‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 19 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des causes qui èUtretietnieill ra/filblisl^ioedt àeé IdéM llioNlès* «-* t^fèMlèliB

cause : le jeu des institations politiques.

Examiner et découvrir devani tout le monde les causes qui entretiennent l'affaiblissement des idées morales, est une tâche plus grave et plus pénible que d'indiquer les causes qui l'ont amené. Ce dont il s'agissait tout à l'heure, c'était le passé. Ce dont il s'agit maintenant, c'est le présent, le présent avec toutes ses faiblesses, toutes ses passions, toutes ses illusions, son amour-propre, ses préventions. Nous ne demandons pas, pour les vérités qiie nous allons aborder, une indulgeuce plus grande; le moraliste n'invoque pas ce sentiment; mais, pour ne pas affaiblir ce qui a le droit de paraître dans toute sa force et avec toutes les amertumes qu'il jette dans les âmes, il a besoin d'une liberté de parole bien entière. S'il s'arrêtait devant les difficultés du prdsent, il faillirait à son devoir; car il n'a rien fait tant qu'il n'a parlé que du passé ; et, si légitimes que soient ses émotions au moment où il touche à la pensée, publique ou réservée, du jour et aux sentiments qui on dominent les questions les plus ardentes, il ne saurait reculer devant sa tâche.

Il è3t if^nibte Saûs douté d'àvoUêf dëâ éâôses péi*- Ifiâneûtéè d'afRibli&sémeni ; éepeûdàni^ éi cèS 6àu^s Mût pùissâdtesl, le devôif est d'àatânt plds ttbjiérteui (fu'il «^t plut gravé.

OTj VAiî^ihlis&étneûi dés Idées lAoralëS ëSt i'éél, et les Causes qui l'eùti^etleAneùt, qtii semblent l'àcôrbllré MUs Cesse, èont puissantes.

Quelles sont Ces Causes?

Où peut le$ tésumef tôutéS sôUs uh sédî chef, et plU!( 6û lès fésuMëfâ àlASi, ttiieui où en (etk l*éssorti^ râCtion, mieux otl eu fera âppréëler lé Cà^âctère et là durée i l'élut tfaûSitoire de la société tout entièJhe.

Les institutions âocialeé ont communément trois g^ndes phases, celle de leUl* houveauté ou de leurs premières épreuves; éelle de leur maturité, qui est 6éllè de leur plus grande vîgueui* ; et celle de leur vétusté, qui naturellement est celle de leur décadence.

Dans leur nouveauté ÔU dans leurs premières épreuves, leur acildn est d'autant molrts éûré qu*ellès s1nstàltënt au milieu d'un ôfdré d'idééâ et de miëiii^ émanées d'Institutions éontrâlfes.

On léf conçoit, tes mêmes institutions, les mêmes moyens, les mêmes hommes qui âuf^sent dans une situation où tout est ndi'mâl, peuvent ne ptuS suffire dans une ëUtfé où îi n'y â de nofmal que la toi, où

la loi elle-même, éi i^éguttèrémént qu'elle soit advenue, est plus on moins contestée dans la pensée et pluà ou moins acceptée par les mœurs.

Quelle est notre situation à cet égard f Certes rien n'est plus régulier, en théorie, qu'une condition qu'on s'est faite âôî-mémé, qu'un ùrdré d'Idées et d'institutions qu'on a voulu avéé énergie, qu'on a voté avec enthousiasme. Cependant toute âitu'âtïôù

