‹ David Hume: moraliste et sociologueChapitre 56 sur 140 · I. Ibid.t p. 3oz · texte numérisé non relu

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l68 PHILOSOPHIE PRATIQUE

condition des personnes. Il montre d'une part que les siècles qui ont davantage tenu en honneur la politesse et le luxe ont été en même temps les plus heureux et les plus vertueux ; et que, d'autre part, dès que le luxe cesse d'être innocent, il cesse aussi d'être avantageux mais devient presque toujours nuisible à la société politique.

Le luxe vertueux favorise la liberté des individus et concourt au progrès d'un gouvernement libre. (( Chez les nations grossières qui négligent les arts, tout le travail reste borné à la culture de la terre et toute la société se divise en deux classes, les propriétaires de la terre et leurs vassaux ou fermiers. Les derniers sont nécessairement dépendants et dresses à la sujétion et à l'esclavage; les premiers s'érigent naturellement en petits tyrans ; et il faut qu'ils se soumettent à un maître absolu pour l'amour de la paix et de l'ordre ; s'ils veulent conserver leur indépendance, des inimitiés ou des querelles s'élèvent bientôt entre eux, qui jettent toute la société dans une confusion telle qu'elle devient peut-être pire que le gouvernement le plus despotique. Mais où le Luxe nourrit le commerce et l'industrie, les paysans, par une culture convenable de la terre, deviennent riches

et indépendants, tandis que les négociants et les marchands acquièrent une partie de la propriété

foncière et attirent de l'autorité et de la considération sur cette classe moyenne des hommes qui

est le meilleur et le plus ferme appui de la liberté publique. »

Le luxe même « vicieux », est encore préférable à Tabsence de luxe, qui est Tétat favorable au développement de l'inaction et la paresse, deux maux de Tordre social qui entraînent, avec la misère des particuliers, la faiblesse et la dissolution de la société.

Le moyen et l'instrument du commerce et de l'industrie, etconséquemmentdu luxe, est V argent, a Ce n'est pas une des roues du commerce ; c'est l'huile qui rend le mouvement des roues plus doux et plus facile. )) La richesse des nations est indépendante de la quantité de numéraire qu'elles possèdent. Dans l'abondance des produits, c'est-à-dire dans le travail du peuple consiste toute richesse et toute puissance réelle ; l'argent n'est qu'un pouvoir nominal. Une trop grande quantité de numéraire, c'est-à-dire plus d'argent qu'il n'est nécessaire pour l'échange des produits, est en fait bien plutôt une cause d'affaiblissement national puisqu'elle a pour conséquence la hausse des prix de toutes les denrées et l'arrêt de l'exportation étrangère. L'unique soin du gouvernement doit être de ne pas laisser s'amoindir la « quantité absolue » d'argent dans la nation, mais de veiller à ce que cette quantité s'augmente progressivement (( attendu que, par ce moyen, il tient en haleine l'effort industriel de la nation et qu'il augmente le magasin de travail qui fait le pouvoir réel et les

vraies richesse d'iAi peuple. « En effet, lorsque l'argent augmente, le manufacturier donne des gages plus forts à ses ouvriers qui peuvent ainsi se procurer un plus grand nombre de produits et de satisfactions de toutes sortes, et ceci jusqu'à ce que le prix des denrées se soit élevé proportionnellement. Au contraire une nation dont l'argent diminue est actuellement plus faible et plus misérable qu'une autre nation qui n'a plus d'argent mais qui est en train d'en acquérir. Il sera aisé d'en saisir la raison si l'on considère que les altérations dans la quantité de monnaie ne sont pas suivies immédiatemant d'altérations proportionnelles dans le prix des denrées. II se passe toujours un certain intervalle de temps avant que ces matières s'ajustent a leur nouvelle situation ; et ce temps de suspens est aussi nuisible à l'industrie, lorsque l'or et l'argent diminuent, qu'il lui est en fait avantageux lorsque la quantité de ces métaux augmente. L'ouvrier n'est pas employé de même par le manufacturier et le marchand quoiqu'il paye le même prix pour chaque chose au marché. II est aisé de voir que . de cet état de choses doit nécessairement naître la pauvreté, la mendicité et la paresse* ». Le prix de chaque chose dépend de la proportion entre la quantité de produits et la quantité d'argent. ((Augmentez les produits, il deviennent à meilleur marché ; augmentez l'argent,

j. Ibid.f p. 3a5.

