‹ De Gaspé et GarneauChapitre 4 sur 13 · MORT DE M. DE GASPÉ · texte numérisé non relu

MORT DE M. DE GASPÉ

« Depuis quelques années, l'aimable auteur des Anciens Canadiens n'écrivait plus, mais sa causerie abondante et spirituelle ne tarissait pas, et les souvenirs d'un passé dont il était presque le dernier et à coup sûr le plus fidèle témoin, revenaient sans cesse sur ses lèvres. La vieille société revivait en lui et la nouvelle admirait ce parfait modèle des belles manières et des mœurs d'autrefois. Québec s'enorgueillissait de l'avoir dans ses murs, et, c'est avec une sorte de respect mêlé d'affection, qu'on le suivait du regard parcourant nos rues, un livre sous le bras, arrêté à chaque pas, non par le ralentissement de l'âge, mais par mille réminiscences irrésistibles. Notre ville était pour lui remplie d'attraits, peuplée de figures familières ; il avait connu les grands-pères de tous ceux dont il voyait les noms indifférents, et il portait intérêt à tous.

M. de Gaspé était l'exquise personnification de Y homme d'esprit d'autrefois. On retrouvait dans

sa conversation, dans ses saillies, un genre à peu près perdu. Nous avons encore de l'esprit, mais ce n'est plus le même ; il coule moins directement de source, il est plus apprêté et surtout moins gai. Nos pères plaisantaient autrement et s'amusaient mieux.

» Lorsque plus tard l'historien voudra recomposer pour la postérité l'ancienne société") canadienne, il placera au sommet des événe— J . ments politiques la fière et mâle figure de M. Papineau, et au-dessus du tableau animé de la cour et de la ville l'image souriante de M. de Gaspé (1) ».

M. de Gaspé est décédé le 29 janvier 1871, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, chez son gendre, l'honorable juge Stuart, qui a entouré sa vieillesse des soins du plus tendre des fils.

Après avoir fermé les yeux à mon vénérable ami, j'écrivis, à travers mes larmes, les lignes que je transcris ici :

« Il est mort, le noble vieillard, le conteur aimable, le témoin et le peintre des anciennes mœurs canadiennes, le chantre émouvant de nos malheurs !

» Tout ce qu'il y a de Canadiens jaloux de nos gloires nationales, joindront leurs regrets aux nôtres, pleureront comme nous cette étoile brillante qui vient de s'éteindre dans notre ciel, et viendront apporter leur tribut d'hommage et de respect à cette noble mémoire.

(1) l'Événement, 30 janvier 1871.

» Après une longue vie remplie de vicissitudes, vouée longtemps au silence, M. de Gaspé est devenu en peu d'années le plus populaire de nos écrivains ; son nom est aussi connu sur les bords du Saint-Laurent que celui du vieil Ossian dans les montagnes d'Ecosse ; et sa mort sera pleurée par nos compatriotes, comme celle du barde écossais par les fils de Fingal.

« Ce rapprochement avec le poète calédonien rappelle involontairement un passage des Mémoires de M. de Gaspé, où celui-ci parle en termes trop saisissants de sa mort pour que cette citation ne trouve pas place ici. Après avoir raconté une de ces soirées brillantes que donnait le gouverneur Craig, à Spencer Wood, M. de Gaspé fait ce retour sur lui-même :

« Soixante ans se sont écoulés depuis ce jour. » Mes pas, qui se traînent aujourd'hui pesam- » ment, laissaient alors à peine la trace de leur » passage. Toute la jeunesse qui animait cette » fête des anciens temps dort aujourd'hui dans » le silence du sépulcre ; celle même qui a partagé » mes joies et mes douleurs, celle qui, ce jour » même, accepta pour la première fois une main » qui, deux ans plus tard, devait la conduire à » l'autel de l'hyménée, celle-là aussi a suivi de- » puis longtemps le torrent inexorable de la mort » qui entraîne tout sur son passage.

» Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce » beau passage d'Ossian :

» But why art thou sad, son of Fingal ?

» why grows the cloud of thy soûl ? the sons » of future years shall pass away : another » race shall arise. The people are like the » waves of the océan ; like the leaves of woody » Morven : they pass away in the rustling blast, » and other leaves lift their green heads on high.

» En effet pourquoi ces nuages sombres attris- » trent-ils mon âme ? les enfants de la génération » future passeront bien vite, une nouvelle surgi- » ra. Les hommes sont comme les vagues de » l'Océan, comme les feuilles innombrables des » bosquets de mon domaine ; les tempêtes des » vents d'automne dépouillent mes bocages, mais » d'autres feuilles aussi vertes couronneront leur » sommet. Pourquoi m'attrister ? quatre-vingts » enfants (1), petits-enfants et arrière-petits-en- » fants porteront le deuil du vieux chêne que le » souffle de Dieu aura renversé. Et si je trouve » grâce au tribunal de mon souverain juge, s'il » m'est donné de rejoindre l'ange de vertu qui a » embelli le peu de jours heureux que j'ai passés » dans cette vallée de tant de douleurs, nous prie- » rons ensemble pour la nombreuse postérité que » nous avons laissée sur la terre ».

» Il est allé rejoindre, dans la terre des vivants, cette compagne chérie, et goûter enfin ce repos qui fut absent de sa vie. Sa dernière heure, accompagnée de prières et de bénédictions, réjouie par toutes les grâces et les secours de la religion,

(1) A sa mort, M. de Gaspé comptait cent quinze enfants et petits-enfants.

a été douce comme l'espérance, suave comme la charité. Juste et épuré par les larmes, il s'est vraiment endormi dans le Seigneur : nous qui avons été témoin de ses derniers instants, après l'avoir suivi chaque jour de sa maladie, nous pouvons en donner l'assurance à ses amis et à sa famille qui le pleurent.