amenée par unesérîe de révoluiionsr, si définitive qu^elle soit pour les principes et les lois, est transitoire pour tout ce qui ne s'improvise pas avec la même célérité qu'une loi, qu'une profession de principes. Or, si la situation actuelle n'est plus une crise politique, elle est encore une crise morale. Elle Test nécessairement. Je ne dirai pas que toute situation régulière est une crise adoucie de cette nature, et que plus une crise morale est adoucie et permanente, moins une crise violenté et politique devient nécessaire; mais je dirai qu'une transformation incessante, une métamorphose continue, est l'état normal des nations. Ce qu'il y a d'irrégulier dans notre condition, c'est donc précisément cette circonstance, que le changement moral n'a pas précédé et n'a pas amené le changement politique; qu'il l'a suivi comme il a pu ; que le changement politique s'est installé sans ménager le changement moral. Sans doute, les institutions qui ont triomphé étaient réclamées par toutes les intelligences les plus élevées; mais il en résulte que ces institutions, ne trouvant pas les idées morales qu'elles supposent, loin de pouvoir s'appuyer toujours sur leur force, elles ne s'appuient souvent que sur leur faiblesse, et que, loin d'être soutenues par tout ce qui doit les fortifier, elles fléchissent ellesmêmes, et font fléchir ce qui devait les élever.

Dans cette situation, ce qu'il y a de plus beau dans l'ordre des idées politiques est souvent ce que la faiblesse des idées morales soutient le moins; et si, dans les conditions normales, il ne se conçoit pas de système qui doive à la fois plus épurer et plus affermir les idées morales que le jeu des institutions modernes, ce jeu, dans ses débuts, est une des principales causes qui les ébranlent. Je m'explique.

Par une admirable disposiiion de la Providence, la natare morale de l'homme, son âme, est douée, comme la nature physique, le corps, d'une puissance qui, tendant sans cesse à la régularité, rentre naturellement dans les voies de Tordre normal, par une soumission spontanée à la loi suprême. C'est-à-dire que, pour se guérir comme d'elle-même, il suffit à la nature morale de l'homme que la source du mal vienne à tarir. ' Les peuples ne sont, sous ce rapport, que l'homme multiplié, l'homme plus éclairé et plus favorisé, l'homme sage de la sagesse de tous.

J'avais besoin de ces prémisses. Je les applique, et je dis que, si à tant de révolutions qui ont changé la loi politique, affaibli la loi religieuse et altéré la loi natu* relle, était venu succéder un régime pur, un état de calme intérieur et d'ordre véritable^ toute la pensée mo* raie de la nation se rétablissait d'elle-même; toutes ses idées rentraient dans les voies habituelles de force et de pureté. De toutes ces crises elles sortaient plus éprouvées, et plus fermes. Elles en sortaient sans doute avec toutes les traces des malheurs du temps, mais elles se relevaient d'autant plus intègres que l'esprit de la nation était plus justement fier de tant de travaux accomplis, se nourrissait plus glorieusement et se fortifiait avec plus de persévérance de toutes ces institutions et de tous ces codes, de ces droits et de ces libertés qui font de nos révolutions l'une des plus grandes ères de l'humanité. Ces dépouilles opimes avaient d'autant plus de prix aux yeux de tous, qu'elles étaient achetées au prix de plus de sang, qu'il avait fallu lutter plus longtemps pour leur conquête, qu'il avait fallu disputer jusqu'à trois fois chaque droit et chaque prin*cipe.

Ce prix» oft ne l« r«^Uftf( pas i ùûé dcatHcé éduttrte de hiuriei' «8t nû twjïhée jf>Iui glorieux éMôtë què 1« Isturiar lui-même; La criM flniCy on i^èvenait àtt fes>> jpeot dM principes avec td»t l'<^gadl du sucrés, âv«e «rauuint plus de 8iic4rité qu'on avait fait éu léUr AOtt deplua gnndM oboiei. Oh était revéuu «aiis t^âfd du «oejp«iei«i»« religiâux» p&i* la t&iioù qu'otl u'atait tléû pu tronvif qui tint lieu Ats ûè qui avait été; pôUf'quoi De iM^ii-oa pas retetitiy i^ns iretâr'd ausâi, du MwptioiéflM politique, pat* la raïiOft qu'on avait piUè complètement parcouru le cefcle du pos&ible?

