PRÉFACE
Longtemps comprimée^ réveillée puissamment au douzième siècle^ savamment émancipée au quinzième^ la pensée a suivi depuis trois cents ans une marche si rapide^ et aniené des changements si profonds^ dans les institutions comme dans les croyances^ qu'il en est résulté une métamorphose complète. Non-seulement les idées et les études morales de la société moderne ont changé de face^ mais encore elles ont été appelées à jouer dans les destinées publiques un rôle nouveau.
Ces idées et ces études se sont détachées soit de la politique^ soit de la religion; et de la commune bannière où les retenaient ces deux sciences^ elles ont passé insensiblement sous celle de la philo*sophie^ qui est venue se poser au quinzième siècle entre Tune et l'autre^ indépendante de toutes deux^ et que les théories morales ont proclamée leur source, leur règle suprême.
Cette transition, les idées morales Tont faite sans hostilité ni pour la religion ni pour la politique; mais elles ont revendiqué le droit d'examiner, c'est-à-dire d'approuver ou de rejeter Tune et Tautre; et elles ont proclamé à la fois leur propre infaillibilité et la faillibilité de tout ce qui n'était pas elles.
Dans l'empire de la pensée, c'a été là un grand fait. C'est le plus grand événement qui se soit accompli depuis que lès hommes ont des institutions et des lois. Je pense qu'il mérite la plus profonde attention des moralistes et des hommes d'État.
Ce n'est pourtant pas ce fait dans sa généralité qUe je vais examinel*; c'en eit un plus circon- (Mirit, mais pluei intérieur. C'est un petit fait qui résume lô grand soua un seul point de vue, j'entends Taffaiblissement qui en est résulté dans les idées et danâ les études morales.
Ce fait> je vais l'examiner sous toutes les faces qui me semblent avoir de l'importance pour les inductions que j'en veux tirer, où plutôt pour les sentiments que je voudï*ais faire naître sur la si- ^tabtion actuelle.
' J'ignore ce que ces sentiments et ces inductions ont de sp^al. J'admets le fait d'un affaiblisse» n^nt î je le montre profond et général, et il entre dans mes desseins d'inquiéter au même degré que
je suis inquiet^ mais je ne partage Topinion établie ni sur les causes^ ni sur les limites du mal.
Je me trouve d'abord en dissidence complète avec ceux qui veulent que l'affaiblissement qut éclate parmi nous^ dans les idées et dans les études qui me préoccupent, ait je ne sais quoi de fatal; que non-seulement il soit dans la vie publique où nous sommes entrés une phase tonte simple et toute naturelle, mais encore qu'il soit un progrès régulier tenant au caractère de nos institutions; de telle sorte que, ces institutions étant l'expression la plus vraie de la civilisation du siècle, il serait à la fois impossible de les combattre avec succès et de s'y livrer avec sécurité. Elles seraient toutes-puissantes d'un côté, en vertu de je ne sais quelle fatalité, et, d*un autre côté, elles corrompraient infailliblement les mœurs en vertu de je ne sais quelle autre fatalité encore. De plus, le mal étant sans remède, îl n'appartiendrait qu'aux utopistes d'en gémir; qu'aucune des puissances du siècle. Presse, Tribune, Pouvoir, Esprit public n*auraîent rien à y voir, rien k y faire. Leur empire serait circonscrit dans les institutions; le domaine des idées morale® et le gouvernemeQt de ce domaine seraient en dehors de leur mission.
Je suis non-seulement en dissidence profonde
TJII
avec cette opinion ou plutôt ce système, mais je crois encore que ce système, qui règne dans beaucoup d'intelligences sans être formulé nulle part, est le plus grand mal de la situation.
Une doctrine de ce genre serait un mal immense. Elle autoriserait, elle commanderait en quelque sorte rindifférence pour la source suprême du salut public, et plus elle menacerait de grandir, de dominer, plus il importerait qu'elle fût combattue, qu'elle fût amenée à avouer son erreur, à se condamner elle-même.
Cette opinion serait d'autant plus funeste qu'elle fausserait la pensée du pays et la pensée de l'étranger sur le pays.
Il y a plus : dans un affaiblissement fatal des idées morales parmi nous, il faudrait reconnaître un péril extrême, non pour une nation seulement, mais pour toutes ; non pour l'Europe, mais pour le monde. Il est vrai que nul n'est admis à dire, dans ces temps de progrès général, qu'en son pays est la tête de la civilisation; mais ce qui est incontestable, c'est que la France, la tête de la France, est le plus grand foyer d'études du monde moderne ; que de ce foyer il rayonne sans cesse un torrent d'idées vers tous les points du globe ; que sans cesse, de tous les points du globe, viennent affluer vers ce foyer des idées, des découvertes^ des livres.
les eipritè les plus éminents et les plus ardents de k tetre CiTiliiée.
