier. Mampouro qui avait entendu l'appel crut que son mari
demandait un second panier.
— Un panier plus grand, dites-vous ? hurla-t-elle.
Dari hurlait de toutes ses forces, mais Mampouro n'entendait rien. E|le se rendit enfin au bord du grenier et s'aperçut de sa mésaventure. Elle se saisit d'une daba et commença à démolir b grenier. Au premier coup de pioche, une marée de celles liquides, puan'es, envahit l'intérieur de la maison. Au troisième coup, le grenier se fendit. Dari et ses enfants sortirent plus affamés qu'auparavant, les yeux rougis, tout crottés.
Dari et la famille Tortue
Le chemin de Dari et celui de Nambaolè-le-Chasseur, étaient très différents. Cependant ils se croisaient souvent. ■Nambaoïè-Je-Cliasseur, aurait continué à chasser les perdreaux aux alentours de la demeure de la vieille sorcière, mais il fut horripilé par le comportement de Dari et changea de lieu de chasse. Là vivait une famille de tortues comprenant le papa tortue, la maman tortue et les cinq petites tortues. On était en pleine saison des pluies; les orages étaient fréquents, et Nambao;è cherchait souvent asile au domicile des tortues. La première fois, quand, au cours d'une partie de chasse, il fut surpris par la tornade, il lança un appel que le vent porta jusqu'à l'oreiile des tortues.
— Par où ? lança le chasseur.
— Par ici, répondirent les voix.
Nambaoïè se dirigea vers les voix et fut surpris de voir cette famille tortue bien au chaud dans leur maison que chauffait un brasier allumé au centre de l'unique chambre. Dessus était posée une marmite où mijottait du niébé. Tout je monde sait que les tortues excellent par les gaz qu'elles rejettent.
C'était un défilé, et chaque tortue venait assaisonner le niébé d'un «pêt». Quand tout fut cuit, , elles descendirent la marmite et donnèrent d3 leur niébé à Nambaolô. Ce dernier ne pensa pas à la façon dont il avait été assaisonné et sans doute pour ne pas manquer de civilité envers ses bienfaiteurs, Nambaolè mangea le niébé des tortues. Il fut plusieurs fois reçu danc la demeure des tortues. Il raconta un jour son aventure à Dari qu'il rencontra au cours d'une partie de chasse. Dari attendit un jour oj il vit l'horizon barré par de gros nuages noirs qui annonçaient l'orage pour se rendre à la chasse aux alentours de la demeure des tortues. Il n'oublia pas le mot de passe que lui avait donné Nam'oaolè. Quand il arriva, il attendit que l'orage so déchaînât.
Alors il lança cet appel :
- Par où V
Aussitôt des voix lui répondirent :
— Par ici I
Dari se rendit à la demeure des tortues et fut reçu comme Nambaolè. Il trouva la marmite de niébé sur le feu, et l'une après l'autre les tortues défilaient et y jeLaient leur d.ô.e d'épice.
Quand tout fut cuit, la marmite fui descenc'ua du foyer, et les tortues donnèrent une part à Dari. Mais Dari fit le dédaigneux et repoussa |e plct de côté. 11 se leva, assomma toutes les tortues qu'il mît dans son sac en peau de bouc. Après ce massacre, Dari reprit le chemin ce retour se félicitant de sa bonne prise et de s'être ainsi vengé de Nambaoiô.
Quelques temps après, Nambaolè a:ia de nouveau chasser dans les parages. Il fut ce jour là encore surpris par la tornade et lança son appel :
— Par où ?
Il n'entendit rien.
— Par où ? |ança4-i! de nouveau 1
Au troisième appel, il entendit une petite voix timide qui lui répondit faiblement. Elle sortait de la niaison des tortues. Nambaolè s'y rendit et au lieu de toute la famille tortue, il trouva la benjamine de la famille qui le fit entrer. La petite tortue, conta son histoire à Nambaolè.
