DARWIN
Les hommes qui influent d'une manière notable sur la direction des idées doivent toujours leur succès à la combinaison de deux causes : une capacité exceptionnelle et l’existence d’un certain état des esprits ou de certaines aspirations chez les personnes qu'ils espèrent entraîner. On l’a remarqué sur le grand théâtre du monde, pour les fondateurs de religions et de dynasties. Dans le cercle moins étendu des sciences, on peut faire la même observation. Il y à des moments où d'anciennes idées commencent à peser, où les méthodes sont jugées insuffisantes, où les savants qui travaillent dans une branche éprouvent du malaise et aspirent à quelque chose de nouveau. Qu'un homme auda-
cieux, capable et persévérant se montre alors, il a les meilleures chances d’être écouté.
Pour les naturalistes, Charles Darwin a paru dans un de ces moments. |
J'en appelle aux souvenirs de ceux qui travaillaient et réfléchissaient en 1859, date de l'ouvrage sur l’Origine des espèces. L'édifice de la science était menacé. Des faits nouveaux le battaient en brèche de tous côtés. Aïnsi, les descripteurs ne savaient plus ce qu'il fallait penser des espèces, qu’on avait pris l'habitude pendant longtemps de considérer comme des groupes définis, à peu près immuables, produits, il y a quelques milliers d'années, par des causes que l'homme ne pouvait comprendre.
D’après des savants très distingués, l’histoire naturelle avait pour objet unique d’étudier ces groupes, leurs organes tels qu’on les voit, leur manière de vivre et leurs ressemblances, qui déterminent des associations d’un ordre plus élevé. Ce qui avait précédé, ce qui pouvait suivre était forcément hypothétique; il ne valait pas la peine d’y penser. Des arguments sérieux,
j'en conviens, étaient donnés en faveur de la fixité dans la succession des formes.
Toutefois, il existait, et 1l à toujours existé, une opinion contraire d’après laquelle les êtres successifs ont été et sont variables indéfiniment. C’est ce qu’on a appelé la théorie de l'évolution ou du transformisme ‘. Darwin n’a jamais prétendu l’avoir découverte, mais il à eu la gloire de montrer mieux que personne comment les phénomènes ont pu se passer et il a appuyé la théorie d’une foule d'observations et de réflexions originales. Avec sa bonne foi parfaite, il se plaisait à mentionner ses prédécesseurs, tels que de Lamarck, Erasmus Darwin, son aïeul, et autres, mais il ne les a pas tous connus. Dans une visite que j'ai eu le plaisir de lui faire, en.1880, j'ai pu lui signaler un ouvrage bien curieux, plus ancien que ceux de Lamarck, et dont pérsonne jusqu'ici n’a parlé, si ce n’est pour les choses secondaires qui s’y trouvent.
Qu'on me permette une courte digression sur cet évolutioniste complètement oublié.
1 Voir la note additionnelle A.
Il ne ressemblait en rien à Diderot, chez lequel on à découvert récemment des idées analogues'. Tout homme d'imagination peut se lancer dans des hypothèses. Cela ne compte pas dans la science. Il faut que les théories sortent lentement et laborieusement des faits. Le savant modeste qui procédait de cette manière, avant de Lamarck et mieux que lui, est Duchesne, dans son istoire naturelle des Fraisiers, ouvrage publié en 1766 °. l’auteur était horticulteur et professeur d'histoire naturelle dans un collège. Son instruction était aussi variée que solide. Voici l'observation de lui qu’on cite quelquefois, sans remarquer l’originalité des conséquences qu'il en avait déduites. Ayant semé des graines du fraisier sauvage, dit des bois, qu'il avait recueillies autour de
1 Revue des Deux Mondes, octobre, 1879.
? Un volume in-8°, qui comprend l’ Histoire naturelle des fraisiers (324 pages et un tableau), et des Remarques particulières (118 p.). Le premier des ouvrages de Lamarck, Système des animaux sans vertèbres, est de 1801. Ses Recherches sur l’organisation des corps vivants ont paru plus tard, et sa Philosophie zoologique en 1809. La métamorphose des plantes, par Gæthe, est de 1790.
