De l'action des laiques dans la question religieuse
L'Ailministralion du journal Vllnicern répond aux désirs nombreux qui lui ont été exprimés, en réimprimant à put les deux articles suivants publiés dans cette feuille les it> et 17 novembre 1845.
Jugeant avec un louable désir d'impartialité, mais avec des lumières insuffisantes , le débat qui s'agite entre les catholiques et le monopole universitaire, la Presse donne tort a tout le monde. A nous d'abord : nous sommes violents et exagérés; nous compromettons le clergé plus qu'il ne le croit, nous employons la mauvaise foi et l'injure, nous sommes peut-être de
spéculateurs. Au gouvernement ensuite et aux journaux universitaires : le projet de loi sur l'instruction secondaire, proposé par le gouvernement, n'a pas été loyal , il renfermait moins de garanties que de réticences , il imposait aux ecclésiastiques des conditions que le respect de la religion , que le respect d'euxmêmes ne leur permettait pas d'accepter. Quant aux journaux de l'Université, ils n'ont d'autre but que de former une opinion factice, afin d'éluder une promesse de la Charte et de sauver le monopole, en armant au sein des chambres , contre la liberté d'enseignement, toutes les défiances injustes ou légitimes , en suscitant contre elle l'esprit de inaction. Enfin, la Presse reproche à l'épiscopat la part qu'il a cru devoir prendre aux luttes du journalisme : Le journalisme est une arme nouvelle en ses mains, dont il ne connaît ni la portée ni les périls; il peut se blesser en l'employant ; il risque par celte lutte de refroidir le sentiment religieux qui , de toutes parts , à la ville comme à la campagne, dans le cœur de l'homme du peuple comme dans celui de l'homme du monde, commence à se ranimer.
La conclusion de la Presse, c'est qu'il faut que les évèques n'écrivent plus et laissent aller les choses ; s'en rapportant pour le progrès de la religion au sentiment général qui lui ramène les cœurs , pour le succès de leurs désirs, en ce qui concerne l'enseignement, aux défenseurs que la liberté de l'enseignementtrouvera dans la presse et dans la tribune , comme toutes les autres libertés.
Nous voyons d'ici sourire nos lecteurs, qui savent ce que l'on peut attendre et du journalisme, monopolisé
par l'Université comme l'enseignement lui-même, et de l'opinion dominante, pervertie de longue main par des mensonges hideux , et du gouvernement, représenté par les vives passions de M. Villemain. Cependant, nous n'inculpons point la bonne foi de la Presse. Nous pensons que le rédacteur en chef de cette feuille, homme capable et sensé, dit loyalement ce qu'il croit être la vérité. 11 a su préserver sa polémique des lieux communs d'impiété niaise et perfide colportés depuis un an dans tous les journaux par les agents de l'Université ou par ceux du ministère de l'instruction publique, et il exprime sur la nécessité sociale de la religion, des pensées dont nous devrions lui tenir compte en dépit de nos blessures personnelles, si nous pouvions être encore susceptibles de ressentiments. « Ce « n'est point ici, » dit-il en terminant son exhortation aux évêques, « la remontrance d'un journaliste pré- « somptueux , mais l'avis d'un écrivain respectueux « et désintéressé , uniquement inspiré par le désir de « voir fleurir la foi de nouveau et porter des fruits, t venir en aide au travail , ennoblir la misère , con- « soler la douleur, soutenir la faiblesse et panser les « plaies que la science politique n'a pas encore trouvé « le moyen de guérir. » Il y a loin de ce langage à la faconde de mal-appris dont les dignitaires de l'Université nous ont fourni tant d'exemples dans leur journal officiel.
La Presse maintenant nous permettra de lui dire que l'article où elle pense avoir épuisé la question, ne l'a qu'à peine effleurée.
Cette discussion qu'elle croit près de finir, pour peu
que les évêques consentent à garder le silence, est à son début : il n'y a nulle apparence que ceux qui l'ont entamée en voient le terme.
Les commencements, il est vrai, ont pu paraître peu de chose ; aujourd'hui encore des yeux habitués à l'inconsistance des affaires du temps, risqueraient de s'y tromper. De quoi s'agit-il ? Une liberté est promise dans la Charte , certains citoyens la réclament ; le gouvernement, mu par l'intérêt d'un corps dont il attend de grands services , la refuse, ou ne l'accorde pas loyalement. A ceux qui la demandent comme à ceux qui la refusent, il faut le concours de l'opinion. L'opinion est indifférente; on agit sur elle en sens opposés. Bientôt l'opinion se manifestera, une loi sera rendue et tout sera dit. Il n'y a qu'à gagner l'opinion. Voilà le coup d'œil du sage vulgaire. Ce coup d'œil serait juste, s'il n'était question que d'une liberté politique.