— Quelqu'un est venu; et quand a éclaté l'orage, sanglota la petite tortue, qui ne put retenir ses larmes, il a lancé son appel auquel nous avons répondu. Nous l'avons introduit chez nous, mais l'ingrat a assommé et mon père et ma mère et mes soeurs. J'ai dû la vie sauve à ma petite taille. — Je me suis enfouie dans les cendres éteintes où je restai jusqu'à son départ. Je vous en prie, emporîez-moi loin d'ici. Je ne saurais vivre orpheline dans cette jungle. Quand vous serez chez vous, semez-moi sur un tas d'immondices. S'il en sort quelque chose de noir, supprimez-ie. Si au contraire il en sort quelque chose de blanc, conservez-îe. Nambaolè pris de compassion emporta l'orpheline, la benjamine de la famille tortue et fit comme cette dernière lui avait indiqué.
si
3^ (k^-- WïrB^^gM^-:'''^.
Il la sema sur un tas d'immondices tout près de sa maison. Quelques semaines plus tard, il sortit du trou où Nambaolè avait semé la petite tortue quelque chose de blanc, et
selon les recommandations de la peJ.e tortue, Nambaolè le laissa grandir. La petite tortue devint un arbre, un arbre aussi hcut qu'un fromager, un arbre qui produisait : imaginez quoi ! - du Tô, du tô tout blanc. - (1 )
( 1 ) Tô, plat national, pâte de mil qu'on mange avec une sauce.
Dari Taraignée tue Namion Toutarde
La paresse de Dari était devenue légendaire comme l'était sa ruse. Il était connu de tous pour son flegme et son peu d'encjin au travail. Aussi, n'était-il pas rare que ses greniers qui n'étaient jamais pleins, les années fastes, fussent vides avant les prochaines récoites. Plus d'une fois, sa famille eut à souffrir de la faim. Les années ne se ressemblaient pas. Dari et sa famille joignaient les deux bouts grâce aux dons de quelques voisins, mais dans les années maigres, Dari mettait à rude épreuve sa ruse pour subvenir aux besoins des siens.
On était à une de ces années-là. Les pluies n'avaient pas été régulières, entraînant ainsi de maigres récoltes. Les greniers de Dari étaient vides, et le mil glané était épuisé. Mampouro était à présent obligea de faire du porte-à-porte pour avoir quelques grains. Quand elle eut ainsi fait le tour du village, elle ne sut plus où aller, car partout on lui répétait le même refrain :
— «Que faisait votre mari alors qu'il pleuvait?»
On lui jetait alors un peu de mil dans le fond du panier en la priant de ne point se représenter. Mampouro souffrait
atrocement de ces affronts et quand e:le sortait pour tendre la main, c'était plutôt par pitié pour ses enfants qu'elle voyait dépérir de jour en jour.
Dari avait cependant usé de toutes ses ruses sans parvenir à un résultat. La pitié de ses voisins s'était émousséa et il lui sembla que sa besace no contenait plus de tours.
Un matin cependant, Dari résolut d'aller à l'aventure, loin de chez lui pour tenter sa chance. Il soriit de bonne heure et prit ja direction de l'Est. Il marcha longtemps et fut surpris de ne rencontrer aucune vie. Seule la réverbération entreprenait devant lui sur le sable une danse macabre. On était en pleine saison chaude. Le cri-cri des cigales qui fusait de parioui lénervait davantage. La nature se languissait sous l'accablante atmosphère de la canicule tropicale. Dari était à bout de forces. Découragé, il allait rebrousser chemin quand il aperçut à l'horizon, venant vers lui, un homme ployant sous le faix d'un énorme panier de jonc. Dari se ravisa et choisissant l'ombre d'un karité, il s'assit, at:endant l'arrivée de l'inconnu. De grosses goultss de sueur perlaient du visage de l'homme qui arrivait. Ses pas accusaient le poids du panier. Il avait les mains et le bout du nez noire de suie. Dari l'interpe|a quand il fut à sa hauteur.