Versailles, 1l vit, à sa grande surprise, que la plupart des pieds obtenus avaient une seule foliole, au lieu des trois qui caractérisent ordinairement les feuilles de lPespèce. Il sema des graines de ces individus singuliers qui donnèrent la même forme. Elle s’est conservée depuis. Les botanistes nomment ce nouveau fraisier Fragaria monophylla. Duchesne partit de ce fait et d’autres qu'il avait observés dans la culture pour raisonner, d'une manière très profonde, sur les formes nouvelles plus ou moins héréditaires, et sur ce qu’on peut appeler espèce, race ou variété. Il estime que beaucoup de formes désignées comme espèces sont des races, dont l’origine peut être constatée ou au moinsprésumée, et il laisse tomber de sa plume des mots véritablement extraordinaires pour l’époque. Ainsi, en parlant de la classification des espèces, genres et familles, il dit‘:
« L'ordre généaiogique est le seul que la < nature indique, le seul qui satisfasse pleine-
! Page 220.
< ment l'esprit; tout autre estarbitraire et vide «< d'idées. »
Il se hasarde même à donner‘ un arbre généalogique des fraisiers, construit d’après les descendances qu’il connaissait ou présumait.
C’est ce que font aujourd’hui des auteurs ultradarwinistes, avec la différence que Duchesne avait constaté une des descendances, tandis qu'eux les supposent toutes, d’après des vues hypothétiques et des raisonnements plus ou moins contestables.
Personne ne fit attention aux idées émises par Duchesne, à ce point qu'un biographe consciencieux, qui prononça son éloge dans une séance publique, les omit entièrement”.
De Lamarck fut moins dédaigné, parce qu'il parlait des animaux, plus connus que les végétaux, et qu'il indiquait une cause, par laquelle,
l Page 228.
2? Silvestre, Notice sur A.-N. Duchesne, lue dans la séance publique de la Société royale d'agriculture, Mémoires, 1827, tome I, p. 129-152. Voir plus loin la note additionnelle B.
d’après certains faits démontrés, les organes varient quelquefois dans des générations successives. Cette cause — l’usage fréquent d’un organe — fut jugée insuffisante. On la tourna même en ridicule. Dans ce temps, certaines idées préconçues jouaient un grand rôle. De Lamarck aurait eu dix fois plus de mérite qu'il ne serait pas parvenu à faire pencher la balance du côté du transformisme.
C’est de 1840 à 1850 que des progrès dans toutes les divisions des sciences naturelles changèrent la face du problème. Les botanistes et les zoologistes décrivaient alors une infinité d'espèces nouvelles et s’efforçaient de mieux distinguer les anciennes. Mais, plus ils se donnaient de peine, plus les limites des espèces semblaient vagues et ondoyantes. La valeur de ces groupes était reconnue inégale. On sionalait beaucoup de transitions de lun à l’autre, et le critère, obtenu quelquefois par de longues expériences sur la fécondation, n’était plus aussi certain qu'on lavait supposé. En général, les espèces bien distinctes par la forme
extérieure ne se croisent pas et surtout ne donnent pas des produits féconds indéfiniment, mais il y à des exceptions. Par exemple, dans la famille très homogène des cucurbitacées, M. Naudin a constaté que les espèces du genre Cucurbita ne peuvent pas se féconder l’une par : l’autre, tandis que dans le genre Luffa deux espèces, nettement différentes par les caractères extérieurs, se fécondent. Au fond, cela signifie qu'elles ont des diversités internes plus grandes que les externes. L’impossibilité d’avoir un critère absolu pour distinguer les espèces est aussi réel que pour distinguer les genres, les familles et les classes.
