De l'alcoolisme
Toute expression abréviative qui concrète et solidifie une idée devient un centre vers lequel convergent des éléments primitivement épars. Aussi l’expression d'alcoolisme constitue un néologisme heureux; elle supprime de longues périphrases, comme celles d 'intoxication par les substances alcooliques , d'action de V alcool sur ï organisme, d'effets de V alcool, etc.; et, d’un autre côté, elle crée, en quelque sorte, un groupe morbide et dégage une entité jusqu’alors confuse, en réunissant un grand nombre d’éléments divers, sur la base inébranlable de V étiologie. La science médicale ne sera complète que le jour où elle reposera sur l’étude et la connaissance des causes.
Bien que nous possédions déjà un certain nombre de travaux du plus haut intérêt sur la question de l’alcoolisme, tels que ceux de Rover-Gollard (1), Roesch (2), de MM. Bouchar-
(1) De l’usage et de l’abus des boissons fermentées , thèse pour le concours d’hygiène ,1838.
(2) De l’abus des boissons spiritueuses ( Annales d’hygiène, 1839)
dat et Sandras (1), de Liebig (2), H. Marshall (3), Magnus Huss (l\), de MM. Bergeret (5), Carpenter (6), Morel (7), Marcet (8), de MM. Duroy, Ludger-Lallemand et Perrin (9), de M. A. Tardieu (10), etc., aucun n’envisage la question dans toute son étendue; de sorte qu’il y aurait à craindre que l’expression ne fût, dès son avènement dans la science, restreinte à quelques-uns seulement des points de la question. C’est ce qui est arrivé au mot hydrargyrie , créé par Allev, en 1810 ; malgré sa signification si précise etsi étendue tout à la fois, ce mot ne représente qu’une éruption cutanée produite parle mercure, et il n’a pas encore réussi à prendre le véritable rang qui lui appartient dans la nomenclature médicale : il devrait, en réalité, comprendre, dans la plus large acception possible, tous les effets morbides du mercure.
Aussi voulons-nous donner au mot alcoolisme toute sa portée, en faisant rentrer dans sa compréhension tous les accidents produits par V introduction de l’alcool dans l’économie animale. Il est bien entendu, d’ailleurs, que nous ne voulons pas parler de ses effets topiques, soit lorsqu’il est placé à la surface de la peau, soit lorsqu’il agit accidentellement dans
(1) De la digestion des boissons alcooliques ( Annales de chimie et de physique , 3e série, t. XXI, 1847).
(2) Considérations sur la combustion humaine spontanée , dans la Relation médico-légale de l'assassinat de la comtesse de Gœrlitz , par MM. A. Tardieu et X. Rota. Paris, 1851.
(3) Observations on the abuse of spirituous liquors by the European troops in India, dans Edinb. med. and. surg. Journal , 1844.
(4) Chronische alkoholskrankheit oder alcoholismus chronicus , traduction par Gerhard van Dem Busch. Stockholm et Leipsick, 1852.
(5) De l’abus des boissons alcooliques. Lons-le-Saulnier, 1851.
(6) The physiology of tempérance. London, 1858.
(7) Traité des dégénérescences physiques intellectuelles et morales de V espèce humaine. Paris, 1857. — Traité des maladies mentales. Paris, 1860.
(8) On chronic alcoholic intoxication. London, 1860.
(9) Du rôle de l’alcool dans l'organisme , mémoire présenté à l’Académie des sciences, 24 octobre 1859. — Du rôle de l’alcool et des anesthésiques dans l'organisme , ouvrage sous presse.
(10) Observations sur l'état 'd'ivresse considéré comme complication des blessures et comme cause de mort prompte ou subite ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale , t. XL, 1848), et Relation de l’assassinat de la comtesse de Gœrlitz, citée plus haut.
les tissus où une injection malheureuse aura pu le pousser; il s’agira, dans ces cas, d’une action mécanique, physique, chimique ou dynamique, mais il n’y aura pas alcoolisme à proprement parler, l’absorption étant la condition essentielle de l’alcoolisme.
Le sujet de cette dissertation sera donc très étendu, car il comprendra toutes les phases d’action de l’alcool sur l’économie, depuis le moment de son absorption jusqu’à celui de son élimination ou de sa destruction ; l’histoire des troubles fonctionnels auxquels il donne naissance ; enfin celle des lésions anatomiques qu’il peut produire, soit que, par une action répétée, il entretienne et aggrave ces lésions, soit que par une impulsion, une première fois donnée, il ait fait naître une première phase pathogénique, qui continuera ensuite son évolution, comme par une sorte de vitesse acquise.
Le plan à suivre dans cette étude nous paraît tout naturellement tracé par les dangers individuels et généraux des boissons alcooliques. Ces substances sont nuisibles aux individus et à la société ; nous aurons donc à étudier :
1° L’action de l’alcool sur l’organisationîhumaine. — Question de physiologie et de pathologie, envisagée seulement au point de vue purement individuel.
2° Les dangers qui résultent de l’alcoolisme au sein de la société. Et, sous ce rapport, il nous faudra indiquer les cas où la médecine est appelée à résoudre des questions relatives aux blessures, aux crimes, à la mort, etc., dans leurs rapports avec l’alcoolisme. — Question de médecine légale.
3 Les dangers de l’alcoolisme au point de vue des populations. — Question d’hygiène publique.