— Hé I l'ami doù vient-on ? Peut-on vous aider ? L'homme surpris de la présence de Dari se retourna et
aperçut ce dernier cdossé au tronc du karité. Surpris, il l'était, parce que seul il connaissait un mystère qu'il n'entendait pas faire connaître à quelqu'un d'autre. Il s'arrêta donc et dit à Dari :
— Si vous le voulez bien, aidez-moi à mettre bas ce panier, je prendrai volontiers quelques minutes do répit.
lis mirent bas le panier, et Dari y jeta un coup d'oeil furtif pour satisfaire sa curiosité. Le panier était rempli de denrées alimentaires de toutes sortes que cachait une couche de charbon. — Taota, l'homme que venait de rencontrer Dari, était forgeron de son état. Les deux hommes devisèrent de beaucoup de choses, et quand Taota voulut poursuivre son chemin, Dari insista tant pour lui porter le panier un bout de chemin, que Taota ne put lui refuser ce qu'il demandait. Dari porta le panier jusqu'au domicile du forgeron, et en retour eut quelques tubercules d'ignames et de patates dou-
ces. Taota lui donna aussi un perdreau et quelques légumes verts. Dari se confondit dans les remerciements, puis sans plus attendre courut chez lui où sa famille inquiète de son absence, commençait à se lamenter. Ce fut fête ce jour là. Tout le monde mangea à sa faim.
Dari était satisfait de cette nouvelle découverte, et se promettait désormais de nourrir sa famille grâce à l'obligeance de Taota le forgeron. Le lendemain matin, de grandbonne heure, il courut au lieu où la veille, il avait rencontré le forgeron, providence qui l'avait si généreusement comblé. H n'eut pas longtemps à attendre. Comme la veille, Taota parut à la même heure chargé du même panier rempli des mêmes denrées. Dari s'offrit encore ce matin là pour porter le panier, et en compagnie de Taota, il arriva chargé du panier à la demeure du forgeron. Il reçut encore ce jour là quelques vivres. Mais Dari avait déjà trop fait en chargeant deux jours de suite le panier de Taota. Il voulut aller luimême à la source. Il prit un air étonné et demanda à Taota :
— Comment pouvez-vous vous y prendre pour avoir tant de nourriture. Tout |e monde souffre de la disette !
Taota qui connaissait très mal le personnage à qui il avait affaire, dévoila à Dari tout son secret en ces termes :
— Il y a quelques années, alors que la famine sévissait sur tout le pays, je sortis un jour à la recherche de quelques vivres afin de sauver ma famille d'une mort affreuse. Au bout de quelques journées de marche, je suis arrivé à un grand lac où seuls les caïmans sont rois. Les berges sont verdoyantes et attirent toute ja faune qui a fui le reste du pays pour se retrouver là autour du lac qui est vie. Après m'être abreuvé, je me disposais à regagner ma demeure, la tristesse dans le coeur, quand une outarde qui venait du milieu du lac se posa non loin de moi. Je bandai mon arc, et quand je voulus décocher ma flèche, cet oiseau me parla. Oui ! comme je vous parle en ce moment. J'entends encore la voix, celte voix qui fut mon salut et qui disait :
— Enfant de l'homme, ne me fais pas de mal et je te porterai sur mon dos jusqu'à celte î|e qui se trouve au milieu du lac, là, tu trouveras de quoi te nourrir, toi et ta famille, car elle est l'île de vie.
J'étais un peu surpris, mais dans une telle situation on
fait feu de tout bois. Je me confiai donc à l'Outarde qui me mit sur son dos. Elle battit des ailes et nous nous élevâmes dans les airs. Peu de temps après, nous atierrissions dans l'Ile. O ! merveille ! On eut dit que toute la vie s'était retirée dans ce coin de terre, loin de la méchanceté de l'homme 1 Tout y poussait, des céréales aux arbres fruitiers. Je pris ce que je pouvais emporter et par le même moyen je regagnai la berge. Rentré chez moi, je racontai l'histoire à ma femme. Nous avons ensuite abandonné la terre ingrate pour
nous installer non loin de ce lac de vie. Ainsi, tous les matins, je retrouve [Outarde qui régulièrement m'emporte sur l'île où je prends ma ration journalière. Voulez-vous ! — demain malin au premier chant du coq venez me voir, je vous conduirai au lac de vie.