Mais on avait payé de trop dé sderiflcés la deriiiéfé loi «dnquiM^ podr q«'«n voulût suivre la méiué volé. Eu «ffit} revenir au jjMiMé, c'était fepfeudi-e la tuéme loi Sd*olole qu'(m avait se«<>aée ^ et faire abstraction dé tout éè qui l'était finit depuis que la Frauce avait rompu aveé cet oindre de chOMS que Louis XIV emprunta de Ki<ohèlieu^ tliébelieti de Philippe 11, Philippe It de Mit" rtiiavèl, Ùi, ridéë de fiiire abstractloù de dette ruptufè et de réfiouér la éhaiue de» temps, idée plus d'uue Ms éfflisoy fut toujours combattue aveé ehalèur. L'es» prit publie pMmit bleu à iVàpoléoa de réuouer ia ebaluedéft temps, et de se rattacher ft Charlémagne eu mettattc de edié tous les mauvais siècles ; mais ce fut ft la «ottditioii qu'on briserait toute c«tté (éuvré au m(y>> meut où l'absolutisme Cesserait de se couvrir de gloire, et ï'm sait que la Frauce tint parole. Déçois la plus gvaiide dés leçons données, le projet de téke abstrac^ tioti de tout progfés, plus d'une fois tenté encôi'e, ftit tocgotncs rejeté avec uue répugnance égale.

Ajètttons que (é rejet fut toujours hît avec une égale Mrfwn, Mi' Une fois k pensée et la vie affranchies, c'est toujours en vain et toujours à tort qu'on leur prOpôSé

de reprendre led ferd que la l^rôvidencé a ordonné au temps de brider*

Eu effet, il ne Paul î)âs Tigûôrer, cette puisèahcè d'aûiéHorâtion et de progrès qui vit dails l'âme de rhomtiie n^est que la puiséâneé guprémé danâ sa plué haute influence fcur nos facultés. Nos facuUéô, cô sont les sleiines; elles ue dont les ttôti*es qa*à la èondîtîon d*être au service et au compte de Celui qui éû est l*âateur. Batiâ celte union seule est leur jeu normal et notre destinée régulière.

Mais, si Ton a toujours bien fait en rejetant àané cesse là proposition d'abdiquer de nobles conquêtes obtenues en politique, a-t-on fait aussi en morale tout ce qu'il fallait pour s'en assurer la possession ?

Quand les peuples rejettent dé vieilles Institutions, ils (bnt d'ordinaire l*une de ces troîs choses ; ou ils proclament, pour la remplacer, une loi fortejpent arrêtée et immuable en principe; ôu ils adoptent une loi

transitoire et variable en prîucipô; ou bien, tout en la déclarant variable en droit, Ils se réservent de l^examïner en fait. Alors ils pratiquent la faculté de là Critique au point d^établir le débat permanent.

C'est ce dernier parti qu'on a pris parmi nous, et, sans nul doute, il est le plus sage, le mieux adapté à Celte faillibilité humaine dont 11 cache mi6u:& Torguell sous les dehors de rhumililé.

Mais cette discussion continue, ce système si favorable en thèse, n'est le meilleur qu'autant qu'en foit les peuples sont dans des conditions normales^ et que leuf* moralité est à la hauteur de leur législation. Il est pé^ rilleux pour ceux qui sortent, trop brisés et trop mous, de crises trop longues et trop violentes ; pour ces nations qui ne rapportent du naufrage àe toutes les dôè^

trines et de toutes les habitudes que des doutes, du scepticisme, des faiblesses de tous les genres.

tous cOBtre tous, demande à rester dans les toies d'une entière pureté de vues. Et^ dans une situation normale, c'est-à-dire avec des mœurs intègres, fortement assises sur la loi naturelle, le respect des droits et des devoirs de tous, la soumission de tous à toutes les obligations de Tétat social et la déférence innée pour toutes les supériorités intellectuelles, le jeu de pareilles institutions est aisé et complètement moral. Là, sans doute, chacun sait que la nature a fait tous pour leur fin. Là, chacun prend sa place dans PËtat comme dans la famille, comme partout où la Providence a voulu qu'il fôt, laissant à d'autres celles qui leur sont réservées; Là, chacun aspire, sans doute, à tout ce qui est dans la sphère de ses vœux légitimes; mais il n'aspire à rien qui soit au-dessus de cette sphère, et nul ne se précipite dans une région étrangère, interdite à sa capacité. Là, sans doute aussi, le poste auquel chacun convient est le seul qui plaise à chacun ; et, en principe, nul ne songe à faire violence au jeu naturel des lois en se produisant oiïi il n'est pas appelé, ni à se faire violence à lui-même en s'imposant une tâche que porteraient mal ses faibles épaules.