Personne ne doit en conclure que ces groupes n'existent pas, seulement ils flottent dans un milieu plus ou moins vague. Même chose se présente dans des catégories de groupes d’une autre nature. Il serait impossible, par exemple, de donner des caractères absolus pour distinguer un hameau d’un village, un vil- Jage d’un bourg, un bourg d’une ville. Cependant les réunions d'habitations représentées
par ces termes existent bien. Assez souvent on est embarrassé pour appliquer un de ces mots, et dans certaines circonstances un village devient un bourg ou même une ville. Londres n’a point de limites et à beaucoup varié. C’est cependant quelque chose de réel. IT est aisé de comprendre, par cet exemple, pourquoi l’incertitude reconnue dans la délimitation des espèces disposait à admettre des variations successives. Étudiées d’ailleurs de près, comme l’a fait Darwin, dans la culture et la domestication, les espèces des deux règnes se sont trouvées variables à un degré extraordinaire.
Tandis que les descripteurs se tourmentaient et sentaient vaciller leur point d'appui, les découvertes en paléontologie s’accumulaient et montraient de plus en plus la diversité successive des êtres. Cuvier recourut alors à l’hypothèse de créations subites et multiples, véritables coups de théâtre. Il fut remarqué aussitôt que des espèces avaient paru ou disparu successivement, une à une, et l’hypothèse fut mort-née.
La distribution actuelle des espèces végétales, considérée particulièrement dans les îles, me contraignit d'admettre, en 1855", quatre ans avant le premier ouvrage théorique de Darwin”, une création, dans certain cas, de nouvelles formes spécifiques dérivées des anciennes. Je prouvais, en outre, surabondamment, que la majorité des espèces remonte à des temps plus reculés qu’on ne le supposait et qu'elles ont traversé des changements géologiques ou climatériques. Lyell habituait alors les géologues à considérer de petites causes, pendant des temps très longs, comme produisant beaucoup d'effet. La notion astronomique de temps infinis pénétrait de cette manière dans les sciences naturelles. Cinq ou six mille ans devenaient peu de chose dans l’histoire des êtres organisés. Enfin, les découvertes de Baer sur l’évolution des individus analogue à celle des espèces, et l'étude plus fréquente des mons-
! Géographie botanique raisonnée, 2 vol. in-8°. à
? On the origin of species by means of natural selection, in-8°, 1859.
truosités ébranlaient également les anciennes idées. L’incertitude se répandait dans toutes les directions. Les faits de classification, de paléontologie, de géographie botanique et z00logique, d’organogénie, ne pouvaient plus se comprendre. [Il fallait sortir du cercle dun temps limité et de l'opinion d’une fixité presque complète des formes.
Alors parut Darwin!
Aucun homme n’était plus capable de rattacher tous les phénomènes à la théorie du transformisme, qu'il expliquait en outre par une
cause très importante — la sélection — à la-
quelle personne n'avait pensé, si ce n’est Wallace, qui en avait eu l’idée de son côté au même moment. Wallace est zoologiste. Darwin était physiologiste, botaniste, zoologiste, et même géologue. Le récit de son voyage autour du monde, ses descriptions des Cirrhipèdes et son mémoire sur les îles madréporiques le montraient bien, et toutes ses publications ultérieures plus importantes reposent sur cette prodigieuse variété de connaissances. Il pou-
vait découvrir et discuter des arguments dans toutes les sciences naturelles. Mème des applications assez dédaignées lui étaient fami- | lières. Il s'était fait éleveur de pigeons, pour constater les variations d’une espèce dont le public anglais s'occupe volontiers. Il observait des influencés des animaux sur les végétaux, auxquelles on avait à peine pensé et il en tirait des conséquences curieuses. Armé d’une grande persévérance, de beaucoup de méthode, d’une sagacité extraordinaire, aussi fort dans les détails que dans les idées générales, il a pu imprimer aux sciences naturelles une impulsion, dont on n'avait pas eu d'exemple, et qui s’étend jusqu'aux sciences sociales et historiques.