Dari n'attendait que cela. Il remercia Taota et prit congé.
Ce fut encore fête ce soir-là dans la famille de Dari.
Mampouro et ses enfan!s retrouvèrent leur mine radieuse quand Dari leur annonça qu'il irait le lendemain en compagnie de Taota au jac où se trouve llle de vie. C'est avec le sourire
d'espoir aux lèvres que Mampouro et ses enfants s'endormirent. Quant à Dari, il ne réussit pas à fermer l'oeil de toute la nuit. Il avait hâte que le coq chante. Au bout de quelques heures d'attenle, il entra dans son poulailler, saisit le plus gros coq de la basse-cour et lui asséna un grand coup de poing sur la croupe. Le coq fit ce qu'en pareille circonstance, tout coq fait, il chanta. Alors, Dari tout radieux, sortit précipitamment de la basse-cour, et sans souffler mot à personne, même pas à Mampouro sa femme qui dormait toujours en rêvant de l'île de vie. Muni de son gros sac en peau de bouc, et de quelques cordes, Dari alla frapper à la porte de Taota le forgeron qu'il tira du sommeil. Ce dernier se réveilla et vint voir celui qui venait à pareille heure troubler son sommeil. Taota fut étonné de voir Dari sur le seuil de la porte, portant en bandoulière, son sac en peau de bouc.
— Mais ami 1 lui dit-il. Le jour vient à peine de se coucher. Regardez-là-bas au loin, quelques familles attardées veillent toujours. N'entendez-vous pas aussi le bruit des pilons ? Etes-vous vraiment sûr d'avoir entendu un chant de coq ?
— Sûr, comme vous et moi sommes face à face, répondit Dari, d'autant plus que c'est un coq de ma basse-cour.
— Un tel coq appelle le malheur sur la famille, reprit Taota le Forgeron. Le savez-vous ? — Quand un coq chante avant l'heure, il faut lui trancher la tête. J'espère que vous n'entendez pas avoir quelque malheur dans votre famille ?
— Certes non ! dit Dari. Mais je l'ai un peu forcé à chanter.
— Comment ça ? interrogea Taota.
— Oui ! poursuivit Dari. Je lui ai donné un petit coup sur la croupe.
Taota éclata alors de rire et entre deux éclats il dit à Dari :
— Allez I Retournez chez vous, et quand vous aurez entendu tousser une vieille, revenez. Il sera alors temps de nous mettre en route pour l'Ile de vie.
Bon gré mal gré, Dari s'en retourna chez lui. Les chiens des maisons voisines aboyaient à son passage, mais aucun coq ne chantait, aucune vieille ne toussait. Dari trouva à son arrivée toute sa famille plongée dans un lourd sommeil, et Mam-
pouro rythmait le sifflement des enfants d'un ronflement rauque et monotone. Dari se mit au lit; mais pas plus maintenant qu'avant, i| ne réussit à fermer l'oeil. Combien de temps resta-t-il ainsi '< il ne saurait le dire, mais il sait qu'au cours d'un petit laps de temps, il vécut déjà les délices de l'Ile de vie. Cette île qui, bientôt, le nourrirait lui et toute sa famille. H avait hâio de s'y trouver. Et cette sacrée vieille qui ne toussait pas ! — Dari réfléchit un moment, puis tout à coup : — Mais, j'y pense ! — Et si je faisais tousser r\/lampouro I Elle n'est pas si vieille mais qui me contredira !
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Dari se leva sur la pointe des pieds, alluma un quinquet et alla chercher dans le panier à réserve une poignée de piment. I| mit quelques braises dans un pot et y jeta du piment. Il mit le tout sous le nez de Mampouro et attendit que son invention fasse son effet. La chambre s'emplit d'une odeur acre et suffocante. Mampouro toussa une fois, puis deux fois. Dari toussa à son tour. Toute la famille toussa à l'unisson, Dari sorti alors, n'oublia pas son sac en peau de bouc, ses ficelles et courut chez Taota je Forgeron.
