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De l'abus des nudités de gorge

L'Imprimeur belge de la première édition de ce curieux traité le présente au Lecteur comme « l'effet du zèle et de la piété d'un Gentilhomme françois, qui, passant parla Flandre, el Toyant que la pluspart des femmes y ont la gorge et les épaules nues, et approchent en cet estât du Tribunal de la Pénitence et mesme de la sainte Table, n fut très-scandalisé, et, de retour en France, composa cef écrit pour faire voir l'abus et le dérèglement de cette coutume. Or, l'imprimeur de la première édition : De l'Abus des nuditez de gorge (Bruxelles, 1675 , in-12 p ) est François Foppens, qui assit alors des relations fréquentes avec les écrivains français, et qui se chargeait de publier à Bruxelles les ouvrages qu'ils n'eussent pas osé faire paraître d'abord en France. La Belgique fut pendant le dix-seplieme siècle une sorte de terrain neutre de la littérature et de la librairie françaises.

Il est donc certain que l'auteur de ce petit livre était un Français, sinon un gentilhomme.

Ce n'est pas à dire que ce fut Jacques Boilcau, docteur ru Snrhoiuic , grand -vicaire et officiai de i'é;;lise. do Sons, l'iéro puîné du [inèle satirique ltoih:at!-!lr^ji]rai:\. .heures Huileau, qui a composé une histoire des Flagellants, une histoire de la Confession auriculaire, un traité des Attouchement!) impudique:;, ehoisissail de préférence les sujets scabreux et difficiles; mai» ordmaiïomonl il revivait en latin, quoiqu'il fût très-eapahlo d'écrire en. fort bon français; on lui demanda un jour pourquoi retlu persistance à user du la langue latine : « C'est, réponditil, du pour que Ses cirques rif. me lisent : ils nie pri'sèeitferaiont. :s Ainsi, rien ne pniuic que Jacques Uoileau soit ïrcritahlomcnt l'auteur do l'Abus des nudité* de gorge, traité écrit en p.\eellei)l français, mais dent muis ne. romtais-

sons pas lie texte latin , manuscrit ou imprimé.

On a CBsayé. do rliceelier un autre auteur, a qui pouïoir attribuer ce curieux outrage , réimprimé à Paris eu lLiTT [jnnxte. la Cû/iii: imprimée à Bruxelles, à Paris, chez J. de Laize de Bresche, in-12), et augmentée, dans cette édition nouvelle, avec quelques changi'nieiils de rédaction, de l'OrJonfwnjee (Je MM. les vicaires

généraux de l'archevescké de Toulouse, le tirty m c quant , contre la nuililé de» bras, (1rs r/HHilcs et de la gorge , cl l'indécence des habits des femmes et des files, en date du 13 mars 1670. On a cru découvrir, sous le psi'inlimyitio d'un ticntUhnmDie français, un ecclésiastique moins connu que l'abbé Bolleau, lo sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que l'hisloire littéraire ne mi'iiiiimm' nulle part. Enfin, II. le marquis du Rourc a remarqué, dans un cxoniplnïre de l'ouvrage en question, ce nom, signé & la main uu-ilc^mis ilu litre : De la Beblongueraù : n Si l'auteur n'est point l'abbé Boileau, dit-il dans son Analeelabiblion , ne serait-ce pas ce gentilhomme? Sub judice lis est. » Le savant Barbier, dans son Dictionnaire des anonymes, s'en est tenu à Jacques Boileau : tenons-nous-y, il son exemple, jusqu'à, plus.amplo informé.

Constatons sou! ornent qu'an moment mémo où le [raitè de \'.V/::.a des miditcz de. gorge paraissait à Bruxelles , un moraliste de la même espèce, qui s'est cache sous le pseudonyme do Timothéa Philalethe, faisait paraître h Liège, chex Guillaume -Henri Stréel , un opuscule

t!u"'ol(i;ji[ji](i d<<. ta mitmc famille, intitulé : Traité singulier de la modestie des babils des Jittes et femmes chresliennes (1675, in-12).

Le traité de l'Abus des nudités de gorge, dont il existe une troisième édition imprimée à Paris en 1680 , fut composé par un homme qui savait écrire, qui vivait au milieu du grand monde, et qui aborde en face, avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux qu'il a choisi. Entre nous, cet anonyme, assez peu auslùrc malgré les semblants de rigorisme qu'il se donne, avait à cœur, on lenoit, de se faire lire par les dames. Il reproduit sans doute la plupart des admonitions religieuses que Pierre Juvenmy avait adressées aux pécheresses de la mode, trente ans auparavant, dans son fameux Discours particulier contre les femmes âeshraiUées de ce temps; mais il s'exprime toujours avec eonv en îme<; cl [îolilrsse ; quelquefois, on croit entendre Tartuffe disant à Donne :

.... Ali! mon Di™, je tous prie.

Avant (pie de parler, prenez-moi te mogehoir ! .... Coutrei ce sein qne je ne saurais voir ! Par de pareils objeto les âmes son! Mtssées, El cela lait Tenir do coupables pensées.

La comédie de Molière fui publiée a Paris à h fin de 1673 , une année avant la publication de l'Abus des nuditez de gorge. H faut reconnaître qu'à cette époqne, comme du temps de Pierre Juvernay, la mode n'autorisait que trop les plaintes et les reproches des moralistes , en France aussi bien qu'en Belgique : les femmes étaient toujours aussi débraillées que Pierre Juvernay les avait vues, en se signant, comme s'il eût vu le diable. C'était seulement à la cour et dans les assemblées de la belle aristocratie, que l'i mm odestie des babils avait de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les consciences timides ; mais les ecclésiastiques mondains, les prélats illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient cette société élégante et polie, ne prenaient pas garde à ces audacieuses nudités, que U- peuple laissait avec mépris aux grandes dames, et qu'il poursuivait quelquefois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant Thomas Dempterus, passant un jour dans les rues de Paris, avec sa femme ■■qui montrait a nu la plus belle gorge et les plus blanches épaules du monde, = se vit entouré par la populace, qui les insulta l'un et l'autre en

leur jf'nnl de la \>mu\ cl ([ni leur fuirait fatl un mauvais parti, «'il- ne sr fn^-nit réfugiés dans une maison. Bayle, après avoir raconté le fait, ajoute : Une lu'aulé , ainsi étalée lluns un pays où cela n'éioit point en pratique, altiroit celle multitude de l>adauds. n

Le peuple, il est irai, était moins scrupuleux à Bruxelles el dans les Pays-Bas, où les bourgeoises et même les femmes du commun découvraient leur gorge, sans être exposées à faire émeute sur leur passage : on peut donc supposer que le petit livre du Gentilhomme français n'eut aucune action comminatoire sur la mode des nudités do gorge, mode des plus anciennes, qui pourra bien durer jusqu'à la fin du monde.

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