‹ De l'affaiblissement des idées et des études morales M. MatterChapitre 41 sur 44 · CHAPITRE XXU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXU

Conclusion. — Que ce siècle a une mission spèciale et des moyens spèciaux pour la rempljr.

Ce n’est pas ia première de ees assertions qu’il fauf. prouver, plie est un dogme de ce siècle ; c’est un article ide foi qu’on proclame avec orgueil, en parlant de la mission politique de cet âge. Je la proclame avec plus d’orgueil encore en parlant de sa mission morale, et sans me mettre davantage en peine de la prouver, i Mais ce qu’il faut démontrer, c’est que nous avons les moyens de remplir notre mission.

Pes moyens de fortifier les idées et les études morales d’un peuple sont de deux sortes. Il en est qui appartiennent à tous les temps ; il en est qui sont spéciaux â chaque époque. , y

Quant aux premiers, il en est qu’on ne saurait négliger en aucun temps, qu’il faut rappeler à toutes les générations, si communs ou si généraux qu’ils soient. Et combien ils seraient instructifs pour celles-là précisément qu’ils trouveraient froides ou incapables dp les employer 1 Quelles révélations terribles dans cette froideur et cette impuissance ! Ges sentiments PP viendraient - ils pas leur apprendre qu’elles sont

au-dessous et en dehors de ce qui fut bon et vrai pour toutes les autres? Cette froideur et cette impuissance prononceraient donc à elles seules la condamnation de ceux qui les opposeraient au moraliste, et qui ne trouveraient d’excuse à leur lâcheté que dans leur dégénéralion même. Mais, d’un autre côté, quelles directions voudrait-on offrir à des hommes qui déclareraient utopiques les exigences les plus vulgaires, et qui voudraient, en fait de morale, ou des théories qui berçassent leur décadence, ou des conseils qui, par leur seule magie, changeassent leur mollesse et leur corruption en capacité cl en vertu?

Aussi il n’est pas de génération qui soit admise de plein droit à déclarer utopiques les moyens généraux, les moyens que l’humanité ne peut décliner, en quelque situation qu’elle se trouve. Il est donc vrai, dans tout siècle et pour tonte nation, qu’il faut étudier d’abord sérieusement la situation à laquelle on veut porter remède; que si les notions du bien et du mal ont été altérées par de grandes catastrophes, il faut les enseigner plus fortement et plus nettement que jamais, les rétablir dans toutes les classes de la société où elles sont effacées, et les rappeler dans leur pureté là où elles sont affaiblies. Pour toute génération qui vous objecterait, que le conseil de flétrir le mal avec plus d’énergie, d’encourager plus ouvertement le bien, et de mettre les lumières en harmonie avec les institutions est une utopie; que les puissances ordinaires qui sont mises par la Providence à la disposition de la nature humaine ne sauraient lui suffire: pour une telle génération, il n’y aurait plus de moyens de moralité. Elle selait placée en dehors des idées et des sentiments de l’humanité, en dehors des lois de Dieu et des condi-

tions de l’ordre moral du monde; et il n’y aurait rien à lui dire.

En effet, si les moyens les plus universels, les axiomes les plus fondamentaux de la moralité publique, ceux qu’il faut présenter en première ligne, dans toute hypothèse et de quelque peuple qu’il soit question, ne fût-ce que pour éclaircir complètement son état moral, et lui faire comprendre qu’il est définitivement réduit à des moyens spéciaux, qu’il n’a plus rien de commun avec les autres qui ne peuvent plus rien pour lui; — si ces moyens, disons-nous, étaient repoussés comme des vues d’utopistes, quels sont les moyens spéciaux, extraordinaires, que pourrait lui offrir, je ne dis pas la sagesse humaine, je dis la sagesse divine elle- même?

Mais quelle est la nation qui a jamais pu, qui pourra jamais tomber si bas?

Certes, ce n’est pas celle qui préoccupe notre pensée, celle qui depuis longtemps est comme le type et la maîtresse de toutes les autres.

Aussi, est-ce avec la certitude que nulle autre n’a plus d’intérêt qu’elle à revoir son état moral que nous indiquerons d’abord la nécessité, pour elle, d’étudier plus sérieusement sa situation, d’enseigner plus fortement le bien et de flétrir le mal avec plus d’énergie.

El ne serait-ce pas une chose étrange, à une époque où le moindre des intérêts matériels est l’objet des discussions les plus approfondies, que l’étal moral du pays fût ou négligé ou à peine effleuré dans quelques-unes de ces phrases générales qui tendent à désarmer l’attention, plutôt qu’à la réveiller, et qui, dans tous les cas, n’apprennent qu’à éluder une question ?

