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De Calais à Douvres; monologue en vers

(Le Voyageur constate avec une satisfaction inquiète et fébrile que le steamer se met en marche.)

Ah!., nous partons, je crois? — Oui... l'on ramène à terre La passerelle. — Allons ! cinglons vers l'Angleterre !

(Il agite son chapeau.)

Adieu, Calais, adieu!.. — c'est-à-dire, au revoir!

(Avec confiance.)

Superbe temps! — La mer est comme un beau miroir...

(Il manque de tomber.)

Allons, bon ! — (souriant.) c'est le flot : nous sortons des jetées.

(Saluant l'étendue.)

Que c'est beau, cette mer aux vagues argentées , Qui parle au ciel profond avec sa voix d'airain!..

(Il trébuche.)

Ah! diable!., je n'ai pas encor le pied marin.

(Il cherche à s'asseoir.)

Suivons donc les avis de la simple prudence : Asseyons-nous... Eh! eh! comme le bateau danse \\

(Tombant sur un monsieur.) Pardon, mon cher monsieur; je prends ce petit coin. Oh! pour quelques instants; Douvres n'est pas si loin... Une heure au plus... une heure est bien vite passée...

(Avec une assurance confidentielle.) Nous aurons une bonne et courte traversée, Je crois, mon cher monsieur... Pour moi, je n'ai pas peur...

(Cherchant à nouer la conversation.) La belle invention, monsieur, que la vapeur?..

(Réfutant un argument.)

Je ne die pas, la voile !.. — ah! oui, la voile antique Avait je ne sais quoi d'ailé, de poétique...

(Il aperçoit les baquets.)

Mais que passe-t-on donc là-bas... de peint en gris? Ces petits tonnelets ?.. — Ah ! j'y suis! j'ai compris! Bonne précaution ! — Quel mortel peut répondre En effet, d'arriver sans... au complet, à Londre? Eh! eh!..

(Reprenant la conversation.) Mais nous disions qu'autrefois les vaisseaux... (Il pique une tête en avant.) (Ouf! quel coup de tangage ! . . ) offraient aux grands pinceaux Des Vernet, des Gudin, une grâce, une ligne!..

(Il retombe sur son voisin.)

Nous roulons maintenant d'une façon indigne... Ça fait froid dans le dos.

(A son voisin.)

Monsieur, ce paquebot Se comporte à la lame ainsi qu'un vrai sabot !

(Le voisin ne répondant rien, le voyageur murmure :)

Tiens, il ne répond rien... Il était si prolixe!.. Voyons, raidissons-nous. Regardons un point fixe, On dit que ça remet. Là, contemplons ce mât.

(Il bavarde de nouveau.)

Londres a, m'a-t-on dit, un bien affreux climat, Du brouillard, de la pluie, et pour boisson de l'aie... De l'aile ? Oh oui, pardon!..

(A part.)

Oh! comme il devient pâle, Mon voisin! —Hum ! (Haut.) Monsieur voyage évidemment Pour ses affaires? Moi, (Il s'étale.) c'est pour mon agrément.

(Confidentiellement.) Je suis de Vaugirard. — Tiens, je sens un malaise...

(Il tire un flacon de sa redingote.) Soignons-nous. Imitons cette fragile Anglaise

Qui boit si gentiment, ■— à même le goulot, Le rhum de son flacon... (il boit.)

(On lui présente un baquet.)

Non, merci, matelot, Pas encore ! — Emportez1 votre baquet, mon brave !

(Soucieux.)

Eh! comme tout le monde a l'air contrit et grave... C'est étrange! — Essayons de changer... d'horizon..,

(Il essaie de se lever et de marcher.— Avec regret:)

On a tort de quitter sa petite maison, Son chez-soi!..

(Il se rassied.)

Non, vraiment, ce n'est pas très-commode ! Ah ça! comment faisait, pour de'biter une ode, A bord d'une galère, et bien loin d'être à sec, Tout en pinçant du luth, ce musicien grec, Arion, qui charmait — bienheureuses époques! — Sans avoir mal au cœur, les dauphins et les phoques ? Pour moi, je ne saurais me tenir droit ici. Pourtant, si je tâchais de m'accoter ainsi?