Dans toutes les branches de Pactivité humaine il y à un trait commun aux individus vraiment supérieurs. C’est de ne négliger aucun fait particulier, tout en visant à des théories ou à des actes d’une importance majeure. Ainsi, un grand général s'occupe à la fois de la nourriture ou même de la chaussure de ses hommes et de plans stratégiques. Un grand
jurisconsulte peut plaider le mur mitoyen et rédiger un code. Parmi les naturalistes, Darwin à eu ce caractère exceptionnel de capacité. Le terrain ou espace qu'il parcourait dans ses recherches — ce qu'on appelle en anglais d’un mot qui nous manque, the range — est extraordinaire. Dans ses livres, l'abondance des détails se combine avec des vues théoriques fort élevées. La multitude des exemples peut fatiguer, mais si l’auteur avait trié les prineipaux et laissé de côté les autres, on aurait douté de sa grande impartialité, et son immense érudition serait restée dans l’ombre. Il à toujours eu soin de donner le pour et le contre, les arguments forts et les faibles. Au lecteur de comparer, trier et conclure. La méthode n’est pas didactique. Elle est purement scientifique.
La rédaction de Darwin n’était pas précisément littéraire. Sa construction de phrases, emploi de certains mots et la division des chapitres laissent quelquefois à désirer, mais la grandeur de l’œuvre est incontestable. Je dis
de l’œuvre, parce que chaque ouvrage, malgré sa spécialité, concourt à un ensemble qu'on à qualifié très vite du nom de darwinisme. Le premier de ces ouvrages théoriques, celui sur l’Origine des espèces, salué par quelques naturalistes comme laurore d’un nouveau Jour, avait frappé les autres et le public d'une sorte de stupeur, mêlée parfois d’indignation. La bataille était engagée brusquement, audacieusement, mais Darwin avait des réserves qu'il lançait coup sur coup. Les critiques dans les journaux et les académies ne pouvaient tenir contre une succession rapide de livres pleins de faits nouveaux et de vues originales. C'était comme une invasion par des forces accablantes. La conspiration du silence, qui réussit quelquefois, n’était pas possible. Les plus récalcitrants furent obligés d'écouter, de discuter, et tel qui d’abord accordait à Darwin une minime part de vérité lui cédait bientôt une moitié ou davantage. Les timides, qui s’effraient des hypothèses, ne pouvaient pas méconnaître la valeur des expériences du savant anglais sur
la fécondation des plantes et sur l’hérédité dans les produits. Certaines oppositions passionnées, d’une origine étrangère à la science, ont fait lire les ouvrages du novateur. Le public, d’une ignorance profonde sur l’état des sciences naturelles depuis dix ans, se figurait que tout y était nouveau. Il revoyait d’ailleurs, avec plaisir, ce qu'on avait jadis, des livres d'histoire naturelle qui n'étaient ni de pures descriptions, ni de la chimie, ni de l'anatomie. Darwin ramenait à l’étude des phénomènes de la végétation et des mœurs des animaux qui avaient plu dans les ouvrages de Réaumur, de Bonnet, d’'Huber et autres patients observateurs. On sentait encore une fois la vie et l’unité dans les êtres organisés.
La contenance de Darwin à l'égard de ses adversaires fut assez curieuse. Évidemment il v’aimait pas la polémique. Au lieu de répondre il poursuivait sa marche. Lui qui n’attaquait pas la religion, ne se faisait aucun souci d’affronter les idées ou les préjugés de personnes pieuses, qu'il connaissait et estimait. Était-ce
l'effet d’un sentiment, assez commun chez les hommes de science, que la vérité plane au-dessus de tout et qu’on doit la faire connaître, même à ses dépens ? Pensait-il que ses principes n'étant pas contraires aux bases de toute opinion religieuse, c'était aux théologiens de s'arranger avec eux et avec les faits? Pourquoi naccepteraient-ils pas l’évolution des êtres comme 1ls ont accepté, depuis Galilée, la rotation de la terre, depuis de Laplace, la formation successive des corps célestes, depuis Lyell, les dépôts lents et irréguliers des couches terrestres ? Ces vérités scientifiques, et d’autres encore, se sont répandues dans le monde, jusqu’en Chine Elles r’ont renversé ni le christianisme ni le mahométisme ni le bouddhisme.