Le premier coq venait de chanter — Taota s'était levé et attendait à présent son compagnon d'aventure. La nuit était fraîche pour |a saison et Dari sentait le vent lui pincer le bout du nez et les oreilles; mais à l'idée qu'il allait connaître incessamment l'île de vie, il se sentait plus de chaleur. Taota sortit €• ils se mirent en route. — De partout, les coqs chantaient et la brousse se réveillait. Les oiseaux nocturnes regagnaient leur gîte en poussant de petits cris de regret. Les hyènes venues rôder |a nuit autour des maisons regagnaient leurs tanières. Taota et son compagnon virent les étoiles s'éteindre l'une après l'auïre. Ils marchèrent longtemps et arrivèrent enfin au bord du lac. Dari était à bout de force. Mais quel réconfort pour lui quand il vit toute cette eau, miroitant aux premiers rayons du soleil. Ils s'assirent au bord du lac après s'être abreuvés.
Ils n'eurent pas longtemps à attendre. Namion-l'Outarde était fidèle au rendez-vous et venait de se poser lourdement à quelques mètres des deux compères. Taota prit son panier et s'approcha de l'oiseau. Il lui dit quelque chose à l'oreille en pointant Dari du doigt. Namion secoua la tête et claqua
du bec, signe d'assentiment. Il ploya ensuite les genoux et présenta sa croupe à Taota. Ce dernier prit place et Namion battit une fois, deux fois, trois fois de l'aile et s'éleva dans les airs avec le Forgeron. Dari les regarda partir. Il s'assura que son sac était toujours là, que ces cordes étaient toujours avec lui. Il trépignait cependant d'impatience et faisait les cent pas. Au bout de quelques instants, Dari qui scrutait
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toujours l'horizon vit Namion-l'Outarde qui volait vers sa direction ayant en croupe Taola le Forgeron, chargé de son panier. Namion .ït deux rondes et vint se poser aux côtés de Dari. Taoîa débarqua et fit signe à Dari de prendre place. Dari dans sa précipitation faillit arracher les plumes de Namion qu'il empoigna à pleines mains. Il parvint cependant à se mettre en équilibre et Namion battit une fois, deux fois, trois fois de l'aile, s'éleva dans les airs et prit la direction du large. Dari débarqua dans l'île merveilleuse. Stupéfait, il ne trouva aucun mot pour crier sa surprise. La vie de lile le remplissait d'admiration. C'était une pariie de terre où l'homme n'était pas encore maître et où tout se côtoyait sans crainte. L'oiseau, sans méfiance, picorait les tiques sur le dos des caïmans glauques qui humaient l'air non loin des biches. Des oiseaux aux mille couleurs criaient leur joie à qui mieux mieux. C'était en un mot, le paradis terrestre.
Dari attrapa ce qu'il put attraper, déterra ce qu'il put déterrer, coupa ce qu'il put couper, et mangea ce qu'il put manger sur place. Hé'as ! le moment du retour vint, et les compères furent obligés de repartir. Namion-l'Outarde et Dari traversèrent le lac et rejoignirent Taota le Forgeron.
Taota et son compagnon, chargés de ce qu'ils avaient pu prendre, .prirent |e chemin du relour. Quand ils arrivèrent chez Taota, il était midi. Dari remercia Taota et se rendit chez lui, traînant et son corps fiasque après un tel effort, et son cac de bouc remplie de victuailles. Il fallut à sa famille plusieurs jours pour venir à bout de toules ces provisions. Au bout de quelques jours pourtant, Mampouro révéla à Dari la situation qui allait bientôt être la leur, car les provisions étaient presque épuisées. Dari rassura sa femme et courut chez Taota le Forgeron. Ils allèrent encore à l'île de vie. Ils y allèrent une troisième fois et chaque fo!s ils revenaient avec force victuailles.