Les chrétiens, ceux du moins qui ont jeté un regard sur l'histoire de l'Église et sur l'humanité, savent mieux voir. Cette liberté promise intéresse la foi : par cette seule raison, dès qu'ils ont pensé à la réclamer, ils ont dû s'attendre à toutes les répugnances du monde. S'ils avaient pu croire un instant que le pouvoir, accaparé par la philosophie régnante , tiendrait les serments qu'ils ont reçus, qu'on les admettrait à l'exercice du droit commun, que la vérité dont ils gardent le précieux dépôt pour en ensemencer la terre, cessant d'irriter l'iniquité humaine , serait accueillie à titre d'égale parmi toutes les idées à qui l'on donne le champ et la lumière, la première réponse faite à leurs récla-
mationsles aurait détrompés. Us auraient su dès lors, à n'en pas douter, qu'ils devaient se taire , ou soulever contre eux une hostilité presque générale; fuir, ou affronter le combat un contre cent, un contre mille; accepter le joug, ou se résigner à la réprimande et à l'abandon des sages, aux calomnies des méchants, aux injures, peut-être aux violences d'une populace de philosophes, de lettrés, de politiques inférieurs; foule misérable, vieille ennemie des austères franchises de la religion, que l'Église a toujours vue ameutée contre elle, et qui, recourant toujours au même piège pour tromper les mêmes instincts, écrit grossièrement, aujourd'hui comme autrefois , le mot de liberté sur le drapeau de la plus vile tyrannie î
La lutte néanmoins a été engagée. Croire qu'elle va finir et qu'elle peut finir, c'est ne rien entendre à ce qui se passe. Ceux qui, au nom de leurs croyances catholiques, ont revendiqué la liberté d'enseignement, ont introduit dans la France une querelle de religion!.,. Ils ont su ce qu'ils faisaient; on l'a trèsbien compris ailleurs, lis ont prévu ce qui arrive , et ils n'ont pas hésité; leurs prévisions sont allées plus loin encore, et ils ne reculeront pas. Ce n'est pas à eux de reculer : ils obéissent à leur conscience, lis n'ignorent nullement qu'ils ne sont pas les plus forts, et c'est pour eux un motif de peu d'inquiétudes, car ils ignorent encore moins qu'en ces entreprises difficiles et douteuses , l'essentiel n'est pa.* d'avoir les hommes, mais d'avoir Dieu pour soi. La Presse, méditant sur ces données, appréciera la juste portée de ses vues et de ses conseils. Un coup d'œil sur l'histoire
de l'Église lui fera connaître en même temps jusqu'où peut être poussé le différend qu'elle offre d'arranger.
Il ne faut pas Irop dire que les temps sont changés, que ce qui s'est fait ne se reverra plus. Les siècles en s'écoutent modifient les usages et les mœurs, et laissent immuable ce fond de Pâme , façonné des mains de Dieu comme la religion qui doit seule y porter jusqu'à la fin des âges la lumière, la force et la paix. Notre foi catholique n'est point susceptible d'une certaine civilisation; nous luttons précisément contre cette civilisation que l'Université voudrait nous imposer. Ceux donc qui sont vraiment catholiques aujourd'hui, le sont comme l'ont été leurs pères, fils militants de l'Église, de toutes les époques et de toutes les conditions. Tels ils resteront quoi qu'il arrive, tels on trouvera ceux qui viendront à leur suite , devant des adversaires depuis longtemps connus et qui, quant au fond, ne se transforment pas plus qu'euxmêmes. Judas et l'hérésie sont contemporains de l'Évangile et de la croix.
Aujourd'hui, comme toujours, on refuse h l'Église ce qu'elle demande, parce que , aujourd'hui comme toujours, ce que l'Église demande n'est qu'un moyen indiqué par l'état des choses et des esprits pour faire triompher des principes de salut dont on ne veut pas.