» Cette heureuse mort est un grand exemple qu'il fait bon mettre sous les yeux de la génération présente.

» La douceur de M. de Gaspé, sa patience au milieu d'atroces douleurs, furent inaltérables jusqu'à la fin. Cette exquise amabilité qu'on admirait chez lui, paraissait plus exquise encore que d'habitude. Il était attendri jusqu'aux larmes des soins maternels que lui prodiguaient ses enfants. Voyant autour de son lit ses trois filles, madame Stuart, madame Fraser et madame Hudon, qu'il appelait, en souriant, « ses trois Grâces », leur tendresse lui mettait sur les lèvres les plus gracieuses paroles.

» S'adressant à madame Alleyn, son autre fille, qui se penchait vers lui pour l'assister, un souvenir classique lui venant en mémoire, il se mit à réciter ces vers d'Horace :

« Eh eu ! fugaces, Posthume, Posthume, » Labuntur anni : nec pietas moram

» Adferet iudomitseque morti.

«Mais, tiens, ma fille, continua-t-il, j'oubliais

» que tu ne sais pas le latin. Voici ce que signifie » cela : Hélas 1 mon ami, les années rapides s'en- » fuient, et ta piété filiale ne saurait retarder l'in- » domptable mort ».

»Le moment suprême du bon vieillard a été une scène vraiment biblique. Entouré de ses enfants et de ses petits-enfants, qui remplissaient la chambre mortuaire, et qu'il voyait agenouillés autour de sa couche funèbre, son agonie ressemblait à celle des patriarches des anciens temps, Isaac, Jacob, Tobie, expirant, calmes, pleins de jours et d'espérance, au milieu de leur nombreuse postérité. Sa figure enflammée par la fièvre, illuminée par l'émotion et la ferveur, semblait entourée d'une auréole. Ses yeux, où toute sa vie et son âme s'étaient concentrées, brillaient d'un éclat qu'on ne lui avait jamais vu ; et son intelligence était aussi lucide, sa parole aussi claire que dans ses plus beaux jours.

» Après avoir dicté ses dernières volontés, distribué ses derniers conseils avec ses dernières charités, il joignit les mains, se recueillit et levant les yeux au ciel : « Mes enfants, dit-il, je meurs » dans la foi en laquelle j'ai été élevé, la foi de «l'Église catholique, apostolique et romaine. » J'ai été absous par le ministre du Seigneur et » j'espère que Dieu aura pitié de mon âme. Mon » seul regret est de n'avoir pas mieux vécu ».

Puis étendant les mains : « Recevez ma der- « nière bénédiction ; je vous bénis, mes enfants et » mes petits-enfants. »

» Une de ses filles lui dit alors en sanglotant : « — Papa, bénissez donc mes petits enfants qui » sont absents. — Oui, ma chère fille, dit-il, je les » bénis. Qu'ils soient heureux sur la terre et » bons chrétiens » !

» M'approchant de lui : « — Je ne vous oublie- » rai pas dans mes prières, lui dis-je. — Ni moi, » dans l'éternité », répondit-il en me serrant affectueusement la main. « Vous vous rappelez, » continua-t-il, ce sauvage dont je vous ai raconté » l'histoire et que ses ennemis torturaient si cru- » ellement. Eh bien ! je souffre plus que lui, » mais j'offre mes souffrances en expiation de » mes péchés ».

» Chose étonnante ! sa surdité qui avait été si grande sur la fin de ses jours, disparut, et il suivit avec un profond recueillement les prières des agonisants. Il se joignit à cette sublime prière qu'il admirait tant, qu'il a citée lui-même avec un si rare bonheur dans les Anciens Canadiens :

« Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom » de Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée ; » au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, » qui a souffert pour vous ; au nom du Saint-Es- » prit qui vous a été donné, etc., etc. »

» Ce fut ensuite un spectacle navrant et consolant à la fois de voir ses enfants et ses petits-enfants, venir, l'un après l'autre, baiser une dernière fois le front glacé du vieillard, qui adressait à chacun une parole affectueuse. Enfin, il

joignit les mains, leva les yeux, les referma, et, comme son Sauveur, poussa un profond soupir et ce fut tout. La pâleur de la mort s'étendit sur sa figure, qui devint placide et blanche comme un marbre » (1).

M. de Gaspé est mort comme devait mourir un fils des croisés, un allié du grand maître des chevaliers de Malte, Villiers de l'Isle-Adam, un petitfils d'un des héros de Carillon et de Ste-Foye.

Les funérailles de M. de Gaspé ont eu lieu à Saint-Jean Port- Joli, où il avait exprimé la volonté de reposer à côté de ses ancêtres.

Un immense concours de personnes assistait à ce service, le plus triste et le plus solennel qu'ait vu la paroisse de Saint-Jean Port-Joli.

Et maintenant, ô vénérable ami 1 laissez-nous vous faire nos adieux. Après tant d'épreuves et d'amertumes dont votre longue carrière a été remplie, reposez en paix parmi ceux que vous avez aimés. Comme vos ancêtres, vous avez noblement servi votre pays ; vous avez laissé après vous, avec de bons exemples, des œuvres que nos neveux se transmettront comme un précieux héritage. Ils grandiront dans l'attachement à ces belles traditions que vos livres ont conservées, et apprendront à prononcer avec respect et amour le nom de Philippe Aubert de Gaspé.

Québec, janvier 1906.

(1) Le Courrier du Canada, 30 janvier 1871.

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