Quelques semaines s'étaient écoulées eî pour une quatrième fois, Dari invita Taota le Forgeron à un autre voyage à l'île de vie. Le drôle avait cette fois-ci fait un triste plan qu'il se garda bien de communiquer à son compagnon, lis allèrent donc comme de coutume au bord du lac et trouvèrent Namion l'Outarde qui les fit traverser.
Pour le retour, Dari demanda à Taota de faire la traversée le premier, contrairement à leur habitude. Taota ignorant toujours les idées funestes de Dari passa le premier. Namionl'Outarde fit traverser à son tour, Dari. Quand l'oiseau mit patte à terre, Dari saisit les deux ailes et l'une après l'autre, les brisa. Il se saisit ensuite d'un gros bâton et assomma Namion-l'Outarde. — Etonné, Taota fut impuissant devant une telle ingratitude. Il Idisparut abandonnant Dari. Dari ne regretta pas pour autant son acte. Il était rusé, il était cruel, tel il est. récompensant le bien par le mal.
Dari et N'golo - le - singe
Tous les animaux commonçaient à connaître Dari et ce dernier n'arrivait plus à assouvir sa fringale de viande. Il chercha pourtant un moyen qui faillit d'ailleurs lui coiJter la vie.
Il sortit un jour, ayant en bandoulière son vieux sac en peau de bouc dans laquelle il avait mis une corde bien solide, et se rendit à l'endroit où viennent boire l'as animaux. Il était à peine assit que N'Go!o-!e-Singe arriva au galop. N'Golo s'assit sur un caillou, se gratta une fois, deux fois, fit le tour d'horizon comme s'il craignait /quelque danger.
Il allait se relever quand Dari l'iiiterpela :
— Hé ! ami, j'ai besoin de votre service.
— Que vous fau>i|, demanda N'Golo-le-Singe.
— Voilà, reprit Dari, je suis en litige avec Mampouro ma femme. L'autre jour en présence d'amis, elle a foulé mon honneur en me traitant de poids léger. Je voudrais aujourd'hui savoir si réellement je ne pèse pas plus qu'elle ne le prétend.
Sur ces déclarations, Dari sortit une corde et poursuivit :
— Ami N'Goio, prenez cette corde, attachez-moi solidement, soulevez-moi et dites-moi sincèrement ce que je vaux en poids.
N'Goio-le-Singe ligota Dari, le souleva puis lui dit :
— Je vous trouve un peu pondéreux. Votre femme ne savait pas ce qu'elle vous a dit. Peut-être vous aimerait-elle un peu plus gros. Au fait î pendant que j'y pense, je voudrais aussi savoir ce que je vaux en poids. Si un jour ma femme me faisait la même remarque, je saurais que lui répondre.
N'Goio-le-Singe déposa Dari, défit les cordes qu'il lui remit. Notre majin personnage se mit en devoir de ligoter solidement N'Golo. Il le souleva, le mit sur la tête et prit la direction de sa maison.
N'Gojo se sentait mal, mais il ne devina pas ce que Dari voulait faire de lui. Il voulait connaître son poids et il demanda à Dari :
— Eh bien ! — Comment me trouvez-vous ?
— Lourd ou léger, peu importe. Mes enfants auront des os à ronger.
N'Goio vit qu'il éiait perdu, et tout moyen de sortir de la mauvaise situation était impossible. Il se débattait tant bien que mai, mais Dari l'emporta à la maison. Quand ses enfants le virent venir, ils accoururent. Dari déposa N'Golo qu'il confia à leur garde en disant :
— Surveillez-le bien. Je vais dans la maison voisine ache^ter de quoi l'assaisonner. Dari parti, N'Golo s'adressa aux enfants de Dari en ces termes.
— Votre papa est parti trop tôt. Ne savez-vous pas qu'en m'attachant ainsi, je perds de mon poids ? — Détachez-moi, ainsi je conserverai tout mon poids et tout mon goût.