Il fallait attendre, dit-on. Question oiseuse! 11 est toujours opportun de revendiquer des droits qui sont, en définitive, les droits de l'àme et de Dieu. Puisqu'un jour ou l'autre il fallait recommencer, pourquoi ne pas commencer tout de suite ? Qui nous aurait marqué le moment précis où nous aurions pu , sans exciter
mille colères, dire à l'Université : Nos enfants perdent la foi dans vos écoles, rendez-les nous? Vous faites des générations monstrueuses, sans croyance, sans dévouement, sans vertu ; vos mains sont avares et vos doctrines sont empoisonnées; vous n'avez pas notre confiance , nous voulons sauver les âmes de nos enfants? — Attendre ! il fallait attendre! — Mais enfin, sait-on que nous sommes chrétiens , et sait-on ce que c'est qu'un chrétien? Nous avons attendu , et tandis que nous laissions passer les jours et les années , nos enfants se perdaient ; nous pouvions contempler sur ces corps débiles et dans ces âmes prématurément flétries, les traces d'un mal déjà irréparable. Patience, c'est bientôt dit à ceux dont on ignore les angoisses ! Mais la mère qui se disait : l'on m'a gâté un fils , me gâtera-t-on encore les autres? Mais le père qui se sen^ tait coupable devant Dieu , de mettre en balance l'avenir temporel et l'avenir éternel de son enfant , et dont la tendresse lâche ne pourrait choisir; mais le citoyen a qui les lois existantes font une part de responsabilité dans les fautes et les crimes de l'État , parce qu'aujourd'hui tout homme peut dire : l'État, c'est moi ! et qui pensait que la justice divine lui demanderait compte du silence gardé sur cette iniquité formidable, leur était-il, h tous ceux-là, si facile et si permis d'attendre ? Sait-on que pères, mères, frères, tuteurs, citoyens, partout dans nos livres saints, dans nos méditations, dans nos prières, dans le souvenir sacré de nos confesseurs et de nos martyrs , dans les exemples de celui que nous adorons, comme dans les lamentables histoires que chaque instant nous ap-
porte, partout, partout des voix terribles s'élevaient contre la patience trop humaine avec laquelle nous laissions ce grand forfait s'accomplir? Et ait Domimis ad Cain : Ubi est Abel frater tuas ?
Il fallait employer plus d'habileté, parler un autre langage. Oh ! sans doute. Si au lieu de réclamer la liberté d'enseignement au nom de la religion catholique et pour le salut de la foi , c'est-à-dire au nom et pour le maintien de ce qu'il y a sur la terre de plus pur , de plus excellent, de plus fécond en bienfaits de tout genre , nous avions eu l'esprit de la faire exiger par les mauvaises passions politiques et philosophiques; s'il s'était agi d'une liberté d'anarchistes, au lieu d'une liberté d'honnêtes gens , l'affaire serait terminée ou du moins en bonne voie ; seulement cette liberté ainsi obtenue pourrait bien contenir une exclusion toute spéciale contre nous. Mais pourquoi les mauvaises passions réclameraient-elles? Qu'ont-elles à désirer? L'Université les accommode parfaitement; elle leur donne ce qu'il leur faut : des hommes sans croyance pour aujourd'hui , un instrument de despotisme pour demain. Entre le monopole et ces mille sectes de l'erreur sociale ou religieuse, l'accord est complet contre la liberté des chrétiens, leur commune ennemie. Aveugle encore , et plus qu'aveugle celui qui ne le voit pas !
Dans cette position , que faire? La Presse sauraitelle nous le dire? Nous devions abandonner le champ de bataille , ou bien agir comme nous avons agi. Mais ici , l'on nous reproche l'injure , la mauvaise foi , des appétits de spéculateurs. Nous ne dédaignerons point,
par égard pour noire adversaire , de répondre à ces lieux communs qu'il emprunte aux journaux de l'Université, afin de nous montrer bien à propos ce que nous pouvons attendre de l'opinion la plus modérée et la plus sage. Quant à l'injure, nous sommes francs, parce que nous ne tenons point à nous exprimer de telle sorte que ni nos amis ni nos ennemis n'en gardent le souvenir. Un jour O'Connell parla contre le roi Louis-Philippe ; la Presse s'écria que ce jour-là le libérateur de l'Irlande avait trop bu. Tous les jours on outrage , on calomnie indignement notre foi , notre culte , qui nous sont aussi chers que le roi des Français peut l'être à la Presse, et si nous disons qu'il faut être ivre de haine pour employer un pareil langage, du moins ne disons-nous pas qu'on est ivre de vin. Quant à la mauvaise foi , comme nous tenons que le mensonge est un pèche mortel , nous faisons en sorte de ne point mentir; nous n'en avons ni le goût ni le besoin. Quant à la spéculation, la Presse nous connaît , elle peut produire l'état de nos profits. Nous spéculons , il est vrai , mais sur des espérances qui ne sont point cotées à la Bourse , et vers lesquelles la commandite ne se tournera pas de longtemps. On nous accuse d'exagération. S'il s'agit de nos principes, nous ne les avons point formés nous-mêmes : nous les avons reçus tels que la religion nous les a donnés, tels qu'il faudra que le monde les accepte. Sur ce point, nulle modification possible. Ce que Dieu donne à croire est bon à publier. Que le public s'en indigne ou s'en amuse, à son choix. Dieu est puissant et plein de miséricorde.