Outre que cela serait étrange, cela serait une abdication morale.

Examiner les questions morales du temps avec la

même attention, la même sincérité que les questions matérielles, et reconnaître le bien et le mal d’une situation, c’est donc le premier pas à faire. Cependant, pour que celte tâche ne demeure pas stérile, il faut, de plus, que cette étude du bien et du mal soit suivie de ses effets naturels. Elle demeure stérile, à moins qu’une nation ne sache éprouver une émotion morale et manifester un sentiment généreux ; qu’elle ne sache flétrir les maux un à un avec colère, et les proclamer plaies sociales avec franchise. On ne guérit les maux qu’à la condition de les combattre là même où ils siègent, et en les prenant corps à corps. Or, dans un pays comme le nôtre, où il suffit de signaler un tort à l’opinion pour le frapper d’anathème, transiger avec les faiblesses du temps, c’est s’en faire le complice; les dévoiler, au contraire, c’est les frapper au cœur.

Les nations généreuses, pleines d’amour-propre et avides de tous les genres de gloire, se reprennent avec une sorte de naïve exagération, dés qu’elles sont averties du péril et rappelées dans des voies meilleures. Quels entraînements nous avons vu créer de nos jours! Quelles œuvres on a fait accomplir dans d’autres temps! A quelles entreprises gigantesques on a mené les hommes dans tous les siècles! Pourquoi donc ceux qui sont appelés, en vertu de leur génie, par celte supériorité qui est toujours une mission, à créer les entraînements de ce siècle, hésiteraient-ils à faire leur œuvre? Ou quelle autre œuvre que celle qui leur est signalée serait donc la leur? Dans une de ces grandes situations qui exaltent le génie national, nos ancêtres disaient: «La seule chose que nous redoutions, c’est que la v oùle du ciel ne vienne à s’écrouler sur nos tètes. »

Image sublime d’une Confiance plus sublime encore, cl d’une ambition morale qui, pour avoir pris d’autres formes dans le cours des siècles, est demeurée la même parmi nous. En effet, la seule chose que nous craignions encore aujourd’hui, c’est que, sous la voûte du ciel, il se trouve un peuple qui nous dépasse dans l’empire des idées. Or, dans cet empire, ce sont les idées morales qui régnent. Et quelle faute ne ferait-on pas en négligeant de montrer à quelle fortune nouvelle est appelé Ce peuple au sortir de tant et de si grands événements!

Dans l’examen de la situation sociale, la franchise et la pureté des exigences auront dans nos mœurs une puissance spéciale, le charme de l’innovation. En effet, se prodiguer tous les genres d’éloges, c’est la faiblesse antique et vulgaire des nations. Toutes se sont adulées dans tous les temps, et la plupart se flattent encore à ce point, qu’à les entendre, elles ont toujours été, elles sont encore, les Anglais comme les Français, les Italiens comme les Espagnols, les plus braves, les plus grandes, les premières de l’univers. Et, sans doute, il est un amour-propre qui est un germe de bien ; mais il en est un autre qui est un mensonge, qui est un germe de vice. Or, les vices des nations sont, comme ceux des individus, des fléaux que la Providence attache au dos de l’insensé. Déjà ces grossières aberrations de l’esprit public étaient peu dignes des époques d’ignorance et de barbarie qui les ont léguées aux temps modernes ; mais combien elles sont plus affligeantes dans un siècle de lumière etdc progrès! Que le despotisme de l'Orient se plaise à voir des races courbées sous son joug consoler leur ignominie par leur jactance, cela se conçoit ; mais qu’on voulût retenir ou rejeter dans ce coupable

abaissement le génie d’un peuple éclairé, dont le bon sens repousse ces insolentes louanges, qui pourrait le tolérer? La crédule bonhomie des vieux âges se déliait elle-même de ccs adulations hypocrites que lui prodiguait une politique frivole et cupide ; à plus forte raison des temps de critique et de contrôle sont-ils en droit d’exiger de la part de ceux qui les mènent des moyens plus nobles et plus purs.

Le plus nouveau de tous qu’on puisse employer pour obtenir, non plus des sacrifices matériels et des efforts de servitude, mais des sacrifices moraux et des efforts d’amendement, c’est d’éclairer les esprits sur toute la situation.

Il faut donc signaler le bien comme le mal. Et, en effet, c’est une lâcheté égale de traiter l’un et l’autre avec la même indifférence ou la même crainte, de n’oser ni flétrir l’un ni honorer l’autre. Honorer le bien, c’est proclamer sa valeur, c’est le rétablir en son rang, c’est le fortifier dans les consciences. Et lui accorder les encouragements de la nation, ce n’est que lui restituer ses droits imprescriptibles, si effacés qu’en soient les litres.