Or, sans nul doute, dans une situation normale oà telles sont les idées dominantes, le débat permanent n'a rien que de salutaire. Loin d'affaiblir, il fortifie tout. Quand on s'entend sur les principes, on s'entend aisément sur les ailaires. On ne consulte ni les grande$ positions, ni les personnages considérables, ni les intérêts de corps f ni les préjugés de classes.

Mais cet état normal est rare dans les annales des peuples, et dans les circonstances très-anormales où nous sommes, la loi religieuse étant ébranlée, la loi naturelle faiblissant chaque jour, la loi politique n'ayant

çmwmm qvî elHique jour net v>u( #q quMiMw, «^t k ¥Mgu9 <l4 rOoéfin qui viwt dîMOndre to )oa46iD{iift <^ 4q!ell4 2^ ro^gé l» vaille.

. J^ ^(« ^ pn« ^rÎQ de révoiuUoM qui ont élm^ tout^ 1«$ idé^ «Qoialef » il wcoèdo ua débat qui la» luamtifiîGU toptaa dans rébraidemant. I<^n d« aa rd0Vr^ mff oUaa davjlannant Qbaque jour p\w in^rtaiowi {4iis flçttfotfs, ^d chaque joqri w Lea agU^ati yifiïkt dgît«r la }>aa6 d^ l'ordre aocial^

yopdra social n'est plps où on la pansa aon^mimé^ iBaDii^ Sans dout«, il sa composai cooimo toiuouira; à^ daw él^inebta djatinots, l'un matériel» l'autre xooral ; pais il est anjoqrd'hyi beaneonp plua dana iea idéea <iua dans tea intérêts, Le mooda moderne vit d'idées^ ^ quel que 9oit l'empire daa intérêts positifs» l'ordre véritable» l'ordre légitime n'est plus Iki L'ordre «naté^ ^iel , je le compare au livre imprimé et relié ; c'^ ta forme et la ehoae morte. L'ordre moral i c'est l'en* aemble des penséasi e'est le jeu de rintelllgence^ o'est r4me et la vie de l'auteur. ,0r, l'âme et la vie de toul un peuple, de tous ses intérêts, si matériels et ai gros* aieps qu'on les eonçoive, ce sctot ses idées. Yoyez-et) la prwve dans voa muvres les plus vulgaires. Voua ne pouver pas faire un chmmn de fer sans mettre en ques» Uon, avec les iqtéréts d'une ville, ks mœurs d'une po* puktîon^ la sûreté de tout le pays et la politique de toute l'Europe.

Le grand jeu de toutes nos institutions, la discussion permanente, n'est done pas autre chose que la lutte de toutes les plus hautes idées du siècle, morales et polt4 tiques. Et le contrôle incessant de toutes les affaires, it critique permanente de tous les actes, n'est^ en dernière

J(À ç'^t n^jm qu« >« ^ébt^t «It $i étevé qdd» toitt^ 4'étreun mail Jl e^ i^ 4e9 pkMi pasdi btwade T^tât «pf i^U M9Kf Q'ent p9roe qti'îl répond à I9 dignité tottre^ r9jf^d0«n9UQPiff^t qii'i^ «wioti^Ql. h droit imt^reieHi^ ||^I«de la pwfi^equ^We v^^^^'il re^i» pur. L*bwaim 9'«fit pai^ rifl^agQ du CréfttQMr «t n'mi pas un étr* mwil pgr i» r^i^on qu'il a h Mb^tà de k p«niéa et b lib&iêà

déri»on : il ^t ud^ ôtm moi^l et Y'umi^ du GréiMfiir pr )'M«dge qu'il feit de c^f deui: liberté»* QvaiHlo» » ditr qiMi 4au9 te liberté de la p«niée e( eelle de k pt^ ïQle, d'être moral Thoiu^M^ devient une «impie eboteel