La suite a montré que Darwim avait eu raison de se taire et de compter sur les effets du temps. Ses deux volumes de la Descendance de l’homme ont paru en 1871. Ils avaient redoublé les clameurs contre lui; mais bientôt quelques hommes éclairés, laï-
ques ou ecclésiastiques, sincèrement attachés aux idées religieuses, lont défendu ‘, et onze ans après, quand l’illustre naturaliste est mort, des sermons ont été prêchés à Saint-Paul et dans plusieurs autres églises de Londres, pour établir que le darwinisme n’est pas opposé à la religion. Ses obsèques ont eu lieu dans l’abbaye de Westminster, sans aucune opposition, avec le concours du clergé anglican et des plus hautes notabilités du pays. Il est question maintenant de lui élever une statue, et ce sont des archevêques et évêques unis à des pairs d'Angleterre et à des savants qui ouvrent une souscription dans ce but *.
! Je recommanderai aux personnes qui s’occupent des rapports de la science avec la religion la lecture du petit volume publié, en Amérique, par le D' Asa Gray. Il est intitulé : Natural science and religion, New-York, 1880. Il se compose de deux conférences faites par l’auteur dans Pécole de théologie du collège de Yale. La première expose, très clairement, les découvertes modernes en histoire naturelle, la doctrine de l’évolution et les rapports entre les deux règnes organisés. La seconde est sur la question considérée à un point de vue religieux.
2 Voir la note additionnelle C,
L'influence de Darwin n’est pas venue seulement de sa capacité et des circonstances dans lesquelies il à paru. Elle s'explique aussi par ses conditions de famille et sa position indépendante. Personne n'ignore que son père et son aïeul étaient médecins, habitués comme tels à l'observation, et remarquables par une grande sagacité. Erasmus était de plus un poète, un naturaliste, un chimiste, enfin un homme de beaucoup d'esprit. La notice que Darwin à publiée sur lui en tête de la traduction d’une biographie allemande par Krause ‘est bien curieuse. Elle constate de singulières ressemblances d'idées entre l’aïeul et le petit-fils, qui cependant ne se sont pas connus, car le premier est mort une année avant la naissance du second. Erasmus* était frappé de la « lutte pour l'existence, > dont Charles a parlé si souvent. Elle lui paraissait une loi générale chez les êtres organisés. Certains appendices, inu-
* Erasmus Darwin, by Ernest Krause, with a preliminary notice by Charles Darwin, un volume in-8°, Londres, 1879. 2 2? 2? 2-Pages 115, 153 1455177 etc
tiles ou incomplets, dans les végétaux et les animaux étaient pour lui des restes d'anciens organes, à la suite de changements d’une génération à l’autre. Il remarquait les ressemblances bizarres appelées de nos jours #mimiques (de Panglais mimicry), les effets de la prédominance chez les animaux des individus les plus forts dans les relations des deux sexes ; il connaissait des plantes insectivores, etc., etc. D'un autre côté on ne trouve pas dans les poèmes d’'Erasmus, dans les notes qui les accompagnent et dans ses ouvrages spéciaux de physiologie et d'histoire naturelle, l'idée principale, essentielle, conséquence forcée des choses, qui produit des effets incontestables : la sélection. Ni Duchesne, ni Lamarck, n1 Erasmus Darwin, tous précurseurs du grand Darwin moderne, n'avaient découvert pour expliquer la succession des formes une cause aussi efficace. Probablement elle n’est pas la seule, maïs on l’appellera toujours un facteur d’une importance capitale ‘.
1 Voir la note additionnelle D.
Darwin à tiré l’idée de la sélection naturelle de l'ouvrage de Malthus. Il l’a dit lui-même dans lintroduction à l’Origine des espèces et dans une lettre que Hæckel a publiée‘. Je n’admets pas que cela diminue son mérite. Au contraire, c’est un trait de génie d’avoir compris que toutes les espèces animales et végétales se comportent comme lespèce humaine, dans la lutte et la survivance des plus forts. Nous avions tous lu Malthus sans le voir.