il y a hausse sur la valeur des produits ; de même que, d'autre part, une diminution des produits ou de l'argent ont des effets contraires. » Celte règle est historiquement confirmée. Les hommes, à l'état encore sauvage, se contentent des productions de leurs propres champs et n'ont nul besoin d'échanges non plus que d'argent, valeur d'échange. C'est à mesure que se développe la civilisation et que s'affinent les besoins, que les hommes ne se contentent plus de ce que produit leur voisinage et qu'ils ont davantage besoin de faire des échanges et, par suite, besoin d'argent. « Les marchands ne veulent plus être payés en blés parce qu'ils ont besoin de quelque chose de plus que de manger. Le fermier va chercher ce dont il a besoin au delà de son village et ne peut pas toujours porter ses denrées au marchand qui le fournit. Le seigneur vit dans la capitale ou à l'étranger et demande que sa rente lui soit payée en argent, d'un transport plus aisé. » — (( Ceci a pour effet nécessaire que, pourvu que l'argent n'augmente pas dans la nation, toutes choses doivent être à meilleur marché dans les temps d'industrie et de luxe que dans les siècles grossiers et sauvages. C'est la proportion entre l'argent en cours et les denrées du marché qui détermine les prix. » Des deux alternatives la seconde est économiquement la plus avantageuse à l'Etat, car c'est celle qui permet au souverain de lever plus facilement les taxes et de pourvoir aux besoins gêné-

raux. (( C'est la manière de vivre la plus simple qui est aussi la plus nuisible au public parce qu'elle confine l'or et l'argent en peu de mains et empêche son universelle diffusion et sa libre circulation. Au contraire, l'industrie et les raffinements de toutes sortes incorporent, pour ainsi parler, l'argent, si petite que soit sa quantité, dans tout l'organisme de l'Etat: ils le font circuler dans toutes ses veines et le font entrer dans toutes les transactions et tous les contrats. Il n'est plus aucune main qui en soit entièrement vide. Et, comme par ce moyen s'abaissent les prix de tous les produits, le souverain y trouve un double avantage : il lui est alors loisible de se procurer de l'argent en levant des impôts dans toutes les parties de son Etat : et ce qu'il reçoit ainsi devient plus fructueux dans tous ses achats ou payements. »

11 paraît ainsi établi que la quantité absolue de l'argent répandue dans un Etat est indifférente en elle-même à la puissance de cet Etat, laquelle dépend de ces deux seules circonstances : l'accroissement proportionnel de cette quantité d'argent et sa libre circulation.

Etudiant ensuite l'intérêt de l'argent. Hume réfute l'erreur commune qui fait dépendre le taux de l'intérêt de la quantité d'argent en circulation dans un Etat. (( Supposons qu'en une nuit on glissât par miracle, dans la poche de chaque citoyen anglais cinq livres sterling; cela ferait beaucoup plus que

doubler tout l'argent qui est actuellement dans le royaume : et cependant, ni le jour suivant ni quelque temps après le nombre des prêteurs n'augmenterait ni, conséquemment, le taux de rintérêt. » Cherchant dans l'histoire le processus de développement de l'intérêt, Hume reconnaît que, né de la différence de conditions des hommes, il croît ou diminue proportionnellement aux usages et aux mœurs qui prévalent : et il réfute ainsi par avance la thèse de l'accumulation des capitaux de Karl Marx.

(( Lorsqu'un peuple a commencé à sortir, si peu que ce soit, de l'état de barbarie et que le nombre des individus qui le compose s'est accru, aussitôt se produit une inégalité dans les possessions de chacun de ses membres : et tandis que les uns sont maîtres dune grande étendue de ce pays, les autres sont resserrés en d'étroites limites et quelques-uns dépourvus de toute propriété. Ceux qui possèdent plus de terre qu'ils n'en peuvent cultiver font travailler ceux qui en sont dépourvus et acceptent de recevoir une part déterminée sur le produit. Ainsi l'intérêt terrien est immédiatement établi. — Les caractères de ces propriétaires de terre diffèrent; car tandis que l'un voudrait emmagasiner pour l'avenir la rentç de sa terre, l'autre voudrait consommer immédiatement ce qui suffirait pour plusieurs années. Mais celui qui ne feraitjque dépenser son revenu vivrait entièrement sans occupation ; et les hommes ont un tel besoin

de quelque chose qui les fixe et qui les engage que les plaisirs, quels qu'ils soient, seront toujours recherchés du plus grand nombre des propriétaires de terre et par conséquent aussi, les prodigues seront toujours en plus grand nombre que les avares. Ainsi dans tout état où l'on ne cannait d'autre intérêt que celui des terres, comme il y a peu de frugalité, les emprunteurs doivent être nombreux et le prix de rintérêt doit être en proportion » *. Le taux de Tinlérêt dépend de l'offre et de la demande, corrélatives des fluctuations commerciales. « Un commerce étendu, en produisant des fonds considérables, diminue et l'intérêt et le profit. — L'intérêt est le vrai baromètre de TEtat ; lorsqu'il est bas, c'est un signe certain que le peuple est florissant. C'est une preuve presque mathématique de l'augmentation de l'industrie et de sa prompte circulation dans tout l'État ^ »

Dans le discours « sur la Balance du Commerce», Hume s'attache à montrer l'utilité et les avantages du libre échange en opposition au protectionnisme. « Il est très ordinaire, parmi les peuples qui ignorent la nature du commerce, de défendre l'exportation des commodités et de vouloir garder chez eux tout ce qu'ils croient utile ou précieux. Ils ne considèrent pas que, en faisant cette défense, ils agissent directement

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