DU CANADA
A son arrivée, M. Garneau essaya d'exercer sa profession. Il fut un an associé avec M. Bes-
(1) Les détails qui précèdent sur les voyages de M. Garneau, ne sont qu'une courte analyse du récit qu'il en a fait lui-même, et qui offre des pages pleines d'intérêt.
serer, alors membre de la chambre d'assemblée. Quelque temps après, il entra comme comptable dans une banque ; mais il n'y fit que passer. Cette riche nature s'accommodait mal de l'aride besogne des chiffres. Il secoua la poussière du comptoir, et obtint une place de traducteur à la chambre d'assemblée.
Dans ses moments de loisir, il continuait toujours de se livrer à ses occupations favorites, les études littéraires, chérissant dans le modeste silence du cabinet cette indépendance de l'esprit sacrifiée si souvent sur la scène politique.
Ce fut vers cette époque qu'il publia dans les journaux plusieurs pièces de poésie fugitive, qui ont été en partie recueillies par M. Huston dans son Recueil de littérature canadienne, imprimé à Montréal en 1848(1).
Ces poésies respirent, en plusieurs endroits, les sentiments qui l'animaient au sujet de la nation dont il devait bientôt entreprendre d'écrire l'histoire.
On peut citer parmi les plus remarquables: ses Oiseaux blancs, V Hiver et le Dernier Huron.
Mais ces essais, qui auraient pu suffire à la réputation d'un autre et qui lui assuraient une place distinguée parmi nos littérateurs, n'étaient qu'un acheminement à l'œuvre capitale de sa vie.
Ce fut d'abord le souvenir de ses relations avec les hommes de lettres de Londres et de Paris qui l'engagea à poursuivre avec plus d'ardeur et de
(1) Répertoire national.
persévérance ses recherches sur les annales historiques du Canada.
Mais ce ne fut qu'en 1840 qu'il commença à écrire son Histoire.
On n'avait encore dans le pays que des publications incomplètes sur ce sujet. En quittant le Canada, les Français avaient emporté avec eux toutes leurs archives, toute leur correspondance officielle et politique, qui resta oubliée, même en France, jusqu'à ces dernières années. Les États-Unis sont les premiers qui probablement en ont rappelé le souvenir. L'État de New- York et celui de Massachusetts obtinrent de Louis- Philippe la permission de faire faire des recherches dans les archives de France et de faire copier les documents concernant leur histoire.
Le premier volume de YHistoire du Canada, parut à Québec en 1845.
L'année précédente, M. Garneau avait obtenu l'emploi de secrétaire du conseil municipal de Québec, qu'il a occupé pendant vingt ans. Depuis ce jour, sa vie s'est écoulée sans aucun incident remarquable, entre les paisibles devoirs de sa charge et les veillées solitaires de ses études historiques.
Peu de temps après l'apparition de son premier volume d'histoire, M. Garneau fut informé par le Dr O'Callaghan, ancien membre de la chambre des députés du Bas-Canada, et réfugié politique à Albany depuis l'insurrection de 1837, que l'État de New- York avait obtenu une copie
de la correspondance officielle des gouverneurs et des fonctionnaires publics de la Nouvelle- France depuis sa fondation jusqu'au traité de paix de 1763. M. Garneau se rendit à Albany et obtint l'autorisation de compulser ces précieux documents et d'en faire des extraits. Le Dr O'Callaghan, très versé lui-même dans l'histoire de la colonisation de l'Amérique du Nord, était à la veille de publier sa savante Histoire de la Nouvelle-Hollande.
A l'aide de ces nouvelles recherches, M. Garneau put faire paraître le second volume de son ouvrage en 1846, et le troisième en 1848, conduisant l'histoire du Canada jusqu'à l'établissement du gouvernement constitutionnel en 1792.
Ces travaux sur le Canada réveillèrent l'attention publique. Jusqu'alors on n'avait pas osé ouvrir les annales canadiennes, de peur de rappeler à la mémoire des scènes trop douloureuses ; ce qui a inspiré ces lignes à M. de Gaspé dans ses Anciens Canadiens : « Vous avez été longtemps méconnu, mes anciens frères du Canada! Vous avez été indignement calomniés ! Honneur, cent fois honneur à notre compatriote, M. Garneau, qui a déchiré le voile qui couvrait vos exploits ! Honte à nous, qui, au lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour notre race, nous contentions de baisser la tête sous le reproche humiliant de peuple conquis qu'on nous jetait à la face à tout propos » !
A part certaines réserves, l'ouvrage de M. Gar-
neau fut bien accueilli en Canada et en France î la Nouvelle Revue encyclopédique de 1847, publiée à Paris par Firmin-Didot, imprimeur de l'Institut de France, en fit un rapport favorable (1).
Cependant M. Garneau ne cessait point ses recherches et les travaux qui étaient devenus l'objet exclusif de ses études. Une nouvelle collec-
(1) Il est curieux de lire l'impression qu'avait faite sur l'esprit de deux de nos hommes les plus éminents, M. Papineau et M. Morin, la lecture de l'Histoire du Canada, alors qu'une partie de l'ouvrage était encore sous presse. On voit que, dès l'abord, ils avaient été frappés de ce qui fait le caractère saillant de l'œuvre de M. Garneau, la hauteur des vues.
