CHAPITRE PREMIER
J'ai débarqué sur cette terre le 2 décembre 1868, à quatre heures du matin.
Nul homme abordant sur un nouveau Latium n'avait traversé un tel océan :
ni Énée, dont Virgile décrit les péripéties ; ni Gama, dont l'audace, s'il faut l'en croire, faisait trembler la plaine sous-marine ; ni Colomb, dont les matelots craignaient que le désert liquide ne fût à la fin une cataracte sombrant dans l'infini. Pourquoi nous extasier sur un voyage polaire ou tropical, accompli
par des explorateurs qui ont traversé quelques degrés, et qu'est-ce de boucler l'Alaska ou même les Indes Occidentales à l'aide de kayaks ou de caravelles lorsque, sur un berceau, nous franchissons le néant?
Je suis né à Tournay, sur le flanc de cette falaise que battent incessamment les ondes aériennes, et qui est la chaîne des Hautes-Pyrénées. Mon asile, à l'arrivée, ne fut point quelque grotte, mais une vieille demeure dont le propriétaire s'appelait M. Cazabat. Il n'habitait pas sa propre maison. Où donc? Et qui était-il? Je ne sais, mais il m'apparaît, dans une nuit tombante, de neige et de vent, portant sur la tête une casquette et sous le bras une pendule.
Le premier vestige de beauté qui devait m'amener peu à peu à la notion d'une beauté plus haute, d'une création infiniment plus parfaite, fut, à mes yeux, jusqu'à ma cinquième
année, un havre d'air limpide qui baignait un coteau dominé par de fières montagnes. Sur le coteau il y avait une cabane nommée le Paradis, appartenant à M. Fourcade, pharmacien, qui récoltait autour des herbes pour fabriquer de la liqueur. Une joie me submergeait quand je considérais, même de fort loin, ce paradis, car il semblait que mon âme y allât à la rencontre de Dieu, et cette rencontre s'opérait dans une certitude lumineuse.
Je n'ai jamais voulu revoir les lieux de ma naissance parce que, loin que leur souvenir s'estompe avec le temps, il a pris un tel relief que j'ai résolu d'attendre que la mort me les rende dans leur glorieuse réalité.
Mon existence à Tournay comprend six ans et six mois. Vers le milieu de ce temps, nous laissâmes ma maison natale, appartenant à M. Cazabat, pour aller demeurer chez M. Mailhou, épicier-
greffier. Après quoi, mon père, qui était receveur de l'enregistrement, quitta avec nous ïournay au printemps de Tannée 1875.
Entré de bonne heure dans l'administration, il avait épousé, âgé de trentetrois ans, ma mère Anna Bellot, née à Sisteron, rue de la Sonnerie, Basses- Alpes, d'une famille estimée qui comptait des négociants et des nobles. Il avait débuté comme receveur à Ribiers, non loin de Sisteron, en février 1857, après avoir fait dans les Basses-Pyrénées les intérims de Salies (durant le terrible choléra de 1855), Morlaàs, Nay, Saint- Jean- Pied-de-Port.
Il s'était lié en Provence avec la famille de sa fiancée, qui avait des attaches en Béarn. Cette famille ayant émigré dans cette dernière province où il était revenu pour aller occuper, à proximité, le poste d'Hagetmau, dans les Landes, de 1859 à 1864, il se maria à Navarrenx le
20 septembre 1864. En cette dernière année, il alla s'installer avec sa jeune femme à Villeréal, dans le Lot-et-Garonne, où mon unique sœur naquit.
Mes parents y demeurèrent un peu plus de trois ans, puis s'en furent à Tournay, où mon père était envoyé par décret du 22 novembre 1867.
La topographie que je possède de Tournay est donc gravée dans ma mémoire la plus lointaine, telle qu'une vieille carte effacée, mais radieuse par endroits, que retire d'un coffre, après un demi-siècle, un capitaine à la retraite.