Les petits de Dari crurent aux paroles de N'Golo et voyant |a bonne chair qu'ils allaient faire, ils détachèrent chacun un membre de N'Golo, la partie qu'ils se promettaient chacun de choisir au moment du partage. Une fois libéré, N'Golo se saisit d'un gros gourdin et assomma d'un coup le plus brave des enfants. Les autres se réfugièrent dans une chambre qu ils barricadèrent. N'Golo n3 put y entrer. Du reste, il savait que Dari était sur le chemin de retour. Il était mieux de se venger sur le Chef de famille. Il se cacha derrière |a porte d'entrée attendant l'arrivée de Dari.
Pendant ce temps, Dari était allé acheter du sel et à l'idée du bon repas qu'il allait faire, il sifflotait de joie. Quand il se fut approché à quelques mètres de sa maison, il entendit
distinctement les paroles que sifflait un oiseau du haut du tamarinier qui se dresse devant |a maison. L'oiseau chantait :
— Dari ! un coup sur le front, du sang sur le crâne; Dari ! un coup sur le front, du sang sur le crâne.
Dari s'arrêta, se demandant ce que pouvait bien dire l'oiseau. Il envoya un caillou dans l'arbre et l'oiseau se tut. Mais quand il fit quelque pas, il entendit la même chose :
— Dari I un coup sur le front, du sang sur le crâne; Dari I ! Dari, un coup sur le front, du sang sur le crâne !
Dari fit taire encore l'oiseau et voulut encore marcher; mais la même voix lui redit la même chose. Dari passa outre et voulut enjamber le seuil de la porte. Il ne se rendit plus compte de |a suite. N'Golo lui asséna un gros coup de gourdin sur le crâne. Il l'aurait assomé si quelque bruit ne l'avait dissuadé de son sinistre projet.
N'Golo se sauva à toutes pattes, abandonnant Dari sur le seuil de sa porte à côté de son sel répandu. Quand ce dernier se réveilla, ses enfants étaient toujours barricadés dans la pièce voisine, n'osant se présenter à leur père, prévoyant ce qui pourrait leur arriver. Dari ju.'a dese venger de N'Golo-le-Singe, Mais ses aventures devaient le conduire ailleurs que sur le chemin de N'Golo-le-Singe.
Dari et Tarbre à tô
Cette ann^e-là (encore, les récoltes avaient été très mauvaises. Les pluies étaient tombées en trop petites quantités et le mil avait séché avant de fleurir. La famine s'était encore répandue sur toute la région, semant la consternation et la désolation.
Dari usa de tous les moyens pour procurer de la nourriture à sa famille, mais dans la région, tout le monde le connaissait bien à présent et l'on se méfiait de lui. Devant la misère de sa famille, il résolut un jour d'aller très loin dans quelque pays où il n'était pas encore connu, pour chercher quelques subsistances. Il marcha une journée entière.
Sur son chemin, tout était désert. Partout, les plus forts pourchassaient les plus faibles aux dépends de qui ils survivaient. Dari arriva le soir à une maison bâtie en pleine forêt. Il n'en sortait aucun bruit. Les oiseaux eux-mêmes ne chantaient plus dans les feuillages des arbres. Dari alla frapper à la porte. Il demanda l'hospitalité pour la nuit. Dari reconnut l'homme qui vint lui ouvrir la porte : c'était Nambaolè-le- Chasseur. C'était là, sa demeure. Il vivait en ascète au milieu des grands arbres de la forêt.
Quand Dari entra dans la maison, il sentit une agréable odeur qui prenait plaisir à lui chatouiller les narines. Il inspecta du regard la maison et vit, assis sur un banc de bois, des enfants gros et potelés, regardant leur mère accroupie auprès d'un foyer d'où sortait une pâle lueur qui éclairait la maison. La patronne de maison était une femme entre deux âges comme son mari. Elle reflétait l'exubérance de ces femmes qui ne dédaignent pas la bonne chair. Dari sursauta quand il entendit un bruit qu'il n'avait plus entendu chez lui depuis des mois; ce bruit que fait la viande jetée dans de l'huile bouillante. Il écoutait d'une oreille la conversation de Nambaolè-le-Chasseur, tandis que ses narines se dilataient au rythme des effluves que lui apportaient de lemps en temps quelques coups de vent. On l'entendait avaler la salive que l'odeur de la viande lui faisait venir à la bouche. Dari attendit impatiemment que l'heure du repas vint.