Bh bien! si notre situation était telle qu'on le dit^ et qu'il fallût Tacoepter avec Findiffér^te stu-* peur du fatalisme qu'on afïeote^ Je dis qu'il y aurait pour rhumanité un de ces périls auxquels jus» qu'ici elle n'était pas encore livrée; auxquels elle ne saurait l'être dans aucun temps^ si la vie sociale est le fait d'utae puissance intelligente.
Cette considération seule fait entrevoir ce qu'il peut y avoir de faux ou de vrai dans les idées qu'on se fait des causes de la situation morale de notre siôold.
Cette situation n'est pas ordinaire^ il est vrai; elle est^ au contraire^ le résultat du mouvement lé plus extraordinaire et le plus profond qui puisse avoir lieu dans les idées. Maîs^ à mon tour et dans un autre sens> je dirai qu'elle n'a rien d'anormal^ qu'elle est la conséquence régulière et avouable des feits moraux et politiques qui l'ont amenée.
Passant^ de ce points à la question des limites du mal^ j'ajoute que la situation porte en son sein des faits moraux et politiques réguliers et avouables qu'elle a mission d'amener. Q\ie, si elle est pleine de périls, elle est pleine aussi de tous les germes de grandeur, et distinguée de toutes par les tessources, les richesses morales qu'elle présente.
Je me trouve donc^ en second lieu, eh dissidence complète avec ceux qui considèrent Taffaiblissement des idées morales comme un début et voient dans nos institutions politiques un péril progressif.
Je suis loin de contester Taction très^grave des institutions politiques sur les doctrines morales. Je crois, au contraire, que cette influence est- digne du plus sérieux examen ; que, s'il est des institutions qui fortifient les convictions, il en est d'autres qui les affaiblissent ; que, dans les pays soumis à Tempire de lois analogues à celles qui nous régissent, il s'est accompli, depuis qu'elles les gouvernent, une transformation sensible et affligeante sous beaucoup de rapports. Je crois même que la France offre, sous ce point de vue, un spectacle encore plus frappant que l'Angleterre et l'Amérique . Mais j'estime aussi qu'au mal plus grand qu'il faut avouer parmi nous, il y a des remèdes plus puissants qu'ailleurs, et que tout y est plus transitoire.
Je vais plus loin, et je dis que, si grand qu'on doive déclarer le mal, il n'est pas de société au monde, il n'est pas de nation qui trouve, pour ses destinées morales et politiques, de plus grandes ^\
ressources que la nôtre.
Mais il est bien évident que ces ressources seront frappées d'une invincible stérilité pour vous si vous les déclarez nulles, si vous les foulez aux
piëds^ si vous dites qu'il n'y a rien à faire, qu'il faut ^ubir lès conséquences des lois qu'on s'est données> et qu'il faut apprécier ces conséquences suivant cet axiome qui nous est venu d'au delà des mers, que le système des institutions représentatives, vivant de corruption, doit la semer pour vivre.
Je sais les faits qu'on allègue, et je ne viens pas les quereller en utopiste embarrassé de ses loisirs; mais, pour rendre plus utiles les inductions qu'on en tire, je viens en appeler à d'autres faits, demander à ce siècle mieux étudié des leçons plus vraies et plus fructueuses.
C'est dans des faits intérieurs que je cherche l'état réel de nos études et nos idées morales ; dans' des faits intérieurs, la mission et les moyens de les fortifier. Je pense, avec Téminent politique dont le ^énie s'est trouvé engagé dans les plus grandes affaires du temps, qu'il y a toujours un parti à prendre. J'indiquerai ce parti, car je trouve le remède à côté du mal. Je le trouve dans le siècle, parce qu'il y est providentiellement, en vertu d'une loi suprême.
Je ne crains donc pas le reproche d'un utopisme qui est loin de mes Vues. Mais j'avoue que je crois à la puissance des, idées, et j'appelle sur cette puissance tout ce qui est fait parmi nous pour régner sur nous, et, par nous, sur le monde.
Je ne me flatte pas pourtant de faire triompher
les vues qot j'expose. On lait la marche ordinaire dee idées. Avant d'être acceptées un peu générale*ment> elles sont obligées de se produire plus d'uAe fois^ sous plub d'une forme^ dans plus d'une té* gion^ tantôt dans le peuple, tantôt dans les dasses élerées^ les unes dans les écoles> les autres dans le n[H)iide^ celles'-ci à la Tribune, celles-là plus haut.
L'écrivain ne leur donne qu'une seule foriUe^ et d'ordinaire ne les produit que dans une seule région. Son ambition ne saurait s'étendre au delà. La sphère de la pensée est plus vaste. La pensée est ce qu'il y a de plus universel et de plus haut. La raison humaine n'a d'autre limite et ne connaît d'autre autorité que la raison divine. Mais parmi lea hommes nul n'est admis à croire qu'il a reculé la pensée jusqu'à cette limite. A chacun il est confié une partie de cette tâche. Et au nom de la vérité, chacun a droit d'a-^ vancer où il peut. Et partout^ dans la bouche de tous> la vérité a droit au même respect. Mais être écouté en son nom est tout ce que l'écrivain le plus ambitieux doit désirer quant à lui.