qu'il s'abdique lui-même, dès qu'il abdique libreoieal

Xnn QU l'autre de ^m droita inviolables j ^xk-mt na- (Hin p'ali^eeUe^^même. qcHnmt^OQ aliène une propriélé^ q^and elle îQiinoIe le$ deu^^ plu$ lainta de toM tei droite 9 que nielle ne renonce à eea droits» si ne n'en k eet époquei; d'enfanee ou d'ioiibéeilllté dent Tbiatoire ne m% rendre qu'wd eompte ewbarraaaé, '^ quand cm a dit cela, on n'a dit que la moitié de la YÔrîté. L'honuM a}>dtque eiKM)re7 et lea nattons a'ali^Mnt d'uno manî^ plus seandaleuse lorsqu'ils font, des plue gnai^t des faeultétque Dieu leur confie, na usage immoral^ un vil trafic* Si saeré et si invioliÉ^lè que soit le dueil de le pensée^ qui est celui df la parole, ^ pr^isémant piaroe qu'il est inviolable et saeré, oe privilège bo peut a'e^i^Nîer impanément qae dans ses limitée et sous I9 coup de hautes obligations qu4l impose, oblig^lons aui^i sacrées que lui^

Dans la loi naturelle, qui est la loi des lois, tèat droi( est accompagné de devoira qui sont atec lui une seule

et méfie diose/et sans lesquels il n'est lui-même qu'une stérile abstraction. J'allais dire une autre botte dé Pandore. Lors donc que, par une grande distraction un par un grand malheur, il arriverait que Tattention géi^ralé d'un peuple se portât exclusivement sur les droits politiques ; que ces droits fussent seuls débattus, recherchés; qu'en théorie, comme en pratique, on fît abstraction des obligations morales, pour se borner aux Hberiés politiques; que sans cesse on laminât et on enseignât les uns, tandis qu'on abandonnerait le sort des autres à je ne sais quels oublis, ou à je ne sais quelle soutiens tombant de vétusté, une telle situation offrirait un danger réel. Elle vicierait de la toute-puissancQ de son action les dernières idées et les dernières études morales d'une époque.

• ie n'applique pas encore ces vérités, j'ajoute d'abord que la grande faute qu'aiment à commettre toutes les révolutions politiques, c'est d'ignorer que toutes les obligations sociales reposent sur des obligations morales, et qu'à mesure qu'on veut donner aux peuples des institutions libres, il hui nécessairement aussi leur donner des mœurs pures et des idées saines.

J'applique maintenant ces théories, et je dis que la grande faute qu'on a faite parmi nous, c'a été d'oublier que dans un ordre de choses semblable au nôtre, où tout était appelé à une régénération profonde, c'était par un enseignement de profonde régénération qu'il fallait venir au secours des mœurs : j'entends un enseignement qui exposât clairement et complètement, à toutes les classes de la société, et à chacune dans son langage, les obligations que suppose le nouveau droit public de la nation.

. De ces obligations, presque toutes sont négligées,

abandonnées aux ténèbres ou aux lumières que peuvent y répandre, je dirais les chances du hasard, si je n'aimais mieux dire les compassions de la Providence*

Je n'en veux que deux exemples.

Les deux obligations souveraines qui répondent au droit souverain des nations, celle de discuter et celle de voter sur leurs intérêts publics, sont, d'abord, une intelligence complète de ces intérêts, intérêts moraux commeintérêts matériels ; ensuite, un dévouement complet à toutes les conséquences qui sortent du débat, conséquences morales et conséquences politiques.

Si de ces deux conditions fondamentales l'une ou l'autre est négligée ; si, dans le sein d'une nation, il n'y a pas cette intelligence de tous les intérêts qui permet de s'en occuper savamment; s'il n'y a pas ce dévouement à tous les devoirs qui permet de les remplir avec sincérité; si les lumières ou les mœurs ne sont pas au niveau du droit écrit; ou s'il n'existe, au milieu d'un peuple, qu'une fraction privilégiée qui ait l'intelligence et le dévouement demandés, rien ne peut fonctionner régulièrement. Alors le jeu des institutions, au lieu d'être un moyen de régénération morale, est une source de déchirements sociaux. C'est-à-dire qu'il y a péril d'affaiblissement et d'altération pour toutes les idées morales qui sont engagées dans la lutte.

