‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Suite. — Le prêtre et le philosophe. — Le magistrat et le professeur.

Quittons un théâtre où la contestation est possible, où la mollesse et Tindifférence, je ne dis pas la dissimulation et la lâcheté, pourraient venir effrontément s'installer sous des masques que la morale aurait fournis à la politique, où elles pourraient prétendre aux honneurs de la sagesse et de la prudence. Passons à des catégories plus purement morales et plus naturellement libres, celles du prêtre et du philosophe, dont les idées ne se traduisent pas toutes et nécessairement en affaires politiques, et dont la pensée n'est pas dominée par des intérêts aussi matériels, aussi fugitifs; dont la parole n'est enchaînée ni par l'intrigue ni par la corruption. Y trouvons-nous le même phénomène?

Eh ! sans doute, et nous le trouvons d'autant plus remarquable que, plus spontané en apparence, il est plus îiTipérieusement commandé dans le fond. En effet, que d'idées fortes et saintes, majestueuses et terribles, accablantes pour les consciences timorées et pleines d'anéantissement pour les faibles intelligences, l'homme de Dieu est réduit à repousser de ses lèvres, à refouler

(bns les profondeurs de son âme! Autre est néoessai^ rement la part qu'il fait à l'enfance ou aux adultes, au peuple ou aux grands, aux fidèles ou aux inûdèles. Ajourner, voiler, raitîger, réserver : voilà son œuvre de tous les jours, de tous les instants. Telles idées pour l'auditoire mêlé, composé de toutes les classes de la société ; telles autres pour l'auditoire choisi ou superbe; telles autres pour les humbles, les pauvres, les souffrants. Il en est pour le tribunal de la confession ; il en est d'autres pour lès directions de la conscience individuelle. Et qtielles fautes énormes, quelles déplorables injustices, quelles cruautés, si tout était dit à tous, sans discernement, sans condescendance. Que de pé* cheurs plongés dans le désespoir, que d'humbles brises, que d'âmes livrées au doute ou précipitées dans le blasphème I

Ce que le maître auquel nul n'ose s'assimiler a dit aux premiers pasteurs de la foi chrétienne : « J'aurais beaucoup de choses à vous dire encore; mais vous ne pourriez les supporter, » il n'est pas de prêtre véritable, digne de sa pénible et sublime mission, qui ne soit mille fois encore dans le cas de le répéter à ceux qui lui sont confiés. Il n'en est aucun qui pût disposer de sa réserve tout entière. El combien , même le plus humble doit combattre et souffrir pour tout ce que son sein est forcé de contenir!

Le philosophe n'est pas lié par les mêmes chaînes : il en porte d'autres. S'il est digne de son titre, s'il est l'homme des km^îères les plus pures et des pensées les plus avancées, il en a beaucoup dont il ne peut faire part. Il vit d'idées, et il n'en est pas qu'il n'accueille^ qu'il ne développe, qu'il ne féconde, dont il ne fasse quelque chose de plus qu'elles n'étaient en lui arrivant;

H n^en est pas qu'il ne voulût répandre; car les répandre et les appliquer, c'est sa gloire, c'est la riourrîlure de son âme. Mais s'il en est qu'il peut donner à tous, de celles auxquelles il attache le plus d'importance il réserve la plus grande part. Quelques-unes de celles-ci, il peut les communiquer ou les laisser entrevoir à ses disciples les plus intimes; mais il en est d'autres qu'il garde pour lui seul ; dont sa parole, dont ses lèvres ne portent aucune trace. Elles ont trop agité son cœur; trop tourmenté ses rêves, ses insomnies, son scepticisme; trop stérilement exalté sa méditation, son extase, sa divination, pour qu'il se décide à jeter dans d'autres âmes tout le trouble, toutes les déceptions ou même toutes les espérances qui ont dévoré la sienne. Qui peut tout dire a peu pensé; et qui n'a pas eu, dans ses jours de progrès, plus de peine à se contenir qu'à se répandre, a peu mérité d'être écoulé.

On reproche aux sages de l'anlîquilé d'avoir usé de réserve à l'égard du public, d'avoir institué des communications privilégiées, de n'avoir dit leur dernier mot que rarement, qu'à leurs successeurs les plus éprouvés, de l'avoir complètement tu plus d'une fois. On querelle leur mémoire comme s'ils avaient agi follement, de gaieté de cœur. Et croit-on qu'ils fussent gratuitement assez ennemis de leurs idées, c'est-à-dire de leur vie et de leur gloire , pour les renfermer en leur sein, s'ils pouvaient les divulguer? Les y renfermer, n'était-ce pas les condamner et se condamner avec elles? Lorsque Platon disait aux siens, qu'il hésiterait à ouvrir sa main quand même il y tiendrait la vérité, n'avait-il pas devant ses yeux Socrate buvant la ciguë pour n'avoir pas su réserver une plus grande part de ses idées morales ? Et cependant Socrate en avait ré-

serve beaucoup; et eu parlant en avait appelé tantôt à Toracle de Delphes, tantôt au Dieu qui le poussait !