Qu’on ne s’y trompe pas, le bien aussi demande à être étudié sérieusement. Un des plus incontestables et des plus grands résultats de l’affaiblissement qui nous accable, c’est l’indifférence pour cet ordre d’idées qu’on appelle pures, pour la théorie, pour les principes; c’est le mépris qu’on affecte pour tout ce que d’autres temps appelaient l’élévation de la pensée et . la noblesse du caractère. N’est-il pas vrai que, pour beaucoup de gens dont la vie fait autorité, les principes sont devenus des utopies, et les théories, des abstractions ? N’est-il pas vrai que l’esprit du siècle est la con-

damnation de tout cet enthousiasme pour les principes, de tout ce culte des idées, sans lesquels l’homme n’est plus que l’ange déchu? En effet, rien n’efface davantage l’image du Dieu qui nous anime, rien ne dégrade plus cet être spirituel que le Créateur s’est plu à jeter au milieu d’une argile vivifiée par son souffle, et ne brise plus les ressorts de l’âme que cette antipathie pour la pensée dégagée du matérialisme, que cette froideur pour les idées morales qui se pose si sereine et si dégagée dans la société moderne. Pour ramener les esprits à l’amour du bien, il faut presque leur prouver qu’il existe, qu’il a longtemps régné dans les mœurs, qu’il y avait son prix, qu’il conserve encore sa beauté dans quelques âmes , qu’il est l’honneur de l’humanité, et que, sans celte gloire, la vie n’a que la valeur d’un rêve effroyable.

Nous avons flétri cette manière vulgaire et dangereuse de flatter les peuples, celle qui caresse leur amour-propre le plus grossier, pour leur arracher ou avilir en eux les choses les plus précieuses. Les belles époques de notre nation donnent des enseignements différents. Quels accents la foi chrétienne a-t-elle fait entendre quand elle a prêché sous la monarchie absolue la dignité religieuse de l’homme? Elle a parlé des plus hauts desseins de la Providence, des plus saintes lois qu’elle ait données à l’espèce humaine. Quand la république a voulu le triomphe de la dignité politique du citoyen, qu’a-t-elle dit à tous? Elle a parlé des droits les plus augustes de l’homme.

Et nous, lorsque nous avons mission d’ajouter à cette dignité purement sociale, la dignité morale qui en est la sanction et la gloire, nous ne trouverions plus, pour peindre les obligations les plus sacrées de

l’homme, que des paroles glacées, mortes dans nos cœurs avant de venir expirer sur nos lèvres, ou des flatteries surannées, encore plus méprisées de ceux qui les entendent que de ceux qui les jettent ? Nous ne trouverions aucune de ces puissantes inspirations qui appellent à la vie et à la gloire ce qui semble dormir dans la poussière, et qui créent des vertus comme l’esprit planant sur le chaos créa des mondes? Y a-t-il donc rien de plus noble, de plus flatteur pour les nations que de les appeler à relever ce qui était grand, ce qui est devenu petit et faible dans leur sein ?

Or, ce qui est petit et faible parmi nous c’est cet ordre d’idées pures qui est la source de toute grandeur.

Dès lors, la plus ingénieuse de toutes les flatteries qu’on puisse nous adresser, dans un siècle de décadence, c’est de nous appliquer les exigences les plus élevées, non pas dans l’ordre politique, non pas dans l’ordre matériel, mais dans l’ordre moral ; c’est de nous ramener sous le joug des plus fortes notions du bien, et de rasseoir, sur les principes les plus absolus de l’ordre moral du monde, les fondements de nos institutions sociales.

Mais le supportons-nous? Les maladies du siècle permettent-elles ces reraèdçs énergiques et absolus? Tant d’orgueil est-il possible à notre misère? Que nous reste-t-il donc de notre ancienne grandeur, pour que nous entreprenions de relever une fortune dont il ne se retrouve plus que des débris?

Qu’est-ce qui nous reste ?

D’abord tous les fondements des idées morales sont debout, et s’il n’en est aucun qui ne soit ébranlé, il n’en est aucun qui ait disparu, ou qui ne puisse se raffermir.

Quels sont les fondements de la moralité humaine ?

On le sait bien, ce sont d’abord les facultés naturelles de l'homme. C’est ensuite la disposition spéciale où se trouvent ces facultés appelées à remplir les devoirs prescrits par la loi éternelle, c’est-à-dire le degré de lumière que possède l’intelligence, et le degré de force qui anime la volonté.