En comparant les trois principaux précurseurs de Charles Darwin, j'ai remarqué avec surprise, que, pour la manière d'exposer les faits et de raisonner, il ressemble plus à Duchesne, dont il n'avait pas lu l'ouvrage, qu’à de Lamarck ou Erasmus Darwin. Lamarck est plus systématique. Erasmus aperçoit beaucoup de choses qu’il n’approfondit pas. Il est diffus et manque de méthode scientifique. Pour la richesse des observations, pour l’emploi continuel d'expériences difficiles, de même que pour
‘ Hæckel, Histoire naturelle de la création, chap. VI,
l’ensemble des doctrines et la grandeur des vues la supériorité de Charles est évidente.
La nombreuse descendance d’'Erasmus Darwin a montré des goûts d'observation et de réflexion. M. Francis Galton, auteur de recherches originales et intéressantes sur l’hérédité *, est petit-fils, par sa mère, d’Erasmus. MM. George et Francis Darwin, fils de Charles, sont déjà connus, l’un par des mémoires remarquables d'astronomie mathématique et de statistique, l’autre par des expériences intéressantes sur des sujets de physiologie. Il est difficile de ne pas admettre dans ce cas une influence héréditaire, mais elle a été sans doute corroborée par un désir très naturel d'écouter des conseils ou d’imiter. En général, l’hérédité explique la nature des organes, des facultés ct des tendances, mais l’usage qu’on fait de ces moyens résulte de la volonté, et celle-ci dépend beaucoup des conseils et des exemples, combi-
\ ! Galton, Hereditary genius, un volume in-8°, 1869 ; Englishmen of science, their nature and nurture, in-8°, 1874.
nés avec la pression des circonstances dans lesquelles chacun se trouve.
Darwin a eu l’avantage d’une position de fortune tout à fait indépendante‘. En sa qualité d'Anglais, il n’a pas eu de service militaire obligatoire. À l’âge le plus important pour un jeune homme, au lieu d’entrer forcément dans une caserne, il a pu s'engager volontairement, à ses frais, dans une expédition scientifique autour du monde. Le trésor de renseignements et d'idées qu'il a accumulé pendant ce voyage de cinq ans a été dépensé peu à peu dans ses nombreuses publications. Sir Joseph Hooker a débuté de la même manière, et chacun sait quel profit il en est résulté pour la science.
Darwin n’a exercé aucune fonction publique, si ce n’est d’être #nagistrate dans son comté, ce qui ne demande pas beaucoup de temps. Il n’a jamais professé, mais par ses livres il s’est fait plus de disciples et a mieux répandu ses idées que s’il s'était adressé à des auditoires de mille
? Voir la note additionnelle KE.
élèves. Toute son attention, toutes ses forces se sont concentrées sur des travaux de recherches. Il était doué d’une si grande activité d'esprit qu'il ne s’est pas laissé endormir par une résidence continue, été et hiver, à la campagne, loin des ressources littéraires et des conversations scientifiques. C’est un exemple assez rare. Presque tous les littérateurs et hommes de science de premier ordre ont vécu, pendant une partie au moins de l’année, dans une ville. On ne peut guère citer que deux exceptions, de deux genres très différents :
Voltaire et Darwin.
J’ai eu la satisfaction de passer une journée dans la maison, désormais célèbre, de Down, près Beckenham. Il me tardait de causer une seconde fois avec Darwin, que j'avais vu en 1839, et avec lequel j'entretenais une correspondance pleine d'intérêt‘. C’est par une belle matinée d'automne, en 1880, que je me suis rendu à la station d’Orpington, où m’attendait