Laissons un débat puéril. Voyons ce que, dans la situation présente de l'Église et de l'opinion , nous avons voulu , et ce que nous prétendons faire. La Presse a peu de sympathie pour nous ; après nous avoir entendu , elle en aura probablement moins encore. Nous lui ferons par là connaître la valeur positive de ce sentiment religieux , qui renaît , dit-elle , et sur lequel elle compte ingénument pour remédier aux maux de la société Quanta nous, comme nous croyons qu'il n'y a point de neutres dans les questions de cette gravité, il nous importe peu qu'un spectateur douteux nous combatte aujourd'hui ou nous combatte demain; et nous aurons du moins , au milieu de ces lièdes esprits qui ne savent ni ce qu'ils osent penser , ni ce qu'ils pourront résoudre , le plaisir de parler français et chrétien.
Iï.
Ce serait s'abuser étrangement de penser que nous écrivons pour amener à nos idées des gens qui n'admettent ni le pouvoir de l'Eglise, ni peut-être môme l'existence de Dieu , ces deux bases de toutes nos convictions , sans lesquelles ni nos raisons ni nos demandes n'auraient le moindre sens. Quiconque n'est pas catholique peut nous juger fous ou de mauvaise foi , nous prendre pour des fanatiques ou pour des spéculateurs : nous n'avons que des paroles qu'il ne pourra comprendre ou qu'il ne voudra pas écouter. Quiconque ajoute au malheur de n'être point catho-
lique , celui d'avoir dans la vie des intérêts actuels directement contraires à ceux de la religion , ne nous offre qu'une oreille encore plus hostile et qu'un cœur encore plus fermé. La Presse est dans la première catégorie ; les gens du Journal des Débals , ceux de l'Université sont dans la seconde. Nous ne parlons point des intelligences qu'ameutent le Constitutionnel, le Siècle, etc., c'est la dernière plèbe, le bas-fond où il semble que nulle idée vraie ne puisse jamais descendre. Là sont les aveugles-nés. L'art humain perd sur eux tout son pouvoir. Us ne verront que par la grâce de Dieu.
Nous n'attribuons point a notre plume , dont nous connaissons la faiblesse , une mission que nulle plume laïque ni ecclésiastique ne saurait remplir. Ce n'est jamais par l'écriture, c'est par la prière, par la prédication , par toute la vie de la parole humaine , par tout ce feu qui sort des yeux et du cœur d'un apôtre, par cette grâce divine que les œuvres de foi font surabonder dans l'âme des saints missionnaires et qu'ils répandent sur leurs auditeurs, que les indifférents sont émus et les incrédules convertis. La voix d'un bon prêtre produira en quelques jours des miracles que tous les livres pieux et tous les journaux du monde n'opéreront jamais. Ceux-là seuls peuvent vraiment convertir qui peuvent absoudre , ayant reçu tout ensemble , comme prix de leur existence vouée à Dieu , le devoir d'instruire et le pouvoir de délier.
Mais en dehors des trois sortes d'hommes à l'esprit desquels nous ne pouvons que bien difficilement et bien rarement atteindre, il en est d'autres pour qui
les vérités de notre point de départ sont choses connues, certaines et démontrées. Ils sont nos frères, c'est pour eux que nous écrivons ; nous sommes un lien et un message entre ceux qui croient et qui aiment comme nous. Ils ne se connaissaient pas les uns les autres , notre but a été de les réunir, de former de toutes leurs pensées une seule pensée , de tous leurs désirs un même dessein, de toutes leurs œuvres une œuvre commune.