Quand je parle de l'intelligence des intérêts, je l'entends générale, et je ne parle pas uniquement de ceux qui dirigent, je parle aussi de ceux qui reçoivent leur impulsion. Qu'elle manque d'un côté ou d'un autre, le péril est également imminent, et souvent il n'est de salut que dans une de ces transformations qui ne sont pas les moyens ordinaires, mais qui sont les grandes leçons

de la Providence.

Quand je parle du dévouement à toulea ces obligi^ tiens qui ressortent si grandes» si délioates et si nom*breuses des institutions libérales, je l'entends général aussi. Il est aussi nécessaire dans ceux qui sont dirigés que dans ceux qui dirigent. S'il n'est ni dans les uns ni dans les autres; s'il n'est pas dans ceux-là surtout qui ont l'initiative, qui doivent l'exemple et qui sont la lu* roière de tous, et qui, pareils à l'astre sur lequel le moindre nuage projette une ombre sensible à tous les yeux, sont toujours en vue de tous, le jeu des institutions est vicié encore. Il est peut-être plus viciant et plus corrupteur là qu'ailleurs; car il ne perd pas les idées seulement, il perd les peuples en perdant les institutions et les mœurs.

J'ajoute maintenant que, de ces vérités rigoureuse* ment et strictement appliquées, il résulterait pour les nations un devoir étrange, celui de faire, avant de changer la loi publique, un examen de conscience semblable à l'acte que fait l'homme qui change de mœurs.

Eh bien, si étrange qu'il paraisse, ce devoir est une des obligations sociales les plus graves. Il y a plus, il s'accomplit mieux qu'on ne pense. Et, sans nul doute, il se passe quelque chose de ce genre dans le sein des peuples qui marchent à une révolution. 11 s'y fait toujours, sinon un examen calme et réfléchi, du moins unç sorte de révision générale et sérieuse de ce qui est ; et il s'y rencontre toujours une perception instinctive plus ou moins claire, mais réelle et pure, de ce qu'on voudrait obtenir et de ce qu'on peut entreprendre»

H est des insurrections qui sont de simples colères de la dignité humaine contre la prétention de TinsuU ter, et qui se calment comme elles s'irritent, en un moment. Mais, dans la règle, les peuples qui changent

un ordre de choses pour en établir un autre, examinent et débattent en eux-niêmesi pendant des siéclesi les principes et les conséquences de leur œuvre. Si Ton me permet d'exprimer en langage de calcul une considération morale qui résume l'histoire des trois derniers siècles, je dirai que ce n'est pas en ^789 qu'a commencé 1793, que c'est en ^7^5, en \6iT, Et, chose curieuse, c'est aux époques où les nations obéissent aux plus sages conducteurs, et aux chefs les plus absolus, princes ou législateurs, prêtres ou philosophes, que se préparentles desseins primitifs des plus grandes transformations sociales. C'est sous ces règnes si magnifia ques, j'entends ceux qui excitent à tous les genres de gloire et qui ennoblissent toutes les idées, que les peuples apprennent à connaître toute leur dignité. Les au* teurs véritables de cette grande révolution que les uns attribuent aux philosophes, à Voltaire, à Rousseau^ les autres aux politiques, à Sieyes, à Mirabeau, tous aux penseurs du dernier siècle, ce sont les grands hommes de Louis XIV. Ce sont ces maîtres dont la parole a placé si haut la dignité humaine, qui ont voulu cette révolu^ tion, qui l'ont rendue désirable et possible, Sans douta d'autres y ont travaillé à leur tour. Mais eux, ils l'avaient faite inévitable* Car, après avoir reçu de telles leçons, la nation ne pouvait plus, sans abdiquer ses gloires les plus pures, renoncer à l'idée profondément morale, au devoir sacré, de s'élever aussi haut que l'avait élevée la pensée de tels maîtres.