Eh bien ! quand notre condition actuelle est sérieusement étudiée, on voit que non-seulement toutes les facultés fondamentales sont entières, mais que l’état spécial de ces facultés, loin d’accuser quelque penchant profondément vicieux, quelque état de guerre ou d’hostilité avec la loi, se réduit à une sorte do relâchement et d’indifférence, qui n’est ni l’erreur, ni l’ignorance, ni la mollesse; qui n’est, au fond, qu’une préoccupation transitoire en faveur d’un autre ordre d’idées, graves et sérieuses, mais nullement exclusives, nullement incompatibles avec cet ordre d’idées et d’études dont se compose la science des devoirs.

D’un autre côté, les fondements de la loi morale elle-même sont debout.

Quels sont les fondements de cette loi?

On le sait : pour les esprits philosophiques, pour le petit nombre des penseurs, les idées morales sont primordiales et indépendantes; mais pour l’immense majorité du peuple, elles émanent de la loi religieuse ou de la loi civile.

Or, si ébranlée que soit l’utile autorité do la loi religieuse, par suite des catastrophes qu’elle a subies, celte loi est debout aussi, et le respect qu’elle inspire est presque général encore. La France n’est vraiment ni polythéiste ni athée, elle est chrétienne. Si, dans quelques régions de la société, elle ne l’est plus connue

il y a un siècle ou deux, dans d’autres, elle l’est comme il y a trois et quatre siècles. Là même où elle l’est faiblement, elle l’est du moins décemment, sans impiété, sans hostilité. Si elle est moins grave qu’au dix-septième siècle, combien aussi est-elle moins fanatique qu’au seizième, et plus réservée qu’au dix -huitième! Quelles sont donc les preuves du contraire? Quels sont les faits qui les fournissent? Quels sont, par exemple, les livres impies qui paraissent de nos jours? Et s’il en paraissait, quel accueil trouveraient-ils parmi nous?

Cela prouve, dit-on, que la religion est moins attaquée, parce qu’elle est moins dominante. Mais cela ne prouve-t-il pas aussi qu’on a davantage le sentiment de sa grandeur, et qu’on sait mieux qu’en faire l’objet de frivoles discussions, c’est insulter encore plus aux misères de l’homme qu’à la majesté de Dieu? Et croiton que des attaques, même plus graves que celles du passé, auraient aujourd’hui plus de succès que n’en ont eu, en d’autres temps, d’ignobles bouffonneries? Mais des publications sérieuses ont été dirigées, les unes contre quelques tendances, les autres contre certaines doctrines de l’Église. Or, quel effet ont produit les unes et les autres? Qui s’en est ému ? Ce n’est pas l’indifférence qu’elles ont rencontrée seulement, c’est la condamnation, c’est celte sentence terrible, que le point de vue qui dirigeait les combattants était à la fois faux et stérile.

Les publications d’un esprit religieux, au contraire, ont obelnu tous les genres de succès. Point de vue philosophique, point de vue moral, point de vue historique ou poétique, tout ce qui portait l’empreinte d’un peu de foi a rencontré tour à tour la déférence et l’admiration. Dans d’autres temps, il a suffi d’un peu d’in-

crédulité pour assurer la vogue d’un écrit : dans le nôtre, il a suffi quelquefois de certaines apparences, de quelques intentions de piété pour obtenir les suffrages les plus purs, et même les sympathies les plus éclatantes.

On le sait, à toutes les époques de la vie religieuse, la dévotion des âmes éclairées est d’autant plus ardente qu’elle est moins générale; et toujours la morale intime est d’autant plus méritoire qu’elle est plus abandonnée aux seules inspirations de la conscience. Notre siècle jointà celte double gloire, celle qu’il a nonseulement du penchant pour la foi, mais une sincère admiration pour toutes ces créations si merveilleuses dont elle a rempli le monde. On a pu, dans d’autres temps, l’aimer davantage de cœur, et en sentir plus profondément la sainte influence sur le jeu des émotions; mais jamais l’intelligence n’a mieux compris sa nature élevée; jamais elle n’a mieux su que tout le domaine de la foi est en dehors de son domaine. J’ajouterai que cette haute idéalité, qui est si nouvelle au milieu de tout ce qu’on voit et qu’on poursuit, est faite pour plaire singulièrement à un siècle qui sait mieux qu’un autre la misérable valeur des choses de sa prédilection.

Sur ce double fondement de la foi et de la loi religieuse on peut donc asseoir encore, ou, si l’on veut, rétablir dans leur puissance et dans leur pureté toutes les plus fortes idées de morale. En effet, la loi religieuse demeure encore la source d’un ordre d’obligations inviolables pour la conscience.