Du nord au midi et de l'est à l'ouest , nous portons une parole d'union , un mot d'ordre fraternel pour le grand combat qu'il faudra livrer tôt ou tard. Ici nous stimulons l'indolence, et là nous affermissons des résolutions déjà méditées; partout nous signalons les ruses et les entreprises de l'ennemi , recevant et portant des lumières qui, autrement , auraient peine à dépasser un certain horizon. Cet humble rôle convient à nos humbles forces. Nous ne regrettons point de ne pouvoir davantage. Révéler les funestes plans du mal , c'est lui créer, dans cette loyale France , assez d'adversaires pour qu'il y soit noblement combattu.
Grâce à Dieu , déjà nous ne pouvons plus nous plaindre d'avoir inutilement travaillé. Nos fatigues , nos sacrifices, nous pourrions dire nos souffrances , ont reçu leur prix. La sournoise tyrannie philosophique etle monopole universitaire, instrument principal de cette tyrannie , sont exécrés de tout ce qui porte à bon litre le nom de chrétien. Hier, il y avait des catholiques isolés ; aujourd'hui une opinion catholique s'assied sur les débris de vieilles et pénibles dissidences. Ce qui sortira de là , Dieu le sait ; mais nous y voyons
entrer la vie , nous y voyons régner le patriotisme , l'honneur et la foi. Nous croyons écrire les premiers mots d'une page qui sera glorieuse dans notre histoire. Au milieu de ce grand et déplorable naufrage des vertus antiques , parmi les cupides empressements d'une société qui se met elle-même au pillage , on verra ce que des cœurs chrétiens savent immoler à Dieu et a la patrie. En somme , voici le point à noter, si Ton veut aller au delà d'un vain choc de paroles : en dehors de tous les partis , il se forme , il existe un parti catholique , c'est-à-dire un parti d'honnêtes gens et de gens dévoués, qui parle dans celte feuille et qui ne fuira pas l'occasion d'agir. Que si Ton est curieux d'apprendre ce qu'il saura faire, il ne faut qu'attendre un peu. On ne le verra jamais sans doute dans la rue , mais on pourra le rencontrer ailleurs. 11 est neutre encore, mais si le gouvernement veut l'avoir contre lui, le gouvernement n'a pas grand'chose a faire pour cela.
On peut bien nous dire que Y Univers compromet le clergé plus qu'il ne le sert. Si Ton veut nous convaincre que nous avons eu tort de contribuer à mettre autour de l'Église, toute seule , ce rempart de nobles cœurs , on échouera. Nous ne tenons point a servir le clergé de la façon qu'on nous indique. On lui souhaite des hommages, des faveurs et l'oisiveté. Nous lui souhaitons le labeur, les croix , et de faire avancer le règne de Dieu.
Nous consentons qu'ici le Constitutionnel, le Journal des Débats, les autres, se mettent à crier au partiprêtre , que voila le parti-prêtre qui se montre et s'avoue ! Laissons- leur cet os ; nous ne pouvons pas les
empêcher d'être absurdes. Parti-prêtre tant que l'on voudra! Le prêtre garde le dépôt des seules vérités immuables qui soient sur la terre ; il a le soin de toutes les douleurs , la mission de pardonner toutes les injures, la force de faire du bien à tous ses ennemis. Le parti-prêtre aurait tort de se déguiser. Il n'a point à rougir de son symbole, il n'en rougira pas. Ces folles clameurs ne détacheront pas de lui une seule âme ; qu'elles cessent ou se perpétuent , il n'en sera pas moins là, ferme dans le dessein d'user loyalement, au profit de la religion , des libertés dont on use déloyalement contre elle; opposant partout aux illégalités, aux outrages, aux vexations dont on poursuit la robe du prêtre et le froc du moine , le cœur, le vote , le bras du citoyen. Il sera la , n'exigeant point la dénomination , mais l'égalité ; n'usant ni de fraude ni de violence, mais usant de la presse, de la parole, de la raison ; s'appuyant sur la loi. Et comme il reste quelque force dans cette Église de France , comme on a besoin d'elle par mille raisons qu'il serait trop long d'énumérer, et qu'au surplus nous pourrons présenter un autre jour, il faudra bien prendre le parti -prêtre pour ce qu'il est, et compter avec lui.