(Avec répugnance, après avoir regardé ses voisins.)

Ah ! les vilaines gens ! en font-ils, des grimaces ! Bon ! voilà deux époux tombés comme des masses !

(Il s'installe.) Enfin, je suis très-bien; là, me voilà calé.

(Il admire la mer.)

La belle vague!..

(Il reçoit un paquet de mer en pleine figure.)

Ah ! pouah ! — Bon Dieu ! que c'est salé ! (Il se secoue comme un chien mouillé.)

Peuh! — Me voilà trempé du faux-col aux bottines. Ah! Neptune, c'est mal! — Mais en vain tu t'obstines! Et je nargue Amphitrite et ses tristes appas; Dieux démodés, je meurs, mais je ne me rends pas!

(Il tire un citron de sa poche.) Grâce à ce tout petit citron de vingt centimes, Je serai sain et sauf dans le pays du Times.

(Il grelotte.)

Oui, mais j'ai froid... et puis...

(Il tâte son estomac.)

Mon citron!!.— Ça va mieux.

Où donc est mon Anglaise avec ses jolis yeux. Ah! la voici. — Bravo! jeune fille héroïque!.. Elle lutte toujours, à coups de Jamaïque! Chère miss! quel teint blanc! quel humide regard! Peut-être est-elle un peu blonde... comme un renard! Mais qu'importe ! A ses pieds on vivrait heureux, certe ! Oh ! le « home » avec elle !

(Avec une grande stupeur.)

— Ah! qu'elle devient verte !..

Ah ! Ciel ! soutiens son coeur par le rhum inondé ; Courage, miss! — Trop tard! — île flacon est vidé!

(Il se voile la face. — On le tire par l'habit.) Çà, que veut mon voisin? — Hein ? quoi ? Monsieur vous dites ? Vous êtes bien malade? — Ah! oui... Vagues maudites! Et vous voulez?., du thé? — Je n'en ai pas sur moi!

Attendez !

(Il appelle.)

Hé! Stewart? Teal Tea! ! Souchong!— Ma foi, Je ne sais pas l'anglais. — Que le diable le brûle ! Heureux sénat romain, sur sa chaise curule, Il attendait la mort, — mais sans le mal de mer!

(Il regarde son voisin.) Grand Dieu! que ce monsieur est vilain! — Il a l'air D'un homme qui lirait des vers de tragédie ! (Sapristi, mon citron!) — O sombre perfidie De l'onde! j'ai bien cru... — J'ensuis tremblant d'émoi.

(Au voisin malade.)

Non, laissez-moi, monsieur ! —Tant pis, chacun pour soi !

Vous êtes bien gentil; mais j'ai fait le possible! Il n'est pas bon, en mer, d'avoir le cœur sensible.

(Pris d'un reste de pitié.)

Enfin!

(Il appelle.)

Waiter! Stewartï Il n'est vraiment pas beau! Garçon! Ce passager va descendre au tombeau.

(Il abandonne le voisin à son triste soft.) Ma foi, que ce monsieur passe du mal au pire...

(Avec férocité.) Il n'a plus que son âme... à rendre... Qu'il l'expire

(Il suce frénétiquement son citron.) Mon citron ! mon citron ! — O bon fruit espagnol ! Quelle position! Mon cœur bat comme un fol... Sapristi !

(Avec ravissement.)

— Maïs voici les côtes britanniques!

Enfin! merci, mon Dieu ! Que nos terreurs paniques

S'effacent! — Quand on voit la terre, on est sauvé!

Soyons gai, soyons fier. — Eldorado rêvé,

Paradis immobile, ah! devant moi tu t'ouvres.

AU right!.. Oui, nous voici juste en face de Douvres!

C'est fini.

(Il pâlit.)

Mon citron ! — J'ai déjoué le sort.

(Avec un cri affreux.)

Hé! vite, matelot! — Hélas, j'échoue au port!

Le rideau baisse très-rapidement.

http://archive.org/details/decalaisdouvresmOOherv

KENYA

Kenya Population Distribution, 1962 1 : 1 .000,000

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