La loi civile, si ébranlée qu’elle soit à son tour, rencontre encore des respects sincères. Sans doute, elle inspirait jadis plus de crainte, mais non pas plus de

sympathie. Elle était plus accablante, et son autorité, plus inégale, pesait plus lourdement sur les petits; mais elle n’en était pas mieux établie : car, toujours prêtes à transiger avec les grands, ses prescriptions et la rigueur de ses peines variaient suivant les nuances du rang et de la fortune. Or, quand le délit n’est plus le même suivant qu’il est commis dans une classe ou dans une autre, l’autorité de la loi n’est ni pure ni entière. En effet, rien n’irrite et ne fausse plus les idées que cette distinction qui attache au même fait des appréciations si différentes. Aussi la loi moderne, la même pour tous, ne voyant dans le même peuple que des égaux, ne connaissant plus ni petits ni grands, et se déclarant ennemie de toutes ces immorales séparations, de ces impolitiques privilèges dont le grave inconvénient est d’altérer la pensée la plus sincère, nourrit-elle des idées plus pures, plus fortes, plus dégagées de tout esprit de classe et de parti. C’est dire, en d’autres termes, que dans une société plus sincère et dans le sein d’une nationalité plus vraie et plus inaltérable, la loi politique exerce désormais, même sur les idées morales, une influence plus grande que jamais.

Ce n’est donc pas le terrain qui manque à qui sait édifier parmi nous.

Il est d’ailleurs deux grandes choses que ceux qui les cherchent trouvent toujours à leur disposition, l’une à jamais inaltérable et pleine de majesté, l’autre sans cesse altérée, il est vrai, mais aspirant sans cesse à grandir : j’entends la nature humaine et la loi suprême qui la gouverne.

La nature humaine, c’est la raison, c’est la conscience, venues de Dieu, allant à Dieu, se sachant sous sa loi, tautôt avec le sentiment du bonheur et plein

d*utt noble orgueil, tantôt avec une sorte de dépit ét sous le coup d’une profonde humiliation : c’est donc la raison, et la conscience, ayant la faculté de Violer la loi suprême, mais n’ayant pas celle de la méconnaître, et la suivant avec amour, toutes les fois que nulle passion , nulle erreur ne trouble cette double lumière qu’un prophète appelle la lampe dè scs pieds.

La loi suprême, c’est Dieu, c’est la Providence, sà volonté, son action. C’est ce puissant gouvernement du monde, qui surprend notre raison lors même qu’il ne captive pas notre foi ; qui tantôt nous laisse aller à notre gré dans de vastes régions, tantôt nous conduit et nous retient sur un étroit domaine, et de façon que nous sentions sa puissance d’autant plus profondément que nous cherchons davantage à marcher en dehors des limites de son empire.

Les plus puissants des moyens généraux sont donc encore à la disposition de qui voudra, de qui saura édifier; et si quelques-uns de ces moyens sont affaiblis, ce siècle offre à l’homme de génie qui voudra raffermir les idées morales du temps des ressources plus grandes que nul autre, par suite de celle admirable dispensation de la Providence, qui proportionne le bien au mal, et donne des puissances toutes spéciales aux âges qui les demandent.

Nous l’avons dit, chaque époque a ses moyens spéciaux; et plus est grande l’altération des idées, plus sont puissantes les ressources que prodigue le gouvernement suprême dos destinées humaines.

Ce siècle-ci, quelle que soit sa décadence, a précisément en raison de ses besoins moraux des moyens plus abondants que n’en eut aucun autre. Il a : 1° plus de lumières générales; 2° des théories sociales plus

complètes, des lois pins justes et des institutions plus pures; 5° une action centrale mieux réglée; 4° dans ses mœurs, si altérées qu’elles soient, quelque chose de plus idéal, des exigences plus élevées, et dans ses institutions, un contrôle plus sévère ; 5° un ensemble d’excitations politiques et de nécessités sociales appelées à guérir le mal qui est né des efforts mêmes qu’on a faits pour établir les institutions du jour.

Je développe ma pensée sur cette situation plus heureuse que nulle autre.

Et, d’abord, que ce siècle ait plus de lumières, on ne peut le nier. On ne doit pas dire non plus que ce soient des lumières trompeuses ; car il est hors de doute qu’à la disposition de tous il se trouve une plus grande masse de vérités, un plus vaste ensemble de connaissances qu’en aucun autre temps, et que jamais la science de l’homme n’a été plus exacte.