Nous prions la Presse de considérer que VUnivers n'est point du tout l'organe officiel des évêques, ainsi qu'il plaît au Constitutionnel de le publier; qu'il n'est point du tout rédigé par des ecclésiastiques (au National, on dit des échappés de sacristie) , ni pour des ecclésiastiques exclusivement ; que ce sont des laïques , des néo-catholiques , suivant l'heureuse expression du Journal des Débats , qui le soutiennent, le rédigent,
et en majorité le lisent. Par conséquent on peut (si on en trouve le moyen) réduire lesévéqueset le clergé au silence , expulser les Jésuites, etc. On ne se débarrassera pas pour cela du parti-prêtre , ni de cette importune voix qui crie justice dans Y Univers. L'Univers et le parti-prêtre en seront au contraire plus redoutables, parce qu'il y a ici des idées que l'iniquité ne peut frapper sans leur faire prendre racine , et des hommes qui se fortifient dans l'adversité.
Nos prêtres , nos évêques font de la religion. C'est leur œuvre sublime , et bien remplie. Ils prêchent, ils consolent, ils donnent. Qui est allé leur demander la lumière et ne l'a point reçue? Qui a sollicité leurs secours et s'est retiré les mains vides? Où sont les malheureux, les souffrants, les pauvres, de qui se soit volontairement éloigné le dévouement religieux et sacerdotal? Et dans celte foule d'infortunés qui n'ont que l'Église pour refuge et le prêtre pour appui , où est l'homme à qui l'on a demandé compte de ses opinions sur les choses humaines, avant de l'assister, avant de l'instruire , avant de l'admettre à la participation des mystères saints? Donner, pardonner, faire connaître et faire aimer Dieu , voilà tout le rôledenos prêtres; ils n'en cherchent, ils n'en acceptent point d'autre. Notre rôle, à nous, laïques, est différent : nous sommes dans la vie, nous faisons de la politique , et nous voudrions savoir qui nous en empêchera ?
Si nous avions des opinions au lieu d'avoir des croyances, si nous n'étions attachés a l'Église romaine que par l'esprit, au lieu d'adhérer à sa foi du fond de
rame ; si nous ne la trouvions que bonne, utile et belle, au lieu de la reconnaître sainte ; si ses dogmes, sa morale, son culte, son organisation-matérielle nous paraissaient seulement constituer la plus parfaite des créations humaines, et la plus favorable aux besoins de la société , il nous serait permis de le proclamer sans cesse en tous lieux, a tout propos; nous ferions acte de bons citoyens en procurant le développement et la force d'une institution nécessaire, selon nous, au salut de notre patrie. Si nous disions, comme citoyens libres et comme philosophes, que, hors des idées catholiques, il n'y a point de gouvernement, point de lois , point d'ordre, ni liberté , ni bonheur, ni gloire ; nous n'en dirions pas plus que les républicains ne disent de la république, les phalanstériens du phalanstère, le Journal des Débals de tout ministère qui le soudoie, et le premier songe-creux venu des chimères qu'enfante a l'instant même son cerveau fatigué. On nous laisserait dire ; il faudrait nous laisser dire : ce serait violer toutes les garanties publiques de vouloir imposer silence à nos opinions , ou nous persécuter à cause d'elles. Si nous formions , comme citoyens, une ligue pour défendre les choses et les personnes ecclésiastiques menacées, de même qu'on se ligue dans les chambres pour défendre tantôt M. Thiei s et tantôt M. Guizot ; si nous établissions un fonds pour rendre à tel évèque, dont le traitement serait supprimé, le moyen d'assister ses pauvres (1), pour
(1) Sons la resu.ur.riion, l'oppoMUon libérale donna une belle propriété à M. Ds ponl il«* l'Eure) pour fin 'enmi^er des sévices du gouvérncmffp.
donner à la presse catholique le développement qu'on a donné jadis à la presse de l'opposition, pour soutenir entre deux candidats celui qui pourrait le mieux servir nos vues, pour refuser nos enfants à l'Université de la même façon qu'on refuse l'impôt..., qu'aurait-on à dire légalement? que ferions-nous que tout le monde n'ait fait et n'ait le droit de faire ? Or, maintenant, pourquoi le chrétien s'interdirait-il des actions que la loi autorise, lorsque d'ailleurs sa raison les juge utiles, et sa conscience les lui permet, les lui impose peutêtre? Nous sommes à genoux devant Dieu, mais nous nous tenons debout parmi les hommes; celui qui fait un devoir d'obéir donne aussi la force de résister. On nous renvoie à la prière : nous en sortons , et c'est parce que nous avons prié que nous saurons parler et agir.