Je sais où est le sud : du côté de la montagne naturellement, et, dans la même direction, la gare dont la cour s'orne de catalpas. Je reconnais leurs longs fruits en forme de cigare. De cette cour partait tout droit, vers le nord, la route ou grand'rue, jusqu'à la poste.
Cette route traversait un pont qui me rappelle une eau agile, des tilleuls fleuris, et une procession nocturne, toute rouge d'un feu de la Saint-Jean. Puis elle coupait la place, à cet endroit où j'ai vu le Juif-Errant vers 1872. Il portait un bonnet écarlate, pointu comme un pain de sucre, une longue robe. Des cheveux bouclés balayaient ses épaules, sa barbe tubulée et blanche pointait, presque horizontale, car il relevait la tête dans l'effort qu'il faisait pour traîner, avec ses mains réunies sur son échine, une brouette où un chien se tenait assis.
Dans la partie de la route située entre la place et la poste, je ne distingue, à droite, que la boutique d'un épicier nommé Félisson, qui me fit m' endetter d'un sou avec un cornet de bonbons, ce qui me valut une réprimande de mes parents. Après la poste, il me semble que la route s'en allait à droite vers Ozon.
Mais revenons sur la place. A gauche,
en tournant le dos à la gare, j'admire une fontaine qui s'escrime à darder un jet d'eau mince comme un fleuret ; j'entends le bruit d'une enclume, le chant d'un coq au soleil, je vois la masure où M. Lay, le facteur urbain, et sa mère, nous faisaient la classe. Il y avait, de ce côté, non loin d'un lavoir, un peu hors ville, un jardin clos où j'ai vu des hérissons, des hannetons et des lilas en fleur. A droite de la place, je perçois, dans le calme d'une soirée, le ronron de la crécelle que mon père m'avait fabriquée en trouant une noix. C'est après souper ; je tire la ficelle du moulinet, non loin de mon papa et de ma maman qui sont venus finir la journée devant l'étude de Me Denagiscarde, assis, avec eux, sur des chaises. Je distingue l'ombre de Mme Denagiscarde et de leur fils Gaston qui mettait sur l'oreille un béret de velours à galons d'or, car il était président de l'orphéon. Vers dix heures nous
rentrions pour nous coucher dans la maison Mailhou, située juste en face, à l'autre extrémité de la place.
C'est dans une petite rue parallèle à la grande, au nord-est de cette place, que ma maison natale, la maison Cazabat, était située. Séparé d'elle par la rue, un parterre la précédait, à gauche, où les enfants gantaient leurs doigts des corolles oronges, longues et molles de bignoniers. Je crois me souvenir de mon éveil à la vie, de ma sortie d'un grand sommeil dans une chambre de cette demeure perdue. J'étais couché. J'ouvris les yeux. Je vis la flamme d'un foyer et une personne qui bougeait. C'est là mon souvenir extrême, celui qui touche à l'abîme.
Puis, un peu plus tard, ce chant de l'oiseau bleu s'élève, dont ma mère me berce :
Il est tard, l'ange a passé, Le jour a déjà baissé,
L'oiseau bleu s'est envolé,
Et l'on n'entend pour tout bruit
Que le ruisseau qui s'enfuit.
Derrière la maison, je revois une cour, avec des communs, s'étendant jusqu'à une muraille, et un pavillon contre lequel des soldats de passage, on m'a dit qu'il était venu des lanciers, s'amusaient à briser des œufs. Et, à droite de cette cour, un potager où mon père tirait des oiseaux qui se perchaient sur un grenadier. J'entends encore le cri persistant et vrillé que renouvelait chaque détonation. Ce grenadier, une tonnelle où l'on goûte, et un rosier touffu où le curé, qui habitait l'étage au-dessus du nôtre, me montra un nid de rossignol, sont les seuls souvenirs que je garde de cet enclos. Il y avait une porte de sortie qui, de la cour, s'ouvrait sur la campagne, et j'ai présente une promenade que je fis de ce côté dans un état d'âme qui eût ravi Fénelon : je crus, en