1 Voir la note additionnelle F.
le break de mon illustre ami. Le trajet jusqu’à Down prend une heure. Il ne présente rien de remarquable, si ce n’est la résidence, entourée de beaux arbres, de sir John Lubbock, l’honorable représentant à la Chambre des Communes du haut commerce et de la science. Je ne parlerai pas ici de l’accueil aimable qui m'a été fait à Down, et du plaisir que j'éprouvais à causer familièrement avec M. et Me Darwin et leur fils Francis. Je note seulement que Darwin septuagénaire était plus animé et paraissait plus heureux que je ne l'avais vu quarante et un ans auparavant. Il avait l’œil vif et une expression enjouée, tandis que ses photographies montrent plutôt la conformation de sa tête, d’un philosophe de l’antiquité. Sa conversation variée, franche, gracieuse, tout à fait d’un gentleman, me rappelait celle des savants d'Oxford et de Cambridge. Le ton général en était d'accord avec celui deses ouvrages, comme cela arrive chez les hommes sincères, dépourvus de toute espèce de charlatanisme. Il s’exprimait dans un anglais facile à comprendre
pour un étranger, plus voisin de Bulwer ou Macaulay que de Dickens ou Carlisle. Je lui demandai des nouvelles du comité, dont il était membre, qui s'occupe de la réforme de l’orthographe anglaise, et comme j'énonçais l’idée que des changements modérés seraient ceux auxquels le public ferait le meilleur accueil, il me répondit en riant: Pour moi, of course (cela va sans dire), je suis pour les changements les plus radicaux.
Nous fûmes mieux d'accord sur un autre point, qu'un homme de science, jusqu'à l’âge le plus avancé, doit s'intéresser aux idées nouvelles, et les accepter, s’il les trouve Justes. C'était au plus haut degré, me disait-il, le sentiment de mon ami Lyell, mais il le poussait jusqu’à se rendre quelquefois à la première objection venue et j'étais obligé alors de le défendre contre lui-même. Darwin avait plus de fermeté dans ses opinions, soit par tempérament, soit parce qu’il n'avait rien publié sans de longues réflexions. Depuis le retour de son grand voyage il avait mis vingt ans à préparer dans sa tête
et par une série d'observations le volume sur l’origine des espèces.
Autour de la maison rien ne m’a paru rester des anciens travaux du propriétaire. Darwin employait des moyens simples. Ce n’est pas lui qui aurait demandé de construire des palais pour y loger des laboratoires. J’ai cherché la serre dans laquelle de si belles expériences ont été faites sur les hybrides végétaux. Elle ne contenait plus qu'un cep de vigne. Une seule chose n’a frappé, bien qu'elle ne soit pas rare en Angleterre, où l’on aime les animaux. Une génisse, un poulain päturaient autour de nous, avec la tranquillité qui suppose de bons maitres, et J'entendais les aboiements joyeux de la race canine. Vraiment, me disais-je, l’histoire des variations chez les animaux a été faite ici, et les observations doivent continuer, car Darwin n'est jamais inactif. Je ne me doutais pas de marcher sur les habitations de ces êtres infimes, appelés vers de terre, objet d’un dernier ouvrage dans lequel Darwin a montré une fois de plus que les petites causes produisent
à la longue de grands effets. Il s’en occupait depuis trente ans, mais je l’ignorais.
Rentrés à la maison, Darwin me fit voir sa bibliothèque, grande pièce du rez-de-chaussée, très commode pour un homme studieux : beaucoup de livres sur les rayons ; du jour de deux côtés ; une table pour écrire et une autre pour les appareils destinés aux expériences. Celui sur les mouvements des tiges et des racines était encore en action. Darwin me donna une idée de son avant-dernier ouvrage, qui était alors sous presse. Il eut l’obligeance de w’apprendre que pour ses notes 1l avait employé, de lui-même, précisément le procédé des fragments détachés que mon père et moi avons suivi et dont j'ai parlé en détail dans ma Phytographie. Quatre-vingts ans de notre expérience m'avaient montré sa valeur. J’en suis plus convaincu que jamais, puisque Darwin lPavait imaginé de son côté. Cette méthode donne aux travaux plus d’exactitude, supplée à la mémoire et gagne des années.
J'aurais aimé voir les registres d’expérien-
ces, qui ont dù être bien compliqués dans certains cas, mais les heures s’écoulaient comme des minutes. Il m'a fallu prendre congé. De précieux souvenirs me restent de cette visite. Je les place à côté de ceux que n’ont laissés les Jussieu, les Brongniart, les Geoffroy Saint- Hilaire, Cuvier, Arago, Robert Brown, de Martius, sir William Hooker et autres savants illustres avec lesquels, dans ma longue carrière, j'ai eu le bonheur de m’entretenir assez souvent.