Nous faisons de la politique, nous en voulons faire, nous ne sommes point mécontents d'en avoir fait. En d'autres temps, il fallut à l'Église un bras séculier ; il lui faut aujourd'hui une voix séculière; nous serons cette voix. Nous ne l'emploierons pas a demander des emplois, ni des honneurs, ni d'abusifs privilèges; mais elle criera sans cesse justice et liberté. Le gouvernement a ses raisons , qui nous sont connues , pour aimer l'ombre et le silence ; nous avons les nôtres, qu'il connaît , pour aimer le grand jour et le retentissement du combat. Sa politique d'assoupissement offrait des dangers graves, écartés désormais; la nôtre, nous n'en disconvenons pas , a ses labeurs ; mais depuis dix-huit siècles passés la barque de Pierre gouverne dans la tempête , et nous préférons pour elle
les écueils connus, les continuelles alertes de l'orage, au calme trompeur, à la nuit, aux abîmes cachés.
Et que la Presse se rassure sur l'avenir du sentiment religieux, à la ville comme à la campagne. Ni à la ville, ni à la campagne, le sentiment religieux ne se refroidira par suite d'une lulte qui enflamme de zèle tous les cœurs déjà chrétiens. Si notre voix ne peut pas faire d'un incrédule un croyant , du croyant elle peut faire un apôtre, comme les récits et les beaux exemples de la guerre, comme le son de la trompette font du soldat un guerrier. Nous savons ce qui se passe en nous lorsqu'viae nouvelle infamie vient frapper les objets de notre vénération et de notre amour. L'équipage d'un navire en péril jette à chaque coup de vent quelque chose de sa charge à la mer, et nous pareillement, voyant ce dont nous pouvons nous passer , et dont il faut que nous nous passions , nous nous allégeons de toute vue , de tout sentiment , de tout désir qui ne seraient pas uniquement pour notre sainte cause. Nous lui vouons des jours et des forces réservés longtemps à d'autres destinées ; nous sentons avec bonheur que plus le monde s'éloigne de Dieu , plus Dieu nous veut h lui, plus il nous est doux de nous abandonner à lui, et remplis d'espoir contre l'espérance même, nous augurons bien de cette tourmente qui nous laisse , nous et nos frères , libres des attaches terrestres, armés de toute noire foi et de tout notre cœur.
Nous en avons assez dit pour permettre à la Presse de juger si les choses en sont encore au point où elle
les considère , el si la querelle , beaucoup plus laïque qu'ecclésiastique, faite à l'Université peut finir, quelle que soit la ligne de conduite adoptée par l'épiscopat , autrement que par la ruine du monopole ; ruine que l'Université, confessant ainsi sa faiblesse , regarderait comme le signal de sa perle , et à laquelle le gouvernement, placé porr une si large part dans les mains universitaires, ne voudra point consentir. Mais il importe peu que l'on consente ou que l'on ne consente point. Si notre succès dépend un peu de nos adversaires, il dépend davantage encore de nous, et surtout il dépend de Dieu , dont nous servons ici les intérêts. L'œuvre pour laquelle nous combattons est le salut des âmes. C'est pour cette œuvre que Jésus-Christ a voulu mourir.
Nalurellementplus respectueux encoreque la Presse envers nos évêques, nous ne nous permettrons pas de leur donner un conseil. Dieu qui fait peser sur eux un si lourd fardeau , nous les a choisis pieux et sages, vraiment désintéressés entre les opinions , vraiment animés du zèle et de la bonté des pasteurs. Nous avons confiance en eux ; nous recueillerons respectueusement et nous ferons retentir leurs paroles, dussentelles nous blâmer; nous aurons soin que la responsabilité des nôtres ne les atteigne jamais. S'ils se taisent, nous ne jugerons point leur silence. Nous croirons que nul devoir ne les oblige encore à parler. Mais en même temps nous serons près d'eux les rapporteurs infatigables de la cause ; nous leur dirons ce qu'on entreprend contre l'Église, quelles doctrines on prêche dans les collèges, ce qu'y deviennent nos enfants, et
cent lois renvoyés, nous reviendrons toujours; rassurés tant qu'ils se montreront sans alarmes, leurs craintes ne trouveront jamais nos courages en défaut. Notre mission finira lorsqu'ils auront la liberté de se réunir et de se concerter pour aviser aux besoins temporels de la religion.