11 est incontestable aussi que ce siècle est en possession, quant à la politique, non-seulement de théories plus élevées et par conséquent plus vraies, mais encore d’institutions plus équitables et par conséquent plus conformes aux lois de Dieu. Quant à la morale ellemême que, d’ordinaire, on affirme avoir peu varié, il est certain que ce siècle vit sur un système de règles infiniment plus riches et mieux tracées. On assure, il est vrai, que la morale et la politique ne font que changer de forme. Mais chacun sait ce que valent ces assertions; et chacun sait que si, en politique, nous vivons sur un ensemble d’institutions plus généreuses et plus propres à favoriser le développement plus complet de la nature humaine, en morale aussi , les idées sont plus nettes et plus arrêtées, mieux dégagées de la ser-

vitude à laquelle elles étaient assujetties, plus libres qu’aux siècles d’ignorance et de despotisme.

Que le jeu des institutions sociales soit quelquefois et profondément vicié ; que l’ensemble des règles inoraies soit souvent et audacieusement violé; que toutes ces connaissances plus avancées servent pour le mal comme pour le bien ; que toutes ces lumières si précieuses soient réparties inégalement, et que, de ces dons si riches, le siècle fasse tantôt peu d’usage, et d’autres fois un emploi coupable, personne ne le conteste. Aussi cela n’est-il pas en question. Ce qui l’est, c’est ce grand fait, que la Providence met à notre disposition plus de lumières et une plus profonde intelligence de la loi des mœurs, en un mot de plus grands moyens de science. Or, ce fait n’est pas niable.

Et puisque la société possède, de plus, une action centrale qu’elle n’a jamais eue au môme degré, on n’objectera pas que ces moyens sont frappés de stérilité. Ils ne sauraient l’étre. La société ne peut les anéantir qu’aulant qu’elle veut abdiquer. Elle peut abdiquer, si elle le veut. Mais, d’abord, les peuples abdiquent rarement. Ensuite, quand ils le font, ce n’est pas aux époques de leur omnipotence sociale. Or, notre siècle est une de ces époques, et il a l’ambition de scs moyens. Et ses moyens sont immenses. On parle de la toute-puissance du despotisme. Mais qu’est-elle celle puissance d’un seul auprès de celle de tous, ce régime où la loi, et non plus le caprice, et non plus l’égoïsme, donne les forces de tous à l’action d’un seul? Quelle masse lourde et posante à remuer que les nations du moyen âge ! Quelle société audacieuse et frivole, dissipée, et pénible à gouverner que celle des trois derniers siècles ! Et combien, au contraire, est facile

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et régulier, combien est fort et pur le régime public de ce siècle ! Grâce à cette concentration de toutes les volontés et de toutes les pensées sociales qui unit dans un foyer commun toutes les ressources du pays, l’État est désormais un mécanisme moral, et à tel point intelligent, que le gouvernement des hommes reproduit en petit l’image de cette Providence divine qui, dans sa main, concentre le jeu des ressorts du monde. Où donc l’action de la société n’esl-ellc pas quand elle le veut? Quelle est l’affaire externe ou interne qui ne soit de sa compétence? Quelle est la pensée qu’elle ne puisse atteindre, l’intelligence dont elle ne sache réclamer le jeu, le sentiment qu’elle n’ait le droit d’invoquer au nom de la patrie ? Et n’est-ce pas avec la rapidité de l’éclair que, du centre, elle se porte aux extrémités et en rapporte tout au centre?

Or, si elle s’est constituée ainsi présente partout, compétente en tout, et puissante par-dessus tout, est-ce pour les petites choses ou pour les grandes qu’elle l’a fait? Je le demande : en se constituant , suivant le type, non pas de l’absolutisme, mais de la puissance suprême dont la volonté est la loi de tous, et dont la force est la vie dé tous, n’cst-ce pas pour établir partout la loi et les lumières qui doivent tout régir et tout éclairer, qu’elle s’est posée avec une ambition si haute?

Je ne dis pas que, de cette puissance qui a quelque chose de si merveilleux qu’on l’admire encore lors même qu’on pleure le joug elle tribut qu’elle impose jusqu’à la liberté, la société fasse uniquement usage pour gouverner cet empire des idées qui est, en dernière analysé, celui des intérêts. Mais je dis que là est pour elle un moyeh d’action dont elle peut disposer à son gré, et que cette action e9t à la seule condition qu’au-dessus

de tout il y ait une pensée et une volonté dignes de régner en tout.

Or, il est dans la mission spéciale de ce siècle qu’en tout et au-dessus de tout il régne une pensée morale

et une volonté pure.