Socràte, dira-ton, avait des vues politiques. Quand Pythagore, au lieu d'enseigner le mouvement des sept planèles autour du soleil, voilait ce système plutôt qu'il ne le dévoilait, en jetant en avant sa fameuse allégorie d'ÂpoUon jouant de la lyre à sept cordes et produisant une céleste harmonie, le philosophe n'avait pas de pensée politique; maïs il savait qu'il heurtait un dogme re« ligieux, et il se voila. Son génie prophétique lui montrait Âristarque et Galilée, l'un accusé d'athéisme, un siècle après Alexandre, l'autre mis en prison, dix-sept cents ans après Âristarque; l'un et l'autre persécutés pour avoir enseigné le même système sans voile.

Py thagore imposait à ses disciples un silence de cinq ans. C'était une affaire d'intérieur.

Plus sévère pour le dehors, il leur imposa sur certaines questions un silence de tous les temps. Et ce* pendant si réservés que fussent leurs desseins de politique et leurs projets de régénération sociale, peu après la mort de leur maître ils furent chassés de leurs maisons et traqués dans les champs comme des malfaiteurs.

Cette réserve qu'on reproche aux philosophes de l'antiquité, c'est précisément ce qui leur a mérité, sinon tant de renommée, du moins tant d'influence.

Aussi, leurs successeurs sont-ils jaloux d'imiter celte sagesse qui sait refuser comme elle sait donner» et à leur tour ils imposent à leurs lèvres la réserve que demande le temps. En effet, si libre que soit la parole, aux siècles de publicité y cette liberté est loin d'être complète, loin d'être absolue. Il n'est pas de penseur, pas de philosophe digne de son titre, qui n'ait à se livrera lui-même, pour les idées <iu' il réserve, encore

plus de combats qu'il n'en livre à d'aulres pour celles qu'il émet. N'en voisje pas en Europe qui, depuis trente ans, dérobent au monde des théories dont ils calculent trop bien l'influence sur les destinées du siècle pour les divulguer, si chères qu'elles soient à leur intelligence, si glorieuses qu'elles pussent devenir pour leur renommée de métaphysicien !

Le magistrat dont toute l'existence est consacrée à la loi, mais dont toute la pensée n'est pas arrêtée à la loi; qui est, pour la société, la loi appliquée, et, par devers lui, la loi raisonnée, fait constamment deux parts de ses iclées. Et celles qu'il émet, les seules qu'il puisse émettre, combien sont-elles moins riches, moins curieuses que celles qu'il est obligé de contenir, qu'il ne peut déposer qu'en son for intérieur ! Devrait-il par hasard avoir le droit de condamner publiquement la loi de tous? Ou voudrait-on lui ravir celui de méditer sur les vices dont elle est entactiée, sur les améliora* tiens dont elle est susceptible, sur le vaste jeu du bien et du mal qu'elle est appelée à régler, qu'elle règle autant que Thomme est capable de régler les œuvres de la création?

Le professeur est investi d'un large droit de critique, de propositions, d'amendements. Il peut, il doit même en user; il doit le faire avec courage, avec hardiesse. La société lui concède à cet égard une latitude qu'elle lui donne pour elle plutôt que pour lui. Mais cette libertés! élendue est-elle absolue? Em porte- t-elle le droit de tout dire ? Loin de là. Elle est contenue, au contraire, dans des limites qui, pour n'être écrites nulle part, n'en sont pas moins positives, qu'on a quelquefois tenté de franchir, qu'on n'a franchies que pour substituer à la science la Uémagogie , au code civil la

théorie politique, à la théorie politique l'utopie sociale, à l'utopie sociale la passion individuelle.

Mais telle est la sainteté de la limite dont je parle, que c'e^ à peine si l'on se souvient qu'il en ait été fait abstraction.

Toutefois, ce sont encore là des positions solennelles, des magistratures en quelque sorte pontificales les unes comme les autres, et la réserve qui leur est imposée se conçoit.

Se retrouve-t-elle dans les régions de la liberté?

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