Cependant, nous devons en averti*1 laPresse : elle ne peut guère espérer qu'en attendant ce moment, bien éloigné sans doute , les évoques se tairont. Le sentiment religieux dont elle s'accommode, et qui va de pair dans ses colonnes avec les feuilletons qu'on lui a tant et si justement reprochés, n'est pas tout à fait celui que lepiscopat doit s'efforcer de faire refleurir. Comment des évêques pourraient-ils s'y fier? L'Université s'en contenterait! Pour que la religion règne chez un peuple et produise les biens qu'elle promet , il ne suffit pas que ça et là un homme d'esprit , dégoûté des entreprises et des misères humaines, ouvre l'Évangile et se dise : « Je vais donner à mon âme des lois meilleures, je vais tracer à l'opinion une voie plus sage ; il nous faut de la religion.* Premièrement, l'Évangile fait peu de chrétiens sans l'Église catholique, et l'Église catholique ne fait point de catholiques sans les sacrements. Secondement, pour un homme d'esprit, à qui la folie et l'abjection du monde font prendre l'Évangile , qui le lit , qui l'admire , et rarement en devient plus sage , des milliers et des milliers d'autres demeurent dans la grossière irréligion théorique et pratique dont la société subit aujourd'hui les hideux résultats. Il n'y a qu'un remède à ce mal , qu'un moyen de procurer à la société ces fruits
de l'Evangile dont la Presse nous a fait une cnumération si vraie et si bien sentie : c'est une grande, une loyale liberté d'action donnée a l'Église en tout ce qui est de son ressort, et particulièrement en ce qui concerne l'éducation de la jeunesse, principal et presque unique moyen de former en grand nombre des chrétiens véritables. — Or c'est là , de l'aveu même de la Presse , ce que le gouvernement refuse d'accorder, se faisant aider dans ce refus inique par autant d'impures et de violentes passions qu'il en peut soulever, y mettant toute la colère , toute la mauvaise foi , toute l'impudeur qu'on a pu déployer contre l'Eglise dans les plus tristes jours , faisant condamner lesévèques, comme fonclionnaires, par son conseil d'Élat , et en même temps autorisant l'attaque et l'outrage avoués des fonctionnaires de l'Université contre l'enseignement des évêques.
Mais cette liberté si solennellement promise, si indignement déniée, si redoutée et si nécessaire , contre laquelle la philosophie anti-religieuse aura tant de peine à lutter, et sans laquelle la religion ne pourra ni ressaisir ses enfants égarés, ni retenir ceux qui lui sont encore fidèles ; c'est là aussi ce que l'Église entière doit sans cesse et par dessus tout réclamer. Eh bien! en dépit de toute l'habileté du gouvernement, en dépit de leur modération même et de leur amour pour la paix , les évêques élèveront la voix. Ce ne sera pas nous qui les y contraindrons , ce sera l'Université. Ees conseils et les menaces n'y feront rien. Le loup ne se contentera pas de rugir autour du troupeau ; il pénétrera dans le bercail , il y trouvera le pasteur , et il sera frappé.
Et le pasteur, quoi qu'en dise la Presse , ne manquera pointa sa dignité lorsqu'il frappera, soit qu'il se serve d'un livre, d'un mandement ou d'un journal. C'est une étrange idée de la Presse , de croire qu'il n'est pas digne d'un évêque de descendre de sa chaire pour entrer en correspondance publique avec un rédacteur de gazette. Un rédacteur de gazette peut être un très-bon chrétien , ou un impie fort dangereux. Dans le premier cas, l'évrque ne se déshonore pas plus qu'un autre en l'avouant pour ami; dans le second cas, il ne fait pas plus de tort à la puissance et à la majesté pontificale que ne lui en ont fait les plus illustres de ses devanciers et de ses modèles , qui ont publiquement écrit aux Arius , aux Pelages , aux Donat, à tant d'aulres, dont le temps a rehaussé les noms , et qui ne seraient que des journalistes aujourd'hui. Un évêque est assez digne lorsqu'il secourt les malheureux , combat l'erreur , protège la vérité.
Pour conclure : cette guerre est juste et chrétienne, les combattants ne manqueront point. Les besoins de l'Église sont pressants, les enfants de l'Église ne seront ni muets ni timides. Il ne s'agit point de savoir quand nous obtiendrons ce qu'il nous faut. Il faut l'obtenir très-vite, et dans ce but le demander très-haut et sans relâche. Réussirons-nous? Dieu le sait, Dieu seul ! Nous réussirons si Dieu veut pardonner : nous échouerons s'il veut punir. Quoi qu'il arrive , notre âme est en paix. 11 ne nous est pas ordonné de triompher, il nous est ordonné de combattre jusqu'à la mort.
Imprimerie de E.-J BA11.LY, place Sorboone, 2.
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