Car, à côté de cette action si puissante que donnent les institutions, il y a dans les mœurs générales des exigences plus grandes, et dans les usages un contrôle plus sévère à l’égard de tous. Partout domine, dans la théorie des obligations sociales, une sévérité qui touche à l’idéalité et qui impose aux mœurs publiques, connue aux mœurs privées, une phase nouvelle.

En effet, depuis la situation la plus élevée jusqu’à la plus basse, parcourez tous les degrés du corps social, pour chacun d’eux vous trouverez que les exigences sont plus grandes; que partout elles sont plus précises, plus sévères ; que de la sévérité elles s’élèvent désormais jusqu’à l’idéalité. Combien, dans d’autres temps, l’opinion était indulgente et facile pour tous! Que demandait-elle à celui qui, selon le droit public le plus religieux, était à la fois le roi cl la loi, ou plutôt que demandait-elle à la royauté? De la générosité et de la magnificence. Cela couvrait tout le reste, la nullité, la frivolité, la galanterie, la corruption, le despotisme. Que demandait-elle au premier corps de l’État, à celui qui par sa naissance était appelé à soutenir la majesté du trône, à la noblesse? De l’honneur, des manières de cour, un peu de faste et beaucoup d’ardeur pour la carrière des armes. Cela couvrait tout le reste aussi, et jusques au refus de participer aux charges de l’État. Le haut clergé était assimilé à la noblesse, et les prélats partageaient les privilèges politiques des seigneurs sans exciter de murmures. Pour les uns comme pour

les autres, l’opinion, quoique inégale, était également complaisante. Si, pour les mœurs du magistrat et du prêtre, elle était plus sévère, elle n’exigeait du soldat que l’art de bien manier l’épée qu’on donnait à son enfance. On n’était pas plus difficile pour l’écrivain, que je mets en meilleur rang que ne faisait le passé. L’écrivain qui n’était ni prêtre, ni magistrat, ni pensionné, n’avait pour toute règle que sa liberté ou le caprice du prince, et n’était un peu contenu que par la Bastille de bénigne mémoire. L’opinion était pour lui d’une indulgence extrême, et dans sa carrière, comme dans toutes les professions lettrées, on entrait par des épreuves si faciles que rien n’y entravait le génie de personne. Quant aux régions inférieures, c’est à peine si l’on y accordait quelque attention au bourgeois. Le paysan n’était rien, et, sa dîme payée, on faisait abstraction de sa présence dans l’État. En effet, les enrôlements n’étaient pas une alfaire d’État sous un régime où abondait la noblesse.

Combien tout cela est changé! Quelles exigences sont nées du progrès des temps! Et avec quelle rapidité, si nouvelles qu’elles soient, elles se sont emparées de l’opinion! Combien elles l’ont modifiée sur toutes les positions ! La royauté, par une fiction qui cache une profonde sévérité, est demeurée un pouvoir irresponsable, il est vrai ; mais c’est à la condition que ceux-là qui la conseillent répondent pour elle. Les seigneurs sontdesimples citoyens; les prélats, d’humbles prêtres. 11 n’y a plus de grands. Il n’y a plus de petits. Il n’y a plus que des fonctionnaires et des citoyens, des électeurs et des candidats. Et s’il est, à l’égard des uns ou des autres, quelque nuance dans les exigences de l’opinion, c# n’csl plus pour les inférieurs, qui ont moins

de lumières, c’est pour les supérieurs, la raison le veut, qu’elles sont plus élevées. Or, cette sévérité, ce n’est pas de la théorie; elle s’applique; elle éclate en toute occasion. Prenez toutes les catégories de fonctionnaires, depuis le chef irresponsable jusqu’au dernier agent de la société, et voyez à l’égard de tous si la pureté théorique des exigences morales ne va pas, dans la pratique, jusqu’à la sévérité, jusqu’à l’idéalité: idéalité et sévérité flatteuses, sans nul doute, pour tous ceux qui en sont l’objet, mais qui condamnent à des mœurs nouvelles, pour lesquelles nos générations ne sont pas formées encore, et auxquelles longtemps encore elles auront peine à répondre.

Ajoutez que la critique n’est pas renfermée dans le sanctuaire de l’opinion ; qu’au contraire, l’opinion se fait un devoir, à l’égard de tous, d’appliquer le double contrôle, la redoutable publicité de la Presse et de la Tribune ; que pour la Presse et la Tribune elles-mêmes existe encore celui de l’Esprit public.