Dans une matière telle que la nôtre, ce qui doit jxréoccttper^ oe n'est pas la crainte de rester en degà de la limite qu'on peut se tracer, c^est celle d'allé au delà.
En effets il t dans 1^9 questions de moralité pu^bliqua deux grandes difficultés à vaincre.
xm
La première, c'est de dire le vrai qui afflige avec toute la réserve et toute la douceur qui sont nécessaires pour ne pas changer Taffliction en dépit.
La seconde, c'est de faire passer de Fafiliction à la détermination, et d'enlever aux esprits les mille et un sophismes qui dispensent d'accomplir même les devoirs les moins contestés.
Pour moi, je n'ai pas l'ambition d'apporter à mon siècle de bien grands remèdes, ni des remèdes pour un grand nombre de ses maux ; mais il m'a paru possible d'arriver, par l'examen sincère de l'état de nos idées et de nos études morales, à convaincre les bons esprits qu'il y a, dans notre situation, des devoirs nouveaux pour tout le monde. Or, je croirai avoir rendu service à mon pays, si je parviens à bien établir cette conviction.
Quand ceux qui dirigent les consciences sont parvenus à inspirer, d'abord un doute, puis un regret, et enfin une résolution, l'œuvre du salut a commencé pour une âme. Il en est des nations comme des âmes. Je ne demande à ce siècle qu'un doute, qu'un regret, qu'une résolution.
Quand je dis ce siècle, ma pensée est au fond plus restreinte. C'est une seule nation qui la préoccupe. Mais cette restriction, si elle a ses avantages, n'a-t-elle pas aussi ses inconvénients? Et puisque c'est plutôt de l'affaiblissement moral du siècle que
de celui d'une nation qu'il s'agit^ ne valait-il pas mieux laisser à ce sujet toute sa grandeur en lui laissant toute son extension?
Je ne dirai pas, pour me justifier, que cette extension jetait la pensée dans un vague où se perdait Tespoir d'être utile, mais je dirai que dans sa généralité ce sujet n'avait rien de séduisant pour moi, précisément parce qu'il n'avait rien de spécial.
J'ajouterai, toutefois, que si quelque considération avait pu arrêter l'accomplissement de ce que Técrivain, dans ses illusions peut-être, regardait comme un devoir, c'eût été la crainte de prêter par Texamen d*une situation spéciale des prétextes à je ne sais quelles récriminations spéciales.
Mais quel est donc le siècle ou le pays qui serait admis à jeter la pierre à un autre?
Je ne trouve pas dans l'histoire d'époque qui ait mieux valu que la nôtre, et je ne connais pas de nation qui pût condamner la mienne. Quelle serait celle qui voulût s'enorgueillir d'avoir pris, aux plus grands mouvements des temps modernes, assez peu de part pour n'avoir pas subi des trans* formations analogues à celles que nous remarquons dans cette région avancée où semblent se préparer les destinées de toutea les autres?
£n effet, il n'eirt pas en Europe de pays civilisé ' où ne serévèlent ces troi» faits : refroidissement plus
sensible qu^à d'autres époques des études et des idées religieuses; prédilection plus sensible aussi pour les idées et les études politiques; et, par suite de cette prédilection d'une part et de ce refroidissement d'une autre, affaiblissement plus sensible des idées et des études morales.
Ces trois faits, faits moraux et intimes, pleins de transformations ultérieures et plus grandes que celles qui ont passé sous nos yeux, se présentent avec des nuances diverses selon la diversité des circonstances et des destinées spéciales de chaque peuple. Mais ils se présentent partout; et partout se développe, dans les études morales engagées à la politique et à la religion, une crise qui, chaque jour, trace, entre les idées réservées et les idées communes des diverses classes de la société, une ligne de scission plus profonde.
Si nous n'examinons ce fait qu'en ce qui concerne la France, ce qui se passe en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, a répandusur ce fait les plus vives lumières. La France a préoccupé notre pensée; l'Europe et l'Amérique l'ont éclairée constamment. Et il nous a paru important de considérer ainsi l'état des idées morales de ceux qui exercent sur nous une influence, de près ou de loin. Nous avons vu des jours où c'étaient les coalitions des dynasties qui préoccupaient la pensée pu-
blique ; nous sommes menacés de voir des jours où ce seront des coalitions formées à l'extrémité opposée du corps social.
Je dirai que cette considération est celle de toutes qui a été sur mon esprit la plus puissante^ quand s'est présentée la question de savoir si, après avoir examiné la situation, il fallait aussi la décrire?,
Je n'ai pas besoin d'ajouter, après cela, que les idées et les études morales que j'examine surtout ici, ce sont celles qui se trouvent engagées dans la politique.