Enfin cette heure vint. On apporta aux deux hommes un tô tout blanc, un tô qui n'était point fait de mains d'homme. Dari se régala tant et si bien qu'il faillit attraper une indigestion. Il se trouvait bien chez Nambaolè-le-Chasseur. Il y resta encore un jour. I| était cependant intrigué de manger à tous les repas du si bon tô alors qu'il ne voyait personne piler ou écraser quoique ce soit.
Avant le repas du soir du second jour, Dari suivit de loin Dame Nambaoïè qui était soriie avec des ustensiles biens propres, trop propres pour qu'elle aille encore les laver.
Dame Nambaoïè arriva au pied d'un arbre singulier, le seul en son genre dans tout le pays. Elle déposa ses écuelles sous un buisson et grimpa dans l'arbre dont elle secoua les branches. H se mit alors à pleuvoir de l'arbre une nuée de morceaux de tô, du tô tout blanc. Dame Nambaoïè redescendue de l'arbre en ramassa autant qu'elle put et ce qu'elle ne put prendre remonta dans l'arbre. Dari avait découvert ainsi le secret de la famille Nambaoïè. Il se jura sur l'heure d'en faire profiter sa famille. Il retourna par un détour à la demeure de Nambaoïè. Ce soir-là, il se régala encore de tô, de ce tô tout blanc produit par un arbre. Le lendemain matin de très bonne heure, il demanda à continuer sa route. Nambaolè-le-Chasseur qui .n'a pas oublié les histoii^es de la vieille sorcière, et de la famille tortue, voulut tout de même secourir Dari et lui donna un gigot de buffle pour la famille. Dari remercia Nambaoïè et sa famille et se mit en route. Il avait à peine fait cent mètres qu'il se déroba derrière l'épaisse fourrée de lianes. Il prit la direction non pas de sa demeure, mais celle de l'arbre à tô. Quand il arriva, il déposa délicatement le gigot de buffle sur un matelas de feuilles sèches, regarda l'arbre chargé de tô tout blanc. Il l'escalada et comme Dame Nambaoïè, il secoua les branches.
Il se mit alors à tomber de l'arbre miraculeux une pluie de tô. Dari redenscendit tout en voyant déjà le repas qu'allait faire sa famille. f\/lais chaque fois qu'il tendit la main pour ramasser un morceau, ce dernier remontait dans l'arbre. Dari vit remonter l'un après l'autre tous les morceaux de tô qui étaient tombés. Trois fois de suite, il secoua les branches de l'arbre à tô, et trois fois de suite, il ne put ramasser un seul morceau.
Il crut alors que son insuccès était dû aux charges qu'il portait. Il enleva l'un après l'autre, et son boubou et son « toubaladji ». Il grinnpa dans l'arbre et Je secoua à nouveau. Il en tomba une nuée de morceaux de tô. Dari redescendit et quand il voulut les ramasser ils remontèrent tous dans l'arbre. Dari dégringola de l'arbre et pensa ceite fois-ci à ses boyaux. Il s'ouvrit le ventre, exhiba ses tripes qu'il déposa sur un coussin de feuilles mortes un peu à l'écart. Il grimpa dans l'arbre. Les morceaux de tô tombèrent comme des gouttes de pluie, mais Dari ne put, pas plus maintenant qu'avant, en ramasser un seul, car ils remontèrent tous dans l'arbre.
De guerre lasse, Dari voulut s'en aller et il songea à récupérer ses intestins. Il se dirigea vers l'endroit où il les avait déposés. H ne les y trouva pas. Il regarda dans les airs et vit un épervier qui s'élevait avec ses intestins. Dari voulut crier au voleur, mais il lui manqua du souffle. Il tomba. Ce fut la fin.
Dari partit ainsi à Combèlubo, emportant avec lui ses farces, histoires que l'on dit chez nous tous les soirs quand la chouette a hululé, et quand la lune brille de tous ses éclats, là-haut au firmament.