Il y a donc dans l'âme des peuples qui sont jetés a l'état de crise par leurs instituteurs, —- et tout devient leçon pour les nations intelligentes, *— mieux qu'un rapide examen de conscience ; il y a préparation lente et réfléchie. Et si, dans les siècles où elles prennent la

direction de leurs intérêts, elles semblent agir par une sorte d'instinct plus puissant que toute théorie, c'est qu'elles ont fait leur thème depuis longtemps. Le peuple, c'est l'homme du peuple. L'homme du peuple a deux qualités qui semblent s'exclure : à la lenteur de la réflexion il joint la Téhémence de la passion. Il est d abord l'homme de la résignation et de la patience, parce qu'il a besoin que la tête de la société lui fournisse les idées; mais, une fois qu'il les tient, il déifient l'homme de la réflexion et du calcul, et son instinct guide son choix d'une manière admirable. 11 a besoin aussi qu'on lui trace la voie et qu'on lui indique le moment d'agir, et alors il devient l'homme d'exécution. Il applique avec une admirable pureté de bon sens, s'il est fortement dirigé; mais il se jette dans les égarements les plus déplorables, s'il est livré à ses passions longtemps comprimées.

Si les maîtres du grand siècle qui avaient préparé les crises de régénération, y avaient aussi présidé; s'ils avaient fait faire à la nation ce qu'ils lui avaient appris à vouloir, au lieu d'une série de révolutions, elle n'en voyait qu'une seule. Et cette métamorphose était morale d'abord, pour devenir politique ensuite. Or à ces conditions, elle convenait à tous, car elle était l'œuvre de tous. Et soit qu'elle restât en deçà ou qu'elle allât au delà de ce qu'on a vu, elle valait mieux, je pense; car elle mettait les obligations en harmonie avec les devoirs. Alors, quelles que fussent ses institutions, leur jeu devenait une source de force et de grandeur.

Mais nous n'en sommes pas, hélas! à faire des hypothèses sur ce qui serait maintenant, si autre avait été la mission de ceux qui nous ont appris tout ce que nous savons de meilleur. Nous n'en sommes pas non plus

à faire pour l'avenir des théories de crises sociales : nous en sommes à examiner le caractère moral qu'a revêtu le jeu des institutions qui nous «ont tombées en partage. Quel en est le caractère?

En pratique comme en théorie, ce jeu consiste à discuter sans cesse pour éclairer et améliorer sans cesse.

Et rien ne saurait s'imaginer de plus noble en théorie; car rien ne saurait être plus conforme aux droits et aux libertés, aux penchants et aux facultés naturelles de l'homme que cet examen permanent qui ajoute sans cesse aux lumières de la veille les lumières du lendemain. Mais autant cette discussion permanente est glorieuse pour ceux qu'elle instruit et qu'elle mène à la foi par tous les genres de clartés, autant elle est périlleuse pour ceux qu'elle égare et qu'elle jette dans toutes les ténèbres du doute. Or, dans les jours de crise et de transition, le nombre de ces derniers est l'immense majorité. Pour eux, le jeu du débat continuel est le jeu de la vague qui chaque jour vient renouveler son œuvre, et, après s'être brisée mille fois contre le même roc, en emporter enfin la ruine dernière.

Je ne m'exagère pas ce péril. L'Océan ne renverse pas tout ce qu'il touche, et n'engloutit pas tout ce qu'il mine; il laisse debout ce que la loi qu'il suit lui ordonne de respecter; il a ses moments de calme et de retraite. Tel est aussi le jeu des crises sociales; et de même qu'il est des rives que les flots de la mer affermissent, qu'ils consolident en y apportant des terres nouvelles, nouvelles conquêtes pour les neveux de ceux qui contemplent ce jeu, et qui d'abord s'en alar « ment, il est aussi des discussions sociales qui consolident et affermissent ensemble les idées morales et politiques de la veille par celles qu'elles y ajoutent le

lendemain. Et heureux ceux qu'attend cet héritage!