« Montréal, 22 janvier 1845.
« Cher Monsieur, * Je voudrais pouvoir vous écrire moins à la hâte, pour vous exprimer combien j'ai été satisfait de Y Introduction de votre Histoire, que vous avez bien voulu me communiquer. Vous vous placez dès l'abord à un point de vue élevé, qui promet une grande utilité et un immense intérêt ; je suis sûr que l'ouvrage tiendra ce que promet la préface. Voilà pour le fond. M. Chauveau, qui vient de lire les pages que vous m'avez transmises, et dont il avait au reste déjà vu une partie à Québec, en est très satisfait. Je verrai l'ami Parent à la première occasion. Quant à la forme, les chapitres distincts, que vous annoncez, faciliteront beaucoup la lecture profitable de l'ouvrage. Continuez, et vous ne pourrez manquer de faire un ouvrage digne du nom canadien, et de passer avec lui à la postérité...
» A. N. Morin ».
Montréal, 26 février 1850.
« Mon cher Monsieur, » J'apprends avec plaisir que vous reprenez avec ardeur la continuation de votre beau travail sur l'histoire du pays. Couronnez l'œuvre par le même amour de la vérité historique, la même diligence à la chercher, la même indépendance à l'énoncer, et le même talent d'écrivain : vous aurez rempli une tâche éminemment utile au pays, et qui vous fait déjà infiniment d'honneur...
» L. J. Papineau ».
tion de documents historiques avait été acquise par le Canada. M. Garneau prit la résolution de publier une seconde édition de son ouvrage, revue et corrigée d'après ces nouveaux manuscrits authentiques, et les chambres lui votèrent pour cela une allocation libérale (£250). L'auteur termine son récit à l'acte d'union des deux Canadas (1840).
Cette édition, qui parut en 1852, fut encore mieux accueillie que la première. La Revue des deux Mondes et le Correspondant de Paris lui consacrèrent deux longs articles, l'un écrit par M. Pavie et l'autre par M. Moreau, tous les deux écrivains distingués. L'ouvrage de M. Garneau y fut apprécié de manière à faire honneur et à l'écrivain et au jeune pays qui pouvait fournir déjà de si intéressantes annales.
La revue américaine du Dr Brownson, publiée à Boston, reçut l'ouvrage avec la même faveur.
Les historiens français et américains ont rendu pleine justice à l'exactitude de l'auteur et à la largeur de ses vues, en le citant souvent dans leurs récits, tels que MM. Ferland (1), Bancroft (2), Parkman (3), Sargent (4), O'Callaghan (5), Rameau (6), Dussieux (7), et surtout,
(1) Cours d'histoire du Canada.
(2) History of the United States.
(3) History of the conspiracy of Pontiac.
(4) The History of an expédition against Fort Duquesne in 1755 under Major General Edward Braddock.
(5) History of New Netherland.
(6) La France aux colonies.
(7) Le Canada sous la domination française.
dans sa grande Histoire de France, Henri Martin, qui fait réflexion touchante en prenant congé de notre auteur :
« Nous ne quittons pas sans émotion cette Histoire du Canada, qui nous est arrivée d'un autre hémisphère comme un témoignage vivant des sentiments et des traditions conservés parmi les Français du nouveau monde, après un siècle de domination étrangère. Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures, quels que doivent être leurs rapports avec la grande fédération angloaméricaine, et conserver une place en Amérique à l'élément français » (1).
Une troisième édition de Y Histoire de M. Gar-
(1) En 1862, M. Henri Martin adressait à l'auteur de YHistoire du Canada une lettre où l'on trouve quelques remarques du plus haut intérêt, sur l'influence que sont appelés à exercer l'élément français, et, en général, les races latines en Amérique. Nous sommes heureux de pouvoir citer cette autorité imposante à l'appui des observations que nous faisions dans un article récent publié dans le Foyer\Canadien, sur le Mouvement littéraire au Canada, et où nous parlions de la vocation de la race française en Amérique, et de la nécessité d'opposer une digue à « l'élément anglo-saxon, dont l'expansion excessive, l'influence anormale doivent être balancées, de même qu'en Europe, pour le progrès de la civilisation ».
« Monsieur,
» J'avais été heureux, il y a quelques années, de trouver dans votre livre non seulement des informations très importantes, mais la tradition vivante, le sentiment toujours présent de cette France d'outre-mer, qui est toujours restée française de cœur, quoique séparée de la mère patrie par les destinées politiques. Je n'ai fait que m'acquitter d'un devoir en rendant justice à vos consciencieux travaux. Puissent ces échanges d'idées et de connaissances entre nos frères du nou-
neau a été publiée en 1859. Un Anglais, M. Bell, en a donné, en 1860, une traduction assez médiocre et souvent incorrecte.
M. Garneau a encore publié, dans le Journal de Québec, en 1855, un Voyage en Angleterre et en France, qu'il avait d'abord eu l'intention de réunir en un volume. Mais il jugea ensuite cette œuvre trop imparfaite pour lui donner cette forme définitive. Les fragments les plus intéressants en ont été publiés dans le Foyer canadien, dont M. Garneau était un des collaborateurs.