Dans ce contrôle, il est des degrés de franchise et de rigueur; et des concessions sont faites à la faiblesse de l’homme, à l’inexpérience des fonctionnaires, aux négligences du citoyen. Mais, d’un autre côté, la critique de la loi morale ne va-t-elle pas infiniment plus loin que celle de la loi politique, et, s’il est des textes qui créent des privilèges, la vérité vient-elle immoler devant ces fragiles barrières le moindre de ses droits ? Ses sacrifices ne se bornent-ils pas à voiler quelques-unes de ses paroles? Est-il un sanctuaire si inviolable qu’elle n’y fasse pénétrer un rayon de sou flambeau ? Est-il des mystères qui dérobent à sa lumière un acte, un vœu, une pensée ? La loi a tracé des enceintes sacrées ; elle a muré la vie privée du dernier de tous et la vie pu-

blique du premier de tous ; mais pour les regards tous les murs sont devenus transparents, et plus est ingénieusement ménagée la parole qui est savamment indiscrète, plus elle s’empare de l’intelligence qu’elle flatte en l’irritant. Oui, la science do ce siècle est devenue celle d’Archimède, dont les miroirs changeaient en traits de flamme les rayons de la lumière. C’est qu’elle est au même degré exercée et irritée par toutes ces épreuves que la société fait subir à ceux qui aspirent aux honneurs et aux bénéfices dont elle dispose.

11 n’y a donc pas seulement des exigences plus idéales et des épreuves plus précises, et par conséquent plus d’obligations et des obligations plus nettes pour tous, il est aussi dans ce siècle plus de nécessités sociales et plus d’excitations morales qu’en aucun autre.

Et voyez la puissance de ces nécessités et de ces excitations, même au milieu de tous les signes d'affaiblissement et de toutes les sources d’altération. Voyez celte vigilance que chacun est obligé d’exercer sur lui ; celle régularité, externe ou interne, que nul ne peut plus ni enfreindre ni éluder, à ce point que, quand même nul ne vivrait plus de ses convictions, chacun serait obligé de vivre des nécessités qui pèsent sur tous.

C’est )à le règne de la loi moderne. Et c’est une ehose curieuse que, de l’empire uniformément établi pour tous par la loi politique, jaillisse ainsi une sorte d’égalité pour tous dans la soumission à la loi morale. Or elle en jaillit.

Eu effet, là où la société est constituée en État libre, cbaoun est sujet de la loi, Of, la loi sociale, nous l’avons dit, est avant tout la loi morale. Elle est une copie plus ou moins pure, une image plus ou moins ressem-

Liante de eette loi. Le règne d’une bonne loi politique amène donc réellement celui d’une bonne loi morale.

De plus, les idées qui président aux institutions Libres sont les idées les plus élevées, les plus philosophiques, les plus pures. Aussi, malgré l’alfaiblissement du caractère moral de ces idées, ce caractère demeure au fond de toutes nos institutions, et les domine toutes.

C’est pour cela môme que l’immoralité, sous ce régime, serait une faute, môme en politique, et que oeux qui ne lutteraient pas, contre celte inconséquence, de tous les moyens que leur confie le siècle, trahiraient au môme degré leurs devoirs d’hommes et leurs devoirs de citoyens.

Et qu’elles sont heureuses ces nécessités! qu’elles sont puissantes et belles ces excitations! Vivre de toute sa pensée et de toutes ses affections, sous les yeux, sous la critique ou sous les éloges de tous; rencontrer pour tout noble sentiment et tout dessein généreux le concours des plus hautes et plus pures puissances du pays, Presse, Tribune, Pouvoir , Opinion, certes il y a là des encouragements au bien et des motifs au dévouement que ne connut au môme degré nul autre temps, nul autre régime. Cela peut être contesté au nom d’autres principes, et cela doit l’ôtre au nom d’autres mœurs. 11 ne saurait en être autrement. Mais, si la marche des destinées humaines est providentielle, si des plus grandes tempêtes qu’elle présente il doit sortir providentiellement de plus grandes métamorphoses, bientôt d’éclatanles innovations réfuteront victorieusement ces récriminations impuissantes.

Toutefois, c'est à celle condition que, si, aux besoins d’une époque, la Providence a joint les moyens, l’homme recoure aux moyens.

Les moyens sont pour les siècles, pour les institutions et pour les hommes qui savent les comprendre; ils sont contre les dynasties, contre les doctrines et contre les empires qui les méprisent.

C’est assez dire que ce siècle a non-seulement la mission, mais l’obligation de fortifier l’ordre d’idées et d’études qui est le plus affaibli; que, dans chacune de ses crises, il est une mission spéciale pour tout ce qui a puissance parmi nous, Enseignement, Presse, Tribune, Pouvoir, Esprit public; et que chacun de ces pouvoirs répondra à la loi de tous de l’emploi qu’il aura fait de ses moyens.

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