Quand la tourmente sera passée et que le calme aura reparu, Tœuvre heureusement accomplie parmi nous, n'en doutons pas^ se fera bénir aussi. Elle aura coûté trop de sacrifices pour ne pas amener beaucoup de bienfaits; et ce qu'elle offrira d'avantages aux générations qui viennent nous remplacer balancera les inconvénients qui ont pesé sur la nôtre. Enfants d'une époque de transition, nous aurons le plus souffert, mais notre gloire sera la plus grande : ce sera celle du semeur qui ne voit la moisson ni dans toute son abondance ni dans toute sa maturité, mais qui la prépare, riche et brillante, à ceux qu'il compte installer dans son héritage.

En effet, ce principe de l'examen continu de tout par tous qui rencontre maintenant des opinions s! diverses et si hostiles, un jour aura son jeu régulier et un développement plus fécond qu'on ne pense; et si, dans son maintien, nous qui sommes moins destinés à recueillir qu'à semer, nous voyons néanmoins toutes les conquêtes les plus flatteuses des grandes luttes de la politique contemporaine, nos neveux y verront le moyen de s'assurer les plus hautes conquêtes d'une morale éternelle. Ce que nous proclamons avec tout le mérite de la foi, c'est-à-dire que ce principe est la consécration de la dignité du pays, ils le verront; et les pages de leur histoire, redoutable propagande, le diront au monde entier.

Mais pour nous sont tous les inconvénients de la transition.

Ces inconvénients eux-mêmes, s! graves qu'ils soient, sont d'ailleurs pleins d'excitations et de grandeur. Ils demandent des lumières complètes et généralement

répdûdues dans ia nation ; ils exigent une moralité forte el pure, à l'épreuve de toutes sortes de corruptions et d'égarements. Or, si, dans des temps de décadence, ces conditions sont un immense embarras , et s*îls peuvent devenir une source d'immenses périls, ces périls même sont si glorieux et cet embarras est si noble pour un peuple avide de grandes choses, qu'à ses yeux ce ne sont que d^écla tantes nécessités.

Dans ces conditions d^une illustre misère, on a besoin, il est vrai, les uns et les autres, d'une grande in* dulgence ; mais cette indulgence, on l'accorde sans hé* siter, comme on la demande sans rougir. Un homme d'un grand cœur, l'ami d*un grand roi, Mornay-Duplessis qui a bnlié dans l'une de ces époques où Ton sème pour d'autres, nous apprend que, dans un mo* ment d'humeur, il écrivît à Henri IV : « Sire, j'avais des tuiles sur les toits de ma maison quand je suis entre au service de Votre Majesté; il n'y en a plus, et je n'ai pas le moyen d'en mettre. » Nos nécessités, nos embarras, ce sont les toits de Mornay, dégarnis de tuiles et un peu compromis, il est vrai, mais mis à découvert pour une grande cause et avec un noble dévouement. Et voyez avec quelle complaisance on ferme les yeux sur les lacunes qui peuvent se remarquer parmi nous, sur ces tuiles qui manquent aux maisons des uns et des autres! Dans son amour pour les principes politiques qu'elle a conquis, la nation n'est-elle pas d'une indulgence extrême pour la moralité des institutions d'un temps de transition et de pauvreté?

En vérité, si quelques tuiles seulement nous manquaient; si la vue, plongeant de toutes parts dans l'intérieur, n'y rencontrait rien que de pur et d'honnête; si elle n'j voyait rien qui choquât lés regards, nul ne

serait en droit de crier au péril ; et une sécurité complète serait le devoir de tous.

Mais que serait-ce si le dehors était couvert et l'intérieur dégarni ou corrompu? Oh! alors Tinduigence, loin d'être une vertu, serait une lâcheté exlrème ; car, quels que soient les malheurs du temps, il est dans les choses publiques une ligne que nul ne doit franchir impunément. Cette ligne franchie, le jeu des institutions serait pour les idées morales une source de périls continuels; et, si malgré ces périls, on continuait le même jeu, il faudrait au moins en calculer le terme et prendre les mesures pour l'y arrêter.

Le jeu de nos institutions offrirait-il donc un péril de cette nature, un péril qui ne fût pas assez transitoire pour que les mœurs n'eussent pas à s'en alarmer ?

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