XLVII. — LE PEINTRE
DEVANT SON TABLEAU (Esquisse peinte)
C'est une ébauche brutale et éblouissante. Daumier, avant toute chose, a voulu placer les lumières sur les masses à peine indiquées mais modelées, dès le premier instant, avec une sobriété certaine. C’est un des derniers ouvrages de l’artiste et l’on peut y reconnaître son propre portrait.
Le portrait de Daumier a été lithographié par Eeuchères et par Benjamin Roubaud; il a été gravé par Aug. Boulard, Cuérard et Massard; Carrier- Belleuse, Geoffroy-Dechaume, Michel Pascal l’ont sculpté. Plus récemment, M. Alfred Lenoir a fait un beau buste qui est à Marseille. Corot a peint deux fois son ami, au seuil et au terme de la vie. Daumier lui-même a souvent prêté plus ou moins ses propres traits à ses héros. On peut le reconnaître, dans la sixième planche des Philanthropes DU Jour (1844).
C’est pour le miédaillon de Michel Pascal que Baudelaire a fait les vers que Ton lit dans les Pleurs du Mal :
Celui dont nous t’offrons l’image Et dont l’art subtil entre tous,
Nous enseigne à rire de nous.
Celui-là, lecteur, est un sage.
C’est un satirique, un moqueur ;
Mais l’énergie avec laquelle 11 peint le mal et sa séquelle Prouve la bonté de son cœur.
Son rire n’est pas la grimace De Melmoth ou de Méphisto Sous la torche de TAlecto Qui les brûle, mais qui nous glace.
Leur rire, hélas 1 de la gaîté N’est que la douloureuse charge.
Le sien rayonne, franc et large.
Comme un signe de sa bonté.
Champfleury a raconté la surprise que lui causa sa première visite à Daumier : « Combien je fus étonné, dit-il, de rencontrer une sorte de philosophe aux longs cheveux grisonnants qui ennoblissaient une figure vulgaire en apparence, mais relevée par des yeux observateurs, curieux et remplis d'une sorte de bonté inquiète.
Ailleurs, Champfleury'' dépeint l'artiste : a Vivant quelque peu en reclus nu fond de Vile Saint-Louis, inquiet des choses, parlant peu, exprimant difficilement sa pensée, mais toujours regardant juste de ses petits yeux interrogateurs tapis sous d'épais sourcils. »
Théodore de Banville donne sur Daumier, avec plus de verve, un témoignage analogue. (( J'admirai, dit-il, son visage éclatant de force et de bonté, les petits yeux perçants, le nez retroussé comme par un coup de vent de Tidèal, la bouche fine, gracieuse, largement ouverte, enfin toute cette belle tête de l'artiste, si semblable à celle des bourgeois qu'il peignait, mais trempée et brûlée dans les vives flammes de l'esprit. i>